L’entrée de l’Académie dans la société de l’information

Séance solennelle du lundi 15 novembre 1999

par M. Jean Cluzel, secrétaire perpétuel de l’Académie

 

 

Une enquête alarmante vient d’être réalisée à l’occasion de la semaine Science en fête. Elle conclut à l’inculture scientifique  » d’une large partie de la population de notre pays.

Certes, seules étaient en cause les sciences dites  » dures « . Mais qui, raisonnablement, pourrait penser que le résultat ait été meilleur si le questionnaire avait porté sur les  » sciences morales et politiques  » ? 

Et, pourtant, les savoirs sont, en ces domaines, encore plus vitaux pour l’humanité. Peut-on vraiment vivre en bon citoyen, en faisant fi des concepts de liberté et de tolérance, des principes fondamentaux du droit, du fonctionnement des institutions, de l’histoire de son peuple comme de celle des autres ?…

Un tel constat met notre Compagnie face à son devoir d’être, dans le monde des idées, foyer civilisateur et source rayonnante de dialogue. Du reste, en 1792, tel était déjà le projet présenté dans le Mémoire pour l ‘Instruction publique de Condorcet, vaste construction destinée à diffuser les Lumières.

Reconnaissons-le : tout au long de son histoire, l’Académie a toujours correctement rempli les missions qui lui étaient assignées.

Un exemple : choisir, en 1849 , de lancer une revue de réflexion et d’idées, c’était déjà prendre la modernité à bras le corps pour aller à la rencontre du public.

Mais les temps ont changé et les revues intellectuelles ont aujourd’hui des concurrents redoutables.

Pour autant, nous ne pouvons nous dérober et, pas davantage, nous retirer, en ce Palais comme sur quelque Aventin car cette époque est celle de nos engagements et de nos combats.

Elle s’est faite avec nous et, parfois, contre nous.

Elle s’est faite avec nos idées et, parfois, contre elles.

Nos prédécesseurs n’ont pas faibli et nous devons, à leur exemple, maintenir, dans la société contemporaine, la place de la pensée et l’espace nécessaire à sa libre expression.

Il nous faut donc, ensemble, nous situer au milieu des tempêtes d’un siècle qui s éloigne plus vite que nous n’aurions jamais pu l’imaginer.

L’enjeu en est fondamental.

Il est de demeurer fidèles aux missions que nous a confiées la Nation :

  • missions d’analyse et de réflexion,
  • missions de conseil et de reconnaissance des progrès de la pensée,
  • mission, enfin, de transmission des idées.

Pour entrer, avec dynamisme, dans cette ère nouvelle, sans rien renier de ce que nous avons été et de ce que nous sommes, il importe d’être assurés de ce que nous devons et pouvons apporter à notre temps, tout en prenant de la hauteur.

C’est pourquoi, après en avoir appelé à l’esprit de notre Académie, je dresserai le constat d’une situation où la publicité des Suvres de pensée est en péril, puis je présenterai la solution choisie par notre Académie avec l’utilisation, à nos fins, des nouveaux modes de communication qui vont être bientôt mis en place.

 

L’esprit de l’Académie

 

Il est deux sortes de fidélité ; celle qui engage à titre privé et celle qui engage en raison de la charge.

Ma fidélité d’homme s’exerce en priorité à l’égard de M. Pierre Messmer. C’est pour moi un grand honneur de lui avoir succédé en des fonctions qu’il a fortement marquées, traçant une voie que je m’applique à suivre avec rigueur et détermination.

Ma fidélité de Secrétaire perpétuel s’exerce envers l’Académie, son règlement, ses traditions et ses missions, dont mes Confrères m’ont fait le gardien.

C’est en cette qualité que je me permets de revenir aux fondements de l’institution : cette histoire, commencée il y a deux siècles, donne les réponses les plus utiles et les plus convaincantes aux questions des modernités successives, vers lesquelles, décennie après décennie, l’Académie a toujours su aller, mais sans rompre avec ses traditions.

Tout d’abord, se pose la double question de l’identité et du nom: « Sciences morales et politiques » voilà une expression qui sonne étrangement aux oreilles contemporaines. Si nous revendiquons ce nom, il nous faut l’expliquer.

Lors de la création de l’Institut de France, en 1795, le projet Daunou innova en créant la Classe des Sciences morales et politiques. Les expressions de science morale, ou art moral et de science politique ou art politique s’étaient répandues dans le milieu philosophique, sans que jamais une Académie s’y référât explicitement.

Que recouvraient elles ? Tout simplement, mais hardiment, la volonté de faire découler de la raison la morale et le mode de gouvernement les plus favorables à l’épanouissement de l’homme et de l’humanité, tous projets qui devaient s’appuyer sur des connaissances rationnelles.

Notre grand ancêtre commun, Montesquieu, en fixait le but lorsqu’il rédigeait le premier grand ouvrage de sciences morales et politiques

«Je me croirois le plus heureux des mortels, si je pouvais faire que les hommes pussent se guérir de leurs préjugés. J’appelle ici préjugés, non pas ce qui fait qu’on ignore de certaines choses, mais ce qui fait qu’on s ignore soi-même ». (Montesquieu, préface de L Esprit des Lois, 1748). 

Les Sciences morales et politiques, ce sont les sciences de la nature humaine, abordée dans toutes ses dimensions.

On voudra bien me permettre de faire également référence à Victor Cousin qui, Président de l’Académie en 1841, énumérait et caractérisait ainsi la liste de nos sections :

  • la philosophie, recherche des lois éternelles de l’univers,
  • la morale, connaissance des « motifs qui sollicitent la libre volonté »,
  • la législation, juge des constitutions civiles et politiques,
  • l’économie, à la recherche des sources du bien être et de la prospérité de tous et de chacun,
  • l’histoire, exploratrice des lois qui gouvernent le monde moral…

Aux cinq sections aussi précisément définies est ajoutée, en 1964, la section générale, regroupant de grands serviteurs de l’État.

Dans le corps vivant de l’Académie, les évolutions sont d’ ailleurs permanentes afin de n’omettre aucune discipline nouvelle qui développerait une méthode scientifique originale d’appréhension de la réalité humaine…

Sans pour autan t succomber aux effets de mode qui secouent les milieux intellectuels parisiens, sont apparues la géographie humaine, l’anthropologie, la psychologie, la sociologie, les sciences du langage et de la communication, sans oublier la médecine, attentive aux déterminations physiologiques de notre nature.

L’essentiel pour l Académie fut toujours de contribuer à une exacte compréhension de chaque époque afin d~en saisir les orientations et le sens.

Ce travail a été mené continuellement et avec méthode tant il est vrai, selon la métaphore employée par Descartes, qu’il perdrait son temps celui  » qui, brûlant de désir brutal de découvrir un trésor, ne cesserait de courir les rues çà et là pour voir si par hasard il n’en trouverait pas un qu’un voyageur aurait perdu ». (Règles pour la direction de l Esprit IV)

Nous avons particulièrement besoin dans les temps actuels d’user d’une telle rigueur intellectuelle. Car, de nos jours, les médias sont plus occupés de divertissements en tous genres que des problèmes de la condition humaine.

C’est pourquoi nous devons pouvoir disposer de relais afin que l’Académie atteigne l’opinion publique et participe, à sa place et selon ses moyens, aux grands débats de la société contemporaine.

Tel est bien le défi majeur que nous devons aujourd’hui relever.

 

Existe-t-il une surdité de l’époque pour l’expression de la pensée

 

On ne cesse de déclarer, avec une satisfaction béate, que les temps sont modernes.

Mais sont-ils modernes, ces carnages qui, jour après jour, martyrisent le monde ?

Sont-ils modernes, ces pays disloqués ?

Sont-elles modernes, ces sociétés désagrégées économiquement, comme elles le sont humainement ?

En de trop nombreux pays, les bases élémentaires de la sociabilité ont été déracinées, après avoir été reniées.

Ici, l’âme morte de si nombreux peuples plane encore au-dessus des charniers que l on n’ose avouer.

Ailleurs, les sociétés post -industrielles, bien que donnant l image de la bonne santé, paraissent porter en elles tant et tant de dangers ! Est-ce que l’esprit ne succomberait pas aussi sûrement sous les faux-semblants de l opulence que sous les coups de la misère ?

Pour qui en douterait, il suffirait de constater que l’imaginaire mondialisé nivelle les cultures, en installant dans une étrange anomie la foule humaine, en même temps qu’elle la soumet à la normalité que lui impose la mode médiatisée du politiquement correct. C’est ainsi que l’évolution de la société contemporaine bride l’expression publique de la pensée.

L’explication de cette situation est cependant simple.

Lorsque depuis les années 1960 la télévision est devenue la source quasi monopolistique des informations, du même coup se sont trouvées éliminées toutes les étapes de la pensée et du questionnement.

Or, c’est une situation de régression intellectuelle que de ne pas nuancer le propos, de ne pas expliquer comment on en est arrivé aussi prestement à conclure et de ne laisser aucune possibilité au débat contradictoire. Sans la connaissance des hypothèses et des prémisses, la discussion sur ce qui est dit n’est plus possible.

On passe ainsi du côté de l’argument d’autorité, en lieu et place de l’argument rationnel, parce que le temps et l’espace de la télévision sont limités, parce que la forme du langage médiatisé est celle de l’interview et qu’il est alors impossible de développer une argumentation. Et parce que, enfin, c’est la logique de la séduction et de la nouveauté qui captent l’attention et entraînent l’adhésion.

Ce n’est pas par malignité que les professionnels de la télévision agissent de la sorte, mais c’est parce que leur outil est ainsi fait. Pour le faire fonctionner, ils sont obligés de demander au savant, ou à l’expert, de résumer, par exemple, le clonage en trente secondes. Sinon, le sujet ne pourrait entrer dans la minute et demie d’une séquence de journal télévisé.

Nous sommes donc, en quelques années, entrés dans un système de contraintes médiatiques qui partage les savants et les experts entre, d un côté, ceux qui acceptent les règles du jeu et, de l’autre, ceux qui les refusent.

On peut encore dire que ce système a pour conséquence de scinder les idées en deux grandes catégories : celles qui peuvent être médiatisées et celles qui ne le peuvent pas. L’élément essentiel du conflit est l’opposition qui existe entre logique de l’actualité et logique de la pensée.

En définitive, ce qui est en question, c’est le rapport au temps. La télévision veut de l’instantané, de l’immédiateté, alors que l horizon de la pensée se situe bien par-delà.

On voit donc à quel point l’outil télévisuel ne peut que défigurer le monde des idées et comment, à force de le faire, il pourrait le pousser à disparaître.

Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité et c’est un phénomène aggravant la masse des images et des signes adressés sans arrêt à l’ensemble de la planète est d’une telle importance et d’une telle présence qu’ils influencent les comportements, les mSurs et les cultures.

Sous nos yeux, des groupes, plus puissants que les États eux-mêmes, font main basse sur le bien le plus précieux de la démocratie : l’information.

Nous laisserons-nous imposer leur loi, ou bien défendrons-nous l’aire de liberté indispensable à tout citoyen ?

Dans ce monde où la pensée pourrait n’être bientôt plus qu’une marchandise il y aurait des pensées coupées comme il y a des fleurs coupées il est certain que l’Académie et, avec elle, toutes les grandes institutions culturelles non tournées vers le spectacle doivent entreprendre tout ce qui est en leur pouvoir pour se placer en un point d’où elles puissent être entendues.

Mais, au fond de la détresse, gît parfois l’élan qui permet la renaissance.

 

Notre conviction est forte : l’Académie doit prendre sa place dans la vie publique

 

L’Académie a décidé d’entrer activement dans Père de l’information, grâce à l’initiative prise par M. Pierre Messmer en décembre 1998 en Commission administrative et acceptée par l’Académie unanime.

La création d’un site Internet peut, en effet, retourner complètement la situation, en permettant à l’expression de la pensée de s’affranchir à la fois de la précarité de l’édition traditionnelle et des règles qu’impose malgré elle la télévision, c’est-à-dire le schématisme et le dogmatisme.

Comme elle l’a fait il y a 160 ans, l’Académie ira chercher son public où il se trouve puisque le nombre prévu des internautes en 2005 est de l’ordre du milliard.

Notre présence dans cette nouvelle agora nous mettra en contact, non pas directement certes, mais indirectement, avec cette masse humaine, grâce aux intermédiaires qui accepteront de travailler avec l’Académie.

Le site s’intégrera ainsi peu à peu à un réseau de sites de confiance vers lesquels il renverra et qui renverront vers lui. Il devra permettre à l’Académie d’être plus largement à l’écoute des voix qui viennent de l’extérieur, qui souvent lui parviennent étouffées ou qui ne pensent pas à s’orienter vers elle.

Nombreux, sans doute, sont ceux qui s’interrogent sur l’Internet et sur les vertus que lui prêtent des thuriféraires zélés.

Mais, hostiles, craintifs, prudents ou enthousiastes, tous sentent qu’à travers ce phénomène se dessinent les contours de notre avenir.

Effet de mode ?

Oui, si l’on considère le flot de discours consacrés à l’Internet.

Non, si l’on a conscience de fréquenter un réseau de connexions mondial qui permet de participer aux grands débats.

L’Internet constitue une révolution d’autant plus grande et d’autant plus irréversible qu’elle s’est produite en dehors de toute intervention étatique, favorisant du même coup une communication spontanée et instantanée d’un bout à l’autre de la planète.

Pour autant, l’Internet demeure un outil qui ne dispense ni de la compétence ni de la responsabilité.

La société dans laquelle nous vivons verra peut être l’achèvement du projet démocratique, celui où toute parole pourrait se prévaloir d’une dignité égale à toutes les autres, celui de l’accumulation infinie des énoncés, sans qu’aucun garant reconnu en fixe l’aloi.

On peut le soutenir, à condition toutefois d’ajouter que ce projet suppose, comme l’écrivit Emmanuel Kant, qu’un préalable soit levé:  » la sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui même responsable  » ( Emmanuel Kant, Qu’est ce que les Lumières ?)

Par conséquent, c’est dans cet univers sans boussole que des institutions comme l’Académie peuvent jouer le rôle que leur assigne l’Histoire : celui de garant ou mieux de phare si l’on veut filer la métaphore de l’océan d’informations.

Offrir la garantie de notre fidélité à la recherche honnête de la vérité, voilà ce que nous pouvons apporter sur l’Internet.

Donner notre caution, indiquer le chemin, voilà encore une mission que nous pouvons remplir, comme nous la remplissons aujourd’hui vis-à-vis de l’édition sur papier en remettant des prix, par lesquels nous honorons les chercheurs de talent et rendons l’hommage mérité à la générosité des fondateurs.

Notre présence sera le signe d’un constant souci de ne pas voir s’effacer comme autant de lettres tracées sur le sable la pensée rationnelle et les valeurs de civilisation dont nous sommes les porteurs.

Le site, mis en ligne le mardi 23 novembre, n’est pas qu’une vitrine présentant l’Académie.

Il est un lieu où les internautes peuvent venir consulter les résultats de nos travaux régulièrement mis à jour, en faisant une large place aux productions des groupes de travail de l Académie.

S’y ajoutent les travaux des groupes Suvrant en commun avec l’Académie des Sciences. Nous renouons ainsi avec le projet interdisciplinaire qui fut à l’origine de la création de l’Institut de France.

L’Internet au service de la pensée… Voilà qui pourra surprendre même si, peu à peu, cette idée gagne du terrain.

En réagissant, en entreprenant des actions non encore répertoriées, en défendant des idées qui ne sont pas forcément dans l’air du temps, en nous élançant hors des sentiers battus, nous prouverons que cette vision d’avenir n’est pas utopique.

Car réflexion et action sont de plus en plus nécessaires dans un monde fracturé entre humanité obèse et humanité famélique.

Mais quelle réflexion ? Tout simplement celle qui s’applique à la recherche de la vérité.

Mais quelle action ? Tout simplement celle qui conduit à faire connaître le résultat de cette recherche.

Les sociétés développées doivent prendre en charge ces deux exigences car elles sont de niveau mondial: la mondialisation ne concerne pas seulement l’économie ou la mise en réseau des informations.

Elle concerne également et surtout l’organisation des sociétés sur la base de la liberté et du progrès des hommes, de la liberté et du progrès des peuples.

 

En conclusion

 

Si nous ne participions pas à cette inévitable prise de conscience, si nous ne nous adaptions pas à l’époque, nous risquerions de porter une part, si minime soit-elle, de la responsabilité d’une régression de la civilisation sans doute fatale à l’humanité.

À la vérité, plus que de notre présent, nous sommes déjà comptables de l’avenir des générations futures.

C’est dans cet esprit de progrès que notre confrère Yvon Gattaz a placé son année de Présidence et qu’il a donné toute leur place aux innovations, comme il l’a fait aux hommes organisés au sein de l’entreprise.

En accord avec Roland Drago, notre président l’an prochain, à qui j’en ai fait la proposition, nous donnerons un signal fort pour marquer l’avènement du nouveau millénaire : il s’agit de dialogues organisés entre les héritiers d’Abraham et ceux des Lumières, dont, à des siècles de distance, les valeurs et l’éthique sont également indispensables à la civilisation.

Que le rappel de nos valeurs fondatrices ranime en nous la force de persévérer sans résignation dans le combat pour les idées parce que nous demeurons guidés par l’espérance.

Face à des blocs de pierre, nous imaginons la cathédrale à construire.

Face à des champs de blé, nous imaginons l’humanité à rassasier.

Face à de jeunes enfants, nous imaginons les Mozart ou les Marie Curie qu’ils pourraient devenir.

Notre démarche commune est donc bien d’imaginer l’avenir si nous voulons avoir quelque chance de le faire correspondre à l’intérêt des hommes.

Imaginer, toutefois, ne dispense pas d’agir.

C’est une leçon que nous pouvons tirer d’une déclaration de M. Bertrand Piccard, lauréat du Grand Prix de l’Académie 1993 : « la vie entière est une grande aventure qui nous force à nous rapprocher de 1 essentiel : servir un idéal de tolérance, de progrès et de paix pour tous grâce à l’effort de chacun ».

En le couronnant, l’Académie a honoré un homme jeune mais qui déjà, a fait preuve d’héroïsme et de sagesse.

Il sait, tout comme nous, que le combat pour l’essentiel notre combat exige autant de courage que de cSur.

Ne manquant ni de l’un ni de l’autre, tout en restant fidèles à nos missions, nous réussirons ensemble l’entrée de l’Académie dans le siècle prochain car cette réussite est notre juste, légitime et commune ambition.