[06 janvier 2020] Jean Baechler : Le concept du pouvoir

 

Introduction au thème de travail de l’année

par Pierre Delvolvé
Président de l’Académie des sciences morales et politiques

 

           

            Le programme général de l’Académie des sciences morales et politiques pour l’année 2020 porte sur le Pouvoir. On peut se demander pourquoi ce thème a été choisi et comment il a été organisé.

 Le pouvoir, pourquoi ?

            Le choix du pouvoir comme thème d’étude a été guidé par deux considérations : les liens entre l’Académie et le pouvoir ; les liens du pouvoir et de la société.

            L’Académie, tout d’abord, est l’œuvre du pouvoir.

           Ce fut le cas initialement pour l’Académie française, créée en 1635 en raison d’une volonté politique de donner tout son éclat à la langue française et de la rendre « capable de traiter les arts et les sciences »[1]. C’est par volonté du pouvoir encore qu’en a été extraite plus tard l’Académie des inscriptions et belles-lettres et qu’ont été créées, par une politique que l’on ne qualifiait pas encore scientifique et culturelle, mais qui l’était, l’Académie des sciences, l’Académie de peinture et de sculpture, celle de musique, celle d’architecture. Les sciences morales et politiques n’avaient pas d’académie propre mais n’étaient pas ignorées ; les statuts de l’Académie française du 22 février 1635 disposaient à l’article XXII : « Les matières politiques ou morales ne seront traitées dans l’Académie que conformément à l’autorité du Prince, à l’état du Gouvernement et aux lois du Royaume ». C’était marquer les limites des études dont elles pouvaient faire l’objet.

            De toute façon, les académies ont disparu, avec bien d’autres corps, par la volonté de la Convention (décret du 8 août 1793). Elles sont réapparues par celle du Directoire créant l’Institut (15 octobre 1795) sous forme de classes dont la seconde était celle des sciences morales et politiques. Notre confrère Jean Tulard a exposé[2] la méfiance de Bonaparte à l’égard des « idéologues » qui la composaient : elle l’a conduit à la supprimer quelques années plus tard (23 janvier 1803).

           Il a fallu une trentaine d’années pour que, par un retournement des autorités politiques, fût créée à l’initiative de Guizot, notre Académie des sciences morales et politiques par l’ordonnance du 26 octobre 1832. Le Chancelier Gabriel de Broglie, dans une communication présentée devant nous il y a exactement six ans[3], a relevé les raisons exposées par Guizot dans son Rapport au Roi puis dans ses Mémoires : « les sciences morales et politiques… ont acquis un caractère vraiment scientifiques » ; elles « influent directement parmi nous sur le sort de la société ; elles peuvent « prêter au pouvoir un indirect mais utile apport ».

            C’est ainsi que, œuvre du pouvoir, l’Académie a le pouvoir dans son œuvre.

            Elle l’a de manière générale puisque les sciences politiques ont pour objet le pouvoir dans tous ses éléments : son organisation, son fonctionnement, les rapports de force qui s’exercent pour sa conquête, sa réalisation, sa remise en cause.

            Notre Académie, au cours de ses séances, en a déjà étudié plusieurs aspects, du général au particulier : « le rôle et la place de l’Ėtat au début du XXIème siècle » (thème de l’Académie pour l’année 2000) ; « Que signifie donner le pouvoir au peuple ? » (R. Boudon) ; « Les nouveaux rapports entre pouvoir, savoir et vouloir » (J.-F. Mattei) ; « Qu’est-ce qu’une puissance au 21ème siècle ? » (T. de Montbrial) ; « Médias : un pouvoir sans contre-pouvoir ? » (F. d’Orcival et A. Duhamel). Des ouvrages collectifs dirigés par nos membres ont analysé les diverses faces de thèmes se rapportant au pouvoir : « L’autorité » (J. Foyer, dir.), « Les puissances mondiales sont-elles condamnées au déclin ? » (G.-H. Soutou, dir.).

            Déjà ces études examinent des liens entre le pouvoir et la société.

            Plus généralement, le pouvoir se situe au sein de la société.

            Et la société est l’objet même des sciences « morales ». Celles-ci ne portent pas sur les questions relevant du domaine de la conscience ; elles ont pour objet les « mœurs » d’une société. Les sciences morales sont en réalité les sciences sociales. La combinaison des sciences « morales » et des sciences politiques correspond à celle du pouvoir et de la société : le pouvoir est au sein de la société.

            Il l’est d’abord en ce que le pouvoir structure la société.

            La société est à l’origine du pouvoir. Les théories anarchiques peuvent bien tenter de démontrer qu’une société peut exister sans pouvoir. L’observation des faits révèle que toute société, si élémentaire qu’elle soit, comporte une tête, si informelle qu’elle soit : toute bande a son chef, tout groupe a ses organes dirigeants, toute « politie », comme dit Jean Baechler, a une structure de commandement. Les théories politiques ont systématisé les liens entre société et pouvoir, Aristote en partant de l’homme comme animal politique, Hobbes, Locke, Rousseau en aboutissant à la constitution du pouvoir par le contrat social.

            En retour le pouvoir organise la société.

            Il ne le fait pas seulement dans l’ordre proprement politique, par l’organisation et l’articulation des organes qui gouvernent la société.

           Il le fait dans l’ordre économique en déterminant les conditions de la production et des échanges. Il n’est pas fortuit que la liberté d’entreprendre ait été reconnue comme un principe de niveau constitutionnel par le Conseil constitutionnel dans sa décision du 16 janvier 1982. Si nombreuses soient les réglementations qui la restreignent, elle reste une norme qui détermine la conception même du système économique.

            Le pouvoir détermine tout autant l’ordre social, entendu non seulement comme déterminant les rapports entre forces du travail, mais comme encadrant tous les rapports sociaux. On en a un exemple récent avec la législation sur la procréation médicalement assistée et la réforme de la filiation qui en résulte. Madame le Garde des sceaux, ministre de la justice a déclaré expressément qu’il s’agit là d’une « révolution ». C’est bien un bouleversement de la conception de la parenté et de la filiation qui est réalisé. La « constitution civile » de la France, selon l’expression du Doyen Carbonnier, est changée. Elle n’est pas considérée juridiquement comme de niveau constitutionnel. C’est pourtant bien à la structure de la société qu’il est ainsi touché.

            La société peut parfois, en revanche, se retourner contre le pouvoir.

          Elle peut l’atteindre dans sa structure même : il n’est pas besoin d’insister sur l’exemple de la Révolution française en 1789 et sur celui de la révolution russe en 1917 pour en donner la preuve. Le décalage entre la société et le pouvoir en place a conduit l’une à renverser l’autre. Il s’agit de mouvements analogues à ceux des plaques tectoniques.

            D’autres peuvent ne pas avoir des effets aussi radicaux. Ils n’en ébranlent pas moins le pouvoir. L’actualité en donne des exemples, en France avec les « gilets » jaunes et les grèves contre la réforme du régime des retraites, en Algérie, au Chili, à Hong-Kong, au Liban, au Venezuela.

            Le pouvoir est ainsi au cœur des débats présents.

            C’est ce qui a conduit à proposer d’en faire le thème de l’Académie des sciences morales et politiques en cette année 2020. La proposition conduit à une seconde question :

 

Le pouvoir, comment ?

              La question se décompose selon qu’on considère la méthode ou le contenu.

           Par la méthode, il fallait déterminer comment organiser l’année. Le concours des membres de l’académie a été déterminant, ceux de la section Législation, Droit public et Jurisprudence d’abord, ceux des autres sections aussi. Des membres d’autres académies (Inscriptions et Belles-Lettres, Sciences, Beaux-arts) aussi ont apporté leurs réflexions. Au-delà de l’Institut, en France et à l’étranger, des rencontres fortuites ont été fructueuses. Par des entretiens systématiques ou occasionnels, ont pu se dessiner les lignes du programme à établir.

          Ces contributions ont été également précieuses pour le choix des intervenants. Tous les membres de l’Académie des sciences morales et politiques qui ont été sollicités ont donné immédiatement leur accord. Ceux d’autres académies n’ont pas été moins réactifs. C’est sans doute une des particularités de cette année d’associer toutes les sections des sciences morales et politiques et toutes les académies de l’Institut à la mise au point et à la réalisation du programme.

            Pour le contenu de celui-ci, il a fallu faire des choix.

          Il n’était pas trop difficile de les organiser selon une progression qui a paru s’imposer d’emblée : la notion de pouvoir, la conquête du pouvoir, l’organisation et l’exercice du pouvoir, les pouvoirs non étatiques.

            C’est au sein de ces thèmes que l’identification du sujet de chaque séance a présenté plus de difficultés. Ceux qui ont été retenus relèvent d’une part d’arbitraire.

            Ils révèlent des absences.

           Certaines sont volontaires. Ne seront traités ni le pouvoir des médias, car l’année 2018 consacrée à L’opinion sous la présidence de M. d’Orcival a permis de les étudier particulièrement, ni les pouvoirs dans les relations internationales car la présidence de M. Soutou en 2019 en a largement parlé.

          Moins volontaires sont certaines omissions. Certaines portent sur des sujets que les travaux préparatoires avaient évoqués mais auxquels les investigations ultérieures n’ont pas permis d’aboutir : par exemple le pouvoir des femmes, le pouvoir syndical.

            D’autres sujets ont été évoqués mais n’ont guère été approfondis : le pouvoir des GAFA, le pouvoir des réseaux sociaux, le pouvoir numérique, la soif de pouvoir, la renonciation au pouvoir, le pouvoir de la littérature.

            Or il s’agit de sujets importants, certains d’une grande actualité. Leur absence dans notre programme est évidemment regrettable.

            Il y a sûrement d’autres sujets se rapportant au pouvoir qui ne figurent ni dans la liste retenue ni dans les questions envisagées.

            Le thème du pouvoir est large mais le nombre de séances est limité. On ne peut prétendre tout traiter.

           Du moins par les thèmes retenus et leur traitement selon une progression logique, on peut espérer qu’à la fin de l’année, nous aurons contribué à un approfondissement de la connaissance du pouvoir.

[1] Article XXIV des statuts du 22 février 1935

[2] « Les idéologues et Bonaparte », Séance solennelle de commémoration du bicentenaire de l’élection du général Bonaparte, Publications de l’Institut de France, 1997.

[3] Académie des sciences morales et politiques, 6 janvier 2014 : « L’institution académique des sciences morales et politiques »

Le concept du pouvoir

par Jean Baechler
Membre de l’Académie des sciences morales et politiques

 

La synthèse qui suit est à retrouver dans la Lettre d’information n°736.  Le prononcé de la communication est disponible sur Canal Académie. De Jean Baechler, sur le thème du pouvoir, on pourra lire Le Pouvoir pur (Paris, Calmann-Lévy, 1978), Précis de la Démocratie (Paris, UNESCO/Calmann-Lévy, 1994 ), Précis de philosophie politique (Paris, Hermann, 2013).

 

Après avoir défini les termes de « concept » et de « pouvoir », Jean Baechler souligne que, comme la richesse et le prestige, le pouvoir est un bien rare par nature et un déterminant essentiel de la condition humaine, présent dans toutes les aventures humaines, du couple jusqu’aux sphères du pouvoir politique. Avant d’aborder ce dernier, il se livre à une analyse conceptuelle du pouvoir en général. Toute relation de pouvoir peut se décrire schématiquement comme « X veut faire faire Z à Y » et combine quatre moments : une volonté équipée d’un argument, l’obéissance ou la désobéissance, la sanction. Ceci posé, la question se reporte sur la compréhension des ressorts de l’obéissance. Ils sont au nombre de trois : il y a la peur, qui instaure une relation de pouvoir de l’ordre de la puissance, la fascination qui établit une relation de pouvoir fondée sur le charisme, l’autorité et, enfin, le calcul qui induit un troisième mode de pouvoir : celui de la direction. Le pouvoir est donc un espace à trois dimensions (puissance, autorité, direction) dans lequel les acteurs nouent des relations asymétriques. Chaque relation de pouvoir incline davantage vers l’une de ces dimensions même si chacune, pour être effective, doit faire appel aux deux autres.

A partir de cette définition du pouvoir, on peut identifier trois régimes politiques : le régime autocratique, fondé sur une relation de puissance, la hiérocratie (du grec ἱερός,« sacré »), fondée sur l’autorité et la démocratie, fondée sur la direction. Dans l’autocratie, le pouvoir est conquis, exercé et perdu par la force ; il est conservé par deux stratégies : il faut atomiser le peuple en acculant chacun à une alternative – le martyre ou la lâcheté – et en injectant des défiances réciproques empêchant la formation de toute coalition menaçant le pouvoir. La hiérocratie associe trois acteurs liés par des contrats qui, s’ils ne sont pas respectés, entrainent crises, révoltes et subversion du pouvoir : un titulaire transcendant du pouvoir, un vicaire terrestre et des sujets qui reconnaissent les deux autres. Dans la hiérocratie absolue, les élites sociales se confondent avec l’appareil politique alors qu’elles en sont distinctes dans la hiérocratie tempérée. Enfin, en démocratie, toute relation de pouvoir repose sur le consentement à obéir à des compétents supposés. Le régime démocratique combine trois éléments distincts : l’élément démocratique proprement dit (il n’est légitime que si les membres sont identiques (identiques et non pas égaux comme on le dit parfois à tort), l’élément aristocratique (les délégations de pouvoir sont exercées à titre temporaire, circonscrit et réversible par élection, tirage au sort ou cooptation), et l’élément oligarchique, afin que les délégués soient équipés des moyens d’agir efficacement. Une politique démocratique se déploie simultanément dans trois espaces : l’intime, qui est la sphère dans laquelle chacun expérimente sa liberté – « s’exerce à écrire son roman du bonheur » selon la formule d’Ernest Renan – ; le privé qui est l’espace où cherchent à se réaliser les intérêts d’au moins deux êtres humains par négociations successives ; et le public qui est l’espace consacré au bien commun, c’est-à-dire aux conditions de réalisation des possibilités des intérêts de chacun (paix, justice, prospérité et sécurité). Ce régime, le plus propre à l’espèce humaine car il lui permet d’être libre et d’accomplir son potentiel, exige cependant quatre conditions pour s’actualiser : une pluralité de politiques d’organisations et non un empire, des politiques stables à l’échelle des siècles, un espace privé peuplé de centres autonomes de décision, l’élaboration dans l’intime des vertus de dévouement au bien commun.  En conclusion, Jean Baechler rappelle que tous les domaines de l’humain donnent lieu à des relations de pouvoir que l’on peut analyser selon ces dimensions et que, selon lui, d’après les travaux qu’il lui a consacrés, la guerre est le fil conducteur privilégié de l’analyse du pouvoir.