L’histoire avec des « si »

Séance du lundi 17 octobre 2005

par M. Jean-Claude Casanova

 

 

Si l’Académie des sciences morales et politiques n’avait pas été créée, Monsieur le Président, j’aurais fait la même communication que celle que je m’apprête à faire, mais devant un auditoire infiniment moins brillant que celui que j’ai la possibilité d’avoir aujourd’hui. La question que je me propose de traiter est à la fois un sujet de conversation, qui offre à ce titre les surprises et les agréments de la conversation, mais c’est aussi un objet de réflexion qui permet de distinguer entre l’histoire comme simple chronique des événements du passé et l’histoire comme instrument privilégié de la réflexion politique et donc de la philosophie et de l’éducation.

D’abord, comment désigne-t-on cet exercice qui consiste à faire l’histoire avec des « si » ? Les Anglais disent What if…. Il y a d’ailleurs des collections entières de livres anglais qui portent ce titre. C’est un titre prosaïque qui diminue sans doute un peu le sujet. On peut, en termes plus abstraits, parler d’histoire contrefactuelle ou virtuelle. Un de nos compatriotes du XIXe siècle, Charles Renouvier, avait inventé un substantif féminin, l’uchronie, construit à partir du grec sur le modèle d’utopie, pour désigner l’histoire faite en pensée, telle qu’elle aurait pu être et qu’elle n’a pas été.

Il existe des bibliothèques entières, plutôt en langue anglaise qu’en langue française, sur ce sujet qui a beaucoup préoccupé quelques historiens dès la fin du XIXe siècle, par exemple, Trevelyan, grand historien anglais auquel Raymond Aron a consacré une étude. Mais c’est aussi un genre entier qui concerne le roman de science-fiction. Notre président Jean Tulard a fait récemment allusion au livre de Barjavel Le voyageur imprudent, où un personnage remonte le temps pour intervenir dans la chaîne de causalité de l’histoire et en modifier le cours.

De nombreux modèles historiques me viennent à l’esprit, parmi lesquels je choisirai trois exemples. Le premier, traité par un historien anglais, imagine que la Grande Armada l’emporte dans la Manche, un peu avant Dunkerque, le 8 août 1588. Si la Grande Armada l’emporte, elle peut débarquer en Angleterre, non loin de Londres, et faire subir rapidement à la reine Elizabeth le sort qu’elle avait elle-même infligé à Marie Stuart. Mais pourquoi cela ne s’est-il pas produit ? Pour plusieurs raisons parmi lesquelles on peut invoquer le climat, la capacité anglaise à recharger rapidement les canons etc. Les Anglais ont en fait gagné contre la Grande Armada alors que, stratégiquement, ils auraient dû perdre. Mais l’historien anglais qui commente cet événement ajoute que, si les Espagnols avaient gagné, ça n’aurait pas changé grand-chose car la vraie cause de la fin de l’hégémonie espagnole fut en fait l’endogamie territoriale des Habsbourg qui donna naissance à des personnages hésitants et plutôt faibles.

Le deuxième exemple que je citerai est celui de l’échec de la révolution américaine, c’est-à-dire que, dans cette hypothèse, Washington perd contre les troupes anglaises. Il s’agit d’une hypothèse tout à fait plausible car les Anglais ont effectivement souvent mal manœuvré militairement. Dans plusieurs batailles, Washington et les Américains ont eu de la chance et on a vu, en 1812, quand les Anglais venus du Canada ont écrasé les États-Unis, que les troupes anglaises bien commandées pouvaient facilement venir à bout des troupes américaines. Le triomphe de la révolution américaine fut donc presque un triomphe du hasard et l’on peut reconstruire une histoire avec des États-Unis qui gardent le statut colonial et qui, à travers le temps, évoluent comme l’Australie ou comme le Canada. Il y aurait eu alors le même développement économique, mais dans un modèle politique fondamentalement différent, ce qui aurait modifié la position de l’Angleterre en Europe et notamment dans la dernière partie du XXe siècle.

Si l’on réfléchit sur les exemples que je viens de citer, on constate que l’attitude uchronique correspond à trois types principaux. Il y a les penseurs qui veulent absolument introduire dans l’histoire humaine des événements naturels. Il y a ceux qui veulent insister sur la disproportion entre les petites causes et les grands effets. Il y a enfin ceux qui veulent insister sur le rôle particulièrement important des grands hommes.
On retrouve les deux dernières catégories dans deux fameuses pensées de Pascal concernant, l’une, le nez de Cléopâtre – celle où Pascal fait intervenir l’amour comme désorganisateur de l’évolution politique et historique – et l’autre, la mort de Cromwell, qui modifia fondamentalement le devenir historique.

Mais on constate également que l’uchronie, comme sujet de conversation, ne plaît ni aux historiens ni aux étudiants. J’ai toujours aimé l’uchronie et je l’ai toujours pratiquée, comme je l’avais apprise de mon maître Raymond Aron, mais je sais qu’en procédant ainsi j’ai toujours suscité, aussi bien chez mes collègues historiens que chez mes étudiants, la plus grande irritation. Cette irritation est parfaitement compréhensible si l’on se souvient du texte de Tocqueville dans lequel il explique que, dans les âges démocratiques, les hommes préfèrent une conception de l’histoire dans laquelle on insiste sur la nécessité à une conception mettant en valeur la liberté. Il y a en effet dans l’interprétation uchronique toute une série de choses qui suscitent l’agacement.

D’abord, on dévalorise le réel et le nécessaire puisque, en expliquant que les choses auraient pu être différentes, on remet en question ce qui s’est effectivement passé. Ensuite, on exalte les possibles, ce qui plaît aux chimériques, mais déplaît à ceux qui ne le sont pas. On exalte le hasard, ce qui déplaît fortement à ce qui ne sont ni sceptiques ni aventureux. On favorise la polémique, ce qui déplaît fortement à ceux qui ont une opinion différente de celle présentée à travers l’uchronie. Dans la catégorie des polémistes, je citerai l’exemple de Léon Daudet, souvent sot en politique, mais aux propos talentueux, qui estimait que si Philippe VIII, duc d’Orléans, n’avait pas été exilé en 1886, mais avait régné, « l’affaire Dreyfus, œuvre de la police allemande installée dans notre Sûreté générale par la volonté maçonnique, n’aurait pas eu lieu. La finance internationale eût été bridée et la guerre de 14-18 eût été écartée ». Donc, à petits effets, grandes causes.

Enfin, il faut bien reconnaître que l’uchronie est utilisée comme artifice compensatoire : on refait une histoire différente de celle que l’on aime pas.

Mais au-delà de tous ses aspects qui relève de la conversation, l’uchronie fait partie de l’exercice intellectuel proprement dit. Après avoir cité une phrase un peu sotte de Léon Daudet, je citerai une phrase beaucoup plus intelligente de Paul Valéry. En 1932, il écrit : « Observez ceci sur vous-même : toutes les fois que l’histoire vous saisit, que vous pensez historiquement que vous vous laissez séduire à revivre l’aventure humaine de quelque époque révolue, l’intérêt que vous y prenez est tout soutenu du sentiment que les choses eussent pu être tout autres, tournées tout autrement. À chaque instant, vous supposez un autre instant suivant que celui qui suivit ; à chaque présent imaginaire où vous vous placez, vous concevez un autre avenir que celui qui s’est réalisé. » Je crois en effet qu’on ne peut pas réfléchir sur l’histoire et sur la politique sans avoir ce sentiment.

Je pourrais continuer sur le mode de la conversation et je vais le faire avec deux anecdotes amusantes. L’une est le cigare de Guillaume II. En 1889, Buffalo Bill fait des tournées en Europe. Il est accompagné d’une charmante américaine originaire de Cincinnati qui a un maniement excellent des armes à feu et qui, à 10 mètres, peut éteindre le cigare de celui qui le fume. Elle est à Charlottenburg avec Buffalo Bill, dans la grande salle, et elle annonce qu’elle va faire son numéro. Bien entendu, elle dispose d’un complice, son mari. Mais à peine a-t-elle fait son annonce que Guillaume II se lève et se porte candidat. Consternation de la police allemande, mais, impérieux, l’empereur a sorti son cigare et les policiers n’osent pas intervenir. La femme hésite, prend son courage à deux mains, tire et coupe le cigare de Guillaume II. Plus tard, écrivant ces souvenirs, elle a estimé avoir eu tort car, à 10 centimètres près, elle aurait évité la première guerre mondiale.

La deuxième anecdote prend place durant l’hiver 1931, sur la Cinquième Avenue de New-York. Il est minuit. Un homme imprégné d’alcool est en train de cuver. Un taxi arrive. Il ne freine pas et l’homme est atteint mortellement. Le lendemain, dans le New York Times, l’obituaire annonce que le fils de Lord Randolf Churchill vient de mourir. Conséquence de cette mort : Lord Halifax, soutenu par Lloyd George, conclut en juin 1940 un armistice avec Hitler. Mais le taxi ayant en réalité freiné à temps, Churchill ne fut que blessé. Le chauffeur de taxi a donc sauvé à la fois l’Angleterre et la civilisation.

À petits faits, grandes conséquences, mais sortons de ces schémas et redevenons un peu plus sérieux pour examiner un essai historique qui a été fait par le meilleur historien militaire anglais, John Keegan, et qui porte sur un moment décisif de la seconde guerre mondiale : 1941. Si les Anglais écrivent beaucoup de livres là-dessus, c’est qu’il y a une grande différence entre les Anglais et les Français. On imagine plus facilement les défaites dans les guerres que l’on gagne que les victoires dans les guerres que l’on perd. Et je ne vois pas un historien français racontant Édouard Herriot, Édouard Daladier et Paul Reynaud, en jaquette, à Berlin, en 1940, pour célébrer la victoire. En revanche, les Anglais éprouvent une très grande facilité à expliquer comment ils auraient pu perdre Waterloo et comment ils auraient pu perdre la seconde guerre mondiale.

Si la réflexion de Keegan est très intéressante, c’est parce que les protagonistes mis en scène ont longtemps hésité, c’est-à-dire que les diverses alternatives historiques ont été possibles. Nous sommes avant la décision de Hitler de lancer l’opération Barberousse. Premier témoin : Goering. En juin 1945, un officier britannique lui demande quelle est la plus grande erreur commise par l’Allemagne. Goering répond : ne pas avoir envahi l’Espagne et l’Afrique du Nord en juin 1940.

Deuxième témoin : l’amiral Raeder, chef de la marine allemande. Il pense, dès 1940, qu’il faut se concentrer sur la Méditerranée, conforter l’Italie, saisir Gibraltar, l’Afrique du Nord, puis Suez, la Palestine et la Syrie. « Si nous nous emparons de la Turquie, dit-il, le problème russe apparaîtra sous un jour différent. Fondamentalement, la Russie craint l’Allemagne. On peut douter que s’avancer contre la Russie dans le nord deviendra alors nécessaire. » Trois fois de suite, l’amiral Raeder proposera à Hitler des opérations strictement méditerranéennes dans le but d’empêcher l’intervention directe et frontale contre l’Union soviétique.

Troisième témoin : Rommel, qui pense la même chose. En mars-avril 1941, il va jusqu’à Tobrouk. Il souhaite la prise de Malte et de toute la côte orientale de la Méditerranée. Il pense que cela permettra d’obtenir du pétrole et des bases pour attaquer la Russie au sud-est. Regardons à présent l’attitude de Hitler. En juillet 1940, il a laissé ses consignes aux dirigeants militaires : « La destruction de la Russie doit faire partie de notre combat. Le plus tôt elle sera soumise, le mieux ce sera. Si nous commençons en mai 1941, nous aurons cinq mois pour achever le travail. » Toujours Hitler, à la mi-décembre 1940, dans la directive de guerre n° 21 : « Les forces armées allemandes doivent être prêtes, avant même la conclusion de la guerre contre l’Angleterre, à écraser la Russie soviétique après une campagne rapide. » Toujours Hitler, le 23 mai 1941, dans la directive de guerre n°30 : « Si et comment il serait possible, en conjonction avec une offensive sur le canal de Suez, de parvenir à détruire la position britannique entre la Méditerranée et le Golfe persique, est une question pour laquelle la décision à arrêter viendra seulement après Barbarossa. » Autrement dit, Hitler a délibérément choisi le choc frontal avec la Russie et il a refusé ce que les Anglais appellent les stratégies indirectes.

Keegan, excellent historien militaire, étudie le problème et dit qu’il y avait trois voies concevables. Il y avait la route de Rommel, c’est-à-dire Tobrouk, le Caire, la Transjordanie, Bagdad. Il y avait la voie passant par la Bulgarie, la Turquie, l’Anatolie et de là Bakou, le bord du Caucase et Téhéran ; ainsi, l’on s’emparait du pétrole irakien, saoudien et iranien. Troisième voie possible par le Levant : la Grèce, le Dodecanese, qui est italien, plus une opération aéroportée sur Chypre, un débarquement en Syrie, la prise de Mossoul et de Bagdad, puis une remontée au vers le nord.

Si l’on élimine la voie Rommel, Keegan démontre sans grande difficulté que, pour les deux autres, l’opération alternative aurait réussi. Par la voie maritime, 20 divisions auraient suffi face aux divisions anglaises pour s’emparer du Moyen-Orient. Or, 20 divisions allemandes, c’est exactement la force qui était prévue pour le Caucase. La voie terrestre impliquait la violation de la neutralité turque, ce qui n’aurait pas dû poser beaucoup de problèmes en raison du mauvais équipement de l’armée turque. On ne voit pas alors ce qui aurait pu stopper Hitler. À partir de l’Anatolie, il arrivait facilement au Caucase et au Moyen-Orient et Keegan conclut : « Si Hitler avait utilisé sa victoire dans les Balkans au printemps 1941, pour conduire ses forces à des victoires en Anatolie et dans le Levant, et partant à la conquête de l’Arabie, il aurait renforcé sa position sur le flanc sud de la Russie et il aurait pu ensuite lancer une variante de Barbarossa, conçue comme un mouvement fin et non plus comme un assaut frontal. On voit mal alors comment il n’aurait pas réussi. » Il apparaît donc qu’Hitler a en fait choisi la plus mauvaise stratégie. D’ailleurs, les Anglais, et Churchill le premier, redoutaient l’opération au Moyen-Orient. Ils ont sans cesse poussé les Soviétiques à l’initiative en leur répétant qu’Hitler allait attaquer, ce que les Soviétiques refusaient de croire. Ils ont du reste été très satisfaits quand Hitler a déclaré la guerre à la Russie car cela leur a assuré ce qu’ils espéraient : une lutte sur deux fronts. Le raisonnement de Keegan sur ce moment décisif de 1941 consiste donc à étudier la vision stratégique de Hitler à partir des stratégies alternatives. Et on ne peut comprendre les faiblesses de la stratégie de Hitler que si l’on comprend en même temps les autres stratégies possibles. Autrement dit, le jugement stratégique, politique et historique n’est possible que par la méthode virtuelle. Admirons, dans ce cas précis, la modestie anglaise, car le plus grand historien anglais vivant écrit : « Nous devons être reconnaissants à Hitler de ne pas avoir choisi, au printemps 1941, une stratégie indirecte plus subtile. »

À présent, il convient de montrer que l’uchronie est aussi un objet de réflexion, au-delà de la conversation. Le genre a d’ailleurs ses lettres de noblesse philosophique. J’ai cité Renouvier pour la France et je vais citer Max Weber pour l’Allemagne. Le livre de Renouvier est une esquisse de ce qu’aurait pu être l’histoire européenne. Dans sa préface, Renouvier se moque de Voltaire. Il remarque que Voltaire n’aime pas Saint-Paul et qu’il aime encore moins Constantin. Autrement dit, Voltaire regrette la christianisation de l’Occident. Mais Renouvier ajoute que Voltaire ne pouvait pas penser que les choses auraient pu être autrement, ce qui en fait un disciple indirect de Bossuet. Dans son livre, Renouvier va écrire une histoire de l’Occident comme si les choses avaient été différentes. Il nous place au siècle des Antonins. Marc Aurèle meurt et ce n’est pas Commode qui lui succède. Celui qui lui succède a les mêmes opinions philosophiques que Marc Aurèle, c’est un stoïcien. Seulement il prend la décision politique d’interdire les religions orientales à Rome. Le christianisme reste donc en Orient, jusqu’au XIIe ou XIIIe siècle. Autrement dit, l’histoire occidentale reste une histoire sans christianisme romain jusqu’aux XIIIe-XIVe siècles. Le christianisme se répand néanmoins en Europe, mais sous une forme orientale et germanisée. L’hypothèse de Renouvier confirme en fait ce que les historiens savent bien, à savoir que le christianisme occidental s’explique par la politique romaine entre le premier et le deuxième siècle, et par la décision de Constantin de l’incorporer à l’empire.

Max Weber a une attitude semblable, mais il s’agit avec lui de philosophie allemande et donc les termes sont un peu plus abstraits. En 1906, Max Weber prend à partie le grand historien de l’Antiquité qu’était Eduard Meyer parce que celui-ci avait écrit : « Le déclenchement de la deuxième guerre punique est la conséquence d’une décision d’Hannibal, celui de la guerre de Sept ans d’une décision de Frédéric le Grand, celui de la guerre de 1866 d’une décision de Bismarck. Ils auraient aussi pu prendre une autre décision et d’autres personnalités en auraient sans doute pris une autre. Conséquence : le cours de l’histoire aurait été tout autre. » Mais Meyer ajoute : « Il ne s’agit nullement par là d’affirmer ou de contester que, dans ces cas, les guerres en cause n’auraient pas eu lieu. Cette question est absolument insoluble et oiseuse. » Meyer raisonne en fait comme la plupart de mes étudiants chaque fois que j’ai formulé une proposition uchronique.

Voici comment Max Weber répond à Meyer. D’abord, il formule abstraitement le principe de la nécessité de l’uchronie pour consolider le jugement historique. « Il importe, dit Weber, de s’élever contre cette position qui affirme que des questions auxquelles on ne saurait donner une réponse, du moins une réponse incontestable, seraient, pour cette simple raison, oiseuses. Il n’y a absolument rien de oiseux à poser la question : qu’aurait-il pu arriver si Bismarck n’avait pas pris la décision de faire la guerre, en 1866, contre l’Autriche ? Elle concerne en effet le point décisif pour la structuration historique de la réalité, à savoir quelle signification causale faut-il au fond attribuer à cette décision individuelle, au sein de la totalité des éléments infiniment nombreux qui devraient précisément être agencés de cette manière-là, et non d’une autre, pour amener ce résultat-là ? Et quelle est la place de cette décision dans l’exposé historique ? Si l’histoire prétend s’élever au-dessus d’une simple chronique des événements et des personnalités, il ne lui reste d’autre voie que celle de poser des questions de ce genre. Et pour autant qu’elle est une science, elle a toujours procédé de cette manière. » C’est donc bien clair, Weber dit aux historiens que s’ils veulent être sérieux, ils ne disposent que d’une seule façon de raisonner, celle qui consiste à faire des histoires virtuelles. C’est en effet en faisant des histoires virtuelles que l’on peut déterminer qu’une cause est plus importante qu’une autre, qu’une cause est déterminante et qu’une autre est accessoire.

La réaction de Weber a profondément influencé Raymond Aron qui a repris cette idée dans son livre Introduction à la philosophie de l’histoire. Aron écrit : « Le préjugé, l’attitude commune fait aussi les jugements historiques, entre le scepticisme et de sociologie. » Le scepticisme, c’est la description, la chronique. On prend les sentiments des acteurs et on rapporte les événements au sentiment de ces acteurs. Le sociologisme, ce sont les propositions générales : la dictature amène l’aventure extérieure, l’inflation amène les troubles sociaux etc. c’est à dire que l’on prend des grands ensembles et que l’on monte entre eux une chaîne de causalité. Mais ni le scepticisme ni le sociologisme ne permettent le vrai jugement historique, parce que celui-ci se confond avec le jugement politique. Les hommes politiques prennent des décisions en termes de probabilité et en ignorant les conséquences, et donc en construisant des histoires virtuelles, si bien que l’on ne peut comprendre les hommes politiques que si l’on procède de la même façon qu’eux.

Aron découpe le raisonnement de Weber et distingue deux étapes : d’abord l’analyse, qui permet de découper les différents effets pour voir l’évolution réelle. On choisit alors un antécédent parmi ceux que l’on a identifiés ; par exemple, la décision de Hitler, en 1941, d’attaquer d’abord l’Union soviétique. Une fois que l’on a isolé cet élément et que l’on a les différentes lignes de causalité (technique, économie, logistique etc.), on passe à la deuxième étape qui consiste à construire des évolutions irréelles à partir de l’événement, de la décision ou de la personnalité que l’on a choisi. On procède donc pas expérience mentale en envisageant des possibilités objectives, conformes à ce qui est connu et donc plausibles. Une fois que l’on a fait ces expériences mentales, on compare les images mentales avec les événements réels. C’est de là que naît le jugement historique sur ce qui a été essentiel et sur ce qui ne l’a pas été. Pour comprendre le sens profond de la décision de Hitler en 1941, il convient donc d’envisager les autres histoires possibles.

Nous aboutissons ainsi à la conclusion que le jugement uchronique permet de faire coïncider la réflexion et le jugement historiques avec la réflexion et le jugement politiques. Je vais citer à nouveau quelques exemples pour illustrer ce point. En mars 1936, Hitler viole le traité de Versailles et le traité de Locarno en occupant la Rhénanie. Les arguments allemands sont juridiquement fallacieux. La France veut une réplique militaire. La Grande-Bretagne ne veut pas en entendre parler. On sait par des propos de Hitler qu’il se serait retiré. Donc, en examinant la décision de 1936, on comprend immédiatement pourquoi elle appelait nécessairement Munich et 1938.

Autre exemple : en 1933, une seule personne a proposé une intervention militaire contre Hitler. C’était le maréchal Jozef Pilsudski. Mais, en 1933, l’échec de l’opération rhénane était encore dans tous les esprits. S’il y avait eu une offensive franco-polonaise contre l’Allemagne, les États-Unis auraient été contre, la Grande-Bretagne également, tout comme la SDN, les journalistes de droite et les journalistes de gauche aussi. Mais il n’empêche qu’historiquement, c’est Pilsudski qui avait raison.

Troisième exemple : en 1917, les Américains, au lieu d’intervenir militairement, se contentent d’une intervention diplomatique pour contraindre les belligérants au compromis. Ç’aurait été tout à fait possible car les raisons de l’intervention américaine en 1917 restent très mystérieuses : pressions anglaises, fausse manoeuvre allemande avec le fameux télégramme, guerre navale dans l’océan Atlantique, amitié à l’égard du peuple britannique et à l’égard de la France. On peut invoquer toutes sortes de raisons et afficher la naïveté des livres d’histoire qui mettent l’intervention américaine au compte de l’idéalisme de Wilson. Mais c’est prendre là les effets pour les causes car, lorsqu’on est président des États-Unis et que l’on veut envoyer quelqu’un du Middle West se faire tuer dans l’Argonne, on ne peut lui donner des arguments réalistes ; on ne peut que lui dire que l’on va faire une croisade. Les Français croient que les Américains parlent de croisade parce qu’ils y croient. En réalité, les Américains parlent de croisade parce qu’ils sont sur une île lointaine et que l’on ne peut déplacer les gens que si on leur donne des motivations. Autrement dit, les Américains parlent de croisade parce qu’ils ont décidé de faire la guerre.

Dans le jugement uchronique, nous retrouvons donc l’ambiguïté et les probabilités du jugement et de la décision politiques. Nous retrouvons Poincaré tel qu’il est, Hitler tel qu’il est, Churchill tel qu’il est, Wilson ou Roosevelt tels qu’ils sont, c’est-à-dire des hommes qui hésitent et qui prennent des décisions en espérant des résultats probables, mais qu’ils ne peuvent pas connaître parce que l’avenir est incertain. Il apparaît donc que si l’on ne raisonne pas de cette façon, on ne raisonne pas du tout. Celui qui pratique l’uchronie, celui qui recherche dans tous les événements politiques quelles auraient pu être les autres décisions, les autres suites, les autres conséquences, insiste à sa façon sur la liberté et sur la contingence et il prépare ainsi son esprit à ce qui est en définitif propre à la politique : la décision et l’incertitude.