[20 janvier 2020] Jean-Claude Casanova : Raymond Aron : pouvoir et puissance

 

Introduction

par Pierre Delvolvé
Président de l’Académie des sciences morales et politiques 

Le président, sans avoir à présenter M. Jean-Claude Casanova, membre de l’Académie, souligne que, de même que celui-ci va présenter Raymond Aron : Pouvoir et puissance, il peut être présenté comme Jean-Claude Casanova, par le mot « influence », en raison de l’influence qu’il a exercée à plusieurs titres :

– influence sur l’organisation du programme de cette année ;

– influence sur l’Académie, par ses interventions, toujours pénétrantes ;

– influence sur la vie universitaire, notamment comme président de la Fondation nationale des sciences politiques ;

– influence sur la vie politique, notamment comme conseiller de l’exécutif (ministres, Premier ministre) ;

– influence sur la vie intellectuelle, notamment par ses articles et par la revue Commentaire, qu’il a créée avec Raymond Aron – ce qui souligne sa proximité avec l’auteur de la pensée duquel il va présenter un aspect aujourd’hui

Raymond Aron : pouvoir et puissance

par Jean-Claude Casanova
Membre de l’Académie des sciences morales et politiques

La synthèse qui suit est à retrouver dans la Lettre d’information n°738, l’enregistrement de la communication étant accessible prochainement sur Canal Académie.

 

Jean-Claude Casanova souligne les raisons à la fois personnelles et intellectuelles qui l’ont amené à prendre en charge cette communication. Même si Aron, à la fin de sa vie, recommandait de ne publier que son livre sur Marx et l’ensemble de ses articles de politique étrangère parus dans le Figaro et réunis par G.H. Soutou, toute son œuvre est dominée par les questions de pouvoir et, surtout, de puissance, ainsi que par une réflexion sur l’ordre international, la guerre et la paix, de l’Introduction à la philosophie de l’Histoire à Guerres entre les nations et Penser la guerre.

J.C. Casanova se propose dans un premier temps d’établir ce qui distingue la puissance du pouvoir ; dans un second temps d’analyser ce qui fait de la rivalité des puissances le concept clé de l’ordre international ; enfin, d’examiner si ce paradigme explicatif demeure valide aujourd’hui.

La nuance introduite en français entre pouvoir et puissance permet de ranger la puissance du côté du potentiel et le pouvoir du côté de l’acte. Pour Aron, le concept politique de puissance renvoie au potentiel qu’a un homme, ou un groupe d’hommes, d’établir des rapports avec d’autres hommes ou d’autres groupes. Autour du pouvoir et de la puissance rôdent la crainte et la peur (Hobbes), dans l’ordre interne comme dans l’ordre externe où les rois entretiennent une attitude de suspicion perpétuelle. On observe trois causes de conflit – la rivalité, la défiance et la fierté – et trois raisons de rechercher la paix : la crainte de la mort, le désir d’une vie agréable, l’espoir d’obtenir celle-ci par sa propre industrie.

Pourquoi la puissance et la rivalité des puissances constituent-t-elles le concept clé de l’ordre international ? A cause de la rivalité. Du risque estimé découlent le calcul des moyens dédiés, les buts poursuivis, le système dans lequel s’inscrivent les puissances. Et Clausewitz souligne que l’incertitude fondamentale de la guerre – l’imprévisibilité de son résultat – domine la notion de puissance, compte tenu de la pluralité des finalités (sécurité, force, gloire), des acteurs en jeu, de l’hétérogénéité des moyens et des événements. Aron écarte les deux illusions optimistes qui peuvent lui être opposées : considérer l’humanité toute entière comme une unité et supposer que la solidarité économique prime sur les rivalités. C’est sa réponse à l’hypothèse kantienne que si tous les régimes évoluent vers la démocratie, nous aboutirons à la paix perpétuelle. Plus tard, Aron note deux nouveautés : 1) les hommes découvrent qu’ils ont une capacité de destruction illimitée ; 2) il y a naissance d’une prise de conscience morale et pragmatique pour éviter celle-ci avec les traités de non-prolifération nucléaire. Est-ce l’indice d’une nouvelle phase de l’aventure de l’humanité ? « Nous ne pouvons pas le savoir, nous sommes en droit de l’espérer ».

Le concept de puissance reste-t-il opératoire ? En 1982, un an avant sa mort, Aron songe à reprendre Paix et Guerre pour en modifier la perspective et il écrit un texte, publié en 1984, où il répond à Pierre Hassner, qui lui fait noter que l’époque a changé et que sa conception reste trop interétatique. Aron examine quatre raisons d’y renoncer pour… les écarter : il écarte l’idée que le droit international définit l’ordre international et l’idée de la prédominance du système économique mondial (qui unifierait) sur le système politique, car rien ne dit que le marché est pacifique par essence et que la solidarité économique l’emporte sur les rivalités (voir les tensions actuelles). Il écarte l’idée qu’une plus grande porosité des frontières ferait de moins en moins distinguer le domestique de l’international. Seule la question climatique pourrait, éventuellement, remettre en cause la pluralité et la rivalité des puissances étatiques. Nous ne le savons pas. Mais l’incertitude n’empêche ni d’agir ni d’espérer.