Réception d’Olivier Houdé
membre de l’Académie

Séance solennelle du lundi 4 octobre 2021

Discours d’accueil d’Olivier Houdé
à l’Académie des sciences morales et politiques

par Jean-Robert Pitte,
Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques

 

 

Monsieur le Président,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur l’Ambassadeur,
Madame le Ministre,
Monsieur le Directeur de Cabinet,
Monsieur le Recteur de Paris, Mesdames les Recteurs,
Mes chères Consœurs, mes chers Confrères,
Mesdames, Messieurs,

Nous commémorons cette année la mort de Napoléon et, il y a quelques mois, sous cette coupole, notre chancelier et notre confrère Jean Tulard ont précédé notre protecteur, le président de la République, pour tenir au sujet de l’empereur des propos frappés de pertinence à propos de son passage fulgurant dans l’histoire. L’empereur est statufié en tenue de sacre derrière moi dans ce qui fut la chapelle du Collège des Quatre Nations. Je préfère ne pas croiser son regard en ce jour, puisque Olivier Houdé que nous accueillons aujourd’hui a été conçu et a passé ses vingt premières années, horresco referens, à … Waterloo, à deux pas de la Butte du Lion et du musée Wellington. Ce n’est pas la raison pour laquelle il prend place parmi nous, mais nous tenons là notre petite vengeance vis-à-vis de celui qui osa supprimer en 1803 la Classe des sciences morales et politiques, composée selon lui d’idéologues, de rêveurs, de phraseurs, de métaphysiciens bons à jeter à l’eau, tous qualificatifs qui ne conviennent nullement à notre nouveau confrère. Heureusement Guizot vint et, en 1832, nous rétablit comme une académie à part entière au sein de laquelle il n’avait, toutefois, pas prévu de section consacrée à la psychologie. Il est vrai que celle-ci était encore balbutiante en ces temps héroïques. Tu es désormais, cher Olivier, son seul représentant au sein de notre compagnie, mais non pas le premier, puisque l’un des membres fondateurs de la Classe des sciences morales et politiques au sein de l’Institut de France en 1795 fut le médecin, physiologiste et philosophe Georges Cabanis qui écrivait que « la psychologie est aussi nécessaire au moraliste qu’au médecin car le cerveau est un Homme intérieur qui habite l’Homme extérieur dans ses comportements et ses affections ». Certes, la psychologie telle que tu la pratiques s’intéresse à la mécanique du cerveau, mais aussi et peut-être surtout à la liberté qui s’acquiert par l’éducation. De 1899 à 1916, le huitième fauteuil de la section de philosophie fut occupé par Théodule Ribot, fondateur de la psychologie expérimentale en France pour qui avait été créée en 1889 une chaire au Collège de France portant cet intitulé. De 1913 à 1948, le cinquième fauteuil avait quant à lui été occupé par Pierre Janet, philosophe, médecin et psychologue, inventeur du subconscient. Ce n’est pas non plus la première fois que la section de philosophie s’ouvre à une discipline sœur, puisque ton prédécesseur immédiat au quatrième fauteuil fut Lucien Israël, médecin cancérologue dont tu nous retraceras la vie et l’œuvre dans un moment. Il se passionnait, comme toi, pour le cerveau et pour l’apprentissage de la lecture et de l’écriture chez les enfants, ce qui l’avait conduit à condamner la funeste méthode globale.

Il y a dans cette noble et vaste assistance des collègues, des élèves et des amis d’Olivier Houdé qui le connaissent bien et avec qui il travaille dans l’allégresse depuis des années, mais beaucoup d’entre vous, mes chères consœurs, mes chers confrères, le découvrent depuis son élection qui remonte à presque trois ans. Comme il a souhaité respecter, presque sans entorses, le délai de silence jusqu’à maintenant, il demeure encore un peu mystérieux pour vous. Il m’appartient aujourd’hui, après l’avoir fait parler en privé – ce qui n’est pas trop difficile – et avoir fait parler certains de ses proches – ce qui ne l’est pas non plus – de vous donner quelques clés afin que vous compreniez mieux quel singulier confrère nous avons élu au sein de notre compagnie.

Ribot avait consacré sa thèse à l’hérédité. Les auteurs de tes jours que j’ai plaisir à saluer ici, mon cher Olivier, ne sont en aucune manière liés au choix de la discipline que tu pratiques, mais ils t’ont permis de rencontrer des éducateurs de qualité, comme il en existait et il en existe encore dans l’enseignement primaire, en l’occurrence catholique, belge ou français. Ceux-ci devaient être assez talentueux pour que tu aies eu envie de les imiter et d’embrasser la carrière d’instituteur. Ils t’ont donné très tôt la passion de la pédagogie. Tu as traduit ta reconnaissance envers tes maîtres dans deux tableaux impressionnants dont l’un orne ton bureau. Les voici projetés sur nos écrans. Tu étais adolescent lorsque tu les as peints. Le second, qui figure un maître d’école et ses élèves, trahit ta belgitude : il utilise la technique en glacis des primitifs flamands et s’inspire d’un tableau du XVIIe siècle d’Adriaen Van Ostade, aujourd’hui exposé au Louvre. Un troisième est prémonitoire : il figure des chouettes, des oiseaux qui symbolisent la sagesse et la vision claire dans la nuit de l’ignorance. La chouette accompagne Athéna ou Minerve, la déesse tutélaire de notre parlement des savants. Certains la souhaiteraient comme symbole de notre académie. Nous en débattrons : elle se mesurera à un coq, notre actuel symbole, un oiseau de lumière, de vaillance et d’éclat.

 

Outre un goût prononcé pour le dessin et la peinture, j’aimerais évoquer un autre éblouissement de ton adolescence : ta rencontre avec Paris. À l’âge de 14 ans, tu prends le train tout seul et viens visiter Paris. Tu gravis les tours de Notre-Dame et te dis à toi-même que tu viendras à coup sûr habiter dans cette ville que tu contemples. Deux jours avant ta naissance, John Kennedy avait dit « Ich bin ein Berliner » et toi, tu murmures une prophétie autoréalisatrice : « Je serai un Parisien ». Tu aperçois forcément, à quelques centaines de mètres de là, l’angle nord-est du massif bâtiment de la Sorbonne d’Henri-Paul Nénot, là où tu seras installé plus tard, et peut-être même vers l’ouest la coupole de l’Institut. La scène fait immanquablement penser à la fin du Père Goriot de Balzac : « Il lança sur cette ruche bourdonnante un regard qui semblait par avance en pomper le miel, et dit ces mots grandioses : – À nous deux maintenant ! » Ruche bourdonnante, l’expression convient bien à ton laboratoire… qui concentre une si forte densité de matière grise au centimètre cube, celle de la cinquantaine de chercheurs de ton équipe, tous aussi performants que joyeux, celle des enfants qui viennent prêter leur cerveau à la science. Elle convient bien aussi à notre coupole, singulièrement aujourd’hui. En tout cas, le mal français t’a contaminé ce jour-là et tu prendras plus tard notre nationalité.

À 18 ans, le baccalauréat en poche, tu entres comme élève-instituteur à Bruxelles au sein de l’École Normale Saint-Thomas, devenue aujourd’hui la Haute École Galilée, deux patronages qui prédestinent à la rigueur intellectuelle, à l’innovation, à l’audace et à la primauté de l’esprit sur la matière. On peut lire dans le projet actuel de cet établissement que ses objectifs sont la « libération des conformismes, l’ouverture à la vie intérieure, le sens du pardon, l’accueil des pauvres, des blessés de la vie et des marginalisés de la société » et que la référence à Galilée est à la fois celle de l’homme Galilée, symbole de la Renaissance, du savoir victorieux de l’obscurantisme, de « la prise en compte des rapports de force sans abdication de l’esprit (“Eppur se muove”) », mais elle est en même temps celle de  “la” Galilée, berceau du christianisme.

Au cours des deux années qui suivent, tu te passionnes pour la transmission des savoirs en langue française, en mathématiques, en histoire, en géographie, mais aussi dans un domaine où, je l’ai dit, tu excelles depuis l’enfance, le dessin, car la beauté aide puissamment à éveiller l’intelligence, ce que tu as écrit dans un article récent intitulé « Le cerveau doit rencontrer le beau à l’école ». Tu es même tenté par le métier d’illustrateur de livres pour enfants, mais c’est à ce moment que tu découvres avec ravissement le livre de Jean Piaget qui vient de mourir, La formation du symbole chez l’enfant. Comme tu l’as écrit, c’est un choc, une révélation et tu découvres, en même temps que la pratique pédagogique auprès des enfants, que l’intelligence de ces derniers peut faire l’objet d’analyses scientifiques expérimentales. On est à la veille de l’explosion de l’intelligence artificielle que tu suivras désormais de près, mais en ayant compris auparavant que le cerveau humain possède des capacités immenses de perspicacité, de fulgurance et, surtout, de liberté. Une petite méditation au pied de l’Himalaya sur les pas de l’Éveillé, sans que tu atteignes le Nirvana qui présente l’inconvénient d’éteindre le feu des passions, et ta décision est prise.

Tu seras psychologue de l’enfant et tu entames donc un parcours académique éclair tout en enseignant aux bambins, ce qui nourrit ta réflexion : d’abord à l’université de Mons, puis à la Sorbonne où tu passes ton doctorat à 28 ans en 1991. Ta thèse s’intitule : Le contigu, le substituable et le nécessaire : étude développementale de la catégorisation. Derrière l’obscure clarté poétique de ce titre se cache une petite révolution post-piagétienne. Tu as lu Daniel Kahneman, un psychologue américano-israélien qui a démontré dès 1982 que nous formulons encore à l’âge adulte des jugements erronés du fait d’intuitions trop rapides. Il obtiendra pour cela le prix Nobel d’économie en 2002. Tu découvres à la suite de centaines d’observations chez des enfants que le passage du stade intuitif de catégorisation au stade logique d’inclusion que Piaget place vers 7 ans n’existe pas dans la réalité. Tu remets ainsi en cause le structuralisme du maître qui croyait en des stades comparables à des marches d’escalier, alors que le développement de l’intelligence s’effectue de manière dynamique et non linéaire. Tu découvres l’inhibition cognitive qui remet en cause la logique algorithmique et que la fascination de Piaget pour la mesure quantitative de l’intelligence occultait la sphère affective. Il fut sans doute un géant, mais tu es monté sur ses épaules selon la célèbre formule de Bernard de Chartres au XIIe siècle, reprise par Newton : « Si j’ai vu plus loin, c’est en montant sur les épaules de géants ».

Qu’il est plaisant de comprendre que l’intelligence humaine est très souvent illogique et qu’à tout âge coexistent des intuitions, des stratégies logiques et de l’inhibition – le maître-mot de tes travaux – qui se développe dans le cortex préfrontal. C’est ce qu’exprime le concept de versatilité cognitive qui est une règle de fonctionnement du mental de tout individu, quel que soit son âge. Tout au long de notre vie, notre cerveau est illogique, « victime d’illusions visuelles et cognitives ». Comme tu l’écris, il existe « des compétences précoces et des incompétences tardives ». Nous sommes toujours tentés par des conclusions hâtives et paresseuses, alors que nous disposons d’une formidable capacité à les dépasser, à les inhiber en faisant fonctionner nos circuits longs. Cela rend modeste de s’en rendre compte !

Cette capacité d’adaptation, comme André Gide définissait l’intelligence, ce que tu appelles capacité d’inhibition, n’est-elle pas le signe de la souveraine liberté humaine, par rapport à la vision mécanique des modèles qui ont tant séduit les sciences de l’Homme dans la deuxième moitié du XXe siècle ? Elles ont abouti à des idéologies, à des certitudes figées et à des décisions de tous ordres (économique, politique, juridique ou pédagogique), simplistes, parfaitement inadaptées à la réalité et souvent perverses. Qu’il est rassurant aussi de comprendre que malgré la rapidité de son fonctionnement, l’intelligence artificielle n’est pas près d’égaler les performances des 80 milliards de neurones de notre cerveau qui commandent à un million de milliards de connexions, mille fois plus  – autre clin d’œil à ta belgitude – que les mille millions de mille sabords du juron préféré du capitaine Haddock ! De plus, il arrive que les outils les plus performants de l’intelligence artificielle dérapent, qu’ils deviennent totalement fous et qu’à côté d’eux le Big Brother d’Orwell soit un gentil camarade de jeu. Nous n’obéissons pas aux mathématiques, puisqu’elles sont un produit du génie humain. Soyons certains qu’à la différence de Pinocchio, jamais les marionnettes que sont nos outils d’intelligence artificielle ne deviendront de bons petits garçons. Ne leur faisons qu’une confiance limitée, car comme le héros de Carlo Collodi, ils sont trop menteurs !

Ton mémoire d’habilitation soutenu trois ans plus tard conforte la découverte que tu viens d’effectuer ; il s’intitule Rationalité, développement et inhibition. Un nouveau cadre d’analyse. Au-delà de la compréhension toujours plus fine du fonctionnement du cerveau, tu n’abandonnes pas la pédagogie qui est ton cœur de métier et tu écris que « l’éducation du cortex préfrontal correspond à l’esprit critique et de tolérance que la jeunesse doit cultiver, pour l’école, contre la terreur. » On mesure toutes les implications de cette conviction dans le monde scolaire d’aujourd’hui, souvent aussi violent qu’irrationnel. Il est essentiel de le faire comprendre aux professeurs des écoles, des collèges et des lycées, voire des universités où l’on assiste à une montée inquiétante de l’irrespect d’autrui, du sectarisme et du prêt-à-penser, voire de la pensée magique dont le wokisme est un pitoyable avatar. Et ce n’est rien par rapport au bourrage de crâne dont font l’objet les enfants-soldats de Daech ou de Boko-Haram. C’est animé de cette conviction que tu as écrit en 2017 un livre intitulé : Apprendre à résister : pour l’école, contre la terreur. L’humanité est décidément depuis l’origine capable du meilleur comme du pire. Une bonne connaissance de l’immense et nouveau champ de la connaissance que toi et tes collègues avez ouvert pourrait aussi offrir de belles perspectives aux praticiens que sont les psychothérapeutes ou les psychanalystes en les rendant moins arrogants et prométhéens, plus utiles à leurs patients qui deviendraient ainsi mieux et plus vite maîtres d’eux-mêmes. Tu défends l’idée selon laquelle la psychologie qui s’appuie sur les neurosciences peut « nous aider à construire une nouvelle éthique, mieux informée des biais humains, de notre irrationalité perfectible et qui permette d’inhiber la violence. » Ainsi pourrait se développer dans le prolongement de tes recherches une sorte de morale cognitive qui est un champ pluri ou interdisciplinaire passionnant pour notre académie.

Ton impeccable et peu habituel parcours académique que je viens d’évoquer est un bel exemple de la place que peut et doit tenir en France le mérite pour peu que les Français et, singulièrement, les professionnels de l’éducation y croient encore. Il t’a permis de devenir professeur en 1995, à 32 ans, et trois ans plus tard, de diriger l’institution historique de ta discipline, le laboratoire de psychologie du développement et de l’éducation de l’enfant (LaPsyDé) de l’université Paris-Descartes, laquelle est devenue depuis peu, par mariage et non sans une certaine audace, Université de Paris. C’est là où œuvrèrent au tournant du XXe siècle Alfred Binet, l’inventeur de l’échelle métrique d’intelligence, ancêtre du QI, et Henri Piéron, son successeur, l’un des maîtres fondateurs de la psychologie scientifique. Tu l’animeras pendant deux décennies et n’abandonneras la direction à ton élève Grégoire Borst que pour devenir il y a un peu plus de trois ans administrateur de l’Institut Universitaire de France. Cette invention française permet aux meilleurs chercheurs de l’université de consacrer davantage de temps à la recherche et de bénéficier de moyens accrus sans pour autant être coupés de la transmission aux jeunes étudiants, comme c’est le cas dans un certain nombre d’autres institutions. Tu connais bien l’IUF, puisque tu en avais été membre senior à partir de 2007, après en avoir été membre junior en 1997, position dont tu avais profité non pour te reposer sur tes lauriers, mais pour t’inscrire en master de neurosciences à Lyon. Tu t’y étais perfectionné en biologie humaine et en imagerie cérébrale, des techniques indispensables à la transformation de tes intuitions en certitudes et qui renvoient à ton goût pour les images : la Tomographie par émission de positrons (TEP) et l’Imagerie par résonance magnétique et fonctionnelle (IRMF), cette dernière technique étant non-invasive et facile à utiliser avec des enfants. Tu découvres ainsi dans le fameux test des jetons de Piaget quelles sont les parties du cerveau de l’enfant qui travaillent et qui lui permettent de trouver la bonne réponse. Les enfants se passionnent pour les exercices pratiqués en IRM pour peu qu’on leur explique ce qu’ils révèlent du fonctionnement de leur cerveau qu’ils prêtent alors avec fierté à la science. Tes proches témoignent du soin pédagogique que tu apportes aux préliminaires des expériences que les enfants considèrent plus comme un jeu que comme un examen médical anxiogène.

L’enfant doit apprendre à inhiber l’intuition ou l’heuristique qui lui fait croire que longueur = nombre pour activer l’algorithme lent et analytique du comptage. L’erreur n’est pas due à un défaut de logique, comme le croit Piaget, mais d’inhibition de la part de l’enfant. Et cela s’éduque, ce que l’école ne fait sans doute pas assez ! Il faut apprendre aux enfants, de même qu’aux adultes, le regret, le doute, la curiosité afin de leur éviter trop de déceptions et de désillusions, également trop de déconsidération pour eux-mêmes. Tu recommandes donc aux programmateurs informatiques de coder l’inhibition préfrontale dans les ordinateurs. Vaste chantier !

 

Tu deviens ainsi un neuroscientifique humaniste et pragmatique qui a fait reculer les limites de la connaissance du cerveau des enfants et de leur psychologie et, au-delà, celui et celle des adultes. De plus, avec la complicité de ta collègue et grande amie Arlette Pineau et de plusieurs de tes élèves, tu développes ces méthodes dans d’autres laboratoires de psychologie, en particulier celui de Caen où tu as bénéficié du soutien du recteur de l’académie, notre amie commune Micheline Hotyat, une géographe ouverte sur le monde des sciences expérimentales. L’IRMF te permet de comprendre la géographie du cerveau, sa dynamique et de mesurer la vitesse des flux qui y circulent d’un territoire à l’autre.  Celle-ci s’établit à environ cent mètres par seconde, à peu près celle d’un TGV. Ce n’est rien par rapport à celle de la lumière (300 000 kilomètres par seconde) qui est aussi celle des ordinateurs. C’est trois millions de fois plus, mais cela ne rend pas ces derniers – loin de là – trois millions de fois plus intelligents ! La tortue est infiniment plus douée que le lièvre pour arriver à ses fins. Comme le dit Jean-Pierre Changeux, les complexes rouages électroniques des superordinateurs ne sont jamais que de la ferraille !

Je dois faire un aveu : je craignais de ne pas parvenir à résumer tes travaux et tes idées, tant mon ignorance du cerveau et de son fonctionnement est abyssale, en dehors des recettes qui permettent de le cuisiner lorsqu’il provient d’un agneau ou d’un veau. Il change alors de genre et devient une cervelle qui,  pochée au beurre fondu, en persillade ou sautée à la grenobloise, est un pur délice ! Sans vouloir abuser de cette parenthèse gastronomique, je rappellerai que nos ancêtres du Paléolithique, comme nos congénères cannibales qui peuplaient encore maintes régions de la planète il n’y a pas si longtemps, s’intéressaient déjà de près au cerveau de leurs proches, puisqu’ils s’en délectaient et le considéraient avec la moelle comme un morceau de choix… J’ignore, en revanche, s’ils avaient une préférence pour le cortex préfrontal.

En me plongeant dans ton œuvre, une petite partie de tes 27 livres et 700 articles, je me suis aperçu que tu n’avais rien perdu de ton premier métier, celui de pédagogue. Tout m’est apparu lumineux, d’autant que j’ai commencé par tes livres pour enfants. J’ai adoré le « kididoc » Nathan Explore ton cerveau que tu as signé avec Grégoire Borst. C’est un livre animé à tirettes et dépliants, dit pop-up, ludique en diable, qui permet une excursion dans les différentes parties du cerveau : à partir de 6 ans, dit l’éditeur, mais d’expérience avec Solal, mon petit-fils, cela marche à 4 ! Les sciences humaines disparaîtront si elles ne savent pas rendre leur discours palpitant et accessible au commun des mortels, y compris aux enfants. Je vous recommande donc de commencer la lecture des œuvres complètes d’Olivier Houdé par ce petit chef-d’œuvre en vous rappelant (Mt, 18, 3) que « si vous ne devenez comme les petits-enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux » ni, accessoirement, dans le tunnel à IRM du LaPsyDé, coiffé d’un élégant bonnet de 256 électrodes comparables à des bigoudis ! Je ne suis pas le seul à avoir eu le sentiment d’être moins bête après t’avoir lu. Notre regretté confrère de l’Académie française, Jean d’Ormesson, qui t’appelait « mon maître et mon ami », t’écrivait après « avoir dévoré avec passion » l’un de tes livres : « Vous avez le talent si rare d’unir le savoir à la magie de l’expression et de rendre lumineux ce qui est difficile. »

D’autres disciplines relevant des sciences morales et politiques ne sont pas encore représentées au sein de notre compagnie parmi lesquelles je citerai l’anthropologie et l’ethnologie, la démographie, l’urbanisme qui est autant science qu’art et pratique, les sciences de l’information et de la communication, etc. Nous sommes heureux de combler un vide et de compter désormais parmi nous un représentant de la psychologie, déjà honorée par des prix de notre académie, de l’Académie française et de l’Académie des sciences, sans oublier les compagnies sœurs dont tu es membre : l’Académie des technologies, l’Académie royale des sciences, lettres et beaux-arts de Belgique et les universités étrangères où tu enseignes ou dont tu es docteur honoris causa.

Olivier Houdé est un nom oxymorique. En effet, Houdé est un patronyme germanique dérivé de hild qui signifie le combat mais, heureusement, il est adouci par le prénom Olivier qui, lui, est symbole de paix. En accord avec le premier, tu porteras dans un moment une épée que notre chancelier va te remettre, mais en accord avec le second, des rameaux d’olivier, un arbre hautement symbolique de notre culture occidentale, ornent l’habit vert que tu portes aujourd’hui pour la première fois. Sois le bienvenu parmi nous, cher Olivier. Aide-nous à combattre pour la vérité, ce qui est la mission de notre académie dans ce monde où les erreurs poussent si vite et provoquent tant de malheurs, en cette époque d’incertitude qui renoue chaque jour un peu plus avec le doute exprimé jadis par Ponce Pilate : « Qu’est-ce que la vérité ? ».  Mais apporte-nous aussi l’harmonie et la paix dont cette compagnie a besoin pour donner envie qu’on la rejoigne, pour qu’elle travaille avec ardeur, pour que ses membres y vivent, dans la complicité et le débat fécond, une très heureuse immortalité qui est tout le mal que nous te souhaitons en t’accueillant à bras ouverts !

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