Notice sur la vie et les travaux de M. Michelet

Séance publique annuelle du 4 décembre 1886

par M. Jules Simon
Secrétaire perpétuel de l’Académie

 

 

Messieurs,

L’histoire de Michelet tient en deux mots. Il a vécu en homme de bien ; il a écrit de beaux livres, qui, après avoir ravi ses contemporains, éclaireront et charmeront la postérité. Je prétends aujourd’hui lui donner une double preuve de mon respect, en rendant justice à son génie et à son caractère, et en combattant celles de ses doctrines qui heurtent profondément les miennes. Cette vie, en apparence si simple, a été très agitée. Il a vu tous les événements qu’il raconte ; il y a pris une part passionnée ; il en a ressenti toutes les joies et toutes les douleurs. « Me voilà bientôt vieux, disait-il. J’ai par-dessus mon âge deux ou trois mille ans que l’histoire a entassés sur moi (Le Peuple, troisième partie, chap. I.). »

Pour lui appliquer sa propre méthode, il faut dire ses origines. Il est fils « d’un colérique Picard » et  d’une sérieuse Ardennaise » ; son père, petit bourgeois ; sa mère, paysanne. Sa mère avait un oncle chanoine, qu’elle avait servi ; son père, fils d’un maître de chapelle, avait songé à se faire prêtre. Sa vocation, qui n’était pas très ardente, fut arrêtée par la Révolution. Il devint ouvrier dans une imprimerie de Paris, puis imprimeur à son compte. L’entreprise vivotait, avec des hauts et des bas. Elle était au plus bas, quand Michelet naquit, le 21 août 1798, dans le chœur d’une ancienne église de religieuses (Rue de Tracy, n° 16.), qui servait à la famille d’habitation et d’atelier.

C’était une famille d’honnêtes gens et de rudes travailleurs. Quand il devint impossible de payer des ouvriers, la mère, le grand-père (le maître de chapelle) apprirent le métier. On montra au petit Michelet tout enfant à lever des lettres d’imprimerie. Il fut employé à la casse dès qu’il put se tenir debout, ne voyant le ciel que par un soupirail, souffrant du froid et quelquefois de la faim. « Je suis né, disait-il, comme une herbe sans soleil, entre deux pavés de Paris. » Le père et la mère lui avaient appris à lire ; un vieux maître d’école, aux opinions exaltées, au cœur tendre (M. Mélon.), lui enseignait un peu de latin avant le travail de la journée.

Il étudiait ardemment, comme il travaillait patiemment. Il lut deux livres qui lui tombèrent sous la main : L’Imitation de Jésus-Christ, et Virgile. Cette âme d’enfant maladif, indigent, solitaire, sentit la profonde et divine tendresse du livre de l’Imitation, qu’il adora toute sa vie. « Je ne comprenais pas le Christ ; mais je sentis Dieu. » L’Imitation le fit religieux, sans le faire chrétien. Virgile le fit poète. Il savait l’Enéide par cœur. Il avait trente-cinq ans lorsque je l’ai connu ; si l’on parlait devant lui d’un passage de Virgile, il le récitait aussitôt avec une mémoire imperturbable et le commentait avec une émotion et une passion que je n’ai retrouvées au même degré chez aucun de nos maîtres. Il vécut ainsi, jusqu’à près de quinze ans, à la fois heureux et misérable : misérable par tous les détails de sa vie matérielle, heureux dans sa vie intérieure par la chaude tendresse et les exemples de tous les siens, par la compagnie de ses deux livres, et par ses rêves d’enfance, déjà plus vivants pour lui que la réalité.

Il raconte qu’il conserva toute sa vie des traces de cette enfance souffreteuse, qu’il avait aux mains des cicatrices que le froid lui avait laissées, qu’il resta plus petit de taille et plus menu que ceux de sa race. Je l’ai vu souvent à côté de son père, qui était en effet plus grand et plus robuste. Le fils avait, à trente-cinq ans, des cheveux blancs comme la neige ; le père avait conservé ses cheveux noirs, de sorte qu’en les voyant de loin, on pouvait se tromper et prendre le fils pour le père. On ne se trompait pas de près, quand on voyait l’aimable figure de Michelet, aux yeux perçants, au jeune sourire ; figure charmante et compliquée, où se lisaient la volonté de l’érudit, l’imagination du poète, la bonté et la défiance.

Ils s’adoraient. Le plus douloureux souvenir de Michelet était celui d’une dette qui fit pendant plusieurs années le tourment de cette pauvre maison. Dans l’espoir d’augmenter les revenus de son industrie et de donner un peu de bien être à sa famille, M. Michelet le père avait emprunté six mille francs à un nommé Vatar. Il ne put payer ; son mobilier fut saisi, lui-même jeté en prison. Puis un arrangement intervint; mais Vatar était impitoyable ; ses scènes de violence jetaient le trouble dans la maison ; d’une scène à l’autre, on ne pensait pas à autre chose ; on vivait sous le poids de cette dette et dans la terreur de ce créancier.

Au milieu de cette détresse, un ami proposa de faire entrer le jeune Michelet comme apprenti à l’Imprimerie nationale. Ce fut une grande tentation. Le père ne voulut pas. « Mon fils sera mon consolateur, » dit-il. On résolut de se priver un peu plus, et de le mettre au lycée coûte que coûte. Ce garçon de quinze ans, élevé dans une cave, qui n’avait jamais eu un camarade, et qui ne dînait pas tous les jours, se trouva humilié et embarrassé au milieu de ses nouveaux compagnons, qui firent de lui leur jouet et leur souffre-douleurs. « J’avais des airs effarouchés de hibou en plein jour, » dit-il (Michelet, Ma Jeunesse). Cette hostilité lui fut très dure. Il ne la supporta pas en chrétien, mais en révolté. Elle aigrit son caractère déjà violent. L’habitude et le besoin d’être aimé, la fierté, l’orgueil lui apprirent dès lors à diviser les hommes en amis et en ennemis, et à ne pas compter d’indifférents.

Il apprit aussi à se reposer sur sa propre force : « Je me rappelle, dit-il, que, dans ce malheur accompli, privations du présent, craintes de l’avenir, l’ennemi étant à deux pas (1814), et mes ennemis à moi se moquant de moi tous les jours, un jour, un jeudi matin, je me ramassai sur moi-même, sans feu, la neige couvrant tout, ne sachant pas trop si le pain viendrait le soir, tout semblant finir pour moi, j’eus en moi, sans nul mélange d’espérance religieuse, un pur sentiment stoïcien ; je frappai de ma main crevée par le froid sur ma table de chêne que j’ai toujours conservée, et sentis une joie virile de jeunesse et d’avenir (Michelet, Le Peuple). »

Il ne savait que le peu qu’il avait appris chez M. Mélon. Il lui fallut un an pour se mettre au courant. Au bout de deux ans, il était à la tête de la classe. M. Villemain, M. Victor Le Clerc furent ses deux professeurs de rhétorique. En 1816, il eut tous les prix du concours général.

Les mauvais jours étaient passés. L’empereur avait supprimé presque tous les journaux et presque toutes les imprimeries ; mais le père de Michelet avait trouvé une place de surveillant dans la maison de santé du docteur Duchemin, et Michelet lui-même venait de terminer ses études par un coup d’éclat. On manquait dans ce temps-là de gens de lettres, à la suite de tant de guerres et d’une si longue interruption de tout enseignement ; il ne tenait qu’à lui de se mettre aux gages des libraires ; il pouvait aussi, par l’intermédiaire de ses maîtres, se faire affilier à la coterie qui disposait alors de la célébrité littéraire. « J’eus, dit-il, le bonheur d’échapper aux deux influences qui perdaient les jeunes gens, celle de la vie doctrinaire, majestueuse et stérile, et de la littérature industrielle, dont la librairie, à peine reconstituée, accueillait alors les plus malheureux essais. Je ne voulus point vivre de ma plume ; je voulus un vrai métier. »

Il donna quelques leçons. L’institution Briaud lui payait soixante francs par mois pour quatre heures de leçon par jour. Il avait un ami, Poinsot, qui mourut jeune, et dont il parle avec enthousiasme ; il s’était lié aussi avec M. Poret, qui a suppléé M. Cousin à la Sorbonne avant notre éminent confrère M. Vacherot. Il préparait avec ardeur ses examens. Il fut bachelier en 1817, docteur er 1819 (Ses deux thèses, devenues introuvables, furent imprimées chez Fain. En voici les titres : Examen des vies des Hommes illustres de Plutarque (plaquette de 27 pages) ; De perficiendà infinitate secundum Lockium.), agrégé en 1821. On le nomma aussitôt professeur d’histoire et de philosophie au collège Rollin.

Il se livra avec ardeur à son enseignement, à ses élèves. II les aimait. Il croyait les aimer comme un père ; mais je crois qu’il les aimait aussi comme un virtuose aime son instrument. « Ces jeunes générations aimables et confiantes qui croyaient en moi, me réconcilièrent avec l’humanité. J’étais touché, attristé souvent aussi de les voir se succéder devant moi si rapidement. A peine m’attachais-je que déjà ils s’éloignaient. Les voilà tous dispersés, et plusieurs (si jeunes !) sont morts. Peu m’ont oublié ; pour moi, vivants ou morts, je ne les oublierai jamais. Ils m’ont rendu sans le savoir un service immense. Si j’avais, comme historien, un mérite spécial qui me soutînt à côté de mes illustres prédécesseurs, je le devrais à l’enseignement, qui pour moi fut l’amitié. »

Ce n’était pas seulement son amitié pour ses élèves qui l’attachait au métier. Dans un livre, on parle pour l’avenir, à des lecteurs inconnus. Dans l’enseignement, comme la transmission est immédiate, la réponse l’est également. On suit les progrès de sa pensée dans l’esprit des autres, rien qu’en regardant leur figure et leur attitude ; on voit et on surmonte les obstacles ; on est porté, soutenu par l’effet même qu’on produit. Michelet, qui avait un égal besoin d’épanchement et de solitude, ressentait là quelque chose de la famille, qu’il aimait, sans se trouver en contact avec le monde, qui l’inquiétait et le blessait.

Il se maria de bonne heure, comme la plupart des solitaires. Le vide s’était fait dans la famille. Le grand-père était mort le premier, puis la mère, qui lui laissa un deuil inconsolable. « Elle a eu mon mauvais temps, elle n’a pu profiter de mon meilleur. Jeune, je l’ai contristée, et je ne la consolerai pas. Je ne sais même pas où sont ses os ; j’étais trop pauvre alors pour lui acheter de la terre. » Elle était morte le 8 février 1815. Chaque année, à cette date, il portait une couronne au cimetière. On a retrouvé cette note sur son agenda : « Déposé une couronne sur la tombe où peut-être repose ma mère. » Son père seul lui restait, et Poinsot, qui vivait avec eux, et qui mourut quelques années après. Il y avait dans la maison de santé du docteur Duchemin, une jeune personne attachée à une dame âgée comme demoiselle de compagnie. C’était la fille d’une grande dame de l’ancien régime qui avait profité de la Révolution pour divorcer, s’était mariée à un acteur, puis avait divorcé de nouveau et avait contracté un troisième mariage, celui-ci plus conforme à son rang. Notre demoiselle de compagnie, étant la fille de l’acteur, rappelait trop un passé qu’on aurait voulu oublier ; elle avait été peu aimée, mal élevée, et avait accepté cette sorte de domesticité pour ne pas rester dans une famille qui la repoussait. Son malheur fut sans doute son principal attrait aux yeux de Michelet. Cette union dura seize ans. L’exiguïté de leurs ressources, le caractère de sa femme, très dévouée, mais peu faite pour les relations du monde, cet isolement, cette nouvelle lutte succédant à toutes celles qu’il avait supportées dans son enfance, contribuèrent à entretenir chez lui une susceptibilité un peu maladive, qui le rendait exigeant dans l’amitié, et presque hostile à tout ce qui lui était nouveau et inconnu.

Son talent, sa position officielle lui auraient ouvert toutes les portes. Le monde lui fit des avances, qui ne le tentèrent pas. « Les salons demi-catholiques, bâtards, dans la fade atmosphère des amis de M. de Chateaubriand, auraient été pour moi peut-être un piège plus dangereux. Le bon et aimable Ballanche, puis M. de Lamartine, plusieurs fois voulurent me conduire à l’Abbaye-aux-Bois. Je sentais parfaitement qu’un tel milieu, où tout était ménagement et convenance, m’aurait trop civilisé. Je n’avais qu’une seule force, ma virginité sauvage d’opinion et la libre allure d’un art à moi et nouveau (Histoire de France. Préface de 1869.). »

Il voulut pourtant être membre de l’Institut, autant pour prendre son rang que pour profiter des moyens d’étude qu’on ne trouve qu’ici. Il manquait à l’Académie française et à l’Académie des sciences morales et politiques. Il se présenta à cette dernière Académie pour remplir la place du comte Reinhard. Le hasard me fit assister à sa visite de candidat chez Victor Cousin. Il fut reçu avec une politesse hautaine et un dédain mal déguisé. Orgueil contre orgueil, Michelet ne recula pas d’une semelle. A peine fut-il dehors que l’autre se mit à l’arranger à sa façon. Il excellait à mettre une réputation en pièces. Mais il perdit sa peine ce jour-là. Toute la jeunesse faisait des vœux ardents pour Michelet. Il nous semblait que nous arrivions avec lui.

Michelet, à force de se séparer, de dire son avis sur les choses et les personnes, et de le dire aussi sur lui-même, s’était fait de nombreux ennemis. Il fut nommé pourtant, heureusement pour l’Académie (Le 24 mars 1838.). Mais il est temps de revenir à ses travaux, à sa vie intellectuelle.

On se rappelle qu’il était né en 1798, dans un temps où le culte était seulement toléré. Son père ne l’avait pas fait baptiser. Cette situation préoccupa Michelet au moment où il entrait sérieusement dans la vie. Il demanda et reçut le baptême à dix-huit ans. Il ne devint pas chrétien pour cela. Il s’est vanté lui-même de n’avoir jamais communié. Il avait des sentiments religieux, qu’il conserva toujours et une sorte de tendresse instinctive pour la religion catholique. « J’y suis né, » disait-il. Quand il disait plus tard que les salons demi-catholiques des amis de Chateaubriand auraient été pour lui un piège dangereux, il songeait sans doute à cette inclination secrète et involontaire. Les amis de Chateaubriand, en l’appelant, et quelques années après, Frayssinous, en lui donnant un poste de suprême confiance, ne se trompaient qu’à demi.

Michelet cherchait sa voie. Il fit quelques traductions de Reid et de Dugald Stewart qu’on a trouvées dans ses papiers; un mémoire, également resté inédit, intitulé : Histoire de la civilisation par l’histoire des langues. Il écrivit, pour la Biographie universelle, un article sur Zénobie, reine de Palmyre (Voir, sur ces premiers travaux de Michelet, un article de M. Gochut dans la Revue des Deux Mondes, février 1842.), tout cela sans importance. Sa vocation pour l’histoire s’était déclarée de bonne heure, lorsqu’il errait, encore enfant, dans le Musée des monuments français. « C’est dans ce musée, disait-il, et nulle autre part, que j’ai reçu d’abord la vive impression de l’histoire. Je remplissais ces tombeaux de mon imagination, je sentais ces morts à travers les marbres, et ce n’était pas sans quelque terreur que je pénétrais sous les voûtes basses où dormaient Dagobert, Chilpéric et Frédégonde. » II publia d’abord des Tableaux chronologiques d’histoire moderne qui ne sont que les cahiers d’un professeur, et donna, en 1827, une traduction abrégée de la Science Nouvelle de Vico. Ceci est plus sérieux, au moins comme indication des tendances de son esprit.

Vico n’a pas créé la philosophie de l’histoire. Il n’est pas le premier qui ait prétendu soumettre les événements à une logique supérieure à la volonté des hommes. Peut-être est-il le premier qui ait systématiquement diminué la part des hommes d’élite dans la conduite des foules, et qui les ait ramenés, de la condition d’initiateurs, à celle de serviteurs. Pour lui, les hommes et les faits perdent pour ainsi dire, leur qualité concrète, et ne sont plus, les premiers, que des mythes, et les seconds, que des symboles. L’humanité se crée elle-même, par l’action continue ou concordante des volontés. Elle traverse, dans son développement, trois âges : l’âge divin, où l’homme, encore enfant, croit voir un Dieu dans chacune des forces de la nature ; l’âge héroïque, où l’humanité reprend la place qui lui appartient, mais en s’identifiant avec les héros et en s’absorbant en eux ; l’âge humain, où la société humaine est organisée par la science, les arts, les lois, l’industrie et le commerce. Après avoir parcouru ces trois âges par une suite de progrès constants, l’homme recule jusqu’à ses débuts, en suivant à rebours les mêmes chemins, pour remonter encore, dans une oscillation éternelle, comme la mer ne cesse de couvrir et d’abandonner ses rivages. Ce système parut à Michelet le dernier mot de la science. « Je suis né de Virgile et de Vico, » disait-il.

Son premier succès, qui fut très grand, est le Précis d’histoire moderne, publié la même année (1827). Michelet y met à profit toutes les découvertes nouvelles ; mais elles sont ici pour la première fois résumées, condensées et appropriées aux besoins de l’enseignement. Ce qui est propre à Michelet, c’est ce qui lui a fait souvent défaut dans des ouvrages plus étudiés : la composition. L’ensemble est si bien compris que l’histoire des différents peuples se déroule sans confusion et dans l’enchaînement le plus lumineux. Rien n’est omis de ce qu’il importe de savoir ; rien n’est mentionné de ce qui peut être laissé dans l’ombre sans altérer la vérité du tableau. S’il entre parfois dans quelques détails, il sait choisir, avec un art consommé, ceux qui donnent à ses récits ou à ses descriptions tous les caractères de la vie. La griffe du lion s’y retrouve aussi, principalement dans les portraits, qu’il fait courts et saisissants. L’ouvrage entier est déjà d’un maître, mais à certaines pages et à certaines envolées on devine, on pressent un grand maître.

Frayssinous le nomma aussitôt maître des conférences d’histoire et de philosophie à l’École normale. Il crut avoir fait un grand coup dans l’intérêt de ses idées. Michelet s’était fait baptiser dix ans auparavant. Il était membre de la Société des bons livres. Sa vie d’intérieur et de travail était un modèle. A quelques années de là, M. de Vatimesnil nomma M. Guigniaut directeur de l’École normale. M. Guigniaut effrayait quelques esprits ; M. de Vatimesnil les rassura. « II y a là, dit-il, un jeune maître de conférences, imbu des saines doctrines politiques et religieuses, et dont l’influence combattra la sienne. »

L’anecdote, que je trouve dans l’excellente notice de M. d’Haussonville, est piquante pour ceux qui, comme moi, ont suivi en même temps les cours de M. Guigniaut et de M. Michelet à l’École normale. M. Guigniaut paraissait la sagesse même ; il fallait être très habile pour découvrir tout au fond de ses périphrases l’indépendance réelle de sa pensée. M. Michelet, au contraire, était tout expansion. Pour la religion, il avait ses jours d’approbation enthousiaste et ses jours de critique sévère; sans contradiction cependant, mais suivant le sujet qu’il avait à traiter. Nous n’en étions ni surpris ni choqués ; au contraire, cette indépendance dans les deux sens nous charmait comme une preuve de la supériorité de son esprit. En politique, quoique M. Michelet n’allât jamais dans ses leçons jusqu’à l’histoire contemporaine ni même jusqu’à 1789, son opinion se faisait jour à chaque instant, et nous savions qu’il était, pour le moins, aussi hostile au gouvernement de Juillet qu’à la Restauration. Nous étions là quelques républicains, deux ou trois ; de ces républicains qui regardent la politique de 1793 comme une objection terrible contre la République ; et nous savions que nous avions avec nous deux de nos maîtres, Philippe Le Bas et Michelet. M. d’Haussonville raconte, comme une histoire ou une légende que, voyant du seuil de l’École normale, alors située dans la rue Saint-Jacques, des bandes d’ouvriers et d’étudiants qui se rendaient au combat (juillet 1830), il s’écria d’un ton inspiré : « Faites l’histoire, nous l’écrirons ! » A l’école, nous avons toujours tenu le mot pour authentique. C’est bien là Michelet. Nous lui en savions tous un gré infini, car il n’y avait pas de dissidents à l’École normale au moins sur la révolution de Juillet. Ceux mêmes que j’appelle républicains se ralliaient, comme La Fayette, à la meilleure des républiques. Je devrais plutôt dire qu’ils auraient été républicains, si on les avait garantis contre les Jacobins et la Terreur.

Michelet, après la révolution de Juillet, était le roi de l’École. Cousin, qui faisait un cours de philosophie en troisième année, n’était connu comme professeur que des philosophes, au nombre de trois ou quatre. Michelet, en seconde année, avait toute la section des lettres, c’est- à-dire la moitié de l’École. Cousin et Michelet ; nos imaginations n’étaient pleines que de ces deux hommes, qui s’honoraient réciproquement du dédain le plus parfait ; l’un dans l’éclat de toutes ses dignités et de toute sa gloire, l’autre à l’état de soleil levant. Il ne nous en plaisait que davantage. Ampère, Jouffroy, Nisard et tant d’autres que nous aimions, que nous admirions, ne nous inspiraient rien qui ressemblât, même de loin, à la passion avec laquelle nous parlions entre nous des doctrines de Cousin et de Michelet, de leurs leçons, de leurs livres, de leurs conversations, de leurs gestes, des moindres propos qui leur échappaient. Les esprits les plus sérieux, les plus mesurés, que je pourrais nommer, étaient pour Michelet comme des amants pour une maîtresse. Il faisait deux leçons par semaine, ou, pour mieux dire, une leçon et une causerie. La leçon était bien faite. A moins qu’elle ne touchât à quelque problème très discuté parmi les savants, il supposait toujours que les faits étaient connus. Il s’attachait à les juger, à montrer leur origine, leur enchaînement, leurs conséquences. Il faisait de la philosophie sur l’histoire. Tout n’était pas juste, il s’en faut bien; tout était fait pour ouvrir des horizons et susciter des pensées. On sentait qu’on était plus capable après l’avoir entendu. Quelquefois ses vues nous paraissaient si nouvelles, que nous étions comme des voyageurs qu’on aurait transportés tout à coup sur un sommet d’où se découvrent des espaces immenses. C’était surtout la petite leçon qui nous charmait. Nulle suite, nul enchaînement ; il ne s’astreignait même pas à un sujet. Nous sûmes plus tard que cet imprévu était un peu arrangé ; il n’y paraissait presque pas. Il s’adossait à la cheminée ; nous étions debout autour de lui, et il parlait de toutes choses pendant près de deux heures avec une verve, et une bonhomie, et un enthousiasme, et des tendresses, et des bonheurs d’expression qui nous faisaient goûter l’une après l’autre toutes les joies de la pensée. Tout ce qu’il décrivait, on le voyait. Toutes les émotions qui l’agitaient, nous les ressentions. Il avait de la gaieté ces jours-là. Il n’a jamais été dupe de cette manie toute française qui exige qu’on soit très guindé, pour être très comme il faut. Il se mettait à l’aise dans ses livres comme chez nous. Voyez de quelle façon, dans son livre de la Femme, il raconte l’aventure déplorable de la fille de Loth. Elle est si lente à quitter la vieille cité qui s’écroule sur sa tête, que l’ange la prend par le bras, la traîne, et, avec tout cela, elle trouve encore moyen de n’avancer point, disant : « Attendez seulement que j’aie remis mon soulier. — Nous n’avons plus le temps, ma belle. Reste là en statue de sel, avec madame ta mère. » II savait que les grands génies ont mis le rire à côté des larmes, semblables à la nature, qui sourit après les orages. Ses vieux élèves se rappellent encore maintes anecdotes qui viennent de lui, et qui les réjouissent comme au premier jour. Mais qui les dirait comme lui, dans cette langue si pure et si familière, qui s’élevait si haut quand il le fallait, qui s’abaissait aux détails les plus simples sans jamais devenir vulgaire, qui souvent laissait deviner plus qu’elle ne disait, hardie comme sa pensée, et pourtant correcte, toute ornée, comme il convenait à une conversation d’École normale, de citations grecques et latines, sans une ombre de pédanterie ? Quelle erreur de s’imaginer qu’on connaît l’enseignement de Michelet parce qu’on l’a entendu au Collège de France ! Il ne lui fallait pas de chaire ni de tréteaux. Sa voix ne valait rien pour les grands amphithéâtres. Là-bas, il se croyait obligé d’être sublime. Avec nous, il n’était qu’adorable.

Il avait un défaut, qui était un malheur pour lui et pour nous ; c’était une susceptibilité extrême, qui tenait à toute sa nature intellectuelle et morale, beaucoup aussi à son passé, à la manière dont il avait été élevé et dont il vivait. Il voulait être aimé de ses élèves, il était bienveillant pour eux : on en trouve la preuve touchante dans ses livres, où il cite, avec éloges, des écrits, même médiocres, pour récompenser ou susciter un effort; mais si un mot, un geste lui avait déplu, il se croyait en face d’un ennemi, et, le préjugé une fois formé, il n’en revenait jamais. Il en souffrait ; c’est l’histoire de toute sa carrière. Cet écrivain, qui a commis tant d’injustices, a toujours voulu être juste. Il a toujours voulu aimer, et surtout être aimé, et il a repoussé bien des cœurs qui s’offraient.

Il avait été choisi pour donner des leçons à la fille du duc de Berry, qui a été depuis la duchesse de Parme. Elle n’avait que huit ans. Il se prit pour elle d’une tendresse paternelle. Il fut aussi comblé de faveurs sous la monarchie de Juillet, puisqu’il devint professeur au Collège de France, et chef de la section historique des Archives, situation la plus enviable pour un historien. Il a raconté lui-même avec quelle émotion il pénétra dans ces longues galeries. « Je ne tardai pas à m’apercevoir, dans ce silence apparent, qu’il y avait un mouvement, un murmure qui n’était pas de la mort. Ces papiers, ces parchemins laissés là depuis longtemps, ne demandaient pas mieux que de revenir au jour. Ces papiers ne sont pas des papiers, mais des vies d’hommes, de provinces, de peuples. Si on voulait les écouter tous, comme disait le fossoyeur au champ de bataille, il n’y en aurait pas un de mort (Histoire de France. Éclaircissements à la suite du livre IV.). » On reconnaît là l’historien dont Bersot a pu dire : « Les textes l’enivraient (Discours prononcé au nom de l’Académie des Sciences morales et politiques sur la tombe de Michelet, le 18 mai 1876.). » Le Roi lui donna une preuve de confiance personnelle, en le choisissant pour enseigner l’histoire à la princesse Clémentine. Il s’attacha à cette autre fille de Roi, comme il l’avait fait pour sa première élève. Éloigné d’elle pendant qu’il parcourait la France, pour préparer cette magnifique description de nos provinces qu’on admire dans le second volume de son Histoire, il lui écrivait des lettres qu’elle avait soigneusement conservées et qui, dit-on, méritaient de prendre place parmi ses œuvres. Elles ont disparu dans le pillage des Tuileries en février. On comprend que Michelet, en dépit de ces relations, ait gardé des sentiments républicains. Ce qui est vraiment étrange, c’est la facilité avec laquelle il admettait les calomnies les plus absurdes contre les deux royales familles qu’il avait vues de si près. « Vous qui les avez vus de près, lui disait-on un jour, comment croyez-vous à ces sottises ? — Ces gens-là, répondit-il, n’ont jamais mis leur confiance en moi. » Ce n’était pas, comme on semble l’avoir cru, de l’orgueil blessé. Il voulait dire qu’il n’avait rien vu, excepté l’amour d’un père et d’une mère pour leur enfant : ne voir que cela, c’est ne rien voir ; on peut être un bon père et un mauvais roi. Michelet, dans ce petit coin de la cour, où il avait été appelé avec tant de confiance, où il était si bien accueilli, gardait ses préjugés. Il gardait toute sa haine. Il était comme le Rhône qui traverse le lac de Genève sans s’y mêler, et conserve au sortir de là la couleur de ses eaux. J’affirme qu’il admettait ces odieuses, ces ridicules calomnies, puisqu’il les répète. Il les croit, il est sincère. Il subit les conséquences de ses impressions et de ses passions. Tel nous le voyons dans la vie, tel il sera dans l’histoire. Son caractère le condamne à être injuste, en dépit de sa volonté.

Il publia vers cette époque l’Introduction à l’histoire universelle. Dans cet opuscule « d’un vol rapide, d’un incroyable élan », c’est lui qui parle ainsi (Histoire de France, Préface de 1869.), il reprend la théorie de Vico sur les trois âges qui se répètent sans cesse dans l’éternel mouvement de l’humanité. Il annonce tout un cercle d’études qu’il se propose de parcourir, et dont cette Introduction est comme la préface philosophique. Avant d’entreprendre l’histoire de son pays, il veut raconter d’abord celle de la puissance romaine qui lui paraît le nœud du drame immense dont la France dirige les péripéties.

Ses deux volumes sur la République romaine parurent en 1831, quelques mois après l’Introduction à l’histoire universelle. Il y travaillait depuis 1828, et avait passé à cette époque quelques mois en Italie pour préparer ses matériaux.

Ce n’est au fond qu’une esquisse, où les faits sont indiqués plutôt que racontés, où la société romaine n’est pas étudiée dans ses détails, comme on avait droit de l’attendre de lui. On trouve dans ces deux volumes les grandes qualités de son style. On y trouve aussi la preuve qu’il avait la qualité la plus rare et la plus nécessaire de l’histoire, surtout quand il s’agit de l’histoire de l’antiquité, où les matériaux ne foisonnent pas, comme pour l’histoire moderne : le génie de la divination. Il devance Mommsen en beaucoup de points; c’est-à-dire que, ce que le grand investigateur devait trouver, lui le devine.

Deux ans après, en 1833, laissant son Histoire romaine à moitié chemin, et renonçant à écrire l’Histoire des empereurs, il publiait les deux premiers volumes de l’Histoire de France. Je dois pourtant mentionner encore, dans cet écrin si riche de Michelet, où les œuvres abondent, les Origines du droit français, un livre qu’il regardait comme très érudit et très profond. Je ne veux pas en discuter l’érudition ; personne, excepté lui, n’y a trouvé de la profondeur. Il semble qu’on parcoure des notes préparées pour un cours de droit coutumier, et qui n’y ont pas trouvé place. Il y a dans ce livre une idée qui vaut quelque chose, mais qui n’est pas réalisée. Elle appartient peut-être à Jacob Grimm, pour lequel il professait d’ailleurs une grande admiration. Je reviens aux deux premiers volumes de l’Histoire de France. On l’a accusé d’avoir abandonné son premier plan, parce qu’il était pressé d’arriver, par l’Histoire de France, à la popularité. Il fit de même, ajoute-t-on, quand il arrêta brusquement l’Histoire de France, après la Réforme, pour écrire l’Histoire de la Révolution. Je dirais plutôt qu’il suivait le mouvement de son esprit, toujours impatient d’avancer. Même dans son Histoire de France, il y a des chapitres entiers qui ne sont que la transcription de ses notes. On voit qu’il se hâte pour arriver à quelque sujet de prédilection, et l’étudier, le raconter avec le soin et les développements nécessaires. Ce qu’on prend pour une platitude, est au contraire du dédain. Il changeait de sujet, non parce qu’on demandait du nouveau, mais parce qu’il lui en fallait à lui. Michelet est essentiellement un esprit ailé. Quoiqu’il aimât l’érudition et qu’il fût capable, s’il l’avait voulu, de prendre une des premières places parmi les érudits, son imagination l’en empêcha. Elle ne lui permit jamais de s’attarder sur une question, et c’est elle aussi qui ne lui permit pas de s’attarder sur un livre. Il entendit un jour une voix qui criait : « La France ! » Et un autre jour, une voix qui lui criait : « La Révolution ! » C’est la même voix qui lui inspira plus tard d’écrire l’Oiseau et le Prêtre, et tous ces innombrables petits volumes, dont il a fait une bibliothèque de merveilles, à côté de la merveille principale, qui est l’Histoire de France.

Les deux premiers volumes ont paru en 1833, le dernier en 1867. Cela fait bien une période de quarante ans. Michelet s’en vante : « J’ai travaillé quarante ans à ce livre. » II y a bien eu quelques interruptions, quelques digressions. Une interruption de dix ans pour écrire l’histoire de la Révolution. Des pamphlets, des livres sur la femme, des livres sur l’histoire naturelle ; le cours du Collège de France. Michelet veut dire que, pendant quarante ans, l’Histoire de France a été sa préoccupation principale, sinon unique. Il s’arrête quelquefois en chemin pour écrire une explication de ce qui précède, ou une grande note philosophique; un commentaire plutôt qu’une rectification. S’il lui arrive de faire une nouvelle édition, il ne change pas le texte ; il ajoute des préfaces. Il dit avec orgueil : « II n’y a rien à changer. »

« La continuité est le signe de la vraie vie. La plus sévère critique, si elle juge l’ensemble de mon livre, n’y méconnaîtra pas ces hautes conditions de la vie. Il n’a été nullement précipité, brusqué ; il a tout au moins le mérite de la lenteur… Ce qui n’est pas moins rare dans un travail de tant d’années, c’est que la forme et la couleur s’y soutiennent. Mêmes qualités, mêmes défauts. Si ceux-ci avaient disparu, l’œuvre serait hétérogène, discolore, elle aurait perdu sa personnalité (Préface, 1869.). »

II a raison. Il est lui-même, il est le même dans le premier et dans le dernier volume, avec tout son pouvoir de résurrection. Il est très vrai qu’il rend tous les siècles vivants, qu’il les voit, et qu’on les voit. On les voit par ses yeux, on les voit en lui. Jamais il ne disparaît de la scène; on ne le quitte pas un instant. C’est son histoire, c’est sa psychologie, comme c’est l’histoire et la psychologie de la France. « Je n’eus de maître que Vico… L’humanité qui se crée… Je restai à bonne distance des doctrinaires, majestueux, stériles, et du grand torrent romantique de l’art pour l’art. J’étais mon monde en moi. En moi, j’avais ma vie, mes renouvellements et ma fécondité; mais mes dangers aussi. Quels ? Mon cœur, ma jeunesse, ma méthode elle-même, et la condition nouvelle imposée à l’histoire : non pas de raconter seulement ou juger, mais d’évoquer, refaire, ressusciter les âges. Avoir assez de flammes… (Histoire de France. Préface de 1869.). »

Les flammes ne lui manquèrent jamais, ni la jeunesse qu’il appelle un danger, et qui lui fut fidèle jusqu’au dernier jour. Mais il eut, comme il disait, ses renouvellements. Il était passion plutôt que raison, par conséquent plus variable qu’immuable. De grandes catastrophes sévissaient autour de lui, de grands tourbillons passaient; il avait sa grande part des joies et des colères publiques, dans la vieille histoire qu’il raconte, ou dans les frissons de l’histoire qui se joue autour de lui. Lui-même, en étudiant, ou en vivant, ce qui pour lui est la même chose, il apprend; donc il se transforme. C’est lui qui a dit : « L’histoire fait l’historien. Mon livre m’a créé. Ce fils a fait son père (Histoire de France. Préface de 1869.). »

II y a entre son livre et lui, une telle identité, qu’en lui faisant ses adieux, après l’avoir terminé, il croit dire adieu à la vie. « J’ai pris l’histoire pour la vie. La voici écoulée. Je ne regrette rien. Je ne demande rien. Ah ! que demanderais-je, chère France, avec qui j’ai vécu, que je quitte à si grand regret ! Dans quelle communauté j’ai passé avec toi quarante années (dix siècles) !… Je travaillais pour toi, j’allais, venais, cherchais, écrivais. Je donnais chaque jour de moi-même tout, peut-être encore plus… »

Pendant ces quarante ans, il a modifié son plan, ses idées. J’ajouterai ce mot, qu’on ne dirait de nul autre : qu’il les a modifiées peut-être sans le savoir. Comme il est toujours dans le feu de l’action, il a le temps de penser sans doute, le temps de réfléchir et de s’arrêter, jamais !

Il ne voulait d’abord faire que cinq volumes (Au premier volume, les races ; au second, les provinces ; au troisième, les institutions ; aux deux derniers, l’histoire de la nationalité française, [Voir au premier volume, le préambule.]). Il en a fait dix-neuf, et vingt-six en comptant les sept volumes de la Révolution, vingt-neuf en comptant les trois volumes du XIXe siècle. Il voulait voir et dire, une passion d’historien ; tout voir, tout dire. Les chemins s’allongeaient devant lui, les horizons nouveaux surgissaient, et tout était enchantement, ravissement. Quoiqu’il n’eût jamais songé à écrire l’histoire de la Chine, il disait un jour : « Si on me condamnait à ne jamais écrire l’histoire de la Chine, j’en mourrais de douleur. » Au sixième volume de cette histoire de France, qui devait tenir en cinq volumes, il en est encore à Louis XI.

Il passe assez rapidement sur l’époque gauloise, sur Charlemagne. Lui, le rêveur épris de la douce Allemagne, de ses légendes, il passe vite sur Charlemagne. Il ne sent pas le grand empereur. Il commence par lui à défaire les grandes renommées. Il est aussi dur pour Philippe-Auguste, et pour la journée de Bouvines, « qui n’est rien. » Saint Louis pourtant trouve grâce devant lui. Il l’admire dans son courage, et jusque dans sa sainteté. Mais il ne s’occupe des rois que par occasion ; c’est le peuple qui est tout.

Son héros, ce n’est ni Charlemagne, ni Philippe-Auguste ; ce n’est pas même saint Louis, c’est la France. Il en fait une description qui remplit tout le troisième livre, et qui est un chef-d’œuvre. Chose nouvelle, cette géographie a autant de mouvement que l’histoire. Elle est animée, vivante, agissante. Il en montre à merveille l’utilité, la nécessité. Sans cette base géographique, le peuple, l’acteur, historique, semblerait marcher en l’air, comme dans les peintures chinoises, où le sol manque. Le sol n’est pas seulement le théâtre de l’action. Par la nourriture, le climat, etc., il influe de cent manières dans la comédie. « La terre fait l’homme, » dit Michelet. Il dira ailleurs, à propos de la Hollande : « L’homme fait la terre. » La vérité est que le citoyen et la patrie se créent l’un par l’autre. Il ne les sépare pas dans l’histoire, qui est la résurrection intégrale des âges. Il résume ainsi sa description de la France, quand il la compare aux peuples voisins : « L’Angleterre est un empire, l’Allemagne un pays, une race ; la France est une personne (Histoire de France, livre III.). » Et il ajoute aussitôt ce commentaire : « La personnalité, l’unité, c’est par là que l’être se place haut dans l’échelle des êtres. »

La guerre entre la France et l’Angleterre remplit une partie de ces six volumes. Ne craignez pas qu’il vous mène de bataille en bataille, de traité en traité. Le descendant de Guillaume le Conquérant, quel qu’il soit, c’est un homme rouge, cheveux blonds et plats, gros ventre, brave et avide, sensuel et féroce, glouton et ricaneur, entouré de mauvaises gens, volant et violant, fort mal avec l’Église. Il faut dire aussi qu’il n’a pas si bon temps que le roi de France. Il a bien plus d’affaires ; il gouverne à coups de lances trois ou quatre peuples dont il n’entend pas la langue. Il faut qu’il contienne les Saxons par les Normands, les Normands par les Saxons, qu’il repousse vers leurs montagnes Gallois et Écossais. Pendant ce temps-là, le roi de France peut, de son fauteuil, lui jouer plus d’un tour. Il est son suzerain d’abord ; il est fils aîné de l’Église, fils légitime ; l’autre est le bâtard, le fils de la violence. C’est Ismaël et Isaac. Le roi de France a la loi pour lui, « cette vieille mère avec son frein rouillé, qu’on appelle la loi. » L’autre s’en moque, il est fort, il est chicaneur, en sa qualité de Normand. Dans ce grand mystère du XIIe siècle, le roi de France joue le rôle du bon Dieu, l’autre a le rôle du diable (Histoire de France, livre IV, chap. V.). Celui qui écrit ainsi l’histoire oublie, sans doute, que Henri VI, enfant, a été sacré à Paris ; il croit que le roi de France gouverne paisiblement ses bons vassaux de Bourgogne et de Bretagne, qu’on parle à Rennes et à Toulouse la même langue qu’à Paris, et que le roi Jean n’était pas de sa personne à la bataille de Poitiers. Mais avouez que, si ce maître historien n’a pas la première vue, il a terriblement la seconde. Il se joue des détails, mais il est le maître de l’ensemble. Tout à coup, quand il a montré la France désolée, ruinée, perdue ; sans argent, sans soldats, sans foi, sans unité, sans honneur, quand il est effrayé lui-même de la tragédie qu’il raconte, ou quand il commence à se dire qu’il va trop loin, que de pareils récits sont trop accablants, que l’âme humaine ne peut les supporter, le génie de la France lui amène Jeanne d’Arc, une héroïne faite pour lui, car elle est à la fois histoire et légende ; elle est le peuple dans sa faiblesse et dans sa, force, dans sa foi et dans sa clairvoyance ; elle part des derniers rangs, elle triomphe au nom de Dieu et de la France, et elle disparaît dans un bûcher entre le ciel et la terre, éternel objet d’admiration, de piété et d’amour. On a pris ce livre, on l’a séparé de la grande histoire, on l’a répandu à profusion dans les écoles, on ne l’y répandra jamais assez. C’est la rédemption de la France, c’est à cette source qu’il faut s’abreuver d’héroïsme et de patriotisme. Avoir écrit ce livre, avoir été digne de l’écrire, c’est une grande époque dans la vie d’un homme.

Michelet est plein d’admiration et de pitié pour le moyen âge ; de pitié pour sa misère, d’admiration pour sa résignation et ses efforts. Le monde était alors menacé par la barbarie sous sa double forme, l’ignorance et l’oppression. Qui le sauva de l’oppression ? Le roi, en soumettant la féodalité à son autorité d’abord, à la loi ensuite. Et qui le sauva de l’ignorance ? L’Église qui, seule, avait une doctrine, et qui conservait le dépôt de la science et des arts. Voilà, sur le moyen âge, des opinions orthodoxes, bien dignes d’un homme qui s’était fait baptiser à dix-huit ans, qui, chaque année, faisait dire une messe à l’anniversaire des funérailles de sa femme, qui était professeur de princesses et membre de la Société des bons livres, et qui, dans sa thèse pour le doctorat, esquissant le portrait du parfait biographe, écrivait cette phrase un peu étrange, même à cette époque, sous la plume de Michelet : « Religieux adorateur des Dieux immortels, il les rappellera à chaque instant dans ses écrits, de crainte de nous décourager en peignant si souvent le juste malheureux. » À lire ce Michelet-là, on se prend à penser que M. de Vatimesnil avait eu raison de dire qu’il servirait de contre-poids à M. Guigniaut. Il y a, dans cette première moitié de l’Histoire de France, des pages que n’aurait pas désavouées Chateaubriand. On les citait beaucoup alors, pour les louer, et on les a beaucoup citées depuis, pour les opposer à l’autre Michelet, à celui que je vais vous montrer tout-à-l’heure, et à qui l’Église a fait une si rude guerre. Elles sont dans toutes les mémoires.

Victor Hugo lui-même, dans sa prose immortelle, n’a pas mieux compris et mieux célébré l’art gothique. « L’esprit fut l’artisan de son enveloppe de pierre, il la façonna à son usage, il la marqua en dehors, en dedans, de la diversité de ses pensées ; il y dit son histoire, il prit bien garde que rien n’y manquât de la longue vie qu’il avait vécue ; il y grava tous ses souvenirs, toutes ses espérances, tous ses regrets, tous ses amours. Il y mit, sur cette froide pierre, son rêve, sa pensée intime. Dès qu’une fois il eut échappé des catacombes de la crypte mystérieuse où le monde païen l’avait tenu, il la lança au ciel, cette crypte : d’autant plus profondément elle descendit, d’autant plus haut elle monta. L’esprit, quoi qu’il fasse, est toujours mal à l’aise dans sa demeure ; il a beau l’étendre, la varier, la parer : il n’y peut tenir, il étouffe. Non, toute belle soyez-vous, merveilleuse cathédrale, avec vos tours, vos saints, vos fleurs de pierres, vos forêts de marbre, vos grands christs dans leur auréole d’or, vous ne pouvez me contenir. Au delà de l’autel, dressons un autel, un sanctuaire derrière le sanctuaire… (Histoire de France, éclaircissement à la suite du livre IV.)» Déjà, dans l’Introduction à l’histoire universelle, il avait célébré ce long miracle du moyen âge, cette merveilleuse légende dont la trace s’efface chaque jour de la terre et dont on douterait dans quelques siècles, si elle ne s’était fixée et comme cristallisée pour tous les âges dans les flèches et les aiguilles, et les rosés et les arceaux sans nombre des cathédrales de Cologne et de Strasbourg, dans les cinq mille statues de marbre qui couronnent celle de Milan. « En contemplant cette muette armée d’apôtres et de prophètes, de saints et de docteurs échelonnés de la terre au ciel, qui ne reconnaîtra la Cité de Dieu élevant jusqu’à lui la pensée de l’homme ? Chacune de ces aiguilles qui voudraient s’élancer, est une prière, un vœu impuissant arrêté dans son vol par la tyrannie de la matière. La flèche qui jaillit au ciel d’un si prodigieux élan, proteste auprès du Très-Haut que la volonté du moins n’a pas manqué… »

Il n’est pas moins éloquent quand il parle des croisades. « Dans les extrêmes misères du moyen âge, les hommes conservaient des larmes pour les misères de Jérusalem. Cette grande voix qui, en l’an mil, les avait menacés de la fin du monde, se fit entendre encore, et leur dit d’aller en Palestine pour s’acquitter du répit que Dieu leur donnait. Le bruit courait que la puissance des Sarrasins avait atteint son terme. Il ne s’agissait que d’aller devant soi par la grande route que Charlemagne avait, disait-on, frayée (Histoire de France, livre IV, chap. III.). » N’est-ce pas Michelet qui a dit : « J’ai embrassé de bon cœur la croix de bois qui s’élève au milieu du Colisée… Je vous en prie, oh! dites-le-moi, si vous le savez, s’est-il élevé un autre autel ? » Et n’est-ce pas lui encore qui a écrit ces paroles : « Toucher au christianisme ! ceux-là seuls n’hésiteraient point qui ne le connaissent pas (Préface des Mémoires de Luther, 1837.). »

II serait bien facile de multiplier les citations dans le même sens. En voici une qui a été faite très souvent, et que je ne puis omettre. On sait quel enthousiasme s’empara de Michelet, pour « le bonhomme de Wittenberg, (c’est Luther,) dans lequel il y avait tout ensemble un enfant et un lion (Préface des Mémoires de Luther, 1837.). » Il l’a tant aimé, qu’il s’est donné la peine de publier ses Mémoires en deux volumes, puis en trois volumes avec des appendices. Il le loue, entre autres mérites, d’avoir eu la joie, qui est le signe du génie, et de nous avoir appris à chanter. Il vient de dire que Luther a combattu la liberté dans sa doctrine, et que pourtant, dans la pratique, il l’a fondée ; que le monde la lui doit. Et il ajoute : « Cette dette payée à Luther, nous ne craindrons pas d’avouer que nos sympathies les plus fortes ne sont pas de ce côté. On ne trouvera point ici rémunération des causes qui rendirent la victoire du protestantisme inévitable. Nous ne montrerons pas, après tant d’autres, les plaies d’une Église où nous sommes né, et qui nous est chère. Pauvre vieille mère du monde moderne, reniée, battue par son fils, certes, ce n’est pas nous qui voudrions la blesser encore. Nous aurons occasion de dire ailleurs combien la doctrine catholique nous semble, sinon plus logique, au moins plus judicieuse, plus féconde et plus complète que celle d’aucune des sectes qui se sont élevées contre elle… Chaque ruisseau pourrait dire à l’Océan sans doute : Moi, je viens de ma montagne, je ne connais d’autre eau que la mienne. Toi, tu reçois les souillures du monde. — Oui, mais je suis l’Océan. »

Ces déclarations, qui revenaient sans cesse sous la plume de Michelet et dans son enseignement, ne passaient pas sans soulever des orages dans son propre parti, et parmi ses plus proches disciples. Le parti encyclopédiste, refoulé un instant par le besoin de croyances qui se manifesta au-sortir des années terribles, par le Génie du christianisme, et par les protestations des romantiques en faveur des arts religieux, était resté vivant et puissant. Il fallait du courage à Michelet pour le braver. Le courage le plus difficile et le plus méritant est celui qu’on a contre ses voisins. Chaque parole d’apologie qui lui échappait soulevait autant de colères dans sa propre armée, que d’acclamations dans le monde chrétien.

Tout à coup, lorsque Michelet, arrivé au milieu de sa carrière, était en pleine possession de son talent et de sa gloire, il se produisit, dans ses idées et ses sentiments, une crise. D’apologiste, il devint adversaire. Et comme il ne fut jamais l’homme des tempéraments et des demies-mesures [sic], après avoir été lyrique dans l’apologie, dans l’attaque il fut sans pitié. Cette transformation est certainement le plus grand événement de sa vie : elle est un événement dans notre histoire littéraire et philosophique. On en a cherché la cause ; et de même que Michelet, pour expliquer les deux hommes qui, selon lui, se sont succédé dans Louis XIV, s’était écrié : C’est la fistule !—pour expliquer les deux hommes qui se sont succédé dans Michelet, on a dit : C’est Des Garets.

Des Garets, malgré le bruit qui se fit un instant autour de son nom, n’était qu’un comparse. Son pamphlet (Le Monopole universitaire, 1843.) n’était qu’un incident retentissant mais éphémère dans la lutte chaque jour grandissante entre la libre pensée et les doctrines ultramontaines. Le chef illustre de cette campagne contre toutes les idées modernes (Louis Veuillot), combattu par le plus grand nombre des évêques, soutenu par quelques-uns, voulait ramener l’Église à l’intolérance absolue, et l’État à la servitude. Il mettait au service de sa cause une érudition assez courte, une colère superbe, une raillerie plus grossière que fine dans sa forme, mais au fond habile, clairvoyante, impitoyable, redoutable. La lutte conduite par lui devint générale. L’Université s’y mêla. La tribune en retentit. Que pouvait, que devait faire Michelet ?

On a voulu voir dans la colère qui s’empara de lui l’effet d’un orgueil froissé. Je comprends bien qu’il se sentit blessé dans son amour-propre, mais il le fut aussi dans ses convictions. En se défendant lui-même, il défendit une cause qu’il croyait juste.

Comment n’aurait-il pas été personnellement offensé ? Il avait passé sa vie à glorifier le christianisme ; et quand il croyait avoir droit à des remerciements, il se voyait calomnié, traîné dans la boue. Il était insulté en bonne compagnie ; mais, dans son orgueil, il ne voyait que lui, et il croyait sincèrement que l’adversaire ne voyait et ne visait que lui. Il prenait la lutte à son compte. Il se sentit le droit de se défendre, et peut-être de se venger. J’admets cela, et je n’y trouve pas sujet de blâme. Mais, en même temps, ce qui relève et anoblit son rôle, j’y insiste par esprit de justice, il se crut le devoir de prendre en main la cause de la philosophie et de la révolution, mal défendue par les pouvoirs publics.

Il aurait été moins blessé, il ne l’aurait pas été du tout, si on l’avait seulement accusé d’être un philosophe. Mais on l’accusait d’être un apostat, ce qui révoltait sa nature droite et loyale. On l’accusait par cela même d’avoir été catholique, ce qui commençait dès lors à lui paraître une calomnie très terrible, dont il avait besoin de se laver vis-à-vis des siens.

Il le fit surabondamment.

Il avait glorifié l’Église dans les premiers livres de son histoire, et il le raconte à sa façon, qui est une belle et étrange façon. « J’avais une belle maladie qui assombrissait ma jeunesse. J’aimais la mort. Je menais une vie que le monde aurait pu dire enterrée, n’ayant de société que celle du passé, et pour amis les peuples ensevelis. Refaisant leur légende, je réveillais en eux mille choses évanouies ; certains chants de nourrice, dont j’avais le secret, étaient d’un effet sûr. A l’accent, ils croyaient que j’étais un des leurs. Le don que saint Louis demanda et n’obtint pas, je l’eus : le don des larmes.

« Don puissant, très fécond. Tous ceux que j’ai pleures, peuples et dieux, revivaient. Cette magie naïve avait une efficacité d’évocation presque infaillible.

« Le singulier est là : c’est que le seul qui eût assez d’amour pour recréer, refaire ce monde intérieur de l’Église, c’est celui qu’elle n’éleva point, celui qui jamais n’y communia, qui n’eut de foi que l’humanité même, nul credo imposé, rien que le libre esprit (Hist. de France, préface de 1869.). »

On avait pris de l’admiration pour de l’adhésion. Oui, il y avait de l’admiration dans les passages dont les catholiques s’étaient tant félicités autrefois, mais d’adhésion, pas la moindre trace : « Je n’avais évoqué que des fantômes. »

Et la vérité exacte, c’est qu’il changeait de rôle sans changer de foi : il n’avait jamais été chrétien. Il avait réclamé le baptême, les prières de l’Église pour lui, pour ses enfants : cela paraîtrait grave aux libres-penseurs d’aujourd’hui; de son temps, on en était au Vicaire savoyard ; on repoussait les dogmes, et en même temps, par une contradiction inouïe, mais très générale, on exigeait les prières. Si le clergé les refusait à un incrédule notoire, on brisait les portes de l’église ; on y portait ce mort qui, vivant, n’y avait jamais paru; on insultait le clergé, on le menaçait, on le maltraitait. C’était la même passion qu’aujourd’hui, exprimée par un autre langage. Michelet démontre avec évidence qu’il n’est pas coupable d’apostasie. Je voudrais qu’il se fût défendu avec plus de réserve. D’ailleurs, pourquoi tant d’âpreté dans sa défense ? A quoi- bon ? Pour ceux qui l’ont connu, et pour ceux qui le comprennent, sa bonne foi est hors de toute suspicion. « Ce qu’il faut surtout louer en lui, a dit Laboulaye sur sa tombe, c’est son entière sincérité. »

« Au moment très ému où je couvai, refis la vie de l’Église catholique, j’énonçai sans détour la sentence de mort prochaine, j’en étais attendri… Conclure que je suis catholique ! Quoi de plus insensé ! Le croyant ne dit pas cet office des morts sur un agonisant qu’il croit être éternel (Hist. de France, préface de 1869.). » II a admiré les cathédrales, il les a décrites avec passion, comme le faisaient, dans ces temps reculés, les romantiques. « Lignes juvéniles, mouvement du cœur… elles détonnent… N’importe ; elles y sont, et me font rire encore. De telles contradictions apparentes n’embarrassaient guère un jeune artiste, de foi arrêtée, mais candide et sans calcul, sentant peu le péril d’être tendre pour l’ennemi (Hist. de France, préface de 1869.). » De quoi l’accuse-t-on après tout ? D’avoir épargné des mourants (Hist. de France, préface de 1855. « Ce livre n’est pas écrit pour faire peine aux mourants. C’est un appel aux forces vives. »), de leur avoir parlé avec douceur. A présent qu’il se possède mieux et que son expérience de la vie est plus complète, il juge plus sainement ces cathédrales et ces saintes chapelles ; toute cette poésie byzantine, malade, stérile, étique (Hist. de France, préface de 1869.). La vision s’est évanouie. « Avec le prix de deux restaurations de Notre-Dame on eût fondé une autre église plus vivante et plus selon Dieu ; l’enseignement primaire, l’éducation universelle du pauvre (La Renaissance, introduction, § 10.). » Cette phrase est jetée négligemment dans une petite note au bas de la page. Elle a, depuis, fait son chemin. Sachons gré à Michelet de n’avoir pas fait de Notre-Dame le temple de la raison, à l’exemple de Chaumette, pour qui il avait certaines tendresses. Il réforme avec la même dureté ses anciens jugements sur les moines du moyen âge. On a fait une légende sur les moines qui nous sauvèrent de la barbarie. On a dit « heureusement, les moines étaient là. » (II l’a dit lui-même, mais peut-être l’a-t-il oublié ?) « Voilà justement, dit-il à présent, où était le mal. Plût au ciel que les bénédictins n’eussent su ni lire ni écrire ! Mais ils eurent la rage d’écrire, et de gratter les écrits. La fatale patience des moines fit plus de mal que l’incendie d’Omar (Hist. de France, t. IX. Introduction à l’histoire de la Renaissance.). »

Ai-je eu tort de dire qu’il s’était trop défendu ? Que faire cependant ? Effacerons-nous « ces lignes juvéniles qui le font rire encore » ? Gardons-nous-en bien ! J’effacerais plutôt le ricanement. Qu’elles subsistent pour l’honneur des lettres et pour la gloire de Michelet. Elles rendent bien mieux je ne dis pas sa pensée, mais sa nature, que les tristes doctrines qu’il prétend leur substituer.

Mais en voilà assez sur la façon dont il se défend ; suivons-le dans l’attaque. Au moment où il jugea nécessaire de prendre corps à corps le parti ultramontain, il était professeur au Collège de France (Depuis 1833, il avait suppléé Guizot à la Sorbonne. — De 1833 à 1836. — En 1838, il fut élu professeur au Collège de France. Il donna aussitôt sa démission de maître de conférences à l’École normale.). Brusquement il abandonna le sujet qu’il était en train de traiter, et annonça un cours sur les Jésuites.

Si nous nous reportons à ces curieuses années, nous voyons Michelet occupé à démolir les Jésuites, et Louis Veuillot acharné sur l’Université. C’est de la part de Veuillot une profonde politique, de celle de Michelet un trait de génie. Au fond, ce n’est pas aux Jésuites qu’il en veut, c’est à l’Église tout entière, de même que le véritable objectif de Louis Veuillot, c’est la libre pensée, et non ces pauvres universitaires tenus en bride par Cousin, et obligés par lui de baiser la main de l’Église qui les châtie. Les universitaires étaient décriés par leur timidité, et les jésuites par leur audace. Ni les uns, ni les autres n’étaient populaires dans leur parti. Ils en étaient pourtant, de ce parti qui les repoussait, et ils en étaient chacun par des raisons opposées, le point vulnérable. Les jésuites disaient ce qu’on aurait voulu cacher; les universitaires cachaient ce qu’on aurait voulu étaler. Obligés de défendre la liberté dans la doctrine et le monopole dans la pratique, ils avaient un rôle ridicule. Michelet les laissa s’embourber dans leurs contradictions, et, de concert avec Louis Veuillot, il créa les Jésuites. Ils les mirent à la tête de l’Église, Louis Veuillot pour la sauver, Michelet pour l’écraser.

Ce fut un grand hourvari dans le quartier des Écoles : Michelet va ferrailler contre les Jésuites ! Michelet et Quinet, car, sans aucun concert entre eux, ils choisissaient tous les deux le même sujet en même temps ; un sujet qui ne rentrait d’ailleurs ni dans les attributions de l’un, ni dans celles de l’autre. Le choisirent-ils ? Il serait plus exact de dire que la jeunesse des écoles, (la majorité de cette jeunesse) le leur imposa. En voyant l’audace énorme de Louis Veuillot et ses progrès dans le monde catholique, elle éprouvait le besoin de partir en guerre contre les Jésuites. C’est une passion qui lui prend de temps en temps et qui, à cette date, était d’une violence extrême. Elle n’attendait pas qu’on parlât contre eux ; elle provoquait ses maîtres. S’ils refusaient, elle les traitait en déserteurs de la libre-pensée ; s’ils acceptaient, elle était prête à les porter aux nues. Tous ceux qui occupaient alors des chaires publiques peuvent rendre témoignage de cet état d’esprit. Les ambassades se succédaient tous les jours. Elles étaient nécessairement plus pressantes et plus nombreuses chez Michelet. Il céda, en pensant à Des Garets. Quinet céda de son côté. Ils ne se craignaient pas, d’abord parce qu’ils étaient amis inséparables, ensuite parce qu’ils se sentaient différents. Ils étaient sûrs d’arriver au même but et de ne pas marcher par le même chemin. Quinet était plein de ses idées, qui étaient très hautes ; Michelet, de sa passion, qui était ardente et débordante. Quinet exposait le procès ; Michelet ouvrait son cœur. Quinet écrivait ses leçons, dont le plan était fortement conçu. Michelet, qui ne savait pas improviser devant le grand public, changea d’allure pour cette occasion ; il improvisa très souvent. Il disait : « Je suis sûr de ne pas rester court, parce que ce que je raconte, c’est moi ! »

Le succès fut immense. Les ennemis y concoururent en voulant étouffer sa parole. Chaque leçon était une bataille. La grande majorité était pour lui, d’autant plus enthousiaste, que ses applaudissements étaient une riposte. On en vint à ne plus entendre le professeur, au milieu de ce tumulte. Il surnageait quelques lambeaux de phrase, que chaque parti tirait à soi, d’un côté pour les déclarer sublimes, de l’autre, pour les tourner en pensées odieuses ou grotesques. Michelet prit le parti de développer ses notes, de les communiquer aux journaux qui les accueillirent avidement. Ce n’était plus à deux mille personnes qu’il parlait ; c’était à la France entière. « Quand ma chaire assiégée me fut presque interdite et la parole disputée par une cabale fanatique, le soir même je cours à la presse ; elle haletait sous la vapeur, l’atelier n’était que lumière, brillante activité ; la machine sublime absorbait du papier et rendait des pensées vivantes… Je sentis Dieu; je saisis cet autel. Le lendemain, j’étais vainqueur. »

Je trouve dans une notice que j’ai déjà citée avec de justes éloges une anecdote significative. Michelet avait dit dans son cours que la France avait été sauvée malgré la Terreur. Il reçut aussitôt la visite de quelques étudiants, délégués par la jeunesse des écoles. Ce n’est pas malgré la Terreur que la France fut sauvée. Il fallait dire qu’elle fut sauvée par la Terreur. Michelet fort troublé, dit M. d’Haussonville, s’excusait, expliquait sa pensée, cherchait à se faire pardonner, quand un élève de l’École normale, qui était présent, l’assura que la jeunesse ne demandait rien de semblable, et qu’aux yeux de beaucoup, la Terreur avait plus fait pour perdre la France que pour la sauver. Je ne nie pas la démarche; au contraire, je l’affirmerais, quand même on ne me nommerait pas le témoin, mais je dis hautement qu’il s’est trompé sur l’attitude de Michelet et sur sa réponse. Il n’avait pas besoin de se faire pardonner, il était et se savait le maître. Il n’avait pas l’habitude de s’excuser, ni de s’humilier, ni de se troubler. Il sentait vivement sa force. Comme il le dit avec un orgueil légitime : « Ma force faisait ma paix (Histoire de France, Préface de 1869.). » C’est bien sa véritable pensée qu’il avait exprimée en disant : « malgré la Terreur. » Dans son livre sur la Révolution, écrit après la date de l’entrevue, il dit que la Terreur a ajourné le triomphe de la révolution pour cinquante ans. Le témoin a mal compris. Si Michelet cherchait des explications, ce n’était pas pour atténuer ou pour tergiverser, c’était pour convaincre. Mais il fut sans doute obligé de reconnaître que la raison perd son temps à lutter contre l’ignorance absolue des faits et l’absence complète de philosophie.

Jusqu’à sa mort, il s’est félicité d’avoir fait cette campagne, la campagne du collège de France, comme il l’appelait. « Dans les cinq années qui ont précédé la révolution de 1848, disait-il, j’ai démontré l’impossibilité de la Royauté et la nécessité de la République ; la nécessité d’une réforme sociale, et d’une réforme faite en commun par les hommes d’étude et par le peuple. J’ai marché très droit ; j’ai été au cœur : le jésuitisme religieux, le jésuitisme en politique. Le faux fut attaqué : le Jésuite, le Prêtre ; le vrai fut exposé : le Peuple, la Révolution. Je dépouillai l’écrivain ; j’ouvris ma poitrine… (L’Étudiant.). »

Lisez ses leçons du Collège de France, ou les livres qu’il a écrits depuis : le Jésuite est le grand ennemi de la liberté, de la personnalité humaine. Le libre développement de la personne humaine a trois ennemis : la machine industrielle, qui de l’ouvrier fait un surveillant ; la machine à penser de Raymond Lulle, qui emprisonne l’esprit dans des formules ; et la machine à prier et à aimer des jésuites, qui remplace et supprime le cœur. Ce qui était l’homme tombe, à force de raffinements, au-dessous de l’animal. En défendant la liberté, Michelet défendait l’humanité.

Voilà ce qu’enseignait Michelet, dans une chaire publique, officielle, en invoquant la liberté d’enseignement. Les amis de Louis Veuillot invoquaient la même liberté ; mais Veuillot entendait par ce mot le droit pour chacun d’enseigner en dehors de l’État ; Quinet et Michelet entendaient par liberté d’enseignement le droit pour les professeurs de l’État d’enseigner comme il leur plaît et ce qui leur plaît. Ce n’était pas l’avis de l’État, ni celui de la Chambre : (Berryer, le rapporteur du budget, parlait déjà de supprimer la chaire) ; et ce n’était pas non plus l’avis des professeurs du Collège de France. Ils croyaient qu’il y a quelque solidarité entre les maîtres d’une même école. Aucun d’eux n’aurait interdit un cours libre d’athéisme, (je prends ce terme parce qu’il n’a aucun rapport quelconque avec les doctrines de Michelet 😉 et aucun d’eux ne l’aurait toléré dans l’enceinte du Collège. La nature des leçons de Michelet leur déplaisait depuis longtemps. Ils n’aimaient pas ses triomphes qui remplissaient le Collège de tumulte ; ils aimaient encore moins ses doctrines, dont les unes leur semblaient incompréhensibles, et les autres dangereuses. Il fit une dernière leçon qui les exaspéra, sur les peuples qui chantent et les peuples qui ne chantent pas. Le chant a toujours été une grande préoccupation de Michelet, parce qu’il est le signe de la joie. La joie est le signe du génie. Luther chantait, et il avait la joie. Je ne dis rien de la théorie ; en fait, je ne sais pas, malgré les propos de table, si Luther était si joyeux. Un jour qu’il méditait dans le cimetière de la Warburg, il prononça ces paroles : « Beati, quia quiescunt ! » La leçon de Michelet avait, comme toujours, ses chimères et ses beautés. Il y parlait des paysans qui, assis le dimanche à la porte de l’église où ils n’entrent plus, semblent se demander où est Dieu. L’assemblée des professeurs pouvait, en usant des rigueurs du règlement, lui appliquer la peine de la réprimande. Michelet fut mandé, il comparut, et répondit, je ne l’en blâme pas, d’une façon hautaine. La réprimande fut votée. M. Giraud, ministre de l’Instruction publique, prononça la suspension du cours. On était encore en république, mais en république agonisante : c’était l’année du coup d’État. Il y eut, naturellement, des protestations d’étudiants. Mme Quinet était morte le jour même de la suspension. Michelet prononça un long discours sur sa tombe. Il vint le porter au National. « Ils ont supprimé ma chaire, nous dit-il ; mais ils n’ont pu supprimer ma leçon. Je viens de la prononcer sur la tombe de Mme Quinet. »

Le coup d’État survint, et il fut rayé de la liste des professeurs (Le 12 avril 1852.). Il entra le 2 décembre dans le cabinet de son Directeur général, M. de Chabrier, et l’accusa en face d’être un des complices du coup d’État. M. de Chabrier s’emporta, appela des témoins, et les employés qui accoururent, le virent debout, un pistolet à la main, tandis que Michelet restait impassible et calme devant lui. Sa carrière était brisée. Déjà exclu, en avril du Collège de France, il fut exclu, en juin, des Archives nationales, pour refus de serment. En politique, il n’était rien. Il avait repoussé toutes les offres de candidature. « Je me suis jugé, disait-il ; je n’ai ni la santé, ni le talent, ni le maniement des hommes. » Il dit une autre fois comme on lui proposait une candidature : « Je suis un artiste. » Il était membre en 1848 d’un club qui faisait des députés. Il y était tout-puissant avec Quinet. Quinet entra à la Constituante et se laissa faire colonel de la garde nationale. Michelet s’en tint à ses livres, à ses archives ; fidèle jusqu’au bout à sa vocation d’historien. Dépouillé en 1852 de ses deux emplois, il ne lui restait que sa vaillante plume. Un ami lui prêta l’argent nécessaire pour se retirer dans une solitude aux environs de Nantes. A peine est-il là, qu’il pense à Carrier et à la Vendée. Il doit y avoir, il y a des documents. Il les trouve, il les dépouille. C’est un coin de l’histoire qu’on lui devra. Mais le climat de Nantes est trop dur. Il fuit jusque dans les Apennins, et c’est là qu’il commence à se reposer de l’histoire des hommes dans l’histoire de la nature. Ce climat aussi menace de lui être fatal. Il finit par s’établir au cap de La Hève.

Il lui faut un métier. N’ayant plus pour vivre que sa plume, il commence la longue série de ses petits livres. Il en a, comme on sait, toute une bibliothèque, pour le moins aussi populaire que son Histoire de France.

Parmi ces petits livres d’espèces diverses et de valeur très inégale, qu’il ne cessa de publier jusqu’à sa mort sans abandonner ses grands ouvrages, il en est un qu’il faut rapprocher de sa lutte contre les Jésuites, parce qu’il en est la continuation et l’achèvement. C’est le livre intitulé : le Prêtre, la Femme et la Famille. Il fait partie, comme l’Étudiant et quelques autres, de sa lutte contre les Des Garets. C’est un des coups les plus forts qu’il ait portés. Il y prend corps à corps la confession auriculaire, l’influence domestique du prêtre. N’ayez pas peur ; le jésuite s’y retrouve aussi ; mais cette nouvelle lutte a une autre portée que la première. Attaquer la confession, c’est attaquer toute l’Église.

Michelet disait qu’en histoire il faut d’abord chercher le vrai, et ensuite l’éclairer par le vraisemblable. Il dépasse le vraisemblable dans ce petit livre. Il ne dit plus comme ailleurs : cela est vraisemblable, donc cela est vrai ; mais cela est vrai, parce que cela n’est pas impossible. Méthode nouvelle assurément, surtout dans un livre de polémique, et peu rassurante pour les intéressés. Il peut arriver sans doute que le prêtre devienne le maître, même pour les choses de la vie non spirituelle, et même qu’il devienne l’amant. Tout le monde, amis et ennemis, sait que de tels crimes sont aussi rares qu’ils sont monstrueux. Pour lui, c’est le courant de la vie, l’ordinaire. Il y a des degrés, c’est tout ce qu’il accorde; mais dès qu’il y a un confesseur, le gouvernement de la famille change de main, le cœur de la femme change de maître. Avec toutes ses flatteries et toutes ses adorations, il est aussi dur pour la femme que pour le prêtre. Peut-être davantage ! Eve trahit encore Adam… Cet homme ému, cette femme tremblante, réunis si près l’un de l’autre, pour parler tout bas de l’amour de Dieu… Il faudrait qu’il fût un saint, qu’elle fût une sainte, cas invraisemblable… Ainsi, pas de milieu ; une sainte ou une prostituée ; le ciel ou l’enfer. Le père, dans la famille, représente la raison; mais la raison impuissante et opprimée. La femme l’obsède jour et nuit pour le détourner de sa voie, pour lui imposer les volontés d’un autre. Elle élève sa fille contre lui. Il rencontre dans la rue un homme qui connaît mieux que lui ses plus secrètes pensées, qui salue humblement, se détourne et rit. Un homme dont le cœur est aussi troublé que l’esprit ; « il croit haïr le vice, et il l’envie seulement. » Et le jésuite ? Car il faut bien que le jésuite revienne. Le jésuite apparaît comme les juges des Grands Jours sous la monarchie, pour réparer les défaillances de la justice ordinaire. Le jésuite n’a pas l’ennui du menu fretin des petits péchés ; il est surtout utile pour dispenser une pénitente de dire à son confesseur ce qu’elle veut lui cacher. Quand le jésuite passe souvent, le confesseur devient peu à peu une espèce de mari, dont on ne tient guère compte. Il dit ailleurs (dans l’Étudiant, un livre qu’il donne comme la continuation de son cours interrompu) : « Épouser celle dont un autre a l’âme, jeune homme, souviens-t’en, c’est épouser le divorce. » Les protestants, M. Monod, un excellent esprit, font grand cas du Prêtre de Michelet (Jules Michelet, par Gabriel Monod, 1875.). On ne peut nier qu’il y a très souvent, dans ce livre, des remarques fines, des observations pénétrantes. Michelet l’admirait beaucoup. « Je dépouillai l’écrivain ; et puis, j’ouvris ma poitrine. J’y lus le livre du Prêtre. C’était moi, et c’étaient tous (L’Ètudiant.). » Et ailleurs : « Plus ce livre ira dans l’avenir, et plus on verra que, malgré l’émotion polémique, ce fut encore un livre d’histoire (La Femme, le Prêtre et la Famille. Préface.). » Et encore : « Où donc ai-je plus mis mon cœur ? » Pauvre homme de génie, le monde qu’il crée en dramaturge puissant, est si vivant pour lui, (hélas ! il l’est aussi pour la plupart des lecteurs,) qu’il le prend pour le monde réel. C’est un roman, une scène de comédie, de comédie implacable. Mais quand il dit : c’est un livre d’histoire, il est de bonne foi. Dans ses plus grandes erreurs, dans ses plus incroyables exagérations, il reste toujours un grand cœur et un grand artiste.

Malgré les désastres publics et les malheurs privés qui l’avaient assailli, et malgré la lutte acharnée dans laquelle il jouait un si grand rôle, Michelet continuait à faire de l’Histoire de France l’occupation principale et le but de sa vie. Seulement, il avait pris une résolution étrange. Au sortir du règne de Louis XI, au lieu de commencer le récit de la Renaissance, il saute brusquement trois siècles et se met à écrire l’histoire de la Révolution, sauf à revenir à Louis XII et François Ier, après avoir écrit sept volumes et laissé écouler dix années. Le motif qu’il en donne est conforme à son habitude de rattacher les graves résolutions à des causes insignifiantes. Il visitait un jour les galeries et les clochetons qui ornent, à l’extérieur, la cathédrale de Reims. Parvenu au dernier clocher, il vit autour de sa base une guirlande de suppliciés, les uns ayant la corde au cou, les autres le visage mutilé, et c’étaient tous des hommes du peuple (Histoire de France. Préface de 1869.). Aussitôt il s’écria : « Je ne comprendrai pas les siècles monarchiques si d’abord, avant tout, je n’établis en moi l’âme et la foi du peuple. » On a expliqué sa détermination par l’amour de la popularité. L’histoire de la Révolution, sujet populaire s’il en fut ! Pouvait-il l’abandonner à Lamartine, à Louis Blanc ? C’est la même explication qu’on donnait quand Michelet renonçait à écrire l’histoire des empereurs pour commencer plus tôt l’histoire de France. Ici comme là, je pense qu’il céda à son propre goût plutôt qu’au goût présumé des lecteurs. Je reconnais que, pour cette fois, il est sur le théâtre, en communication avec la foule, depuis son cours au Collège de France, et qu’il peut lui en coûter de renoncer aux applaudissements, aux bravos enthousiastes pour revenir à l’étude silencieuse et calme du passé. Mais il en aurait pris son parti au bout de quelques semaines. Ce qui l’a entraîné, c’est, par-dessus tout, son amour pour la Révolution française, qui, pour lui, est une religion ; il en est enthousiasmé, fasciné. Cet amour résume tous ses amours. Il adore la France et le rôle prédestiné de la France ; mais la France, le peuple de France n’existe sous la monarchie qu’à l’état de victime ; il est là pour être tyrannisé, affamé, exploité. C’est à l’heure de la Révolution seulement, à cette heure bénie entre toutes, qu’il occupe enfin la scène et se révèle avec ses instincts, son cœur, son intelligence, sa force ; c’est alors qu’en se transformant, il transforme le monde et lui donne un principe nouveau, une loi nouvelle. Michelet aborde cette histoire avec des transports de joie. Non, il ne pouvait pas attendre. « Que vous avez tardé, grand jour ! »

Si vous le voulez bien, nous ne sauterons pas comme lui de Louis XI à Robespierre, et avant de chercher comment il explique la mort de Louis XVI, nous lui demanderons compte des trois siècles qui la précèdent. Il lui a fallu onze volumes pour les raconter. Le premier s’appelle la Renaissance. Sachez, en l’ouvrant, que vous allez y retrouver Michelet tel que vous l’avez connu jusqu’ici, car, suivant l’expression d’un de ses plus judicieux critiques, il n’est pas perfectible ; je ne dirai pas qu’il a foi en son infaillibilité, mais il ne s’en faut guère ; comme il se raconte lui-même, au moins autant qu’il raconte la France, de quelque côté, objectif ou subjectif, que vous regardiez son histoire, entre le huitième et le neuvième volume, il n’y a pas d’abîme. Il y a pourtant quelque changement. Pendant ces dix ans, d’autres ont étudié l’histoire ; ils l’ont modifiée, peu modifiée, suivant Michelet : « en effet, ils ont accepté mes bases, appliqué mes idées, profité de mes découvertes (Préface de 1855.) » ; modifiée pourtant : il en tient compte, un certain compte. Il veut bien ajouter que lui-même s’est trompé, notamment en ce qui concerne le procès des Templiers. Il a trouvé de nouvelles pièces. Il s’est trompé aussi dans son appréciation du moyen âge. Non, il ne s’est pas trompé, il ne veut pas aller jusque-là, le mot est trop fort ; il a un peu cédé à l’engouement de la nouvelle école littéraire pour l’art gothique. Il en est bien revenu aujourd’hui.

Voilà sa confession. Il n’ajoute pas qu’il est devenu Montagnard, parce qu’il a la prétention de l’avoir toujours été. Mais un juge équitable, qui suit dans ses livres l’histoire de son âme, est obligé de dire qu’il l’est devenu, et ce changement-là est le principal. Ce n’est pas impunément que Michelet vient de passer dix ans parmi les hommes de la Montagne. Ils l’ont converti. « Vous voulez savoir ce que j’aurais été à la Convention ? (Certes, nous le voulons.) Je n’aurais pas été Jacobin. (Non ! non ! Qui dit Jacobin dit inquisiteur, et ce nom-là ne sera jamais accolé à celui de Michelet.) Mais j’aurais été Montagnard. J’aurais siégé entre Cambon et Carnot (Hist. de la Révolution, livre X, chap. X. « Si nos lecteurs nous demandent quel banc et quelle place nous aurions choisie, nous répondrons sans hésiter : Entre Cambon et Carnot. C’est-à-dire que nous aurions été Montagnard et non Jacobin. Une grande partie de la Montagne, les Grégoire, les Thibaudeau, beaucoup de députés militaires, restèrent étrangers à la Société jacobine. Les Dantonistes, spécialement Camille Desmoulins, quoiqu’ils y aient été de nom, lui furent très contraires d’esprit. »). » Ce Montagnard a beau rire de son ancienne naïveté, il rougit un peu d’avoir admiré la Sainte-Chapelle comme un Feuillant ; il se repent d’avoir baisé la croix de bois du Colisée. Il était libre alors. A présent, les Jacobins (dont il n’est pas) ont l’œil sur lui. Il sait qu’il y a du péril à être tendre pour l’ennemi.

Grâce à Dieu, il n’a pas perdu sa verve étincelante parmi ces froids déclamateurs. Jugez-en par ce portrait du dernier empereur du moyen âge ; — c’est l’empereur Maximilien, — « un Don Quichotte sans naïveté, chasseur avant tout, et, secondairement, empereur. Il eut la jambe du cerf et la cervelle aussi. Courant d’un bout de l’Europe à l’autre, gardant d’autant mieux son secret qu’il ne le savait pas lui-même toujours. Percé aux coudes, nécessiteux autant que prodigue, et mendiant sans honte au nom de l’empire. On le vit, à la fin, gagnant sa vie comme condottiere dans le camp des Anglais, empereur à cent écus par jour (La Renaissance, livre I, ch. VIII.). »

Ce triste personnage n’est que l’intervalle entre le monde qui finit et celui qui va commencer. Les trois chefs de celui-ci, les dieux, comme il les appelle (ce n’est pas pour les grandir), sont François Ier, Charles-Quint et Léon X.

S’il avait jugé François Ier il y a dix ans, tout en le condamnant comme roi, car il n’a jamais aimé les rois, il se serait peut-être souvenu qu’au milieu de ses fautes et de ses vices, il était très Français et qu’il a été appelé le Père des lettres.

Père des lettres ! Qui dit cela ? Ce sont les historiens hommes d’État (Guizot, Mignet et les autres). Ici, Michelet ouvre une de ces innombrables parenthèses, où il raconte ses passions. Il y a entre les doctrinaires et lui une opposition profonde d’idées, de sentiments, de méthode. Il y a aussi de longs ressentiments, une animosité très personnelle. A peine contenue ailleurs, elle éclate enfin dans toute sa violence. « Arrière, faux docteurs et faux dieux ! » Ils ont tourné quelques pages de manuscrits, élucidé quelques faits ; mais leur édifice est effondré. » II dirait volontiers d’eux ce que Sprenger disait de Luther et des prédicants : « Je crèverai leur tambour. » — « Pour moi, qu’ils ont mis au ban depuis si longtemps, est-ce par rancune que je constate cette ruine ? Pas du tout… Deux hommes, à ma connaissance, ont résisté à l’entraînement : l’un, c’est mon vénérable maître Sismondi; l’autre, c’est moi (La Réforme. Note à la suite de la Préface de 1855.). »

Le Père des lettres, le vrai, c’est le peuple. Il prend les artistes et en fait des souverains. Les rois, François Ier, n’en font que des courtisans.

Il accorde pourtant que François Ier les aima. Charles-Quint ne sut que les flatter. Il ne pense pas grand bien de Charles-Quint, malgré l’« intéressante brochure » de Mignet : homme d’affaires, grossièrement sensuel, incapable du grand, faible pour gouverner, fort pour étouffer. Quant à François Ier, « avec beaucoup d’esprit, la créature rabelaisienne tient du porc et du singe ». Il l’accuse d’avoir voulu violer sa sœur Marguerite. Leur mère, Louise de Savoie, l’y poussait. Et il ajoute : « Cela n’étonne pas, quand on connaît l’histoire des rois. » Il livra la bataille de Pavie en étourdi. Il mérita de la perdre. La France fut prisonnière par lui et avec lui. Vaincu, il ne comprit pas son devoir ; il s’obstina à vivre et montra la France sous le bâton des étrangers. Il devait au moins abdiquer, dit-il. Il abdique. C’est, dit Michelet, qu’il se sentait perdu. Sa sœur lui imposa l’abdication. Les événements le dispensèrent de la rendre publique. Il n’aurait pas manqué de la reprendre, comme, une fois sorti des griffes de Charles-Quint, il reprit la parole qu’il lui avait donnée. Il passa la fin de sa vie à faire des brûlements d’hérétiques, sauf quelques intervalles, où l’influence de sa sœur, elle-même à demi huguenote, prévalait. Son dernier acte fut de se livrer à Charles-Quint et à l’Eglise catholique, par le traité d’Aigues-Mortes.

Voilà ce que Michelet fait du roi de la Renaissance. Il n’a guère que des injures pour Charles-Quint et François Ier. Pour la Réformation, c’est autre chose. Où est le temps où Michelet disait : « Je suis pour l’Église catholique contre le protestantisme » ? Tout son volume sur la Réformation est une apothéose de Luther.

« Le bonhomme de Wittenberg passa par l’école, l’église et le couvent, trois degrés du suicide.
« II eut l’éducation du temps, celle de la bassesse et de peur.
« C’était une sorte de bagne où l’on n’entendait que fouet. Luther l’avait cinq fois par jour.
« II vit le peuple mangé de ses prêtres, dévoré de ses nobles et sucé de ses rois, n’envisageant rien après cette nuit de souffrances et s’ôtant le pain de la bouche pour acheter à des fripons le rachat de l’enfer.
« Luther eut pitié du peuple.
« Le moyen âge ne chantait pas. L’Église perdit le rythme avec Grégoire le Grand, et elle ne le retrouva pas pendant mille ans. Elle reste au plain-chant, c’est sa condamnation.
« Luther est un lollard, le chanteur, non du chant étouffé à voix basse, mais d’un chant plus haut que la foudre. Dans sa voix héroïque rayonnent le soleil et la joie.
« O joie bien méritée ! Et que ce grand homme avait bien raison d’être joyeux, après avoir délivré le monde (La Réforme, chap. V.) !
« II a beau nier, en théorie, la liberté, il la donne, il la crée. Le peuple entend mieux qu’on ne dit; il prend l’air plus que les paroles. Quand, de sa voix tonnante, Luther criait : l’homme n’est rien ! le peuple entendait : l’homme est tout !
« Qui n’adorerait Luther, en le voyant, le soir, pour se reposer de sa journée, enseigner les petits enfants !
« C’est lui qui fonde la famille (qui est tout), en détruisant la famille à trois, où le tiers, un intrus, est le maître.
« Il abandonne la confession, la chose qui fait la force du prêtre et sa très intime joie, la chose pour laquelle tout jeune homme se fera prêtre (savoir le secret de la femme).
« Je vous dis, en vérité, que cet homme-là, du prêtre, n’a eu que l’habit. Où trouvera-t-on jamais un homme ayant cette puissance qui veuille s’en dépouiller ?
« Salut, homme vraiment innocent, simple, d’un profond cœur d’enfance (La Réforme, chap. VI.) ! »

On pense bien que Michelet n’oublie pas les sublimes artistes. Michel-Ange est le premier dans son cœur. « Il mit quatre ans à faire la chapelle Sixtine. J’en ai mis trente à l’étudier. » Il lui sacrifie presque Raphaël. Albert Durer est aussi un de ses grands hommes. Je me souviens qu’en 1834 il nous apporta à l’école une belle épreuve de la Mélancolie, et nous fit une admirable, une étincelante leçon sur Albert Durer et sur l’Allemagne, L’Allemagne était un de ses grands amours. Il l’aimait parce qu’elle était protestante. Mélanchton, disait-il, a fait l’Allemagne. « Race innocente de bons et véritables patriotes! Ils ne savent pas combien nous sympathisons avec eux ! Combien nous leur savons gré de ce grand cœur pour leur pays ! Vaines barrières ! Eh ! croient-ils donc que Molière, Voltaire ou Rousseau nous soient plus chers que Beethoven ? »

En France, il aimait Rabelais et Montaigne ; Rabelais plus encore que Montaigne. Rabelais avait la joie. Il unissait en lui le génie de nos diverses provinces pour en faire un génie unique, qui était celui du peuple, folie apparente, sagesse profonde, raillerie immortelle, pleine de vérité et d’avenir. C’était l’anti-christianisme. Contre le moyen âge, qui dit : la nature est mauvaise, impuissante pour te sauver, il disait : la nature est bonne, ton salut est en toi.

Le fils de François Ier, ses petits-fils, l’ont relevé par le contraste. On lui donne le titre de grand parce qu’on le compare. Il ne le méritait en aucun sens. Le héros de Michelet, au temps de la Ligue, c’est Coligny. Il aurait mérité d’être du peuple ; il en était par son âme. Michelet est embarrassé pour condamner la Ligue; il la condamne, parce que c’est l’Espagne contre la France et parce que c’est la religion opprimant, étouffant le patriotisme, versant à flots le sang des huguenots avec l’approbation et la bénédiction du pape. D’autre part, c’est le peuple contre l’aristocratie, le peuple avec ses curés (curés de nom, tribuns de métier 😉 en un mot, c’est la canaille. Oui ! mais ce n’est pas la bonne canaille. Il se sauve de tout avec un mot, tourne sur ses talons et passe à d’autres admirations et d’autres colères.

Rend-il justice à Henri IV, à son courage, à son talent de capitaine, à sa belle humeur, à son esprit, à son gouvernement bienveillant, bienfaisant, exempt de faiblesse (je ne parle pas de sa vie privée), à ses grandes vues de paix universelle ? A peine. Le roi lui cache le héros. Henri IV a dit lestement que Paris valait bien une messe. Une messe, ici, veut dire une apostasie. J’aimerais cette fidélité aux principes et ce dédain des résultats si Michelet s’y était tenu. A-t-il le droit de le prendre de haut avec Henri IV, lui que nous verrons, à propos du suffrage universel, condamner, dédaigner la politique de l’idéal et amnistier les moyens par le résultat ? Louis XIII ne compte pas. Jugement impitoyable sur Richelieu. Et toujours des histoires d’alcôve. A mesure qu’il avance dans la vie et dans l’histoire, il est de plus en plus hanté par les chroniques scandaleuses. Il nous a déjà dit, pour expliquer la bonté de Louis XII envers son peuple, qu’il en était, par son père. Ici, c’est autre chose : Louis XIII voulait s’emparer d’un billet que Mlle de Hautefort tenait dans sa main ; elle le mit dans son sein, ce qui termina la querelle. Que serait-il arrivé si Louis XIII avait trouvé des pinces d’argent sous sa main pour le lui ravir ? Les habiletés de Richelieu et de Mazarin ne sont pas contestées ; elles sont rabaissées au niveau de l’intrigue. Il y a deux Louis XIV : le premier a la religion de la royauté, la force, l’autorité, l’éclat du succès ; le second préside pompeusement à l’effondrement de son pays. Type achevé, sous ses deux incarnations, du despotisme insolent et brutal. Michelet nous avait aussi donné deux François Ier, avant et après l’abcès, et il nous donne deux Louis XIV, avant et après la fistule. Parmi les documents qu’il consulte le plus souvent, il y a les mémoires de Dangeau, ceux de Fagon : un valet et un médecin; le procès-verbal des révérences et celui des lavements. Il ne veut pas voir la monarchie dans ses grandeurs, il aime mieux la voir dans son ignominie que dans sa perversité, dans ses vices que dans ses crimes. « Une hilarité violente me prit. Rabelais et Voltaire ont ri dans leurs tombeaux… Les dieux crevés, les rois pourris ont apparu sans voiles… De Médicis à Louis XIV, une autopsie sévère a caractérisé ce gouvernement de cadavres. » Il est servi à souhait sous la Régence et sous Louis XV. Il voit pourtant dans la Régence comme un premier chapitre de la Révolution. Louis XV, sous le règne de Louis XV, n’est rien. Ce règne, honteux, dépravé, immonde à la cour et chez les courtisans, est un grand règne pour le peuple ; c’est, en réalité le règne de Voltaire et de Jean-Jacques. Là, une société qui disparaît dans la fange ; ici, le soleil levant. Louis XVI s’imagine qu’il va gouverner. C’est là une de ses erreurs. Il n’est bon qu’à sceller de son sang la ruine de la monarchie. Il est dévot, il faut qu’il le soit ; il faut même qu’il soit un saint. Tout périt avec lui : la monarchie et l’Église, et leur alliance séculaire, établie sur le mensonge, et qui a produit la décrépitude.

Plus il avance et plus il est fidèle à sa manie de multiplier les rapprochements inattendus et d’expliquer les grands faits par des causes ridiculement disproportionnées. On n’a qu’à lire les têtes de chapitre : Molière et Madame, les Marquis proscrits, le Café, l’Amérique, Manon Lescaut, Mort de Watteau. Il était de même dans son enseignement. Il nous a expliqué un jour que les Anglais étaient dans l’origine scrofuleux, irrésolus, de mauvaises mœurs, gouvernés par des intrigants. Ils deviennent tout à coup robustes, hardis, positifs, les maîtres de l’Europe. Qui a fait ce miracle ? Le bœuf et le porter. En changeant la carte du restaurant, on a changé la carte du monde.

En vérité, pourquoi a-t-il écrit l’histoire de la Révolution avant cette histoire ? L’explosion de 1789 venait si naturellement à la suite de tant de vexations et d’humiliations ! On ne se serait étonné que d’une chose, c’est qu’elle vînt si tard. Il résume l’histoire de la monarchie en ces termes : « II ne reste d’elle qu’un nom, Henri IV, et deux chansons, la Belle Gabrielle et Marlborough (L’Etudiant.). »

Voilà bien des étrangetés dans ces onze derniers volumes de l’Histoire de France. Les défauts ont augmenté , en grandeur et en nombre ; mais aucune des grandes qualités n’a disparu, aucune n’a faibli. Pas un homme de bon sens ne dira : Il ne faut pas y toucher. Mais pas un homme sincère ne niera que cette lecture l’a tantôt ému, tantôt exalté, qu’elle lui a fourni de nouvelles idées sur toutes choses, qu’il a vécu avec Michelet dans le commerce des grandes idées et des grands sentiments, qu’il s’est trouvé tout à coup, en certains moments, inondé de clartés. Des livres plus sages que celui-là, nous en avons en abondance. De plus lumineux et de plus éloquents, il n’y en a pas. Michelet est tout à fait au premier rang parmi nos grands écrivains. Très souvent, quand on lit telle ou telle page, on ne peut s’empêcher de le haïr; et quand on ferme le livre, après l’avoir lu tout entier, on se dit, en jugeant l’homme et l’ensemble de son œuvre, qu’il est impossible de ne pas l’aimer.

Si on lui avait dit d’indiquer son œuvre de prédilection, je doute qu’il y eût consenti. S’il l’eût fait, il aurait certainement nommé l’Histoire de la Révolution. Il l’avait écrite avec une joie ineffable. « Que vous avez tardé, grand jour ! Et moi-même, qui m’a permis de revivre le douloureux Moyen-âge, et pourtant de n’en pas mourir ? N’est-ce pas vous, ô beau jour, premier jour de la délivrance ? J’ai vécu pour vous raconter. » Dans cette histoire, il a des récits de prédilection ; ce sont ceux où il peut montrer le peuple agissant par lui-même, donnant lui-même le branle au mouvement. C’est ainsi qu’il a raconté avec ravissement l’histoire de la Fédération. L’a-t-il racontée seulement ? Non. Il l’a retrouvée. Il l’a le premier racontée dans tous ses détails, présentée sous son vrai jour. « Bonheur trop grand pour un homme. »

« Les fédérés écrivent, le soir même de la fête, à leurs commettants, et plusieurs terminent en disant : « Ainsi finit le meilleur jour de notre vie. » Ces mots, que les fédérés d’un village écrivent à leurs concitoyens, dans la joie de leur cœur, je suis tenté de les écrire moi-même en achevant ce chapitre. Il est fini, et rien de semblable ne viendra pour moi. J’y laisse un irréparable moment de ma vie, une partie de moi-même, je le sens bien, qui restera là et ne me suivra plus ; il me semble que je sors appauvri et diminué. » Cette joie explique qu’il n’ait pas eu le courage d’attendre. C’est une fête qu’il s’est donnée, une ample et magnifique fête qui le console de tout ce qu’il a souffert dans les sombres années. Ces confidences, ces exclamations, ces retours enthousiastes sur lui-même, ces discussions enflammées où l’imagination déborde, où la raison disparaît sous la passion, on les rencontre dans toute son Histoire de France, dans tous ses livres ; jamais avec autant d’abondance et d’exubérance que dans celui-ci.

On a jugé presque partout cette Histoire de la Révolution, avec sévérité. Elle est si personnelle, qu’elle a en quelque sorte pour ennemis nécessaires tous les ennemis des idées de Michelet. A chaque page, à chaque ligne, on est en présence d’un homme de parti, à qui il faut se livrer, ou avec qui il faut lutter. Il le savait et ne s’en inquiétait guère. « Cela lui fait très peu à cette histoire patiente, disait-il, en parlant de l’ensemble de son Histoire de France ; elle est forte, solide, bien assise et elle attendra. Sur plusieurs points, j’ai réformé de faux jugements, qui étaient généralement reçus ; sur beaucoup d’autres, j’ai vu le premier, j’ai lu des documents que personne n’avait consultés. C’est la première fois que l’histoire a une base si sérieuse. » Puis, revenant à son Histoire de la Révolution, et parlant d’un ami sans trop de ménagements : « Louis Blanc, dit-il, a fait, à Londres, une Histoire de la Révolution avec quelques brochures. Lisez et comparez. »

Cette façon hautaine de répondre à la critique ne messied pas à un homme tel que Michelet. Je souscris, pour ma part, à son opinion. Il a eu entre les mains les procès-verbaux de la Commune et des sections, qui n’avaient pas encore été explorés. L’histoire de la Commune de Paris et de ses rapports avec les autres pouvoirs révolutionnaires est faite ici pour la première fois, et de main de maître. Je ne crois pas non plus qu’on ait jamais fait une description aussi fidèle de l’intérieur des grands clubs qui ont joué un rôle si prépondérant pendant les quatre premières années de la Révolution. Je reconnais que l’ensemble présente des inégalités ; il y a, comme dans tous ses ouvrages historiques, des parties qui auraient demandé à être entièrement refaites ; le plan, dans plusieurs endroits, est incomplètement arrêté, et l’oblige à des explications, à des redites, à des notes qu’une revision, même rapide, lui aurait épargnées ; en revanche, les grandes scènes de Versailles, l’intérieur de la cour, tout l’épisode de la fuite à Varennes, les journées du 20 juin et du 10 août, la guerre de la Vendée, des portraits pris sur le vif et dignes des plus grands maîtres en ce genre, font de cet ouvrage le très digne complément de l’Histoire de France. C’est un plaidoyer plutôt qu’un jugement, mais un plaidoyer d’une grande force et d’une incomparable éloquence. Michelet, comme toujours, y donne à penser. Je fais, bien entendu, les plus expresses réserves sur les doctrines.

La Révolution a beaucoup détruit et beaucoup fondé. Je crois qu’elle n’a pas détruit tout ce qu’elle croyait détruire et qu’elle a fondé plus qu’elle n’a détruit. Elle a été animée, pendant toute sa durée, par la haine et par l’enthousiasme, plus encore par l’enthousiasme que par la haine. Michelet ne me démentirait pas. Pour lui, son enthousiasme dure depuis l’ouverture des États-Généraux jusqu’à la veille du 18 brumaire. Il arrivait souvent à la Révolution de sacrifier un principe à ce qui lui paraissait être l’intérêt public; cela ne refroidit pas Michelet ; il approuve. J’en veux citer deux exemples, parmi les principes chers aux républicains, l’un relatif à la liberté de la presse, l’autre au suffrage universel. J’en pourrais citer bien d’autres. Voici le premier. En parlant de pamphlets royalistes qu’on-laissait vendre en 1790, il regrette que la République se soit laissée attaquer. N’est-ce pas une indulgence coupable ? « La France révolutionnaire, qu’on a crue si violente, fut patiente en vérité (Rév. liv. IV, ch. III.) ! » Qu’on a crue si violente est admirable. La liberté de la presse un instant respectée lui fait oublier toutes les hécatombes. Il n’est pas même vrai qu’on se soit abstenu de sévir. On ne l’a pas pu, voilà la vérité. Que l’auteur d’un de ces pamphlets eût pu être connu, on le livrait au bourreau dans les vingt quatre heures. A présent, mon second exemple.

On discutait dans la Convention le suffrage universel. Il parut évident qu’il donnerait la prépondérance aux paysans, qui étaient sous la main des hobereaux et des prêtres.

Thouret proposa un cens de trois journées de travail. Les amis de l’idéal (le mot est de Michelet et il est bon à retenir), les amis de l’idéal, Grégoire, Duport, Robespierre, protestaient. On eut la sagesse de ne pas les écouter, et de rafler des mains de l’aristocratie un million d’électeurs des campagnes. Tant pis pour les amis de l’idéal et les partisans de l’égalité ! « Dans le cas où l’on était, rien de plus vain, de plus funeste, que cette thèse de droit naturel. Les utopistes, au nom de l’égalité, donnaient un million d’électeurs aux ennemis de l’égalité. On les laissa clabauder. La République vota, sans vergogne, le salut de la République (Rév., liv. III, chap. III.). » Notez qu’il ne s’agissait pas ici de donner un gage au principe de la propriété. Le but était tout simplement de donner aux ouvriers des villes la prépondérance sur les ouvriers des campagnes, « tourbe fanatique, dit Michel et, barbares aveugles, jouet des nobles et des prêtres, serfs d’une servitude invétérée. » L’écrasement des campagnes au profit des villes, ou pour parler plus exactement, au profit de Paris, était, est encore, le rêve des révolutionnaires. C’est le but que les Montagnards n’ont pas cessé de poursuivre depuis un siècle, malgré leurs déclamations en faveur de l’égalité (A rapprocher de cette doctrine le passage suivant du IXe volume de l’Histoire de France, où elle est très accentuée. C’est à propos de Savonarole. « II y a, pour chaque République, un moment où ses ennemis la somment de périr, au nom de son principe même. » Le mot est de Quinet. Michelet répond : « Les amis de Savonarole prirent leur parti. Ils violèrent, pour le salut de l’État, une loi qu’ils avaient faite eux-mêmes. Chose énorme ! En vérité, la République avait refusé de se tuer. » C’est bien cela. Périsse le principe plutôt que la République ! Mais si pourtant la République ne peut vivre que par le principe ?).

Certes, je ne veux pas dire que Michelet approuve tout. Dans cette grande marche triomphante de la France et de l’humanité, de l’humanité par la France, il note des fautes et même des crimes. Il n’approuve ni l’inquisition jacobine, ni l’horrible simulacre de la justice qu’on appelait le tribunal révolutionnaire, ni les charretées de suppliciés ; encore moins les assassinats dans la rue et les massacres dans les prisons. Il dit, et je l’en remercie, que ces horreurs ont retardé d’un demi-siècle l’avènement de la République. Il ne le dit pas assez. Je voudrais qu’il le dît à toutes les pages. Un demi-siècle, dit-il ? Et voilà cent ans que nous en mourons. Je voudrais qu’il s’inspirât de l’indignation de Quinet contre la théorie des crimes nécessaires (Philosophie de l’histoire de France.). Je voudrais que Michelet fût le champion du droit éternel. Il en était digne. Je voudrais qu’il fût le sauveur de la Révolution. Il pouvait l’être, en dégageant à jamais la cause du droit de celle de la vengeance. Il a horreur du sang de septembre quand il le voit, du tribunal révolutionnaire quand il compte les charretées. Personne n’a plus souvent et plus fortement que lui montré que le Devoir est absolu, et que le Salut public, invoqué contre le Devoir, est à la fois un crime et une faute. La Terreur a rencontré de grands obstacles, mais les plus grands venaient d’elle-même ; elle-même les avait accumulés contre elle et contre la France. « Non, dit-il, il n’a jamais été nécessaire que la France devînt barbare, qu’elle fît à la peur des sacrifices humains (Hist. de la Rév., liv. IX, chap. V.). » Pourquoi ne s’en est-il pas tenu à cette doctrine, qui est son âme ? Pourquoi s’est-il oublié à combattre le modérantisme, à dire : « Il le fallait ! » Bien d’autres historiens, plus modérés que lui, ont dit, comme lui, que le modérantisme nous aurait perdus. Ce mot lâché, de quel droit condamnent-ils les bourreaux ? Les plus modérés d’entre eux, implacables contre Robespierre, pardonnent septembre à Danton.

Cette âme de Michelet était digne de n’être hantée que par l’amour. Elle avait des amours de toutes sortes : l’amour de la patrie au plus haut degré, l’amour de là justice, l’amour de l’amour. Elle n’était pas étrangère à la haine. J’en trouve quatre dans son Histoire de la Révolution, qui lui avaient été soufflées dans son enfance, et que l’Histoire de France avait entretenues, développées, envenimées : la haine du prêtre, la haine du roi, la haine de l’Anglais et la haine de la bourgeoisie.

Comment, ayant dans son cœur cette haine du prêtre, a-t-il pu écrire tant de belles pages sur la croix de bois du Colisée, sur la vieille nourrice du genre humain ? C’est qu’il ne l’avait pas originairement, cette haine ; elle lui est venue, ou elle a étrangement grandi. Il y avait en lui la nature qu’il avait reçue, et celle qu’il s’était faite. Peut-être aussi, à force d’exercer le pouvoir de résurrection dont il était doué, s’incarnait-il dans un nouvel être à chaque époque qu’il traversait de la vie du monde. Il avait été un Allemand rêveur sur le parvis de la cathédrale, à Cologne, et il était devenu philosophe, en suivant avec Rousseau les développements du Contrat social. Je me figure volontiers, et il se figurait lui-même qu’il n’était pas un homme, mais l’humanité dans sa marche. Même dans le cycle si court, quoique si compréhensif, de la Révolution, il a été d’abord l’homme de 89, et ensuite, je le crains bien, celui de 93, non pas avec Robespierre, non jamais, mais bien près de Danton. Quand a commencé, dès 1789, cette grande aventure de la constitution civile du clergé, il a vu sur-le-champ qu’elle portait en elle le sort de la Révolution. Il s’appelait alors Camus ou Lanjuinais. Il disait qu’il fallait de la religion, qu’elle était nécessaire et même sacrée ; mais qu’il importait, même pour elle, de réformer des abus vraiment monstrueux. Peu à peu il s’irrita de la contradiction et ne vit plus que les abus. Il avait d’abord reconnu qu’en toute matière de concordat, on doit admettre, ou supposer tout au moins, qu’une des parties contractantes a la foi ; mais quand on en vint à refaire les circonscriptions diocésaines d’après les limites des départements sans recourir à une nouvelle institution pontificale, il refusa de comprendre les scrupules des évêques, et les déclara de mauvaise foi. Ce n’était, selon lui, qu’un prétexte de guerre civile. « Ces facéties sérieuses qui, à Paris, faisaient hausser les épaules, n’en avaient pas moins l’effet voulu, dans l’Ouest et le Midi (Hist. de la Rév., liv. III, chap. IX.). » A la fin de ces débats où tant d’érudition et d’esprit politique furent dépensés en vain, où la passion finit par prendre le dessus, on décida de voter par appel nominal. Fausse mesure, dit-il. Livré à lui-même, le clergé abject du XVIIIe siècle aurait voté en silence la Constitution, qui lui accordait de larges dédommagements. Donné en spectacle, il se divisa en deux bandes : l’une, en qui se réveilla, à défaut de la foi du prêtre, l’honneur du gentilhomme ; l’autre, qui ne put résister au désir de parader, de prononcer de belles phrases (Hist. de la Rév., livre IV, chap. VIII.). « Je prendrai mon sort en esprit de pénitence, dit l’évêque de Poitiers.— Ce sort, répond Michelet, n’eut rien de bien funeste. Les évêques sortirent sans péril de l’Assemblée, y revinrent tant qu’ils voulurent. » On dirait vraiment qu’il ignore la suite, qu’il n a jamais entendu parler des proscriptions en masse ni des tueries dans les prisons. Ces proscriptions, quand il y viendra, ne lui inspireront ni protestation ni pitié. Ils s’étaient mis eux-mêmes hors la loi. Il ne voit en eux que les organisateurs et les chefs de la Vendée, des hommes politiques en révolte contre les lois du pays. La religion n’était qu’un prétexte.

Il va sans dire qu’il avait applaudi à la suppression des dîmes. L’indemnité ? Il n’y tient pas. Il n’y voit qu’un don gratuit. « Si l’État subventionne un dogme, que ce soit un dogme de vie ! » Aujourd’hui (août 1789), la France reprend la dîme, et demain (2 novembre) elle reprendra les biens. « De quel droit ? Un grand jurisconsulte l’a dit, par droit de déshérence. L’Église, morte, n’a pas d’héritier. A qui revient son patrimoine ? A son auteur, à la patrie, d’où naîtra la nouvelle Église (Histoire de la Révolution, livre I, chap. V.). » Prenez garde à cette nouvelle Église. Ce n’est pas celle du Concordat, c’est la Révolution. Tout à l’heure, Michelet était bien près de Danton ; à présent il est à côté de Chaumette.

Il raconte les massacres. Il n’approuve pas les assassins ; il ne les excuse pas ; il les explique. Ils font leur besogne en employés fidèles. Maillard lit l’écrou ; il provoque leurs décisions, il en tient registre. Ils reçoivent leur paie, « ce qui leur est dû, pas davantage ! » Quand il y a un élargissement (il n’y en eut guère !), ils sont tous ravis. Ce sont des ovations sans fin, des cris de joie. Il ne dit rien de l’héroïsme des victimes. Pas un mot d’admiration ni d’approbation.

Il parle comme ceux qui ne voient dans la Révolution qu’une réaction contre l’Église et l’esprit chrétien. En 1792, à la fête de Sainte-Geneviève, patronne de Paris, le pèlerinage attire plus de monde que jamais. La foule est énorme sur la montagne. Mille personnes ne purent entrer. « Chose triste ! que tout le travail de la Révolution aboutit à remplir les églises ! Désertes en 88, elles sont pleines en 92, pleines d’un peuple qui prie contre la Révolution, contre la victoire du peuple (Histoire de la Révolution, livre XI, chap. II.). » II déclare que, depuis cinq cents ans, la religion fait obstacle au génie (Histoire de la Révolution, livre IX, chap. II.). Tout ce qui se fait de nouveau, de fécond, se fait malgré elle. Malgré elle, Colomb trouve l’Amérique, et Galilée le ciel. Rabelais, Shakespeare, Molière, ont été condamnés par la vieille pierre sacrée qu’ils trouvaient sur leur chemin, au travail de l’ébranler.

Système impuissant pour produire, tout-puissant pour empêcher. Nul comme vie, fort comme institution morte, qui, si elle ne mortifie et ne communique la mort, encombre tout au moins le sol et fait que rien n’y peut croître (Histoire de la Révolution, livre IV, chap. II.). Qu’est-ce que Rome ? Un gouvernement de vieillards pressés de jouir. L’instabilité du pouvoir dans l’immobilité de la doctrine (La Renaissance, livre I, chap. XII.).

Rome est servile en acceptant le Concordat ; Bonaparte, tyrannique en le proposant. Il fait son nouveau métier de roi : il s’allie avec la mort. « Il va, pour trouver la vie, fouiller dans les catacombes. Il y trouve, il n’en rapporte que la vieille idole des morts. La voilà rentrée dans l’Église, et l’Église est vide (Histoire de la Révolution, livre IV, chap. II.). »

Vide de fidèles, non de satellites. Ce clergé, qui pouvait être libre, se précipite dans la servitude en poussant des Hosannah ! jusqu’au ciel ! Il accepte ce nouveau collier, reçoit en récompense des millions. L’obstacle à Dieu, ce sont les dieux.

Michelet a tant d’aversion pour le prêtre que ce nom devient pour lui synonyme de fanatique, lâche et cruel. Le fanatisme, la lâcheté, la cruauté et l’habileté réunis, constituent le caractère du prêtre. Quand il veut expliquer son éloignement pour Robespierre, après l’avoir une fois appelé « ce grand homme », quoique rien dans son livre ne justifie ce surnom, « c’est un prêtre », dit-il (Histoire de la Révolution, dans un paragraphe intitulé : De la méthode et de l’esprit de ce livre. « Nous avons loué provisoirement, là où ils étaient louables, le prêtre Sieyès et le prêtre Robespierre, le scribe Brissot et d’autres. » Tome II, page 546. Et consulter page 574 : « L’apôtre de la Terreur, sous l’amusante figure de Messie des vieilles femmes, ne fut plus terrible à personne. Le terrorisme sentimental, la grimace de Rousseau (dont Rousseau eut eu horreur), ne peut plus se soutenir. Le jour où le dictateur apparut comme roi futur des prêtres, la France réveillée le déposa à côté de Louis XVI. »).

Sa haine pour le Roi est moins violente, quoique plus ancienne. Il est né républicain. Aucun roi n’a jamais trouvé grâce devant lui, si ce n’est peut-être saint Louis. Il voit toujours le roi d’un côté, le peuple de l’autre ; il est le peuple, il traite le roi en ennemi. Les historiens hommes d’État disent que les rois ont fait l’unité de la France. Elle s’est faite malgré eux ; ils n’ont su que diviser la France en apanages, ou perdre des provinces payées de notre sang. La famille des Bourbons est une pépinière de rois médiocres. Louis XVI, par sa mère, est étranger, comme tous nos rois. Plusieurs sont des bâtards, François Ier, Louis XII. Louis XIV n’a d’autre pensée que de mettre l’inceste sur le trône. Il y a révolte, mais dans l’intérêt des grands, nullement dans l’intérêt des mœurs. Le roi, de temps en temps, luttait contre le pape, et le pape contre le roi ; toujours pour de l’argent. Cette lutte de nos dieux remplissait le monde de trouble, jusqu’au moment où, ayant mesuré leurs forces, ils disaient : « Partageons. »

Le meilleur des rois de France, selon lui, c’est Louis XVI. Il n’hésite pas à le dire. L’impartialité ne lui coûte pas, il a toujours voulu être impartial. S’il voyait ce qu’il y a de bien dans ses ennemis, il le dirait. Il ne le voit, pour ainsi dire, jamais ; il est aveuglé par la violence de ses préjugés. Louis XVI était laborieux, instruit, économe. Il aimait le peuple à sa façon. Il réforma les hôpitaux, les prisons, sépara les prisonniers pour dettes des malfaiteurs, essaya de mettre un peu d’ordre dans la justice et dans les finances (Les Femmes de la Révolution, I, III.). Il a déployé, à plusieurs reprises, un grand courage : le 20 juin, quand il supporte, à lui seul, l’assaut d’un peuple ; pendant son procès, à sa mort. C’est un saint. De cela, Michelet ne lui fait pas fête. Avec sa figure paterne, il est bon à mettre dans une niche sous le portail d’une cathédrale (« Cette figure béate et paterne, lourde (comme maison de Saxe et comme maison de Bourbon), était un saint de cathédrale tout fait pour un portail d’église. » Rév., livre I, chap. VI.). Quand il a bien juré la Constitution, il demande la permission du Pape, pour la violer secrètement. C’est à peine s’il est Français, étant, comme chrétien, indifférent à la nationalité. Il sait bien, le 20 juin, que sa vie tient à un fil ; mais il est bien confessé, bien communié ; pourquoi aurait-il peur ? Le fameux : « Fils de saint Louis, montez au ciel ! » n’a pas été dit ; c’est une de ces inventions monarchiques qui font pâmer les bonnes âmes. Mais Louis XVI pensait qu’il allait au ciel par le plus court chemin : de là son courage, dont il ne faut pas tant le louer. Michelet ne fait pas de cérémonies pour Marie-Antoinette. Il raconte son procès et sa mort en trois lignes ; la mort d’Elisabeth en deux mots. « La reine fut expédiée en deux jours, 14 et 15 ; elle était coupable, elle avait appelé l’étranger. » Du Dauphin, il a retenu ceci : on lui a acheté une cage dorée pour un oiseau. Qu’on vienne parler après cela de la légende du cordonnier ! Cette cage attestera dans la postérité la clémence de la République.

La haine de l’Anglais est ancienne chez lui. Elle explique toute sa politique. Elle est bien antérieure au bûcher de Jeanne d’Arc. Songez donc ! Il a été vaincu à Poitiers. Il était Parisien, quand Bedfort faisait couronner son neveu à Notre-Dame. Plus tard, il a payé sa part des millions que Dubois a donnés sous main aux Anglais. Enfin, il est, comme on sait, Montagnard. Pitt et Cobourg, cela dit tout. Ce n’est pas seulement à Toulon et à Quiberon que les Anglais entrent chez nous. C’est là qu’on les voit, mais ils sont partout : à Coblentz, à Mittau, à Gand, dans toutes les cours de l’Europe, dans tous les camps des Vendéens. Ils ont tous les vices, ils ont commis tous les crimes. Prenez un homme dans la rue, le premier venu, illettré, ignorant, qui sait peu ou ne sait rien du passé. Demandez-lui ce qui en tous temps a fait la ruine du pays ; il répondra sans hésiter, dans son langage vif et rude : les calotins, les goddem. Même pendant qu’il écrit ce réquisitoire, en 1847, les Anglais sont les maîtres chez nous. On imite leurs costumes, on suit leurs modes, on prend leurs mœurs ; on préfère leurs produits à ceux des manufactures françaises ; on les appelle pour conduire nos travaux, pour diriger nos ateliers. « Chose impie, trois fois impie, de voir un Français, en France, sous le bâton d’un Anglais !! Le fils de la Grande Armée sous un chef dont le père n’a fait que du calicot.

« L’intérêt, la liberté de l’industrie, etc., tous ces grands mots ne servent de rien ici. Que nous importent vos chemins de fer si nous n’allons qu’à la honte ? — L’étranger, disent-ils, apporte des capitaux ; mais s’il exporte l’honneur (Rév., livre IV, chap. III.) ? »

Ce qui est plus grave, car je ne veux triompher contre Michelet, ni de son amour pour l’Allemagne, ni de son aversion pour l’Angleterre, c’est la malveillance qu’il manifeste à tout bout de champ contre les bourgeois. Napoléon III disait : « Je ne suis qu’un parvenu. » On l’en louait. Il faut se connaître. Et vous, Michelet, qu’êtes-vous donc ? Un bourgeois. Thiers disait, parlant de lui-même : « Un petit bourgeois. » Cela n’empêche personne d’être un grand homme. La bourgeoisie n’est plus une classe fermée ; tout le monde y accède. Même l’ouvrier qui travaille de ses mains est un bourgeois, s’il est instruit et s’il mène une vie honorable. Je demande en quoi consiste la bourgeoisie. Elle n’a aucun privilège, ni juridique, ni politique, ni honorifique. Qu’est-ce donc ? Quand Michelet dit : le bourgeois, veut-il dire le patron ? Veut-il dire le riche ?

Je ne voudrais rien exagérer, je n’ai ici que des inquiétudes. Au fond, en toutes matières philosophiques, Michelet a plutôt des aspirations que des doctrines. Ainsi, en philosophie proprement dite, qu’est-il ? Il n’est pas athée, il n’est pas matérialiste, il n’est pas chrétien. Il est panthéiste. Il connaît assez vaguement les livres de Burnouf qui l’ont transporté d’admiration pour le bouddhisme. La Perse est le grand peuple. J’entends ; c’est pour montrer toute la misère intellectuelle et religieuse du peuple juif. Mais quelle étrange fantaisie de s’éprendre pour la légende de Bouddha, et de dédaigner celle du Christ ! Il ne les a donc jamais comparées ? En morale, il est pour le droit et la justice ; il le répète à chaque page. C’est parfait. Mais d’où viennent le droit et la justice ? Quelle est leur définition, leur origine, leur sanction ? De même en socialisme. Il n’est pas communiste, je l’affirme. Socialiste ? C’est un mot bien vague. On est toujours le socialiste de quelqu’un. Aucun homme sensé ou honnête ne peut regarder la société comme parfaite ; mais si on parle de réforme, il faut dire laquelle, être sûr de ce qu’on dit, le dire avec précision. Tout ce qui est vague, en cette matière, est dangereux, presque criminel.

Je ne m’émeus pas quand Michelet, après avoir raconté la nuit du 4 août, ajoute ces mots : « Grand exemple que la noblesse expirante a légué à notre aristocratie bourgeoise (Rév., livre II, chap. III.). » Comme il écrit cela avant 1848, il veut peut-être parler du suffrage universel. Je n’aime pas qu’il conclue de la prise de la Bastille à l’absolution des paysans, qui, sur cet exemple, ont pris et pillé les châteaux. « La prise de la Bastille les encouragea à attaquer leurs bastilles. Tout ce dont il faut s’étonner, quand on sait ce qu’ils souffraient, c’est qu’ils aient commencé si tard.
Chaque matin et chaque soir, mille ans, davantage peut-être, la tour fut maudite. Un jour vint qu’elle tomba (Rév., livre II, chap. IV.) ! »

La tour, presque partout, n’était plus qu’un pigeonnier. Elle était aussi une maison. La famille y demeurait, paisible sur la foi des traités. Elle y faisait peut-être du bien. Michelet ne voit que la tour du moyen âge. Il ne voit que la justice seigneuriale, et il oublie qu’un décret de l’assemblée allait la détruire. Il est à mille lieues d’approuver le pillage et les attentats contre la propriété privée, je le reconnais. Cependant il sait l’histoire. Il sait l’état des provinces au commencement de la révolution. Il sait qu’il y a eu des incendies et des assassinats. Ce n’est pas, Dieu merci, une jacquerie, mais c’est un commencement de jacquerie.

Il est trop plein du contraste entre le riche et le pauvre. Il maltraite trop le riche, même le petit riche. On est le riche pour lui, dès qu’on est patron ou boutiquier. Le patron, dans tous ses actes, ne regarde que la faillite. La faillite! Pour l’éviter partielle, il risquera plutôt de la faire générale (Le Peuple, première partie, chap. VIII.). Qu’est-ce qu’un marchand ? Un menteur, qui passe sa vie à tromper sur sa marchandise. Qu’est-ce qu’un fonctionnaire ? Un lâche, doublement lâche, comme serviteur et oppresseur : serviteur de ses chefs, oppresseur de ses subordonnés. A la femme maintenant. Elle conseille mal le mari ; elle lui souffle de gagner, de s’avancer. Si elle a eu une dot, il est son esclave. Et le riche ? Le riche ne connaît pas la vie. Comment la connaîtrait-il ? Il n’a pas souffert. Surtout il ne connaît pas le pauvre, l’ouvrier. Il le voit dans le domestique qui le vole, dans l’ivrogne, dans le vagabond. Il est libéral en théorie ; dans l’application, égoïste. Il entend que le pauvre réclame l’égalité. Tu veux être mon frère ? Soit ; nous sommes égaux ; je ne te dois plus rien. Mais, ô Michelet, ce riche-là n’est-il pas le mauvais riche ? Et ce pauvre, n’est-il pas le bon pauvre ? La société est-elle faite comme cela, de jouisseurs impitoyables, et de misérables exploités ? Si ces déclamations veulent être de la science, elle est fausse, regardez-y mieux ; vous prenez l’exception pour en faire la règle : mauvaises prémisses, conséquences dangereuses. Le peuple est bon, dites-vous. Très souvent. N’ajoutez pas que le riche est mauvais, quoiqu’il puisse l’être, et qu’il y ait eu effet de mauvais riches. « Si je monte plus haut, quel froid ! Plus d’hommes, mais des chiffres. Vrai glacier abandonné de la nature (Le Peuple, première partie, chap. VIII.). » Voilà un triste roman, mais grâce à Dieu, ce n’est qu’un roman. Il n’est fondé sur aucune observation. Il n’a pas même de vraisemblance, à moins que vous ne prétendiez que la culture intellectuelle entraîne nécessairement avec elle la sécheresse du cœur. Vous dites qu’il faut s’aimer, se rapprocher. Oui, sans doute. Et s’entr’aider, c’est la loi de nature. Vous ajoutez que les classes cultivées doivent faire les premiers pas. J’y consens. Si c’est un sermon, il est excellent. L’égalité ne suffit pas, il faut l’inégalité au profit des moindres (Le Peuple, deuxième partie, chap. IX.). C’est la prédication chrétienne ; elle est à sa place dans l’Imitation. Il y a une grande différence entre le devoir de donner, et le droit d’exiger, entre une leçon de morale et une leçon de jurisprudence. Je dois à ceux qui souffrent une partie de mon superflu, et si je ne les secours pas selon mes moyens, je suis coupable devant Dieu ; mais celui qui me prend ce que j’aurais dû lui donner, est coupable devant Dieu et devant les hommes.

Michelet a placé lui-même (dans un appendice à la fin du tome II, sous ce titre : Esprit de ce livre) un petit catéchisme écrit, dit-il, sous la dictée du peuple. « Qui a amené la Révolution ? — Voltaire et Rousseau. — Qui a perdu le Roi ?— La Reine. — Qui a commencé la Révolution ? — Mirabeau. — Qui a été l’ennemi de la Révolution ? — Pitt et Cobourg, les chouans de Coblentz. — Et encore ? —Les Goddem et les Calotins. — Qui a gâté la Révolution ? — Marat et Robespierre. »

Le caractère particulier de cette histoire de la Révolution, c’est qu’elle la ressuscite. Elle la remet sous nos yeux, hommes et choses, avec une puissance étrange. La génération de Michelet a connu les témoins et les acteurs de la Révolution. Son père, avec lequel il a constamment vécu jusqu’à quarante-huit ans, la lui racontait, la lui montrait. Il la voyait dans ses récits, non comme une image ou un rêve, mais comme une réalité saisissante, et il la racontait à son tour, en maître et en magicien qu’il était. Il a bien raison de dire que l’histoire est pour lui résurrection, et résurrection intégrale. Il fait revivre les hommes et les choses avec une telle vigueur que nous en sommes agités, comme nous l’aurions été, il y a un siècle, si nous avions été acteurs de la tragédie. Quel que soit notre jugement sur les doctrines, nous ne pouvons pas échapper à ses peintures effrayantes ou radieuses, et toujours vivantes. Nous assistons avec lui, pour la première fois, à la procession des États-Généraux. D’autres nous l’avaient racontée ; nous ne l’avions pas encore vue. Il n’a pas pour la séance du Jeu de Paume l’enthousiasme traditionnel. Le bonhomme Bailly, comme il l’appelle, n’a pas le don de l’émouvoir. On n’obéira ni à Dreux-Brézé, ni à son maître ! Sans doute. On n’est pas là pour obéir. Il n’y a pas à s’émerveiller. Nous suivons, dans l’âme de Mirabeau, toutes les phases du combat que se livrent sa passion et sa raison. Sera-t-il le tribun d’une révolution, ou le sauveur d’une monarchie et le favori d’une reine ? Nous sommes à côté de lui, quand il se rend à cheval, par l’avenue de Saint-Cloud, à son unique rendez-vous avec Marie-Antoinette, la face cachée dans son manteau, le chapeau enfoncé sur les yeux, d’une laideur qui serait repoussante sans le génie qui transperce, pensant à la reine qui l’attend, et aussi à la femme ; au trône qu’il a ébranlé et qu’il se croit de force à raffermir, à la cour qu’il faudra mater, à l’Assemblée qui va rugir, à la liberté qu’il établira sur des bases indestructibles, à la prospérité qu’il fera renaître. De Mirabeau, Michelet revient sur le bonhomme Bailly, bon tout au plus à regarder la lune, et qui se croit prévôt des marchands jusqu’au moment de sa terrible promenade au Champ-de-Mars. Un autre égaré, c’est Pétion ; celui-là sentant la révolution, mais assez sot pour croire qu’il en est le maître, quand il n’en est que l’enseigne ; mis sous clef par sa troupe au moment de la bataille pour éviter qu’il n’en compromette le succès, et qu’il ne se compromette lui-même par quelque balourdise, puis tiré tout frais de sa cachette après la victoire, et paradant à la tête des vainqueurs avec autant d’aplomb que s’il savait de quoi il s’agit. Lally est une autre marionnette ; l’éloquent, le bon, le sensible, le pleureur Lally, qui n’écrivit qu’avec des larmes et vécut le mouchoir à la main. Il ne plaisante pas avec Marat. C’est un monstre. De temps en temps, il essaie, je ne sais trop pourquoi, de dire qu’il a outré son rôle, et s’est rendu effrayant de propos délibéré. Marat, allant avant le jour surveiller ses collaborateurs, comme il aimait à le faire, rencontrait sa propriétaire, une femme riche et âgée, qui déjà était dans la rue : « Ah ! je te vois, disait-il, tu reviens de manger Dieu. Va, va, nous te guillotinerons. » Il ne lui fit aucun mal (Histoire de la Révolution, livre IX, chap. II.). Et cet autre là-bas, ce grand niais sur son cheval blanc, retour d’Amérique où il a joué au général et au libéral, persuadé que c’est lui, et non Washington qui a fait la grande République, et qu’il va en faire une autre de ce côté-ci de l’Océan, la meilleure des Républiques, en collaboration avec Louis XVI ; passant des revues, haranguant les troupes, haranguant aussi les émeutiers pour les disperser, et finissant par se mettre à leur tête et les conduire où ils avaient résolu d’aller, sauvant la reine, qu’ils veulent tous sauver et qui les déteste tous, donnant au roi des conseils qui ne sont pas demandés et qui ne seront pas écoutés, désertant son armée et son poste devant l’ennemi, pour venir en factieux régenter l’Assemblée, préparant pour le lendemain une revue où personne ne se présente, et finalement, n’ayant plus ni parti, ni soldats, ni complices, ni boussole, passant la frontière au galop pour se faire happer par les Autrichiens et jeter dans un cul de basse fosse. O ciel ! celui qu’il traite ainsi est le même qu’on a pu justement nommer la Liberté des deux mondes ! Attention ! de l’armée confédérée et de la forteresse d’Olmutz, il va nous conduire au club des Jacobins. Quelle foule ! Pourrons-nous entrer ? Citoyens, un peu de place ; camarades, vous voyez bien que j’amène un étranger… Il décrit la salle : il l’a vue ; la séance, il y a assisté ; les hommes, il les a entendus maintes fois à la tribune ; il sait comment ils ont voté, et même comment ils ont pensé ; il est rentré avec eux dans leur domicile en rasant les murs et en évitant de passer sous les lanternes. Il était avec eux, le matin, quand ils sortaient tremblants, l’œil au guet, ne sachant pas si leur ami Robespierre, ou leur ami Saint-Just, ou leur ami Coffinhal ne les ferait pas guillotiner avant la fin de la journée, et n’osant pas embrasser leurs enfants trop tendrement de peur de déceler leurs craintes. Il les a vus à la Convention, les yeux fixés sur leurs maîtres, pour savoir quand il fallait s’irriter et quand il fallait applaudir. Il appelle une fois Robespierre un grand citoyen. Il dit une fois que le club des Jacobins, avec les 2400 clubs affiliés de la province, a donné à la France un gouvernement quand elle n’en avait plus. Au fond, il n’a que de l’aversion pour Robespierre, un révolutionnaire qui agit dans l’ombre, par des marionnettes dont il tient les fils, qui trahit ses amis et ses bienfaiteurs, qui les tue, qui assassine tous les jours sur la place de la Révolution en couvrant ses assassinats d’un simulacre d’appareil judiciaire; rhétoricien, chaste, incorruptible, tiré à quatre épingles, défenseur de la propriété, soutenant qu’un honnête homme ne doit avoir que 3000 livres de rente, maigre, petit, avec des yeux verts, non de tigre mais de chat, et un sourire, quand il fait tant que de sourire, si triste qu’on le supportait à peine, et que le cœur en restait serré. Cet ancien juge d’église avec ses dévotes, son illuminée, ses homélies, sa politique cauteleuse et sanguinaire, et sa messe du 20 prairial, est un prêtre. C’est un prêtre, dit Michelet. Il a toujours défendu le clergé (Michelet a écrit : toujours). « Le 19 mars 1791, comme il était en train de défendre les prêtres, selon sa coutume, on lui cria de la gauche : — Passez à droite ! — Il réfléchit, devint prudent. » Très prudent en effet. Il se racheta de ses « imprudences » par beaucoup de proscriptions et d’exécutions. Il avait sa chapelle (le club des Jacobins), avec ses bouffons, (Chabot, le capucin), ses faiseurs de prônes (le comédien Collot-d’Herbois), ses bouchers (Legendre), et toute une bande d’acolytes moitié inquisiteurs moitié bourreaux. On passe sa vie, dans cette chapelle, à se dénoncer et à s’épurer. Épurer, c’est guillotiner. Dénoncer, guillotiner, épurer, voilà l’histoire des Jacobins : la loi des suspects et Fouquier-Tinville. « Je n’aurais pas été Jacobin, » dit Michelet avec dégoût.

On conspire aux Jacobins ; aux Cordeliers on combat. Danton est le héros des Cordeliers, mais il n’est pas le club des Cordeliers à lui tout seul. Ce n’est pas ici comme chez Robespierre où tout le monde copie le maître. Aucun d’eux pris à part ne fait connaître les autres. Il faut les voir réunis à leur séance du soir, fermentant, bouillonnant ensemble au fond de leur étuve. « J’essaierai de vous y conduire. Allons, que votre cœur ne se trouble pas ! donnez-moi la main. » Suit la description. Tout un poème. Il a beau dire, le cœur se trouble en l’écoutant, en l’accompagnant. Danton est là comme chez lui; hué quelquefois ; souvent applaudi avec frénésie, presque toujours obéi. Il les pousse et les retient comme il veut ; il les brave, il les conduit. Il les retourne d’un mot. Nul ne voit plus vite les grands dangers de la patrie, nul ne trouve plus sûrement le remède ; nul n’est moins arrêté par des scrupules. Il va jusqu’au crime sans sourciller, jusqu’aux égorgements. Ami fidèle, poussant, au besoin, le dévouement jusqu’au sacrifice, dévoré de passions et de luxure, et finissant par devenir un modèle des vertus domestiques, donnant le premier le signal de la Clémence après avoir donné le premier le signal des massacres ; un grand homme, celui-là, terrible et tendre, avec tous les vices, sans aucune bassesse ; un monstre, mais un homme. Quel contraste entre ce portrait, qui est une apothéose, et celui de La Fayette, qui est une diatribe. Quel comble d’injustice, et quelle évidente sincérité ! Serait-ce que le marquis de La Fayette, allié à tous les seigneurs de la cour, est au fond un bourgeois, tandis que Danton est du peuple ? « Danton, de race agricole, avait, sous l’avocat, un rude paysan » (Histoire de la Révolution, livre VIII, chap. VIII.). Le comble, c’est qu’après avoir traîné La Fayette dans la boue, et mis Danton sur l’autel, il se demande s’il n’a pas été trop dur pour les hommes héroïques de la Montagne. C’est la seule inquiétude que lui laisse son Histoire de la Révolution. S’il y retouchait, il serait plus juste pour Robespierre ; il trouverait des atténuations pour Marat. Nul plus que lui n’a le don de voir ce qu’il veut et comme il le veut. Ses personnages ont la même intensité de vie, soit qu’il les ait fidèlement copiés sur la réalité, ou qu’il les ait créés de toutes pièces, au gré de sa passion et de son imagination, en croyant les copier. Ce n’est pas assez de dire que son livre est une résurrection, c’est aussi une création. Qu’il soit ou non le premier des historiens, il est certainement le premier des magiciens et le premier des peintres.

Quand il se qualifie lui-même, il s’appelle toujours un artiste, et c’est peut-être en effet sa marque particulière parmi les grands écrivains. Il a des portraits que lui envieraient les plus grands maîtres du genre, quelquefois des vues profondes, et cependant plus de chaleur et d’éclat que de profondeur. Il excelle absolument dans le récit quand il y met toute sa force. Il n’y connaît pas d’égal, car, outre sa langue, qui est merveilleuse, le choix excellent et le bel arrangement des parties, il entre plus que personne dans la pensée et les sentiments des acteurs qu’il fait mouvoir ; même quand il se trompe, s’il ne voit pas l’homme qui est là, il voit au moins un homme ; on est toujours avec lui en pleine étude des passions humaines. Je ne puis dire qu’il juge avec impartialité ; et quel homme, à moins d’être le dernier — ou le premier — des hommes, pourrait être impartial, en écrivant l’histoire de France ? Mais il juge avec intrépidité. Il est homme à traiter de haut en bas les héros les plus acclamés et à transformer en héros le personnage le plus obscur ; de même qu’il met sur le premier plan des incidents qu’on avait jusqu’ici jugés sans valeur, et rejette avec une souveraine indifférence des aventures qui remplissent de leur bruit toutes les histoires. Son style, ce style incomparable, est indépendant comme sa pensée, mobile comme sa nature. Tantôt terrible, souvent attendri, passant de la magnificence la plus éclatante à la simplicité et même à la gaieté. Car, comme c’est lui qu’il nous raconte, il pose devant nous avec ses fantaisies d’artiste, sans prendre la peine de se composer un costume de théâtre. Personne n’a passé plus aisément d’un sujet à un autre et d’un ton à un autre. Il est comme Montaigne, qui tenait surtout à être vrai et à être lui-même.

Il y a une chose dont il faut le louer sans réserve : c’est sa passion constante, exaltée, enflammée pour la France. Son amour pour la France revient à chaque page dans ses récits, dans ses échappées de poésie et de doctrine. C’est la France qui est son sujet, même quand il écrit l’Histoire romaine. Je sais bien qu’il expose nos fautes avec une sévérité impitoyable, qu’il rabaisse nos grands hommes, qu’il fait bon marché de nos légendes. Ne vous y trompez pas. Ce n’est pas la France qu’il flagelle ainsi, c’est la royauté, dont la France est la victime. Chaque fois qu’au lieu de parler des oppresseurs il rencontre sur son chemin les opprimés, son cœur s’émeut, son esprit s’enflamme. Le vice et le crime au sommet ; en bas, l’amour ardent, la fraternité, la bonté, l’invincible courage pour supporter et pour combattre. L’action du peuple ne se montre à plein ciel que par intervalle, parce qu’à chaque effort les deux ennemis, le Pape et le Roi, fondent sur lui. Elle triomphe enfin en 1789. La France apparaît enfin à découvert. Elle est enfin maîtresse de sa destinée, et aussitôt de la destinée du monde. L’adoration qu’il professe pour la Révolution n’est qu’une forme plus parfaite de son adoration pour la France, parce que la Révolution n’est que la France désormais investie de sa mission divine. La France, à partir de cette date, est identifiée avec la justice. « Le christianisme avait promis, et elle a tenu (Le Peuple, troisième partie, ch. V.). » Elle est la philosophie et la religion, le dogme nouveau, le dogme de vie, devant lequel doit disparaître le dogme de mort (« L’impiété révolutionnaire est une religion. » L’Etudiant.). Il y a dans tout cela plus d’impressions que d’idées, plus de poésie que de science. M. Taine a raison de dire que Michelet est un poète de la grande espèce, Il devine plus qu’il ne constate ; mais, comme la plupart des grands poètes, il devine juste. « Il me suffit d’un seul mot, disait-il, là où il en faudrait vingt à d’autres. » Il vole à la vérité, où d’autres parviennent. Comme il a l’intelligence et l’amour de toutes choses, les contradictions abondent chez lui, sans qu’il s’en doute. « Un autre y perdrait la raison, il y gagne le génie ; et l’incessante tension de sa machine nerveuse, au lieu de le consumer, le nourrit (M. Taine, Essais de critique et d’histoire.). » Quelque chose domine ce tumulte, jette dans ce chaos une lumière divine, c’est l’amour enflammé de la patrie et du peuple. Il dit lui-même qu’il est plein d’amour et de pitié. Il faut le prendre par là, ou le quitter. Il n’est pas plus fort que Rousseau en philosophie. Mais combien j’aime mieux son cœur, plus vrai, plus sain, plus large, plus généreux !

Je voudrais donner une idée de tous ces petits livres qu’il a publiés surtout à la fin de sa vie, et dont quelques-uns sont une partie de sa gloire. Mais il faut s’arrêter. Il y a les pamphlets qui se rattachent à la carrière de l’historien : le Peuple, l’Étudiant, la Sorcière, la Bible de l’Humanité ; il y a les .livres où la physiologie joue un si grand rôle, et dont le livre de l’Amour est le type ; et enfin cette galerie d’histoire naturelle, l’Oiseau, la Mer, l’Insecte, la Montagne, dont plusieurs sont d’adorables chefs-d’œuvre. On dit, il dit lui-même dans la préface de l’Oiseau, qu’il ne les a pas faits tout seul. Il s’était remarié, et dans la compagne qu’il avait choisie, il avait trouvé à la fois une femme, un ami et un collaborateur. Elle-même a fourni, depuis la mort de son mari, la preuve éclatante qu’elle était digne de ce dernier titre. Nous savons, par elle et par lui, que le bonheur intérieur, qui a été refusé à son enfance et à son âge mûr, a été prodigué à sa vieillesse. Dans cette sérénité de l’âme enfin retrouvée, il voulut communier avec la nature, et y puiser une nouvelle vie et une nouvelle jeunesse. Il allait d’étonnements en étonnements, et de découvertes en découvertes, avec une joie et un ravissement qu’il fait partager à ses lecteurs. On ne sait comment appeler ces livres; si ce sont de petits traités d’histoire naturelle, ou les mémoires intimes d’un ami de la nature, ou des effusions poétiques dont la nature est le prétexte et l’objet. Lui-même, il ne trouve pas de nom à leur donner. Dans la préface de l’Oiseau, parlant de son livre, il l’appelle « un livre quelconque ». C’est que ces livres n’ont pas de précédent ; on ne peut les classer ; ce sont les livres de Michelet. Depuis Bernardin de Saint-Pierre, avec qui il n’a d’ailleurs aucun point de ressemblance, personne n’avait répandu un tel charme sur les descriptions de la nature. « Quel bonheur le matin, quand les terreurs s’enfuient, que l’ombre disparaît, que le moindre buisson s’éclaire et s’illumine ! Quel gazouillement au bord des nids ! C’est comme une félicitation mutuelle de se revoir et de vivre encore. Puis commencent les chants. Du sillon, l’alouette va montant et chantant, et elle porte jusqu’au ciel la joie de la terre (L’Oiseaui). » Ce qu’il y a de plus particulier, avec la couleur incomparable, c’est l’intimité de l’auteur avec les bêtes. On peut dire des oiseaux surtout, comme des personnages de son histoire, qu’il les a connus et fréquentés. Je suis bien étonné qu’ayant à parler de saint François d’Assise, il le présente comme un fou (Il dit pourtant (Histoire de France, Préface de 1869) : « Saint-François, un enfant qui ne sait ce qu’il dit et n’en parle que mieux. » Une note juste.). Le capucin lui a caché le poète. Avant Michelet, je ne trouve que saint François d’Assise qui ait aimé les animaux d’un amour que j’ose appeler fraternel. Toussenel est autre chose. Celui-là est plus près de La Fontaine ; Michelet est de la même famille que saint François. Ce fut un grand repos pour l’âme de Michelet, c’en serait un pour les nôtres après cette Histoire de France si tourmentée et cette tragique Histoire de la Révolution, de s’arrêter au milieu de nos compagnons muets, de nos frères inférieurs, et d’adorer Dieu dans le monde de l’instinct après avoir tremblé devant lui dans le monde de la liberté.

Je ne sais s’il est permis, en présence de ces derniers chefs d’œuvre, d’exprimer le regret que Michelet n’ait pas employé tout son temps à perfectionner son Histoire de France. On peut la préférer telle qu’elle est. Lui-même tenait à lui conserver ses défauts. Je l’admire trop sincèrement pour ne pas la souhaiter irréprochable. Dans les belles parties bien terminées, il a toutes les qualités de l’historien, qu’on peut résumer ainsi : constater, deviner, coordonner, juger.

Quel malheur que la passion lui ait si souvent bouché les yeux, et qu’emporté par le désir de tout connaître et de tout raconter, il ait si souvent rêvé ce qu’il aurait pu voir, crayonné ce qu’il aurait pu dessiner, calomnié ce qu’il était capable et digne d’aimer; pensé et senti avec son propre esprit et son propre cœur, au lieu de penser et de sentir, comme c’était son droit d’homme de génie, avec l’esprit et le cœur de l’humanité !

Vous allumez votre lanterne pour chercher un homme ? En voilà un. C’est un homme assurément, et il se présente lui-même sans rien déguiser de ce qu’il est, non par humilité comme un chrétien, mais par orgueil comme un philosophe. Le voilà avec ses passions toujours ardentes, toujours implacables, avec ses amours pleins d’emportements et de tendresse, avec son goût pour les minuties et les mièvreries, avec ses éclairs de génie et ses vues profondes, variable et mobile comme une femme avec une volonté virile, effrayant dans ses témérités, caressant dans ses tendresses, à la fois poète et philosophe, religieux et libre penseur, tour à tour brutal pour ses ennemis, plein de douceur et de compassion pour les déshérités et les faibles, un esprit où les contradictions se heurtent perpétuellement sans que sa parfaite bonne foi en soit altérée, avide seulement de vérité, ambitieux seulement de gloire, pauvre sans daigner y prendre garde, solitaire, ne vivant que pour un cercle étroit, qu’il adore, et pour l’humanité dont il mêle la vie à sa vie, homme complexe s’il en fut, vieux par la science, jeune par le cœur, rêveur comme un Allemand, fin et délié comme un Français, un homme le plus étonnant, le plus étourdissant, et au total, le plus aimable des hommes. Il a bien fait de ne pas écrire ses confessions, ou de les écrire autrement que Rousseau. Rousseau, pour se confesser, raconte l’histoire de Rousseau; et Michelet, pour se confesser, raconte l’histoire de la France.

Michelet est mort à Hyères le 9 février 1874. Voici la phrase de son testament qu’un grand sculpteur (M. Antonin Mercié.) a transcrite sur le marbre de son tombeau. « Que Dieu reçoive mon âme reconnaissante de tant de biens, de tant d’années laborieuses, de tant d’œuvres, de tant d’amitiés. »