Une Académie sous le Directoire, par Edme Caro

L’Académie dont M. Jules Simon nous raconte la naissance est l’Académie des sciences morales et politiques, fondée comme seconde classe de l’Institut, en 1795, par la Convention, supprimée par le premier consul en 1803, rétablie-par le gouvernement de Louis-Philippe, sur la proposition de M. Guizot, en 1832, et qui, depuis cette date heureuse, poursuit le cours de ses tranquilles destinées, honorée par ses travaux, garantie, à ce qu’il semble, par l’opinion publique contre de nouveaux coups du sort, et destinée à célébrer dans quelques années son premier centenaire, qui sera celui de l’Institut tout entier. Il appartenait à M. Jules Simon d’écrire cette histoire, puisque M. Mignet ne l’avait pas écrite. Successeur de M. Mignet, secrétaire perpétuel de cette Académie, il a voulu tracer la première page de ses annales, associer à cette histoire son talent et son nom. L’Académie française avait eu ses historiens, l’abbé d’Olivet dès le XVIIe siècle, M. Paul Mesnard de notre temps. L’Académie des sciences avait rencontré le sien dans M. Joseph Bertrand. Notre Académie des sciences morales et politiques n’a plus rien à envier à ses sœurs aînées ; elle avait déjà son état civil en règle dans les lois du 22 août et du 25 octobre 1795, et dans la célèbre ordonnance du 26 octobre 1832. Elle a maintenant sa biographie tracée de main de maître, au moins pour la première période, la plus difficile, la plus tourmentée et, je dois le dire, la plus obscure de son existence.

On aurait pu croire que la République serait un régime favorable aux anciennes académies, à l’Académie des sciences qui avait ouvert tant de voies nouvelles au génie national et l’avait illustré par tant de découvertes, ainsi qu’à l’Académie française, qui avait été, au XVIIe siècle, un véritable pouvoir d’opinion. Les académies n’étaient-elles pas la parure naturelle d’un gouvernement démocratique ? En elles-mêmes, n’étaient-elles pas de forme républicaine, même avant la République ? « Leurs membres étaient élus, ils étaient égaux ; on ne connaissait parmi eux d’autre autorité que celle du talent ; les magistratures y étaient temporaires. » Leur destination intellectuelle, la nature de leurs fonctions semblaient les désigner à la protection de la République et leur assurer un titre spécial à ses encouragements. « La politesse des mœurs, le goût des arts, l’habitude des recherches historiques et scientifiques, entretenues par l’aristocratie sous le régime précédent, ne pouvaient plus être conservés et développés que par ces grands corps voués à l’étude de tout ce qui anoblit l’esprit humain. Dans la grande refonte des institutions politiques et sociales, ils pouvaient fournir en abondance des documents, des lumières, des moyens d’exécution ; ils étaient un des instruments les plus indispensables et les plus précieux du règne de la raison, qu’il s’agissait d’inaugurer. Enfin les académies avaient contribué pour une grande part à l’éclosion de la Révolution, soit par leur travail collectif, soit par l’influence des hommes célèbres qui les composaient. L’Académie des sciences avait commencé la transformation du monde matériel, et l’Académie française, en discutant tout, avait préparé la transformation du monde moral (p. 2 et suivantes). »

L’Académie des sciences, consultée à chaque instant par le gouvernement nouveau sur les questions nouvelles, la vaccine, le magnétisme animal, l’établissement du cadastre, la mesure du méridien, le télégraphe, l’unité des poids et mesures, la réforme monétaire, investie d’une sorte de délégation permanente et d’arbitrage en matière de chimie, d’astronomie, de géographie, était devenue un pouvoir public ; on lui reconnaissait un rôle presque officiel dans l’État. Quant à l’Académie française, ses rapports intimes avec la philosophie du XVIIIe siècle et spécialement avec l’Encyclopédie semblaient, malgré quelques résistances et protestations intérieures, l’avoir désignée pour prendre la tête de ce mouvement d’idées qui, en 1789, était devenu la Révolution. Comment arriva-t-il que le jour qui devait éclairer son triomphe définitif ne brilla que sur ses ruines ? Comment expliquer que, dès les débuts de la Révolution, Mirabeau se soit réservé de porter le coup mortel aux académies, ce qu’il n’eût pas manqué de faire s’il eût vécu, tout en promettant de les remplacer après les avoir détruites, et que leur perte ait été consommée, le 8 août 1793, par un décret rendu sur le rapport de l’abbé Grégoire, déclarant, au nom de la Commission d’instruction publique, qu’elles étaient inutiles el qu’elles devaient tomber comme un débris des institutions monarchiques ?

Il y a là une énigme sur laquelle s’est exercée la sagacité de l’auteur. Selon lui, il arriva aux académies ce qui, dans le même temps, arrivait aux parlements, qui avaient provoqué la convocation des États-Généraux, comme à toute la société éclairée du XVIIIe siècle, qui avait été la complice des événements futurs et qui en devint la première victime. Les académies avaient préparé la Révolution ; elles en eurent peur quand elle se montra. « Elles continuèrent à penser que l’ancien régime était plein d’abus ; mais elles découvrirent que le régime nouveau apportait avec lui des abus d’une autre sorte. Elles ne changèrent pas d’avis, mais d’ennemis. Elles ne songèrent pas à reculer, mais à s’arrêter. » Or, c’est une loi fatale en temps de révolution ; ceux qui restent en arrière du mouvement sont considérés comme les pires ennemis de ceux qui marchent en avant. « Il faut courir ou mourir. » L’Académie française, surtout, qui avait régné par l’opinion, sentit qu’elle avait maintenant l’opinion contre elle. Quelques membres émigrèrent, puis se cachèrent ; d’autres entrèrent dans les assemblées ; il ne venait plus personne aux séances. Avant de procéder à la destruction légale, l’Assemblée défendit de pourvoir aux places vacantes ; elle fut obéie. Ajoutez que, comme il arrive en tout temps, les académies avaient beaucoup d’ennemis, ne fût-ce que ceux qui se vengeaient de n’avoir pu jamais y entrer, comme Palissot, ou de n’avoir jamais pu obtenir d’elles une consécration officielle, comme Marat, qui se déclare, dans ses pamphlets, l’ennemi juré de l’Académie des sciences, parce qu’elle a méprisé ses élucubrations. Ajoutez à tous ces adversaires passionnés quelques académiciens « mécontents ou traîtres », des vanités froissées, Chamfort, auteur d’un libelle préparé d’avance comme thème aux invectives oratoires de Mirabeau, ou des esprits supérieurs, mais exaltés et aveuglés, mal servis par des caractères faibles, tels que Pourcroy proposant en 1792 à l’Académie des sciences de prononcer la radiation de ceux de ses confrères « qui seraient connus par leur incivisme. » On comprendra comment l’idée de la suppression pure et simple finit par trouver accès dans la Convention. Toutes ces raisons, exposées et commentées avec beaucoup d’art par M. Jules Simon, portent la lumière dans l’esprit du lecteur.

Il y manque pourtant une dernière, qui donne, si je puis dire, à toutes les autres une impulsion décisive ; c’est ce sentiment dont les démocraties ont à se défendre comme d’une peste mortelle, la haine instinctive contre toutes les formes de l’aristocratie, même celle de l’esprit ; l’envie contre tout ce qui s’élève au-dessus du niveau commun ; la défiance de la haute culture intellectuelle. Il est facile de démêler dans les multitudes, ce genre d’ombrage causé par les inégalités de l’intelligence ; le talent devient suspect au même titre que la naissance ou la fortune. La suppression des académies fut un des tributs payés à la violence des temps et aux passions jalouses de la mauvaise démocratie. Mais, deux ans après, la Convention, à la veille de disparaître elle-même, et comme si elle sentait le vide qu’elle avait creusé, pensa sérieusement à le remplir ; elle écrivit dans la constitution de l’an III un article ainsi conçu : « Il y a pour toute la République un Institut chargé de recueillir les découvertes, de perfectionner les arts et les sciences. » C’était là une conception vraiment philosophique et neuve. Sans doute Daunou, dans son rapport, n’échappe pas à la déclamation du temps, en célébrant ce système « qui doit tenir toutes les sciences et les arts dans un éternel rapprochement », et considérant que l’Institut sera « l’abrégé du monde savant, le corps représentatif de la république des lettres ». C’est de plus une belle chimère que de déclarer que l’Institut « sera en quelque sorte un temple national dont les portes, toujours fermées à l’intrigue, ne s’ouvriront qu’au bruit d’une juste renommée. » Mais il est bien vrai de dire plus simplement, avec M. Jules Simon, que la réunion de toutes les puissances de la pensée humaine dans une sorte de famille intellectuelle est une de ces idées qui honorent un siècle et un peuple.

Les anciennes académies avaient été des créations accidentelles, spéciales, isolées, sans but commun ; elles n’étaient pas nées d’une pensée unique, d’un système ; elles avaient été formées à des époques différentes, sans aucune idée d’affiliation entre elles, avec leurs règlements et leurs usages particuliers. Elles appartenaient, en réalité, à trois mondes différents. Les quarante de l’Académie française étaient, pour la plupart, des écrivains considérables ; il s’y mêlait des écrivains protégés par les grands seigneurs, ou de grands seigneurs eux-mêmes, auxquels il prenait fantaisie d’en être. L’Académie des inscriptions appartenait exclusivement aux érudits, et la plupart des érudits de ce temps sortaient des cloîtres. L’Académie des sciences se recrutait parmi les savants de profession ou parmi ceux que produisent naturellement certaines classes sociales, comme celles des marins ou des ingénieurs. L’Académie des beaux-arts n’était au fond qu’une société de peintres et de sculpteurs, faisant des expositions et tenant une école. Cette spécialité, cet isolement des académies avait frappé ces esprits hardis, qui n’entreprenaient rien moins que la réforme de la société française et de l’esprit humain. Ils avaient tous fait plus ou moins leur éducation dans l’Encyclopédie, qui cherchait partout les rapports des choses et les analogies des sciences. C’est contre ce mal de l’isolement qu’ils voulurent réagir en formant l’Institut, qui devait être un corps unique, divisé en classes pour la facilité et les besoins du travail, mais au fond vivant de la même vie, distribuant dans des catégories différentes chaque genre d’études, mais maintenant rigoureusement la solidarité des parties dans l’harmonie de l’ensemble. C’est pour atteindre ce but qu’il fut décidé que tous les membres de l’Institut lui appartiendraient au même titre, quelle que fût la diversité de leurs aptitudes et de leurs travaux, qu’ils seraient, quelle que fût leur classe, élus par le corps entier ; qu’ils auraient tous les mêmes honneurs et même le droit de siéger dans chaque classe et d’y prendre la parole ; c’est aussi pour cela, quand il y eut une indemnité (qu’on appelle abusivement un traitement) qu’il fut décidé qu’elle serait la même pour tous, et, quand il y eut un costume, que ce serait un uniforme ; enfin c’est pour la même raison qu’on établit des séances communes en grand nombre, où l’on porterait non-seulement toutes les affaires qui intéresseraient le corps, mais toutes les communications qui, dans chaque classe, auraient paru de nature à mériter l’attention non-seulement d’un groupe intellectuel, mais du monde savant tout entier. L’Institut devenait ainsi la haute délégation, la représentation permanente des intérêts les plus élevés, des sciences, des lettres et des arts. Le nom même, si bien choisi et d’une compréhension si large, l’Institut national, l’Institut de France, donnait à cette pensée, en même temps qu’une consécration définitive, une formule saisissable pour tous et une expression digne d’elle par sa grandeur et sa simplicité. C’était l’image organique et concrète de ce qui est l’idéal éternel des savants, la synthèse de la science, réalisée dans un grand corps.

C’était aussi, il faut bien le dire, la répétition, dans l’ordre intellectuel, de cet autre idéal, la République une et indivisible, un idéal politique que l’on appliquait à tout, sans mesure et sans nuance, et que, selon l’expression de M. Jules Simon, on ne pouvait tenter sérieusement de mettre en pratique, pour la science comme pour l’État, que dans un moment de nivellement universel et d’intrépidité à toute épreuve (p. 80, 83, 89). Ainsi à côté de la grande idée s’était glissée la chimère. M. Jules Simon la saisit d’un regard pénétrant et la signale dans une série d’objections très nettes, qui portent sur ces points principaux : 1° on fit élire les membres de l’Institut non par leur classe, seule compétente, mais par l’Institut tout entier ; 2° on exigea de l’Institut un rapport collectif sur les travaux de l’année de chaque classe qu’on fit lire, non devant un public spécial, mais en pleine séance du Conseil des Cinq-Cents et du Conseil des Anciens ; 3° on fit concourir toutes les classes indistinctement à tous les travaux dont l’Institut était chargé ; 4° on supprima les séances solennelles de chaque classe et on les remplaça par quatre séances solennelles de l’Institut, dans lesquelles chaque classe apportait une part égale ; 5° on ôta toute autorité aux présidents et aux secrétaires, et il en résulta deux choses : la première, que l’Institut passa tout son temps à s’administrer, et la seconde, qu’il ne fut pas administré du tout.

Toutes ces exagérations ont été corrigées par la suite, soit dans les règlements, soit dans le meilleur des règlements, les mœurs. On peut même penser, comme l’auteur, que ces exagérations ont été corrigées jusqu’à l’excès, et que, de notre temps, les liens qui doivent unir les différentes académies sont un peu trop relâchés. Sauf des séances trimestrielles, consacrées à quelques affaires communes à tout l’Institut (comme les legs et les testaments) ou à quelques lectures trop peu écoutées ; sauf une séance annuelle dans laquelle les cinq classes sont représentées chacune par un discours ou une étude, les rapports sont rares entre les membres des différentes classes. On n’a plus guère de commun que le nom et la passion du grand corps auquel on appartient. Au lieu de la République une et indivisible que la Convention avait voulu fonder dans l’ordre de la science, nous sommes comme « une république fédérative, où chaque État garde son autonomie, sauf quelques réserves d’intérêt commun. » Est-ce un bien, est-ce un mal ? Ce que l’on peut dire comme excuse, c’est qu’il y a là un fait presque fatal, une conséquence naturelle et forcée de la division du travail intellectuel et de l’extension indéfinie de chaque science. On ne peut rêver de faire une encyclopédie qu’à une époque où chaque science a une étendue limitée et où toutes les sciences peuvent tenir dans les bornes d’un monument commun. Sauf les manuels élémentaires de la science universelle, qui songerait sérieusement aujourd’hui à la construction d’une encyclopédie du genre de celle qui avait tenté le XVIIIe siècle ? Il peut y avoir de nos jours des encyclopédies de sciences spéciales, de physique, de chimie, de mathématiques, de philosophie ; mais il faudrait un esprit bien superficiel pour oser recommencer l’œuvre de Diderot, déjà gigantesque et presque irréalisable de son temps, quoique, malgré la conspiration de tant d’efforts et de circonstances favorables, œuvre d’un siècle plutôt que d’un groupe, œuvre d’opinion autant que de système, elle soit restée, en somme, irréalisée. Il en est de même pour la grande conception de l’Institut, cette encyclopédie vivante. Concevrait-on, par exemple, aujourd’hui, par suite de cette tyrannie d’unité, l’Institut tout entier se réunissant pour élire un membre de la section d’économie ou de législation, ou, comme cela se pratiquait alors, les peintres et les sculpteurs prononçant sur le mérite d’un astronome ou d’un géomètre ? Conçoit-on davantage un rapport collectif à la Chambre des députés ou au Sénat sur les travaux des sections de minéralogie ou de philosophie ou sur l’œuvre du Dictionnaire historique et dont les conclusions seraient mises aux voies de l’assemblée ? Ce sont là encore une fois des chimères, dont le temps, la raison publique et l’opinion ont fait justice. L’idée de l’unité était poussée si loin dans ces temps primitifs de l’Institut que les acteurs de la Comédie française, qui représentaient la déclamation dans la section des beaux-arts, Mole, Monvel, Préville, étaient devenus de fait et de droit les confrères de Lacépède, de Prony, de Fourcroy, de Vauquelin et de Cuvier. C’était vraiment faire violence à la nature des choses, et à la spécialité des talents que de créer des assimilations de ce genre.

Les trois classes, qu’on aurait appelées les trois académies nouvelles si l’on n’avait redouté un nom injustement impopulaire, étaient désignées d’après la division même des aptitudes et des travaux de ceux qui les composaient. La première était celle des sciences physiques et mathématiques ; la seconde, celle des sciences morales et politiques ; la troisième comprenait la littérature et les beaux-arts. La classe des sciences morales et politiques était une innovation de fait, non d’idée ; l’idée de ce genre spécial d’études se retrouvait, sous d’autres noms, dans les projets antérieurs, ceux de Mirabeau, de Talleyrand et de Condorcet. Cette classe, d’après la loi du 25 octobre 1795, comprenait six sections : l’analyse des sensations et des idées (un nom bizarre, un nom d’école, qui déguisait la philosophie), la morale, la législation, l’économie, l’histoire générale et philosophique, et, par une adjonction assez inattendue, la géographie. M. Jules Simon croit voir dans cette classe des sciences morales une sorte de rétablissement indirect de l’Académie française, et cela est vrai si l’on se souvient qu’il y avait eu, pendant une partie du XVIIIe siècle, deux portions très distinctes dans l’Académie, l’académie philosophique et l’académie purement littéraire. L’académie philosophique lui paraît revivre sous cette forme : « On ne saurait être de meilleure maison. Cette académie demeura fidèle à l’esprit qui l’avait fondée, fidèle à la philosophie du XVIIIe siècle ; elle était par excellence l’académie de la Révolution, et, quand le premier consul voulut rétablir l’influence de la religion sur le peuple, il fit le Concordat et supprima la seconde classe de l’Institut (p. 76). » Elle n’avait vécu que huit années et devait attendre, pendant vingt-neuf ans, l’heure de renaître, avec un gouvernement vraiment libéral, de l’initiative d’un penseur qui se trouvait être alors ministre, M. Guizot.

L’Institut une fois fondé, il fallait lui donner un organisme qui lui permît de se mouvoir et de vivre. Ce sont ces instruments nécessaires de son existence collective que l’auteur analyse dans une série de chapitres sur le règlement, le logement, le traitement, le costume, et tout ce qui touche à la vie de relation, aux rapports de l’Institut avec le public, à son action sur les lettres et les sciences, les concours et les prix, ou à ses manifestations extérieures, comme les séances publiques. Ces chapitres sont intéressants par les détails mêmes, étudiés de très près avec une conscience d’exactitude qui ne néglige rien et qui anime tout avec un art naturel et simple qui donne du prix à tout ce qu’il touche. Mais il est malaisé d’analyser une pareille quantité de détails, dont plusieurs resteraient obscurs ou sembleraient médiocres si on les isolait de la place qu’ils occupent dans l’ensemble, et surtout si on leur enlevait cet intérêt particulier que donne à chacun d’eux le rare talent de l’auteur.

Avec de pareils éléments, associés et réunis un peu de force dans une synthèse qui contrariait sur plus d’un point la nature des choses, il ne faut pas s’étonner si les séances publiques, fixées au nombre de quatre par année, participent quelque peu de la confusion des idées, des talents et des hommes. « On était d’ailleurs charmé de cette confusion même, et l’on en était même si charmé qu’on avait voulu par chaque classe deux orateurs, sans compter les rapports des secrétaires, ce qui faisait neuf discours, plus le discours du président, car il n’y a pas de président sans discours. Dix discours en une séance ! La Convention, qui avait ordonné cela, ne s’était jamais montrée plus intrépide. Ou comptait beaucoup sur ces réunions solennelles pour répandre les découvertes des sciences et le goût des arts. » Aussi tout fut prodigué à cet héroïque public des premières séances, depuis des problèmes de géométrie jusqu’à des cantates. Comme exemple de ces séances, vraiment extraordinaires à la distance où nous sommes, il faut voir le programme de la séance d’inauguration de l’Institut du 15 germinal an IV, tenue avec une grande solennité dans la salle des Cariatides, au Louvre. Quinze cents personnes s’y trouvaient assemblées, avec les membres de l’Institut, le gouvernement et son cortège, les chœurs et les instrumentistes. Les Directeurs, dont quelques-uns étaient membres de l’Institut, portaient le grand costume, habit bleu et manteau nacarat, tout couverts de broderies d’or, avec la ceinture de soie, le baudrier et le chapeau à panache. Ils étaient accompagnés du corps diplomatique et de tout ce qui restait de savants, d’hommes de lettres et d’artistes dans la société nouvelle, après les événements qui en avaient jeté un si grand nombre dans l’exil ou à l’échafaud. Tels étaient les illustres convives appelés à ce grand banquet de l’intelligence régénérée, et voici le menu oratoire qui leur fut servi, si cela peut s’appeler un menu. D’abord la harangue, vide et pompeuse, du président du Directoire, Letourneur, et la réplique de Dussaulx, qui présidait la séance au nom de la troisième classe, dont c’était alors le tour de diriger les travaux de l’Institut. Puis ce fut Daunou, membre de la seconde classe, spécialement élu pour cette fonction d’orateur, qui se leva, justifiant d’ailleurs ce choix par un important discours sur la destination de l’Institut, sur ses devoirs et ses droits à l’égard du gouvernement, qu’il résume dans une formule heureuse en disant « que ceux qui auraient le droit de lui demander des travaux n’auraient pas le pouvoir de lui commander des opinions. » Après lui parurent successivement les trois secrétaires : Lacépède, pour la classe des sciences mathématiques et physiques ; Le Breton, pour la classe des sciences morales et politiques ; Fontanes, pour la classe de la littérature et des beaux-arts, exposant un résumé des travaux de chaque classe. Collin d’Harleville vint déclamer une interminable pièce de vers intitulée : La grande famille réunie, où, malgré les mauvais vers et les périphrases, il n’était pas difficile de voir qu’il s’agissait de l’Institut. Est-ce tout ? Attendez ; nous ne sommes qu’au tiers de la séance. Fourcroy arrive avec un mémoire sur les détonations du muriate suroxygéné de potasse, lorsqu’il éprouve un choc ; Cabanis, avec un fragment de son grand ouvrage-sur les Rapports du physique et du moral ; Lacépède, avec l’éloge d’un économiste nommé Vandermonde ; Prony, avec une notice sur la superficie et la population de la France. Ici se place un heureux intermède, la récitation d’une pièce de vers d’Andrieux par Monvel, membre de l’Institut et acteur de la Comédie française. Et, tout de suite après, les discours recommencent. Procession singulièrement bigarrée : une notice historique de Le Breton sur Reynal, l’auteur de l’Histoire philosophique des deux Indes ; une dissertation de Grégoire sur les lettres et les sciences et l’influence qu’elles exercent pour le bonheur du genre humain ; un mémoire de Cuvier sur les différentes races d’éléphants et le récit d’un voyage aux Pyrénées par Dussaulx. Une ode de Lebrun sur l’Enthousiasme vient à temps pour réveiller celui de l’auditoire qui faiblissait, et la Séance se termine sans encombre par des expériences de Fourcroy sur les explosions du muriate qui avaient fait l’objet de sa lecture.

J’ai tenu à mettre ce programme sous les yeux de notre public contemporain, que deux heures de séance fatiguent, pour montrer à quel point les préoccupations tragiques de la vie politique, qui avaient rempli les dernières années du siècle, et la rareté des plaisirs intellectuels avaient heureusement disposé ce public de 1796 à recevoir avec reconnaissance des générosités de ce genre. Je ne conseillerais pas de recommencer une pareille épreuve en 1884. Il y aurait sous la coupole une panique universelle, ou, si la fuite était impossible, une émeute. La sensibilité nerveuse des auditoires a bien changé d’un siècle à l’autre.

L’historien d’une Académie sous le Directoire ne néglige aucune des sources d’intérêt qui peuvent varier son sujet ou même l’égayer à l’occasion. On pourrait puiser à pleines mains dans son livre de ces anecdotes qui peignent une époque et de ces traits qui peignent un homme. Rien de plus piquant que les esquisses qui défilent devant nous dans la nomenclature commentée des premiers membres de la classe des sciences morales et politiques. L’auteur a bien raison de retracer les figures des ancêtres de notre Académie. C’est là l’étude vivante qu’on attendait de lui. Le reste n’est que le cadre, règlements, institutions, organisations. Le portrait lui-même, c’est la réunion des célébrités ou des notoriétés inégales qui viennent prendre place dans l’Institut naissant. L’auteur excelle à crayonner ces physionomies si diverses, et, comme il arrive pour les peintures excellentes, bien qu’on ne connaisse pas à beaucoup près tous les personnages dont il parle, il y a un tel relief de vie dans ces rapides crayons, tant de réalité, soulignée parfois de quelque .malice si juste, qu’on se surprend à dire, sans avoir vu le modèle : « Combien cela est ressemblant ! » Ainsi passent sous nos yeux, marqués d’un trait qui se grave dans l’esprit, les membres désignés par le gouvernement ou élus par leurs confrères et de plus les membres associés qui ne sont pas toujours les moins célèbres. Pour la section de l’analyse des sensations et des idées, les principaux furent Volney, Garat, Cabanis, parmi les membres titulaires, et, parmi les associés, Destut de Tracy, La Romiguière, de Gérando, Pierre Prévost de Genève. Le portrait de Garat est un chef-d’œuvre de finesse et de douce ironie. On le voit, ce virtuose en philosophie comme en politique, exerçant sa faconde sur tous les sujets avec autant de légèreté que d’éclat ; professeur plutôt qu’orateur, plutôt journaliste qu’écrivain, arrivant à n’être rien ou presque rien pour la postérité, après avoir fait un bruit continuel pendant sa vie ; mêlant les principes de Condillac, qui étaient à la mode, à une sorte de sensibilité à la Jean-Jacques, qui aide à la belle déclamation ; un de ces hommes qui sont toujours de bonne foi au moment où ils parlent, et qui traversent toutes les opinions et tous les partis en s’apercevant à peine de leur propre mobilité ; dénué de caractère à un point invraisemblable ; politique inconséquent, mêlé aux plus effroyables événements avec une sorte de candeur de frivolité qui permet de dire de lui, comme de son neveu le chanteur, qu’il ne fit jamais que des roulades ; n’ayant jamais eu d’ennemis sérieux à cause de sa légèreté même ; pardonnant à ceux qui ont médit de lui, non par générosité, mais par faiblesse et parce qu’il était dans sa nature d’oublier et de changer ; ne sachant même pas haïr, si ce n’est en rhétorique (p. 192).

Tout autre était Cabanis, le fidèle ami et le confident de Mirabeau, mêlé à la politique par occasion plutôt que par goût, n’y cherchant d’ailleurs ni un rôle à jouer, ni une ambition à pousser, ni une fortune à faire ; philosophe et médecin à la fois, très versé dans la société d’Auteuil, préparant sans relâche, à travers plus graves événements, son Traité des rapports du physique et du moral ; matérialiste de doctrine non de pratique, réfutant ses idées par l’élévation d’une âme sensible et fière, par la dignité de sa vie, noblement inconséquent, honnête homme enfin dans toute la force du mot qui n’est pas vulgaire. De Tracy, bien que seulement associé à cette classe dont il ne pouvait être membre titulaire et résident, parce qu’il habitait Auteuil, en fut le véritable représentant ; fin analyste, simplifiant et perfectionnant le système de Condillac ; La Romiguière animant de la grâce de sa parole ou de son style le fond ingénieux, mais restreint, de sa philosophie ; de Gérando, devenu administrateur éminent, après une jeunesse agitée et héroïque, créant l’histoire de la philosophie dans une génération qui répétait le mot de Voltaire : « On ne lit plus Descartes », et qui, animée de l’idée prédominante d’unité, de généralité, d’innovation en toute chose, qui caractérisait l’Encyclopédie, pratiquait le mépris facile pour l’histoire, pour l’érudition et la tradition. Nous n’en finirions pas, si nous voulions seulement indiquer les rapides et fidèles esquisses que chacun de ces noms appelle.

Dans la section de morale, l’auteur nous montre, avec une certaine complaisance, Bernardin de Saint-Pierre, aventurier, d’humour difficile, quinteux, et avec cela sentimental, très courageux, comme cela lui arriva quand il le fallait, pour défendre ses convictions déistes, devant ses confrères de la seconde classe, dans cette séance célèbre où, ayant osé en appeler hautement à l’idée de Dieu pour appuyer la morale, il s’attira les colères de Naigeon et de Volney et cette fameuse apostrophe de Cabanis qui s’écria : « Je jure que Dieu n’existe pas ! »

L’histoire philosophique du temps se retrouve ainsi dans ces chapitres si animés, si variés, qui constituent quelque chose comme une biographie vivante de la classe des sciences morales et politiques. L’auteur est tout préparé, ayant vécu dans cette célèbre compagnie, pour s’en porter l’apologiste convaincu et contre le premier consul, qui la supprima, et contre M. de Tocqueville, qui plus tard la railla quelque peu, prétendant qu’avant d’être détruite par un despotisme ombrageux, elle s’était elle-même réduite à l’impuissance en désertant sa mission. C’est l’occasion d’un chaleureux plaidoyer qui couronne le livre. Je ferai deux parts dans ce plaidoyer qui ne m’a pas entièrement convaincu. M. Jules Simon prétend qu’on ne pourrait citer beaucoup d’académies, ni avant la fondation de la seconde classe en l’an IV, ni après sa suppression en l’an XI, qui ait eu des membres plus illustres et produit des travaux plus remarquables. Pour ce qui est des membres illustres, je l’accorde, pourvu qu’on atténue un peu le sens de cette grande épithète qui ne s’applique qu’à deux ou trois d’entre eux, tout au plus. Il est certain que, même avec cette atténuation nécessaire, les noms de La Romiguière, de Cabanis, de Destut de Tracy, de Gérando, de Bernardin de Saint-Pierre, de Cambacérès, de Rœderer, de Sieyès, de Merlin de Douai, de Talleyrand, etc., etc., justifient de la manière la plus sérieuse la création de cette seconde classe et par conséquent sont la condamnation de l’acte qui la supprima. Mais pour ce qui est des travaux faits spécialement en vue de cette classe, la démonstration de M. Jules Simon est beaucoup moins décisive. Bien peu dépassèrent le niveau de la médiocrité, et ce n’est pas en vue de l’Institut que furent écrits les ouvrages qui recommandent les noms de leurs auteurs.

M. Jules Simon lui même, quelque peu infidèle au plaidoyer futur, nous avait fait dans une autre partie de son livre, cet aveu « que l’histoire de cette seconde classe ne fut pas tout à fait digne de l’éclat de sa naissance ; que le système de Condillac l’étouffa, que les fonctions publiques l’absorbèrent; qu’elle catalogua beaucoup, qu’elle trouva peu, et manqua de la vertu de propagation (p. 76). » Là est, à mon avis, la vérité. Plusieurs représentants de cette classe furent de premier ordre ; d’accord ; mais les travaux qui remplirent les huit années de son existence éphémère ne s’élevèrent pas, il s’en faut de beaucoup, à la hauteur des espérances publiques, et, sans tomber dans l’excès de satire dont M. de Tocqueville s’est rendu coupable à l’égard des ancêtres de notre académie, on peut bien dire qu’à cette distance des années et dans la perspective, ces travaux nous paraissent inférieurs aux hommes.

Tout cela n’atténue et n’excuse pas le coup de force du premier Consul qui supprima la classe des sciences morales et politiques tout simplement par le silence, en ne lui marquant pas sa place dans le décret de réorganisation de l’Institut de l’an XI. Cela ne justifie pas non plus sa fameuse colère contre les mécontents, occultes ou déclarés, qui formaient la majorité de cette classe et qu’il confondait sous le nom d’idéologues. En les frappant de mort académique, au moins en tant que groupe, il sembla qu’il frappait la philosophie elle-même dont ils étaient comme les représentants officiels devant le public et la magistrature permanente. Ce fut un malheur, comme toujours quand les idées sont frappées, plus encore un malheur pour lui qui se donna l’air d’un despote pour que les idées qui ne meurent pas, qui survivent et qui se vengent. Toutefois n’oublions pas que le même décret, qui supprimait par prétention la classe des sciences morales et politiques, mettait à sa place la classe de langue et de littérature françaises qui valait bien autant qu’elle et qui n’était rien moins que l’Académie française, détruite par la Convention et maintenant restaurée sous un autre nom dans son antique patrimoine. C’est bien quelque chose. N’oublions pas non plus qu’il était spécifié dans le décret, que « les membres actuels et associés étrangers de l’Institut seraient répartis dans les quatre classes, » déterminées par l’organisation nouvelle. Il faut tenir compte de ce rétablissement de l’Académie française, qui avait son prix, et où une partie des sciences morales et politiques, exilées de leur foyer, pouvait renaître sous une forme éloquente. Ce n’est donc pas la suppression de l’Académie des idéologues, comme semble le croire M. Jules Simon, qui entraîna, la chute de la liberté de parler et de penser. Ce fut là un symptôme, non une cause. S’ils avaient été vraiment des gens d’opposition active et militante, les idéologues, exclus de leur classe spéciale, n’auraient pas manqué de porter dans les autres classes qui leur avaient donné asile, cette liberté de parler et de penser dont M. Jules Simon leur confère expressément le mandat.

Or, s’ils le firent, ils le firent sans éclat. Nul d’entre eux ne manifesta cette hardiesse de parole et cette force d’éloquence qui devaient se révéler chez d’autres, tels que Mme de Staël et Chateaubriand. Ce furent ces deux écrivains qui prirent sans concurrence la place laissée libre dans l’opposition sous le régime silencieux de l’Empire. C’est qu’en effet les Académies ne sont qu’une des manifestations de l’opinion, une des formes de la liberté de parler et de penser. Ces libertés-là sont insaisissables, par essence, indépendantes des institutions ; leur fortune n’est pas liée à celle d’un groupe ; il n’appartient à personne, pas même au premier consul, d’en finir avec elles. Le mécontentement froid et silencieux d’une classe de l’Institut aurait fait assurément moins de tort à Napoléon que ne firent deux ou trois paroles enflammées de Chateaubriand dans son discours de réception à l’Académie française, discours qui ne fut pas, il est vrai, prononcé, mais qui fut lu par la France et par l’Europe.