Haïm Korsia : la transmission du pouvoir dans la Bible

Séance ordinaire du lundi 2 mars 2020
« Le pouvoir », sous la présidence de Pierre Delvolvé

Président de l’Académie des sciences morales et politiques

Présentation de Haïm Korsia

par Pierre Delvolvé
Président de l’Académie des sciences morales et politiques

Le président, avant de donner la parole au Grand Rabbin Haïm Korsia, dit qu’il n’a pas à le présenter puisqu’il fait partie de l’Académie. Il tient à souligner cependant le rôle qu’il joue à l’extérieur et au sein de l’Académie. A celle-ci, il apporte une contribution importante à ses réflexions et même, le cas échéant, quelques éléments de distraction.

          

La transmission du pouvoir dans la Bible

par Haïm Korsia
Membre de l’Académie des sciences morales et politiques

 

Le pouvoir dans la Bible est un sujet essentiel car nous avons le sentiment que toute la Bible est une histoire de guerre de pouvoirs. Et pour définir la façon dont le pouvoir se transmet, nous devons réfléchir sur la définition du pouvoir dans le texte sacré.

Qu’est-ce que le pouvoir dans la Bible ? La réponse peut paraître simple et cela peut être étendu à d’autres domaines : c’est la capacité d’un homme, ou d’un groupe d’hommes et de femmes, à conduire les Hébreux vers le destin que le Créateur leur a proposé, à définir les moyens d’y parvenir, à édicter et faire respecter les règles à suivre pour le parfait accomplissement du projet divin en faveur de l’Homme.

C’est aussi ce principe : Dieu s’adresse au peuple hébreu par l’intermédiaire d’un homme, d’une femme, juge, prophète, prophétesse, comme l’était Déborah, afin de leur ordonner de faire certaines choses. Parle t’on donc d’un pouvoir de droit divin ? C’est la toute puissance divine qui gère l’histoire de la Genèse, les débuts de la création, qui donne à Adam et Ève la jouissance de l’Éden, et le pouvoir de désobéir. Et, tout au long de la Genèse, après les erreurs du premier « brouillon » et l’effacement du déluge, c’est à travers l’autorité de Noé et des patriarches, le pouvoir patriarcal et matriarcal, que la volonté de Dieu s’exprime, de Noé jusqu’à Abraham, Isaac…et voici Rebecca qui va changer le cours de l’histoire, puis Jacob, et la subtilisation du droit d’aînesse, donc du Pouvoir, aux dépens d’Ésaü.

Comment le droit d’ainesse, qui est la responsabilité d’incarner le courant principal de l’histoire du peuple hébreu passe de Ésaü à Jacob ?

Le pouvoir passe au plus intelligent, ou au plus audacieux, au plus dénué de scrupules peut-être ? N’y voyons pas de préfiguration de nos classes politiques… Jacob, adoubé par l’ange, c’est-à-dire par Dieu lui-même, devient Israël. Il est le seul dans la bible qui change de nom mais qui continue parfois à être appelé par son ancien nom, comme si le pouvoir incarné par son nouveau nom, son nouveau statut, sera toujours contesté.

Nous avons le sentiment que Dieu privilégie les forts moralement, au détriment des forts physiquement, et cette idée est symbolisée par le combat entre Ésaü et Jacob. L’un est un colosse très fort, qui sait chasser, l’autre est un jeune homme qui passe son temps dans les tentes, dit le verset, mais il est fort moralement. Dieu privilégie les audacieux, ceux qu’Il sait à même d’assumer son dessein pour son peuple.

Mais c’est après que Jacob et sa descendance aient migré en Égypte pour survivre à la famine, y aient crû et multiplié, y aient été réduits en servitude, que Moïse, investi par Dieu, et avec l’aide de son frère Aaron, les entraîne à la recherche de leur liberté puis de la Terre Promise.

La Bible, ou plus précisément les quatre livres depuis l’Exode jusqu’au Deutéronome, retrace l’histoire de Moïse et des Hébreux qui lui ont fait confiance mais qui contestent très régulièrement ses décisions et remettent en question leur liberté dans le désert, voire regrettent leur vie de servitude en Égypte. Leurs contestations sonnent comme contemporaines et actuelles, et s’il n’y a pas de gilets jaunes dans la Bible, c’est parce qu’il n’y a pas de ronds-points dans le désert. Dans ce contexte, la Bible nous conte alors la lente et difficile progression, à travers un environnement hostile, de cette espérance. C’est dans cet exode que s’établissent les règles du Pouvoir qui régissent le peuple hébreu et structurent son accomplissement.

Oui, le pouvoir dans la Bible est un pouvoir de droit divin. Le Créateur est omniprésent, dans le buisson ardent, à l’œuvre dans les dix plaies d’Égypte, l’ouverture de la mer Rouge, la manne, la source d’eau qui les suit. Il confie l’autorité à Moïse pour les dix commandements, l’organisation du camp, la victoire de Moïse aux mains levées…Mais Il confie l’autorité à un groupe d’hommes, car Dieu sait que Sa Parole serait inaudible si elle n’était transcrite, c’est-à-dire partagée et retransmise, comme le dit le verset biblique : « Personne ne peut entendre ma parole et vivre ». Moïse a écrit lui-même les secondes Tables de la Loi, car les premières, écrites par Dieu, sont littéralement insupportables pour les hommes. L’humain n’arrive pas, dans son imperfection, à supporter la perfection de ces tables rédigées par Dieu. Ce n’est que lorsqu’elles sont écrites par Moïse, sous la dictée de Dieu, que les Tables deviennent supportables pour les hommes et que les commandements deviennent intelligibles pour nous.

Mais de quelle autorité, de quel pouvoir, s’agit-il ? Dominer ? Diriger ? Guider ? De quel pouvoir parle-t-on ? Du pouvoir spirituel, matériel ? Je vois déjà poindre les questions naïvissimes de certains de mes confrères qui sauront me faire préciser toutes ces notions.

Mais c’est surtout le pouvoir de la Parole : « N’ayez pas peur » (Ex, XIV,13) dit Moïse aux Hébreux devant la mer Rouge. Une seule parole si forte, qui fait encore écho, aujourd’hui, devant nos propres peurs. C’est donc le pouvoir de la parole qui va transcender toutes les transmissions de pouvoirs dont la Bible va parler.

Pourtant Moïse est bègue et a renâclé devant la tâche que lui confie l’Éternel :

Moïse dit à l’Éternel : « De grâce, Seigneur ! Je ne suis pas habile à parler, ni depuis hier, ni depuis avant-hier, ni depuis que tu parles à ton serviteur ; car j’ai la bouche pesante et la langue embarrassée. » L’Éternel lui répondit : « Qui a donné une bouche à l’homme? Qui le fait muet ou sourd, clairvoyant ou aveugle, si ce n’est moi, l’Éternel ? Va donc, je seconderai ta parole et je t’inspirerai ce que tu devras dire. »

Il repartit : « De grâce, Seigneur! Donne cette mission à quelque autre ! »

Le courroux de l’Éternel s’alluma contre Moïse et il dit : « Eh bien! C’est Aaron ton frère, le Lévite, que je désigne ! Oui, c’est lui qui parlera ! Déjà même il s’avance à ta rencontre et à ta vue il se réjouira dans son cœur.

Moïse, refusant d’utiliser la parole, crée une nouvelle façon de gérer le pouvoir : une sorte de bicéphalisme du pouvoir où Moïse va recevoir l’inspiration et Aaron va être son porte-parole, littéralement celui qui va parler en son nom.

 Tu lui parleras et tu transmettras les paroles à sa bouche; et moi, j’assisterai ta bouche et la sienne et je vous apprendrai ce que vous aurez à faire.

Lui, il parlera pour toi au peuple, de sorte qu’il sera pour toi un organe et que tu seras pour lui un inspirateur. (Ex 4,10-16)

La notion de partage de pouvoir est donc présente car Moïse ne veut pas l’assumer seul, il sera là pour comprendre, diriger, et Aaron parlera pour lui.

La Parole vient de Dieu ; elle est transmise au peuple par ceux que Lui-même a désignés, quasiment de force, pour guider ses enfants vers la Terre Promise, vers le Bien.

Mais Dieu est toujours la source de ce pouvoir au point que dans le « Notre Père », nos frères chrétiens concluent par : « car à Toi appartiennent le règne, la puissance et la gloire ». C’est bien de Dieu que viennent la puissance et le pouvoir.

Dans le rituel juif, dès que nous entendons le tonnerre, voyons un éclair ou toute chose qui parait extraordinaire, on récite la bénédiction : « Bénis sois tu Seigneur, Toi dont la force et la puissance emplissent le monde ». Tout ce qui est de l’ordre de la puissance relève de Dieu, au point que si nous croisons, rencontrons un roi ou un président, quelqu’un qui détient le pouvoir, nous récitons une bénédiction : « Source de bénédiction sois Tu Seigneur, Toi qui a donné de Ta gloire – c’est-à-dire de Ton pouvoir – à un être humain ». Nous reconnaissons ainsi que tout pouvoir sur terre vient forcément de Dieu. Mais cette transmission va être heurtée, pas forcément linéaire et permanente, mais plutôt comme une chaine classique, avec des ruptures. La transmission se pratique de trois façons : la bénédiction, l’onction, ou l’apposition des mains.

La transmission idéale est celle qui se déroule entre Aaron et son fils Eléazar. Aaron est Grand Prêtre et au moment de sa fin, Dieu lui demande d’aller vers une montagne avec son frère Moïse et son fils Eléazar, d’ôter ses vêtements et d’en vêtir Eléazar. Aaron voit donc son fils lui succéder, et il s’agit là de la mort idéale, comme un baiser de la bouche de Dieu car il a vu la transmission de son pouvoir à celui qu’il jugeait le plus apte à l’assumer. Et surtout, il peut constater que son pouvoir est détenu sans heurts, après lui.

Beaucoup devrait s’inspirer de cette façon de transmettre le pouvoir car nous avons souvent peu conscience que nos successeurs sont généralement les garants de la réussite de notre mission.

Mais cet idéal n’est pas toujours aussi linéaire, les choses sont, parfois, beaucoup plus violentes. Voici cinq exemples de transmission pour montrer les différentes possibilités d’analyse du pouvoir.

Noé : la transmission organisée

Noé a trois garçons : Chem, Ham et Yaffet. Nous pouvons voir une allusion très claire aux trois royaumes : Jérusalem, Rome et Athènes. La traduction littérale de Chem est le nom (le renom) allusion à Jérusalem, Ham signifie la pulsion, allusion à Rome et Yaffet la beauté, allusion à Athènes.

Ham, l’homme de la pulsion, dénude, dévoile la nudité de son père, et à la suite de cela, le père maudit son fils. Est-ce une raison suffisante pour un père de maudire son fils ? Rachi, le grand commentateur champenois, explique qu’Ham a violé son père ou il l’a émasculé. Ces actes justifient la rage du père car dans sa peur panique de refaire l’humanité après le déluge, il avait bridé toute possibilité de fonder une famille et de croître et de multiplier comme Dieu le lui a demandé à trois reprises.

Son fils se demande alors comment réagir face à ses pulsions. Et donc Noé va organiser un pouvoir nouveau, une sorte de triumvirat entre ses trois fils. Yaffet, l’homme de la beauté, réside dans les tentes de Chem, pour que la finalité de la beauté soit la bonté, le bien, et les enfants des enfants de Ham servent les autres afin que la pulsion soit au service du beau et du bon. Ainsi il crée un système dans lequel il ne lui est pas nécessaire de trancher entre ses enfants. Le Roi Salomon, Charlemagne et d’autres rois agiront un peu de la même manière avec leurs enfants. Comme Noé qui au lieu de laisser s’affronter ses fils afin que le plus fort l’emporte, décide de proposer un arrangement dans lequel chacun apportera ce qu’il est afin de mener à bien un projet commun.

Abraham : pouvoir de poursuite de la mission

Abraham a deux garçons : son premier fils Ismaël qu’il a avec Agar, puis un deuxième fils, Isaac, avec Sarah.

Lorsque Sarah a enfin son enfant, Isaac, elle renvoie Agar et Ismaël, pour la plus grande tristesse d’Abraham mais Dieu lui dit : « tout ce que ta femme te dit, écoute-la ». Mais pourquoi Sarah demande une telle chose à Abraham ? Pour mieux comprendre, il faut réaliser que l’enjeu est de savoir qui va incarner la suite de l’Histoire du peuple hébreu, la suite d’Abraham. Est-ce que ce sera Ismaël ou Isaac ? « Abraham meurt heureux » (Genèse XXV, 9) et les commentateurs explique ce bonheur d’Abraham par le fait que ses deux enfants Isaac et Ismaël se sont réconciliés. En effet, le verset dit bien : « Isaac et Ismaël l’ont enterré », sous-entendu Isaac en premier, reconnu comme tel par Ismaël. Ici nous voyons la transmission du pouvoir comme la poursuite de la mission. Donc l’enjeu pour Sarah était de savoir qui serait apte à poursuivre réellement la mission d’Abraham. Sarah pense, avec Dieu, qu’Ismaël est une part de l’histoire d’Abraham mais qu’il n’a pas sa place dans la poursuite de sa mission. C’est uniquement Isaac qui portera la poursuite de la mission de son père.

Isaac : pouvoir de l’intemporalité de la Mission

Isaac lui-même, par la suite aura des jumeaux, Jacob et Ésaü. Je les cite dans cet ordre, alors qu’en réalité, Ésaü est né le premier et Jacob en second en tenant son frère par le talon. Les anglais considèrent que l’aîné est celui qui a été conçu le premier et donc qui sort le dernier. Ce principe n’est pas si faux que cela, même si je ne vais pas aller jusqu’à dire que la Bible est anglaise… mais on voit qu’il y a parfois un peu de vrai chez nos voisins d’Outre-Manche.

Jacob et Ésaü sont décrits de façon étonnante dans le chapitre XXV de la Genèse. L’un est un chasseur, l’autre est assis dans les tentes, un homme d’étude. Qui va incarner le pouvoir ? L’action ou la réflexion ? Il s’agit là d’une question contemporaine. Par exemple, dans la section Économie de l’Institut, va-t-on choisir des universitaires ou plutôt des femmes ou des hommes d’entreprise ? Est-ce l’action ou la réflexion qui l’emporte ?

Au chapitre XXVII de la Genèse, il y a un passage bouleversant. Isaac qui est aveugle convoque Ésaü, son fils préféré, car il était dans l’action. Il avait le sentiment que son fils Ésaü contribuait à transformer le monde, contrairement à Jacob qui étudiait sans obtenir de résultats concrets. Isaac demande à Ésaü de lui préparer à manger dans le but de le bénir. Rebecca, la maman, entend cela et demande à Jacob, son fils préféré, de préparer lui aussi un repas pour son père afin de recevoir, lui, la bénédiction. Rebecca met la peau d’un animal sur le dos de Jacob de sorte que celui-ci paraisse aussi velu que son frère. Isaac demande : « Est-ce bien toi Ésaü ? Jacob répond : « Je suis moi, Esaü est ton premier né »

18 Celui-ci entra chez son père, disant: « Mon père! » II répondit: « Me voici; qui es tu, mon fils? » 19 Jacob dit à son père: « Je suis Ésaü, ton premier né; j’ai fait ainsi que tu m’as dit. Viens donc, assieds toi et mange de ma chasse afin que ton cœur me bénisse.

Jamais Jacob ne va mentir dans ce face à face avec son père. Mais pourquoi Rebecca fait cette chose terrible, d’avantager son fils préféré au détriment de son aîné ? Tout découle de la question que nous nous posons aujourd’hui à propos de la transmission du pouvoir, dans le Chapitre XXV, 29 à 34 :

« Un jour Jacob faisait cuire un potage quand Ésaü revint des champs, fatigué. Ésaü dit à Jacob: « Laisse-moi avaler, je te prie, de ce rouge, de ce mets rouge, car je suis fatigué. » C’est à ce propos qu’on le nomma Édom. Jacob dit : « Vends-moi d’abord ton droit d’aînesse ». Ésaü répondit: « Certes! Je marche à la mort ; à quoi me sert donc le droit d’aînesse? » Jacob dit: « Jure le moi dès à présent. » Et il lui fit serment et il vendit son droit d’aînesse à Jacob. Jacob servit à Ésaü du pain et un plat de lentilles ; il mangea et but, se leva et ressortit. C’est ainsi qu’Ésaü dédaigna le droit d’aînesse. »

Ils échangent donc le droit d’aînesse contre un plat de lentilles. Pourquoi un plat de lentilles ? Je vous propose une interprétation que j’aime beaucoup : le plat de lentilles est un plat de deuil. Les lentilles sont de forme ronde comme les œufs, comme tout ce qu’on prend dans notre tradition au moment du deuil, car la vie est un cercle permanent.

A ce moment-là, Jacob prépare le plat traditionnel d’affliction car la famille prenait le deuil d’Abraham qui venait de mourir. Ésaü arrive, harassé, et souhaite par-dessus tout ce plat de lentilles. Il cède donc à Jacob son droit d’aînesse en échange d’un repas, en se limitant à ce monde matériel. Le droit d’aînesse est une responsabilité pour la suite, or lui ne souhaite que l’immédiat. Jacob, lui, dans cette transmission du pouvoir avec Ésaü, choisit la profondeur du temps et de la mission contre le côté immédiat de ce qui semble être le pouvoir, c’est-à-dire la possession symbolique de la nourriture.

Juridiquement, Jacob est donc l’aîné et lorsqu’il prend la bénédiction, il ne vole rien et ne fait que récolter son dû. C’est en fait le pouvoir de l’intemporalité de la mission. Voilà ce qu’incarne cette transmission du pouvoir.

Jacob : pouvoir de traduction du sens de la mission

Pour Jacob, la transmission sera bien plus compliquée. Il a douze garçons, chacun chef d’une tribu, chacun pouvant revendiquer le pouvoir. Comment la transmission va t-elle se passer ?

Jacob a eu ses douze garçons avec quatre femmes. Il privilégie Joseph qui est le fils aîné de Rachel, sa femme adorée, et Jacob décide de lui donner la primauté. Joseph a le pouvoir et va même le rêver – onze étoiles qui représentent ses onze frères se prosternent devant son étoile, onze gerbes de blé vont se prosterner devant sa gerbe de blé. Mais la royauté passera finalement par Juda, le quatrième fils de Jacob.

En effet, son premier fils, Ruben, a échoué dans sa mission de protéger Joseph, le petit qui sera vendu par ses frères. Les suivants, Simon et Levi sont des êtres violents. Ils vont tuer tout le monde lorsque leur sœur sera violée et leur père va leur reprocher de l’avoir mis à mal avec les voisins. Ce caractère violent et impulsif ne leur permettra pas de prendre le pouvoir. C’est donc Juda, le quatrième garçon de Jacob qui va incarner la royauté. Mais Joseph va incarner l’annonce de la royauté.

Voilà pourquoi dans les Évangiles, par exemple, il y a deux messies. Le messie, fils de Joseph qui a vocation à annoncer l’arrivée du messie fils de David. Ceci explique que dans la Genèse, il y a un tête-à-tête violent entre Joseph et Juda car les deux s’opposent pour savoir qui va incarner les temps messianiques et pas uniquement la royauté terrestre.

C’est donc le pouvoir de la traduction du sens de la mission. Joseph va traduire la mission de son père à sa façon, par exemple en dirigeant l’Égypte, ce qui ne représente pas une façon d’être le chef du peuple d’Israël, mais c’est une façon de donner un espace pour vivre pour Israël, alors que Juda va s’occuper surtout du peuple d’Israël.

Mais nous allons aborder maintenant deux passages de témoin assez émouvants. Le premier bouleversant entre le premier roi d’Israël, le Roi Saül et le roi David.

Saül : pouvoir et contre-pouvoir

Cet épisode est relaté dans le livre de Samuel, au chapitre XVI.

Voici le contexte : le prophète Samuel est envoyé par Dieu à Bethlehem car le roi Saül a démérité. Samuel craint de se présenter face à Saül qui est un être fort et impulsif. Dieu lui dit de prétexter de faire un sacrifice pour aller voir Ichaï qui a un fils, d’oindre ce fils qui deviendra ainsi roi. Samuel se rend alors à Bethlehem, rencontre Ichaï qui lui présente son fils aîné, un jeune homme grand, fort, extraordinaire, qui a fait polytechnique, l’ENA, qui a été député, ministre…bon, là, je modernise un peu le texte. Mais Samuel ne porte pas son dévolu sur ce fils extraordinaire et souhaite qu’il lui présente son deuxième fils au parcours un peu moins brillant et ainsi de suite jusqu’au petit dernier de la fratrie, David, qui s’occupe du troupeau.

13 Et Samuel prit la corne à l’huile, et il l’oignit au milieu de ses frères; et l’esprit de Dieu descendit sur David à partir de ce jour et dans la suite. Alors Samuel s’en alla, et retourna à Rama. Or, l’esprit de Dieu se retira de Saül, et un esprit mauvais, suscité par Dieu, le frappa d’épouvante.

Brusquement, une sorte de paranoïa s’empare de Saül qui voit des complots partout. Il s’agit d’une maladie très contemporaine qui frappe tous ceux qui sont, un moment donné, éliminés du pouvoir et qui se manifeste pour certains, dans le fait de vouloir absolument revenir, ou bien dans le fait de ne jamais accepter la défaite, même s’ils avaient annoncé leur départ…

Mais ce qui est très intéressant, c’est que même l’esprit mauvais qui se pose sur le roi Saül est suscité par Dieu. Ceci sous-entend que même le pouvoir d’opposition à David – l’opposition de Saül à David sera terrifiante- pouvoir et contre-pouvoir, viennent de Dieu. Or il n’y a pas de pouvoir sans contre-pouvoir.

David : pouvoir par choix

Lorsque David doit à son tour transmettre le pouvoir, il va d’abord faire face à un putsch de son fils Absalon, encouragé par Ahitofel qui lui conseille de franchir le Rubicon. C’est-à-dire que dans le pouvoir, il y a toujours la peur que le pouvoir ne se retourne contre vous. Cette idée est encore une fois très contemporaine. Et donc, devant ce putsch d’Absalon, ses alliés potentiels n’osent pas vraiment quitter David car ils pensent qu’Absalon et son père vont certainement se réconcilier et qu’ils se retrouveront « Gros-Jean comme devant ». Ahitofel, le conseiller de David, lui dit de franchir le Rubicon en violant les concubines de David. Absalon passe à l’acte et tout le monde comprend qu’il n’y aura plus de pardon possible entre le père et le fils. C’est une lutte à mort et Absalon est pris par ses cheveux dans des branches et transpercé par des javelots. Il meurt.

Dans le livre des Rois au chapitre I, Adonias, un des fils de David revendique à son tour le pouvoir. Il organise des fêtes, des cérémonies, des sacrifices, tout le monde pense alors qu’il sera le successeur. Mais Nathan le prophète ne le veut pas. Il va voir Bethsabée et l’encourage à défendre sa cause auprès du roi. David avait promis à Bethsabée que c’est son fils Salomon qui lui succéderait. C’est ce qu’elle fait et le roi David jure que Salomon régnera après lui.

30 Comme je t’ai juré par l’Éternel, Dieu d’Israël, en disant que Salomon, ton fils, régnera après moi, et qu’il me remplacera sur le trône, ainsi ferai-je aujourd’hui. »

Et c’est effectivement ce qui se passa. Il y a donc une transmission par choix du prédécesseur, pour atteindre la mission. La mission première du roi David était, certes, d’agrandir et de sécuriser le territoire du Royaume d’Israël, mais la mission finale était de construire le Temple. Dieu ne permit pas à David, lui-même, de mener à bien cette ultime mission car il avait du sang sur les mains à cause de toutes les guerres qu’il avait livrées, même si celles-ci avaient été ordonnées par Dieu. Cette problématique est d’ailleurs comparable à la charge incroyable que supportent nos soldats qui doivent faire des choses qui leur font perdre leur innocence afin que nous puissions conserver la nôtre.

Dieu dit donc à David que son fils construira le Temple. Salomon est choisi par David, un peu comme Abraham a choisi Isaac plutôt qu’Ismaël, car c’est celui qui pourra poursuivre la mission.

Nous avons passé en revue différents exemples de transmission du pouvoir dans la bible. Mais dans certaines situations le pouvoir qui s’installe est contesté. Nous avons évoqué plus haut, la contestation de Moïse par le peuple, mais celle qui est la plus emblématique est celle de Coré dans le désert.

Nombres (chapitre XVI, 2 et 3) : Ils s’avancèrent devant Moïse avec deux cent cinquante des enfants d’Israël, princes de la communauté, membres des réunions, personnages notables;et, s’étant attroupés autour de Moïse et d’Aaron, ils leur dirent: « C’en est trop de votre part! Toute la communauté, oui, tous sont des saints, et au milieu d’eux est le Seigneur; pourquoi donc vous érigez-vous en chefs de l’assemblée du Seigneur? »

Coré, avec deux cent cinquante acolytes, vient dire à Moïse son cousin : Je suis le premier dans l’ordre de succession et c’est moi qui dois diriger le peuple, et en plus tu t’arroges tous les pouvoirs avec ton frère qui est grand prêtre. Suffit et je veux être le chef.

Moïse dit au peuple :  « Si ces gens meurent normalement, c’est le cours de la vie qui continue, mais si quelque chose d’anormal leur arrive, c’est que c’est Dieu qui l’a voulu ». Brusquement la terre s’ouvre sous leur pied et les engloutit.

30 Mais si l’Éternel produit un phénomène; si la terre ouvre son sein pour les engloutir avec tout ce qui est à eux, et qu’ils descendent vivants dans la tombe, vous saurez alors que ces hommes ont offensé l’Éternel. » Or, comme il achevait de prononcer ces paroles, le sol qui les portait se fendit, la terre ouvrit son sein et les dévora, eux et leurs maisons, et tous les gens de Coré, et tous leurs biens. Ils descendirent, eux et tous les leurs, vivants dans la tombe; la terre se referma sur eux, et ils disparurent du milieu de l’assemblée.

 La question semble réglée : il n’y a plus d’opposition et à présent on peut voter. Mais les choses ne vont pas se passer comme cela. Ce qui est extraordinaire, c’est que la transmission du pouvoir se fait en permanence avec une validation de ce pouvoir. C’est-à-dire que dans ce grand débat entre pouvoir représentatif et pouvoir participatif qui représente l’engagement des uns et des autres, il y a une sorte de chemin de crête entre les deux. Certes c’est Dieu qui décide que Moïse est le chef du peuple d’Israël dans le désert, mais Moïse a besoin de valider son pouvoir très régulièrement par le peuple car il a du mal à trouver les mots. C’est toujours son problème. Dieu lui demande alors, dans le chapitre XVII, verset 32 du livre des Nombres :

« Annonce aux enfants d’Israël que tu dois recevoir d’eux un bâton respectivement par famille paternelle, de la part de tous leurs chefs de familles paternelles, ensemble douze bâtons ; le nom de chacun, tu l’écriras sur son bâton. Et le nom d’Aaron, tu l’écriras sur le bâton de Lévi, car il faut un seul bâton par chef de famille paternelle. Tu les déposeras dans la tente d’assignation, devant le statut où je vous donne habituellement rendez-vous. Or, l’homme que j’aurai élu, son bâton fleurira, et ainsi mettrai-je fin à ces murmures contre moi, que les enfants d’Israël profèrent à cause de vous. »

Le lendemain, c’est le bâton d’Aaron qui a fleuri et donné des amandes. Autrement dit, certes, il n’y a plus d’opposition, certes, Moïse est le chef, mais il a tout de même besoin de faire valider ce pouvoir, non pas aux yeux de Dieu, mais aux yeux du peuple. Ce pouvoir n’est pas un arbitraire, il est toujours validé par le peuple. C’est une forme de théocratie…démocratique.

Nous retrouvons cette idée dans un moment clé de l’histoire de la transmission du pouvoir. Jethro dans l’Exode, chapitre XVIII, verset 13, fait remarquer à Moïse qu’il ne pourra pas supporter ce peuple et sa charge.

En Égypte, il y avait dans le pays un système pyramidal du pouvoir. Lorsque les Hébreux sortent d’Égypte, Moïse fait l’inverse de ce qu’il avait pu voir en Égypte car selon lui, rien de bon n’est produit par l’Égypte. Il avait donc opté pour une gestion en « râteau » du peuple. Mais avec cette gestion très compliquée à appliquer à 600.000 personnes, Moïse devait se consacrer intégralement à répondre à chaque personne. C’est en voyant ces conditions difficiles, pour le peuple et pour Moïse, que Jethro lui conseille de nommer des chefs de mille, des chefs de cent, des chefs de cinquante et des chefs de dix. Chaque chef gérera à son niveau et les plus grandes questions arriveront à Moïse. Cette vision parait très contemporaine car pour diriger un pays, il faut un premier ministre fort, des ministres crédibles et forts, des syndicats représentatifs, des strates intermédiaires qui pilotent chacun et chacune leur partie afin de ne pas tout faire remonter au plus haut niveau. Tout est dit dans l’Exode XVIII. Dieu dit alors à Moïse : Ecoute les paroles de ton beau-père, et tu dois répartir le pouvoir car il n’est pas pensable qu’une seule personne assume tous les pouvoirs. Cela ne se peut.

Dans ce nouvel équilibre, Moïse apprend à trouver les mots et si lui ne les trouve pas, c’est Aaron qui les trouve. Il y a bien un binôme qui assume le pouvoir, Moïse et Aaron. Lorsqu’Aaron meurt, Moïse est seul et il y a des manifestations permanentes du peuple. Lorsque Moïse est sur le Mont Sinaï, Aaron qui est seul, ne sait rien refuser au peuple qui fabrique à ce moment-là le veau d’or. Par nature, il faut impérativement qu’ils soient tous les deux ensemble, l’un pondérant l’autre.

Dans l’Histoire, nous trouvons le même système de pouvoir partagé avec le roi et la parole du prophète. En comparaison, de nos jours, ce serait le gouvernement (le pouvoir) et la presse, le président et le premier ministre ou l’opposition qui a un rôle aussi à jouer. C’est un équilibre.

Mais une des plus belles transmissions est certainement celle entre Moïse et Josué.

Qui peut succéder à Moïse ? Nous avons eu le même problème en France, qui pour succéder au général de Gaulle? Josué n’est pas allé à Rome pour annoncer cela depuis la Ville de la Louve capitoline…

Josué est l’adjoint, l’assistant de Moïse. Voici un épisode bouleversant dans les mots de la bible : Dieu a de la peine d’imposer à Moïse d’arrêter. Moïse fait tout ce qu’il peut pour faire plier l’Eternel et va supplier Dieu de poursuivre sa mission. Ou tout au moins, juste d’entrer en Terre sainte. Dieu ne peut pas accepter car c’est un nouveau temps qui va s’ouvrir avec une nouvelle génération qui rêve de liberté qui va entrer en Terre Sainte. Moïse ne peut pas être à la fois le chef du désert et le chef de la Terre Sainte. Il faut un autre dirigeant pour cette nouvelle période qui s’ouvre.

Dieu demande à Moïse de placer sa main sur la tête de Josué et il sera le chef. Mais « Moïse plaça ses deux mains sur la tête de Josué comme l’Éternel le lui avait ordonné« .

Les commentaires se posent la question : Dieu lui demande de placer sa main et non ses mains ? En fait, Dieu comprends la peine de Moïse et lui demande de faire les choses a minima, juste avec une seule main. Mais Moïse transmet le pouvoir entièrement, sans arrière-pensée, avec ses deux mains ; à présent c’est Josué le chef.

Le symbole de ce pouvoir se vit lorsque Josué, investi de la sorte, entre dans la Tente d’Assignation. Lorsqu’il en ressort, Moïse le questionne sur les paroles de Dieu, et Josué lui répond, comme nous le disons dans les armées : « Je ne peux pas te dire, car tu n’as pas à en connaitre ». Moïse sent alors qu’il est temps pour lui de mourir et accepte la décision de Dieu. Il sait qu’il ne peut pas empiéter sur le pouvoir de Josué en cherchant à savoir ou en portant une autre parole que celle du chef.

Le pouvoir est une façon de faire avancer le monde et ne se transmet que s’il ne sert plus à celui qui le détient dans l’objectif du bien commun.

On peut remarquer ce principe avec Jonas qui est le prophète qui a comme mission de parler. Lorsqu’il refuse de parler, c’est-à-dire d’utiliser son pouvoir, il entre dans le ventre de la baleine, sous-entendu dans le silence du monde. Il ne ressort que lorsqu’il accepte à nouveau d’assumer sa mission.

La transmission du pouvoir dans la Bible est donc toujours la recherche du bien commun chez celui ou celle qui peut le mieux l’assumer.

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