Notice sur la vie et les travaux
de Lucien Israël

Séance solennelle du lundi 4 octobre 2021
Installation d’Olivier Houdé

Lecture de la notice sur la vie et les travaux de Lucien Israël

par Olivier Houdé
Membre de l’Académie des sciences morales et politiques

 

 

 

Monsieur le Chancelier de l’Institut de France,
Son Excellence Monsieur l’Ambassadeur de Belgique en France,
Madame la Ministre,
Monsieur le Directeur de Cabinet,
Monsieur le Recteur de Paris,
Madame la Présidente de l’Université de Paris,
Mesdames et Messieurs les Secrétaires perpétuels et Présidents actifs et honoraires, en particulier Monsieur le Secrétaire perpétuel, Monsieur le Président et Monsieur le Vice-Président de l’Académie des sciences morales et politiques,
Mesdames les Académiciennes et Messieurs les Académiciens, chères Consœurs, chers Confrères,
Mesdames et Messieurs en vos titres, grades et qualités,
Chers Collègues, amis et familles ici réunis,

 

Faire revivre un académicien le temps d’une ultime notice sous la Coupole du Quai de Conti participe, bien entendu, de son immortalité, et me rappelle ce titre d’un livre posthume de Jean d’Ormesson, modèle de l’académicien français par excellence : « Et moi, je vis toujours » ! (Publié le 11 janvier 2018, alors qu’il décédait le 5 décembre 2017, dernier clin d’œil, d’un si beau bleu d’Ormesson). A la fin de ce « grand roman de l’Histoire », sorte d’autobiographie intellectuelle, Et moi, je vis toujours, d’Ormesson écrit : « Rien n’a changé ! » [S’agissant de l’histoire des hommes et des sociétés voulait-il dire] … Et d’ajouter : « Ce qui a changé, en revanche et du tout au tout, ce sont nos rapports avec la science » (p. 264).

Science comme dans sciences naturelles, l’Académie des sciences, mais aussi sciences humaines et sociales (SHS que d’Ormesson avait bien connues à l’UNESCO), ou mieux encore : sciences morales et politiques, nom de l’Académie que vous m’offrez Chères Consœurs, Chers Confrères, de rejoindre, depuis mon élection le 3 décembre 2018 au Fauteuil n°4 de la Section de Philosophie, précédemment occupé par le grand cancérologue que fut Lucien Israël, né à Paris le 14 avril 1926 et décédé, dans cette même ville, à l’âge de 91 ans, le 9 juin 2017.

Un psychologue succède ainsi à un médecin dans cette section de l’Académie qui déjà connut jadis deux philosophes très psychologues : Théodule Ribot (élu en 1899) et Pierre Janet (élu en 1923). Je dis « jadis » car on peut en effet se demander pourquoi aucun psychologue, depuis ces dates lointaines, quasiment un siècle, n’y fut élu, alors que la psychologie universitaire non seulement naissait mais florissait en France et dans le monde ! Les responsabilités sont assurément partagées : les psychologues français, de n’avoir pas assez cherché « le chemin du Quai » ; les philosophes de ne pas avoir eu la gentillesse de le leur indiquer.

Lucien Israël toutefois, pneumologue devenu éminent cancérologue, savant curieux et passionné qu’il était, s’intéressait de près aux opérations de l’esprit et du cerveau, comme en témoigne son livre Cerveau droit, cerveau gauche : Cultures et civilisations publié en 1995 et inspiré des découvertes sur le « cerveau dissocié » de Roger Sperry, neuropsychologue, Prix Nobel de physiologie ou médecine en 1981. Ce livre subtil, sans caricature (à laquelle ce sujet prête parfois), Lucien Israël me l’avait fait parvenir dédicacé à la Sorbonne au début des années 2000. Ce fut notre seul lien réel et concret, notre « trait d’union », quoique ténu et distant. Mais, à la relecture du livre durant l’hiver 2020, je fus saisi, enchanté, émerveillé, par la force de ce qui nous unit ! Je l’avais bien pressenti lors de ma campagne sur ce fauteuil n°4 fin 2018, mais pas à ce point.

Lucien Israël affirme dans son livre que deux voies se présentent désormais : la première est, dit-il, de toute évidence la poursuite d’une démarche objective, d’une étude scientifique de ce que nous sommes (la « matière qui se pense elle-même » poursuit-il) grâce au développement des sciences cognitives, non freinées par des a priori, des interdits, des partis pris idéologiques. Il ajoute : la seconde voie consistera à se préoccuper simultanément, et depuis la prime enfance, du fonctionnement tout à la fois intuitif et logique du cerveau humain.

Il ne manquait là que le rôle-clé de l’inhibition, Système 3, en son cortex préfrontal dédié, instance d’arbitrage délicat du cerveau humain entre la logique et l’intuition (les deux systèmes du psychologue Daniel Kahneman, Prix Nobel d’économie en 2002), pour que le programme de mon laboratoire du CNRS en Sorbonne, le LaPsyDÉ1, ces vingt-cinq dernières années, eût été défini par Lucien Israël dès 1995 ! Le Professeur et ami Grégoire Borst, mon successeur à la direction du laboratoire depuis 2019, ne le démentira pas.

Dans ce même livre, Lucien Israël décrit aussi les technologies d’imagerie cérébrale, alors très nouvelles, de Tomographie par Émission de Positons (TEP) et de Résonance Magnétique (IRM), espérant que la recherche aille « vers une cartographie dynamique détaillée du cerveau humain, probablement appelée à bouleverser, écrivait-il, bien des théories de la mémoire [Henri Bergson fut membre de notre compagnie], de la pensée et de la conscience ».

En 2003, les secrets de l’Académie m’étaient inconnus, mais tout porte à croire que Lucien Israël fut un soutien, voire l’acteur principal, de l’attribution cette année-là du Prix Dagan-Bouveret que je reçus ici même, sous la Coupole – avec mes collègues et amis médecins Bernard et Nathalie Mazoyer – pour le livre Cerveau et psychologie : Introduction à l’imagerie cérébrale anatomique et fonctionnelle. Dans cette même veine, les psychologues Michel Denis (en 2017), Francis Eustache (en 2019) et Anne Christophe (en 2020) reçurent ce prix – destiné précisément à des études de psychologie – pour des travaux sur la représentation de l’espace, la mémoire (ou les mémoires) et le langage dans le cerveau humain, distinguant ainsi, à l’Académie des sciences morales et politiques, les développements de la psychologie scientifique et des neurosciences que Lucien Israël appelait de ses vœux.

C’est aussi dans ce livre sur le cerveau qu’en 1995, notre académicien déplorait les addictions aux drogues qui étaient en train de détruire la jeunesse du monde occidental. Lucien Israël, médecin, pensait évidemment à toute la jeunesse, mais en particulier – avec la terrible douleur que ses proches, famille et collègues, m’ont décrite – à son jeune fils Guillaume disparu en 1987, auteur d’un unique roman très remarqué, devenu culte, Les chérubins électriques, et chanteur adulé, icône française de la scène rock des années 1980 – connu sous le nom de Guillaume Serp. Son père Lucien Israël, le littéraire cette fois, lui consacra des poèmes déchirants dans le recueil qu’il publia en 1995 aux Amis du Club des poètes : L’oiseau qui retournait dans son pays. On en trouve aussi des évocations dans un recueil paru en 2002, Figures de l’inquiétude.    

Face à l’adversité, à la mort, homme de résistance et de combat en plusieurs sens, j’y reviendrai, Lucien Israël se battait férocement pour la vie. D’abord la vie familiale depuis son mariage en 1949 avec son épouse Germaine Bach, déportée résistante durant la dernière guerre (disparue en 2012). C’était un père et un grand-père formidable, chaleureux, captivant, comme me l’a décrit avec encore beaucoup d’émotion – et je la remercie de son accueil inoubliable – sa fille Dominique ici présente, pneumologue elle aussi, professeur de l’Université de Paris (notre université commune), exerçant à l’Hôpital européen Georges-Pompidou. La seconde fille de Lucien Israël réside aux États-Unis et se prénomme Danièle.

Dominique, en ce grand jour, enfin arrivé, a rassemblé sous la Coupole de nombreux membres de la famille Israël, pour beaucoup ses petits-enfants mais aussi sa nièce Monique Cholet. Elle m’a également fait rencontrer et inviter ses très proches collègues et amis : le cancérologue Thierry Bouillet (qui dit toujours, avec émotion et parfaite déférence, « Le Patron » en parlant de Lucien Israël), Jean-François Morère, son successeur, et Dominique Valeyre, Chef du service de pneumologie, juste voisin du service de cancérologie de Lucien Israël à l’Hôpital Avicenne de Bobigny. Enfin, un autre ami et proche de la famille est présent ce jour : Yves Charpak, fils du Prix Nobel de Physique, Georges Charpak, jadis membre de l’Académie des sciences et grand ami lui-même de la famille Israël.

De voir, Mesdames et Messieurs, les deux familles Israël-Houdé si proches au premier rang, l’ange ou Séraphin qui me protège à chaque instant, mais aussi ceux à qui je dois la vie et l’éducation, mes très chers parents, 177 ans à eux deux. Que je suis heureux de vous offrir ce moment, une fois de plus, tant attendu – les mots sont si peu par rapport à l’émotion ressentie !

C’est à présent la facette la plus connue du Professeur Israël que je vais décrire : le grand cancérologue, de renommée mondiale pour ses recherches novatrices et ses expérimentations thérapeutiques, cliniques, contre le cancer ! Je dis « contre » et non pas « sur » le cancer – comme la Ligue contre le cancer hier encore présidée par le généticien et ami Axel Kahn aujourd’hui disparu – car Lucien Israël était un combattant. A sa rubrique « Sport » du Who’s who, on peut lire un unique mot : judo. En effet, il était ceinture noire de ce sport à la fois physique, moral et spirituel – cérébral, on y revient – exercé avec son maître japonais. Au-delà du sport, ce sont le Tao et le Bouddhisme Zen, venus des temps anciens de l’Extrême Orient, qui le fascinaient et l’enrichissaient. Très simplement, Lucien Israël retenait deux choses de cette philosophie orientale : elle prodigue aux individus 1/ le maximum de repos, d’acceptation de la vie et de ses inconvénients, 2/ une bonne volonté pour donner à autrui. Soit, le calme mental – la « pleine conscience » dit-on aujourd’hui – et la générosité, y compris combative.

Ses collègues m’ont dit combien il s’inspirait de cet art martial moderne qu’est devenu le judo pour affronter la maladie, différente chez chaque patient, à chaque moment, exigeant du médecin cancérologue qu’il soit « suspendu », à l’écoute, qu’il observe, que sa curiosité soit maximale pour déclencher et exécuter le « geste parfait » (autant que possible), c’est-à-dire la meilleure action ou stratégie thérapeutique, pour gagner le combat, face à la forme – parmi tant de possibles – que prend alors un cancer. De son cerveau, le médecin décide et, ensuite, de tout son poids, celui de son corps (le corps médical, l’équipe), il agit et combat.

Ce combat est celui de sa vie professionnelle que Lucien Israël décrit merveilleusement dans un entretien accordé à Canal Académie le 6 juin 2010. Cet entretien de 45 minutes – que je conseille à toutes et tous d’écouter – lui a donné vie pour moi et j’en profite pour saluer ici à l’Institut, Monsieur le Chancelier Darcos, le patrimoine incroyablement riche et vivant que nous offrent – aux nouveaux académiciens comme au grand public – les archives sonores de Canal Académie. Merci ! Je pense à son fondateur, notre confrère Jean Cluzel récemment disparu, et à notre Secrétaire perpétuel Jean-Robert Pitte qui y ont beaucoup œuvré.

Dans cet entretien, Lucien Israël évoque rapidement son adolescence où il fréquenta le Collège de Brive-la-Gaillarde – ses parents parisiens (originaires de Thessalonique en Grèce et d’Espagne si l’on remonte plus loin l’exode de la famille) étant alors réfugiés en Corrèze. Sa première expérience forte fut la guerre 40-45 (il avait de 14 à 18 ans). C’est de Brive qu’il s’est enrôlé, via un ami de son club de football, dans la Résistance. Ainsi, à la libération de Paris en 1944, Lucien Israël était sur les barricades de l’avenue des Gobelins. De cette époque, il se forgea une haute idée de l’identité nationale – ou de l’appartenance à la culture nationale – qu’il faut, selon lui, conférer à l’enfant (au cerveau de l’enfant insistait-il même), de façon qu’il grandisse avec cela, quelles que soient ses origines. Dès les petites classes, j’ai pleuré avec Vercingétorix et Jeanne d’Arc disait-il ! Et ses parents en étaient contents. Il faut exposer le cerveau des enfants au Vrai, au Bien et au Beau insistait-il encore (très tôt, après ce sera trop tard), avec des arguments proches de ceux qu’a développés notre confrère et ami, l’éminent biologiste Jean-Pierre Changeux, dans ses livres Du vrai, du beau, du bien (2008), Les neurones enchantés (2014) et La beauté dans le cerveau (2016).

Bien qu’il fût initié par son père à la poésie (notamment Mallarmé et Valéry) durant son adolescence, la première passion adulte de Lucien Israël fut la médecine, d’abord sur injonction maternelle, ensuite par goût personnel. Son maître fut le Professeur Étienne Bernard (1893-1980) – fils de l’homme de lettres Tristan Bernard –, spécialiste de pneumologie et de tuberculose, grande et grave maladie de l’époque ! En 1951, au dernier semestre de son internat des hôpitaux, Lucien Israël devint interne dans le service d’Étienne Bernard à l’Hôpital Laennec, dont les services furent déplacés en 2000 à l’Hôpital européen Georges-Pompidou (Chère Dominique !). C’est dans ce service d’Étienne Bernard que Lucien Israël débuta sa pratique médicale auprès de patients atteints de tuberculose mais aussi du cancer du poumon. Il n’existait pas de service de cancérologie ou d’oncologie à l’époque à l’APHP (Assistance Publique – Hôpitaux de Paris), mais chaque cas de cancer était en fait associé à l’organe qui le touchait et au service correspondant (pneumologie, gastroentérologie, neurologie, etc.). Il y avait toutefois des instituts dédiés au cancer en dehors de l’APHP tels Villejuif-Gustave Roussy ou Curie. Mais rien à l’APHP où Lucien Israël fut le tout grand pionnier !

Voici comment, soixante ans après, dans cet entretien de Canal académie en 2010, il résume ce moment essentiel de sa carrière et de sa vie : « j’étais étourdi par le fait qu’en tuberculose, on donnait trois médicaments à la fois et on guérissait les malades; par conséquent, j’ai pris la décision, sans demander à mon maître, d’administrer trois médicaments en même temps au cancer du poumon ; et j’ai commencé à voir des réponses utiles » (fin de citation). Il s’agissait des trois médicaments utilisés dans le monde entier contre le cancer (Endoxan, Méthotrexate et Fluoro-uracile), mais à cette époque les biostatisticiens imposaient leur usage séparé, par tirage au sort, pour en tester les probabilités respectives de succès ! Et cela tant à l’APHP que dans les deux prestigieux instituts cités tout à l’heure.

Voilà ce à quoi le grand pionnier Lucien Israël, fort de caractère et de convictions cliniques, s’est totalement opposé et il a dès lors inventé, avant tout le monde, la poly-chimiothérapie anticancéreuse en France (ou association de plusieurs médicaments de chimiothérapie contre le cancer), ce qui est devenu aujourd’hui la règle –  en complément, bien entendu, des possibilités de chirurgie et de radiothérapie. A l’époque, en parallèle, d’autres médecins précurseurs aux États-Unis commençaient aussi à tester la poly-chimiothérapie, ce que les uns et les autres, français et américains, comprirent lorsque la renommée mondiale de Lucien Israël le fit inviter Outre-Atlantique.

Une anecdote très française de cette époque : alors même qu’il savait l’efficacité des résultats de sa poly-chimiothérapie, le jeune Lucien Israël assiste à une conférence d’une cancérologue réputée de l’Institut du cancer de Villejuif, se lève et dit : « Madame, pourquoi ne pas donner les trois médicaments en même temps ? » Et elle de répondre devant l’assistance comble : « Jeune homme, vous avez l’esprit complètement gauchi » !

Dans cet esprit résolument combatif contre le cancer et la « confrérie des biostatisticiens » (comme il s’amusait à le dire), Lucien Israël fut le pionnier de bien des choses en France : par exemple, il avait pressenti (c’est-à-dire pré-testé sur des patients avant tout le monde) le rôle des immunostimulants contre le cancer du poumon, immunothérapie devenue aujourd’hui – il n’a pu hélas le savoir – un traitement de référence contre ce type de cancer. Le Figaro santé titrait en 2018, un an après sa mort : L’immunothérapie, une révolution pour la prise en charge du cancer du poumon !

Lucien Israël fut aussi pionnier dans la prescription des traitements de support : nutrition, antidouleurs, activités physiques et reprise du travail. Il exhortait par ailleurs, en amont, les médecins généralistes à faire de la prévention systématique, dès l’adolescence, concernant l’abus du tabac et de l’alcool comme facteurs déclenchants des cancers.

Il est aussi réputé – et ce n’est pas rien – pour avoir initié à l’hôpital les Réunions hebdomadaires de Concertation Pluridisciplinaire (connues aujourd’hui sous le sigle de RCP), avec pneumologues, oncologues, chirurgiens thoraciques, anesthésistes, radiologues, anatomo-pathologistes, etc., réunions suivies de l’information du patient à qui le médecin remet son Programme Personnalisé de Soin (PPS). Je n’ai pas le temps ici d’en dire davantage sur ce dernier point, mais la règle d’or du Professeur Israël était : dire toujours toute LA VÉRITÉ aux patients atteints d’un cancer – patients qu’il appelait « ses frères humains » ! Dire toute LA VÉRITÉ était, pour lui, une exigence de respect de la personne et une assurance de succès thérapeutique, autant qu’il fût possible ! Il faut se rappeler qu’à l’époque, dans les années 1960-70, le mensonge faisait loi autour du cancer, tant parmi les médecins que dans les familles.

Enfin, autre exemple de son infini respect des patients : c’est à Lucien Israël qu’on attribue, bien en amont des préconisations du ministre Bernard Kouchner, le réflexe de frapper à la porte du patient avant d’entrer dans sa chambre. A priori, tout le monde ici fut, lors d’un séjour à l’hôpital, sensible à cette marque de respect de la part des médecins et du personnel. C’est un héritage direct de notre académicien combatif, mais si délicat et humain. Il imposait le respect et était lui-même très respectueux des autres. Son collègue d’Avicenne, le Professeur Dominique Valeyre, me l’a raconté avec émotion, affection, car Lucien Israël était aussi TRES charismatique, attirant l’affection de ses collègues comme de ses patients. Certains allaient mieux, beaucoup mieux, m’a-t-on dit dès qu’ils le voyaient ! Il était paternaliste, rigoureux (vérifiant lui-même les pancartes au lit des patients) et ponctuel. C’était un Grand Patron !

Il était aussi un vrai théoricien du cancer. Dans le fort de ses réflexions intérieures, appuyées de curiosité et de lecture – en l’occurrence le travail d’un bactériologiste – Lucien Israël a un jour compris ce qu’était réellement l’histoire du cancer dans l’évolution générale de la vie. Selon lui, c’est la mise en œuvre par la nature d’un système génétique qui permet à des cellules lésées de se révolter (se multiplier) plutôt que de mourir, d’où la transformation cancéreuse. C’est dès lors la réexpression d’un formidable programme de survie de nos cellules, hérité des bactéries qui ont triomphé de trois milliards d’années d’agressions. On peut donc essayer d’éradiquer le cancer chez un patient particulier, certes et heureusement, mais il est illusoire, selon Lucien Israël, de vouloir éradiquer LE cancer en général, comme on l’a fait pour la plupart des maladies infectieuses, car il s’agit d’une maladie liée à l’âge et à l’usure de nos défenses. On peut tout au plus et au mieux prévenir le cancer (éviter les agressions du corps : tabac, alcool et autres agents cancérigènes ou dégradations de l’environnement), le freiner et le contrôler (chirurgie, poly-chimiothérapie et traitements de support).

Cette découverte du processus même du cancer dans l’histoire de la vie fut publiée par Lucien Israël en 1996 dans un journal américain de biologie théorique de l’éditeur Elsevier, article très remarqué outre-Atlantique. « Je reçus des tas de lettres d’Américains, certains que je connaissais, d’autres que je ne connaissais pas, mais qui étaient heureux de comprendre ce qu’était un cancer » raconte Lucien Israël.

Toutes ces découvertes, ces inventions auprès des patients et avec eux, à l’affût constant de lectures scientifiques stimulantes, en relation avec les groupes internationaux de pointe sur le cancer, Lucien Israël les fit dans des positions hospitalo-universitaires successives, de plus en plus élevées – cela va sans dire – de Laennec à Lariboisière en 1971 et de Lariboisière à Bobigny en 1976 où il devint Chef d’un service (enfin) explicitement appelé de cancérologie à l’Hôpital Avicenne – éponyme de cet immense philosophe et médecin médiéval persan, dont le grand humanisme précédait, un peu au hasard géographique des affectations en région parisienne, celui de notre académicien (alors futur académicien). On dit en effet de Lucien Israël qu’il perpétuait la tradition de nos grands médecins humanistes à la Jean Bernard, Jean Hamburger et Jean Delay, tous trois de l’Académie française. En 1995, de façon un peu forcée selon lui (mais pas plus que pour un autre universitaire, fût-il de grand talent), il dut à regret quitter définitivement son poste de l’Hôpital Avicenne pour une retraite qui n’allait toutefois pas tarder d’être plus académique encore. En effet, l’année suivante, il fut élu au fauteuil n°4 de l’Académie des sciences morales et politiques, fauteuil qui fut le sien jusqu’en 2017, date de sa disparition. En 2007, Lucien Israël présida l’Académie.

Les distinctions républicaines vinrent évidemment rencontrer, honorer, étinceler, ce parcours d’exception, jusqu’au grade de Commandeur de la Légion d’honneur et de l’Ordre national du mérite. Une anecdote vient ici révéler, malgré tout, sa modestie, son humilité. Plutôt que d’organiser une cérémonie en grande pompe comme d’autres l’eurent fait, Lucien Israël préféra que sa cravate de Commandeur lui fût remise en cercle très restreint, dans la plus stricte intimité, par notre confrère et Président le cardiologue André Vacheron, en la seule présence de l’épouse de ce dernier.

Ajoutons à ces distinctions que Lucien Israël reçut le Prix Dagnan-Bouveret de l’Académie des sciences morales et politiques en 1974, prix destiné, je le rappelle, à des études de psychologie ! – nous avons donc partagé cette distinction à 29 ans d’écart. Vous l’aurez compris, bien des liens, je dirais des connexions neuronales à axones longs, très longs, profonds, nous unissent. En écrivant et prononçant ces mots, je pense aussi à Cabanis, Jean-George Cabanis (1757-1808), médecin et physiologiste, membre fondateur de l’Académie des sciences morales et politiques qui disait, il y a deux siècles et demi (!), la psychologie est aussi nécessaire au moraliste qu’au médecin car le cerveau est un « homme intérieur » qui habite « l’homme extérieur » dans ses comportements et ses affections.

A l’Institut de France, Cher Xavier Darcos, quelle compagnie mieux que l’Académie des sciences morales et politiques, Cher Jean-Robert Pitte, peut créer ce dialogue, cette réflexion, à l’interface des sciences humaines et des sciences naturelles et médicales, Chers Pascale Cossart et Étienne Ghys, bien dans l’esprit du nouveau Conseil International de la Science (ISC en anglais), créé à Paris, ici même, en 2018 afin de porter sur les sujets d’aujourd’hui (la planète et l’évolution climatique, la révolution numérique, l’éducation au XXIe siècle, la sécurité sanitaire face, par exemple, aux nouveaux virus déferlants, etc.), une voie et une vision mondiales issues de toutes les unions scientifiques internationales. Je salue notre consœur et amie géophysicienne Marie-Lise Chanin qui y a beaucoup contribué.

Lucien Israël, aussi très actif dans les sociétés savantes internationales de cancérologie du poumon, ne cantonnait cependant pas ses découvertes au seul cercle restreint des cancérologues, spécialistes échangeant leurs secrets, mais les voulait ouvertes au monde, à la société. C’est ce qui le fit connaître du grand public et des médecins généralistes souvent dépourvus face à la prévention, la suspicion et le suivi de leurs patients atteints d’un cancer. Je citerai, parmi les livres de Lucien Israël à destination des médecins : Le cancer aujourd’hui (1976), La décision médicale (1980), Destin du cancer : Nature, traitement, prévention (1997), etc. Et à destination des patients, son célèbre Vivre avec un cancer (1992).

Ces livres et ses succès thérapeutiques auprès de très nombreux patients (de plus en plus nombreux à le consulter, même après avoir quitté l’hôpital lors de sa retraite) l’ont rendu très médiatique dès les années 1970. Au point d’avoir lui aussi – une référence en appelant une autre – soigné jusqu’au bout (selon son expression La vie jusqu’au bout) – l’immense chanteur franco-belge qui berça mon enfance. « Jacques Brel est décédé le 9 octobre 1978, à l’âge de 49 ans, dans le service du Professeur Israël à Bobigny, près de Paris », lisait-on, dès le lendemain, dans tous les journaux du Plat pays et du monde entier. La fin (ou le début) d’une inaccessible étoile, lui qui chantait Quand on n’a que l’amour…

Alors sans avoir rien
Que la force d’aimer (ou de soigner Cher Lucien Israël)
Nous aurons dans nos mains
Amis le monde entier ! 2

 

A ses collègues, j’ai demandé comment était physiquement Lucien Israël. Je l’ai bien vu en photos, mais ce n’est pas pareil. On m’a répondu, quand Lucien Israël arrivait dans une pièce, il en imposait ! Non qu’il fut grand (de taille moyenne et normale pour un homme), mais tout fait de muscles hyper-entraînés, déployant avec grâce et force – ceinture noire oblige – tant sa science que son âme. Bref, il impressionnait ! J’ai essayé d’imaginer alors, pour tout vous dire, Lucien Israël, arrivant de ce pas martial et perçu comme tel, dans l’embrasure de la porte de notre petite Salle des séances, par mes confrères déjà confortablement installés dans leurs fauteuils d’académicien et se demandant, inquiets, quel partenaire de judo, parmi eux, Lucien Israël choisirait, qu’il s’agisse d’un jeu physique ou intellectuel, toujours confraternel. Le tout face au portrait de Richelieu – Cardinal réputé « à poigne » – à travers le regard duquel j’ai essayé aussi (l’imagination du cerveau n’ayant pas de limite) de percevoir et ressentir l’arrivée de ce Lucien Israël – qui en imposait.

Lorsqu’un nouvel académicien est élu, l’usage veut qu’il garde le silence en séances, ou pour le moins qu’il ne prenne pas la parole (Monsieur le Président), durant une année, ce que j’ai respecté, avec plaisir. C’est un formidable exercice, d’abord d’inhibition, mais aussi d’observation des uns et des autres, et vous le comprenez d’imagination. C’est ainsi qu’en vagabondant d’idées en d’idées, j’ai imaginé (ou plutôt mes neurones rêveurs) des combats de judo entre Lucien Israël et ses confrères, ou entre l’académicien et le Cardinal. J’ai ainsi rêvé et ressenti le goût qu’il devait avoir pour le débat au sens d’un combat. Lorsque j’ai rendu visite à sa fille Dominique, cette dernière m’a dit, juste avant mon départ : « il aurait aimé débattre avec vous » ! Ce conditionnel passé m’a heureusement rassuré car je ne suis que ceinture jaune. Mes parents, ceintures bleue et marron (mère et père), avaient en effet souhaité que leurs enfants s’initient au judo. L’une de mes deux sœurs est allée jusqu’à la ceinture orange. Rien de fameux, mais nous voulions faire plaisir, déjà, à nos parents.

Deux choses pour conclure. La fièvre verte et, enfin, l’attitude à tenir ici.

1 – On se sent, en effet, gagné par la fièvre verte, selon l’expression consacrée – la couleur de ces beaux habits – lorsqu’on candidate à l’Académie. Cette fièvre verte, Mesdames et Messieurs, est une sensation merveilleuse, elle trouble et embellit la perception et la conscience du moment ; c’est une expérience que je conseille à tout le monde à condition d’en guérir vainqueur.

Après la fièvre, la convalescence, la totale (ou provisoire) guérison et le plaisir d’être enfin ici !3 Que de symboles, de coïncidences à évoquer, coïncidences ou pseudo-coïncidences car à chaque carrefour, comme le chantait Brel, nous forcions le destin* – n’est-ce pas  Arlette Pineau ? L’un de ces symboles du destin, cher à notre confrère Jean Tulard, l’aviez-vous vu, OUI, c’est bien devant la statue de Napoléon 1er, Bonaparte (ci-dessus, derrière l’autel) – qui se méfia toutefois des sciences morales jadis –, qu’au fauteuil n°4 de Lucien Israël succède aujourd’hui l’enfant d’un village que l’on dit faussement triste et gris :

Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !
Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,
Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons,
La pâle mort mêlait les sombres bataillons.
D’un côté c’est l’Europe et de l’autre la France.
Choc sanglant ! des héros Dieu trompait l’espérance;
Tu désertais, victoire, et le sort était las.
O Waterloo ! je pleure et je m’arrête, hélas !
Car ces derniers soldats de la dernière guerre
Furent grands ; ils avaient vaincu toute la terre,
Chassé 20 rois, passé les Alpes et le Rhin,
Et leur âme chantait dans les clairons d’airain !

Victor Hugo

 

Vous n’êtes pas rancuniers finalement Sir et Chers Consœurs et Confrères, merci.

Je n’ai pas dû prendre de telles précautions oratoires lorsque je fus reçu, il y a peu, membre désormais étranger, à l’Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique – son Secrétaire perpétuel, Monsieur Didier Viviers qui voulait absolument être des nôtres, est aujourd’hui même retenu à Bruxelles par une remise de prix avec sa majesté le Roi des Belges ; quant au psychologue et ami Marc Richelle qui me présenta à l’Académie royale, il nous a hélas quitté en janvier dernier.

Ultime coïncidence : l’amitié franco-belge est incidemment illustrée par le nouveau logo de notre Académie : le fier Coq gaulois, emblème aussi de la communauté francophone de Belgique ! On pouvait déjà le percevoir dessiné sur le casque de Minerve (ou Athéna) dans le logo antérieur, mais beaucoup plus discrètement. Son panache, désormais, tel celui de notre Secrétaire perpétuel, ne peut échapper à personne.

2 – Quant à l’attitude que l’heureux élu doit adopter ici, dans un lieu si codé, avec de telles personnalités, c’est d’abord le silence, on l’a dit (plus d’un an), mais ensuite ce n’est pas facile, quelle attitude ?, à chacun sa devise…

La mienne inspirée de mon Maître Jean Piaget (1896-1980), gravée sur l’épée, sera dévoilée par le Chancelier Darcos dans quelques instants. Elle caractérise plutôt ce qui m’a conduit jusqu’ici. Je garde évidemment à l’esprit, gravé dans le cerveau à jamais, le modèle de Lucien Israël – que sa famille et ses amis en soient parfaitement convaincus.

J’ajoute toutefois, pour l’avenir, cette préconisation bien utile d’un auteur pourtant très « immoral » cher à Xavier Darcos, Oscar Wilde :

« Soyez vous-même [disait-il], les autres sont déjà pris » !

 

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  1. Laboratoire de Psychologie du Développement et de l’Éducation de l’enfant, UMR CNRS 8240, La Sorbonne, 46 rue Saint-Jacques, 75005 Paris.
  2. La cérémonie de Réception du 16 mars 2020 sous la Coupole de l’Institut de France fut annulée, en toute dernière minute, pour cause de pandémie de coronavirus venant de Chine (Covid-19) qui frappa la France et le monde. A cette même date, par décision du Président de la République, la France fut totalement confinée. Un premier report, trop prématuré, de la cérémonie le 12 octobre suivant fut lui aussi annulé, en raison d’une nouvelle vague du coronavirus. Finalement, un an plus tard, le 4 octobre 2021 fut la bonne date.
  3. Quand on n’a que l’amour, chanson écrite et interprétée par Jacques Brel en 1956.

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