La géographie, une science morale et politique

Séance du lundi 19 mai 2014

par M. Jean-Robert Pitte

 

 

Comme notre confrère Jean-Claude Casanova l’a rappelé dans le préambule à la notice que j’avais lue en ces murs sur la vie et l’œuvre de mon prédécesseur Pierre George, la géographie est présente au sein de l’Académie royale des sciences depuis 1730, année de l’entrée en son sein, avec le modeste titre d’adjoint, de Philippe Buache, premier géographe du roi, chargé d’exécuter les cartes de ses armées. C’était le temps où la géographie servait d’abord à faire la guerre, ainsi qu’Yves Lacoste l’a écrit en 1976 dans un essai retentissant. Conformément à son étymologie (l’écriture de la terre), la discipline était essentiellement descriptive. Elle était alors enseignée dans les collèges de jésuites par les professeurs qui avaient aussi l’histoire en charge.

Il y a donc plus de deux siècles en France, vingt-cinq siècles en Grèce si l’on remonte à Hérodote, que la Géographie avance en symphonie avec l’histoire, comme dans l’intitulé de notre section, et il est éminemment souhaitable que cette complicité se poursuive, s’approfondisse, se débarrasse de certains préjugés qui voudraient de part et d’autre qu’une discipline soit l’auxiliaire de l’autre, tant il est vrai qu’il n’existe pas de sciences auxiliaires, puisque le réel est un et que le savoir doit tendre à l’être, même si c’est devenu une gageüre. Paul Vidal de La Blache et Lucien Febvre sont sans doute les membres de notre compagnie qui sont allés le plus loin dans la réflexion sur la nécessité de la coopération intense entre la géographie et l’histoire. Certes, Lucien Febvre est avant tout un grand historien, mais il s’est toute sa vie intéressé à la géographie. Dans sa leçon inaugurale au Collège de France en 1933, il réfutait l’idée de Fustel de Coulanges qu’il jugeait mutilante selon laquelle « l’histoire se fait avec des textes » et voulait faire entrer dans sa discipline « le ciel et les eaux, les villages et les bois, toute la nature vivante », c’est-à-dire beaucoup de géographie. Il exprimait ainsi d’une autre manière ce que Michelet écrivait au début de son Tableau de la France : « L’histoire est d’abord toute géographique » ou Elisée Reclus qui disait que la géographie c’est l’histoire dans l’espace et l’histoire, c’est la géographie dans le temps.

Toute une école géographique dont le chef de file a été Roger Dion a choisi de ne pas se séparer de l’histoire. Parmi eux, je citerai mon maître Xavier de Planhol, Pierre Flatrès ou Pierre Brunet. Dans sa leçon inaugurale au Collège de France, le 4 décembre 1948, Roger Dion proclamait les vertus de ce qu’il appelait, mieux que la géographie historique, la géographie rétrospective, c’est-à-dire le regard géographique porté sur le passé et la reconstitution des processus qui ont permis les situations actuelles : « Il ne serait pas inutile que […] les études géographiques rétrospectives fussent clairement désignées sur les programmes, car l’omission qu’on en fait peut être interprétée comme un acquiescement donné à ceux qui, oubliant leur dette envers Vidal de La Blache, voudraient que la géographie fût présentée aux étudiants de nos universités comme naturellement indifférente au passé. » Par ailleurs, nous devons à Roger Dion d’avoir été le chantre inspiré de la volonté et de la liberté humaine dans l’analyse des réalités géographiques (les paysages ligériens ou la vigne et le vin, en particulier).

 

Objet de la géographie et bref historique de sa place en France

 

La géographie s’intéresse à l’espace et au territoire qui sont des aspects fondamentaux de la réalité terrestre. Elle étudie les localisations, les répartitions et les frontières qui limitent les objets naturels et les artefacts, les êtres, les idées et les représentations quels qu’ils soient. L’ensemble est mobile dans le temps. La géographie est la seule à répondre à la question : pourquoi ici et non là ? Autres temps, autres mœurs disent les historiens ; autres lieux autres mœurs disent les géographes. Je rappelle à ce propos que le mot alias désigne en latin classique aussi bien « un autre moment » qu’ « ailleurs » ; il sert donc autant l’histoire que la géographie.

L’école des Annales a ouvert avec bonheur les horizons de l’histoire sur la vie quotidienne des humbles, les subsistances, les maladies et la mort, les représentations en général, mais hélas, elle a laissé progressivement dans l’ombre les localisations, les différences spatiales, les répartitions, les lieux, ce dernier concept méritant même aujourd’hui une réhabilitation chez les géographes qui l’estiment souvent trop flou et poétique, ce qui pour moi n’est en rien gênant.

Lorsque l’Institut de France fut créé en 1795, une section de la deuxième classe prend le nom de « géographie et navigation ». Elle compte parmi ses membres, le célèbre marin Louis Antoine de Bougainville, mais aussi déjà le diplomate originaire du Wurtemberg Charles-Frédéric Reinhard qui rejoindra la 5e section de l’Académie des Sciences morales et politiques, recréée par Louis-Philippe en 1832. Rappelons qu’à cette époque cette section se nomme « histoire générale et philosophique » et que la géographie n’est pas mentionnée dans son intitulé, en dépit de la présence en son sein de Reinhard dont l’œuvre écrite est, il est vrai, modeste. Il faudra attendre le 9 juin 1934 pour qu’elle prenne le nom d’ « Histoire et géographie », alors qu’ont déjà été élus en son sein Jules Michelet en 1838, auteur en 1833 du flamboyant Tableau de la France qui fait de lui un géographe dans l’âme sinon en titre, Paul Vidal de La Blache, premier géographe universitaire patenté de France, en 1906, et Jean Brunhes en 1927. Ces quelques faits résument le singulier destin d’une discipline qui a longtemps peiné à exister. Nos confrères de l’Académie des Sciences ont parfois élu des géographes parmi eux. Je pense en particulier à mon prédécesseur à la Société de Géographie, Alexandre de Humboldt qui avait aussi d’autres cordes à son arc. Le dernier fut Emmanuel de Martonne en 1942 ; il décède en 1955 et ne sera pas remplacé par un géographe. La section « géographie et navigation » dans laquelle il siégeait fut supprimée lors de la réforme de 1975-76 et, depuis, plus aucun géographe ne fut élu au sein de cette académie.

La communauté des géographes français a plus mal vécu qu’elle ne l’a dit d’être exclue des sciences de la terre et de la vie. Frustrée de ne pas être prise assez au sérieux, c’est sans doute ce qui explique l’enthousiasme quelque peu pontifiant et surtout très intolérant de certains de ses membres dans les dernières décennies du XXe siècle, d’une part pour une sèche épistémologie de la discipline, d’autre part pour la modélisation et les méthodes quantitatives, enfin pour les néologismes jargonnants. D’un seul coup, le terrain, c’est-à-dire l’observation pragmatique et empirique du réel, était devenu vulgaire et simpliste, puisque seuls les invariants et les régularités méritaient attention et explications. Le géographe nazi, devenu marxiste, Walter Christaller, a enthousiasmé une grande partie de la communauté géographique avec sa théorie des lieux centraux qui visait à comprendre, puis à organiser la hiérarchie des villes selon des principes mathématiques.

Cette dérive dont Roger Brunet, père des chorèmes, ces figures élémentaires de l’organisation spatiale, s’est fait le théoricien, fait penser à cet avocat que Max Gallo met en scène dans l’un de ses romans et qui refuse de se rendre sur les lieux d’une affaire qu’il doit plaider, de même qu’aux reconstitutions : « Parfois, d’un ton las, il leur répétait que tout n’était qu’abstraction, que le réel était d’abord de la pensée, que tout se réduisait à des signes ou à des mots, que les objets, les actes et même les hommes n’étaient que prétextes à faire naître ou incarner des signes. Il montrait l’échiquier sur l’écran, disait […] « voilà le monde réel, le seul univers, le reste est accessoire ». » Suicidaire attitude, on en conviendra, dont la géographie va, je l’espère, se remettre, mais après avoir perdu beaucoup d’énergie et d’aura au sein de l’opinion publique et dans l’enseignement secondaire, puisqu’elle a délibérément cessé de faire rêver et qu’elle a désenchanté le monde en niant tout ce que sa marche doit à la liberté humaine, tant individuelle que collective. Certes, le magazine Géo tire à 250 000 exemplaires (contre 80 000 pour Historia et 50 000 pour L’Histoire) et il est lu par 4,2 millions de lecteurs, mais il n’est hélas que très partiellement géographique et pour faire rêver, il doit multiplier les photographies insolites, tout comme le fait Yann Arthus-Bertrand, sans les présupposés idéologiques de ce dernier, toutefois.

Les écoliers, collégiens et lycéens du XIXe siècle et de la première moitié du XXe raffolaient des nomenclatures concernant les hauteurs de montagnes, les longueurs de fleuves, les superficies et populations des pays, le volume de leurs productions, la liste des départements et de leurs préfectures et sous-préfectures . Ils découvraient le vaste monde et les atlas les faisaient rêver, tout comme les cartonnages illustrés de Jules Verne ou Le Tour de France par deux enfants d’Augustine Fouillée dite G. Bruno, publié en 1877, suivis peu après des premiers magazines illustrés de photos, tel L’Illustration à partir de 1891. Les adultes cultivés se plongeaient avec délices dans la Géographie universelle d’Elisée Reclus, sans d’ailleurs en percevoir toujours clairement ce qu’elle contenait d’engagement politique de son auteur. Ma propre enfance sans télévision a été baignée du parfum aventureux et très géographique des albums de Tintin auxquels je dois sans doute en partie ma vocation. Sans transition, toute une partie de la géographie est passée à une conceptualisation extrême qui ne présenterait d’intérêt que si elle s’appuyait sur une vaste culture concrète, perceptible grâce à des exemples, et qu’elle apportait des clés d’explication commodes aux situations réelles. Dans le même temps, l’histoire a conservé une expression souvent plus claire et attrayante, fondée sur des sources précises et des faits. Par ailleurs, elle suscite de la curiosité et fait rêver dans la mesure où elle évoque un passé à jamais révolu, tout comme l’archéologie, tandis que nos contemporains ont l’impression de ne plus rien avoir à découvrir de cette planète, tant elle est photographiée et filmée sous toutes ses coutures, jusque dans ses replis les plus inaccessibles.

La géographie joue donc parfois les arrogantes tout en se cachant paradoxalement comme une timide violette dans le concert des sciences, singulièrement celui des humanités. J’aimerais dire pourquoi elle gagnerait à s’exposer davantage au grand jour et, surtout, pourquoi l’humanité gagnerait beaucoup à approfondir sa culture géographique.

 

La géographie, science de l’environnement des hommes

 

En tout premier lieu, la géographie est indispensable aux autres sciences naturelles ou humaines en ce qu’elle est l’une des rares (avec l’anthropologie) à ne pas les séparer, ce qui revient à dire que les unes sont orphelines sans les autres. Pour éviter la récupération du mot environnement par des idéologues en nostalgie de religion, ce mot polysémique ne devrait pas s’employer autrement que devant l’expression « du genre humain » ou bien, puisque le mot « genre » a récemment étendu sa polysémie, « de l’humanité ». On peut aussi utiliser le mot de milieu qu’Augustin Berque a contribué à enrichir en France en créant le néologisme médiance qui désigne la relation entre une société et son environnement. C’est la traduction du concept japonais de fûdo emprunté au philosophe Watsuji Tetsuro (1889-1960). Il devrait aussi toujours être employé en compagnie du mot responsabilité qui implique la prise de risque calculée et la liberté, des attributs de l’homme qui rendent la vie digne d’être vécue et la terre passionnante à habiter. Il n’existe pas de hiatus entre les éléments abiotiques et biotiques de la planète et, à l’intérieur du vivant, entre flore, faune et humanité. En d’autres termes, il n’est pas raisonnable de séparer les sciences de l’univers, de la terre, de la vie et de l’homme, les premières s’étant longtemps qualifiées d’exactes, à la différence des dernières. En réalité, aucune n’est exacte. Le flou, le mouvant, l’imprévisible font partie de la réalité terrestre et de la condition humaine.

L’humanité dispose d’une capacité de plus en plus grande à utiliser à son service le règne minéral, végétal et animal, mais ses ignorances, ses imprudences ou ses tentations prométhéennes expliquent des choix qui mettent en péril sa propre existence à plus ou moins long terme. Seules les connaissances géographiques permettent de transformer la terre de manière harmonieuse et de la conduire de manière aussi durable que possible, bien que ce concept de durabilité, si ressassé aujourd’hui, soit plus que contestable. À mesure que la géographie se construit, elle met de plus en plus en doute la détermination des actions humaines par l’environnement. Elle ne nie pas l’influence de celui-ci, mais elle observe le déploiement d’imagination des sociétés au cours de leur histoire pour le connaître, le maîtriser, en tirer profit, le transformer parfois radicalement.

C’est la raison pour laquelle les géographes, au moins depuis Vidal de La Blache et Lucien Febvre, les inventeurs du « possibilisme », sont totalement en opposition avec la théorie des climats, déterminisme qui est une affligeante constante de la pensée occidentale depuis Aristote, Vitruve, Ibn Khaldoun, Boileau, Montesquieu. On ne peut adhérer aux propos de ce dernier : « Ce sont les différents besoins dans les différents climats, qui ont formé les différentes manières de vivre ; et ces différentes manières de vivre ont formé les différentes sortes de lois ». Et encore moins à ceux de Hegel : « L’homme utilise la nature pour ses fins, mais là où elle est trop puissante, elle ne se laisse pas réduire à l’état de moyen. La zone chaude et la zone froide ne sont donc pas le théâtre de l’histoire universelle. Sur ce plan, l’esprit libre a rejeté ces extrêmes. En somme, c’est la zone tempérée qui a servi de théâtre pour le spectacle de l’histoire universelle. Parmi les zones tempérées, c’est à son tour la zone nordique qui est la seule à remplir ce rôle… ». Friedrich Ratzel, l’un des maîtres de la géographie allemande professait encore dans les années 1880 que « Le sol […] règle les destinées des peuples avec une aveuglante brutalité. Un peuple doit vivre sur le sol qu’il a reçu du sort ; il doit y mourir, en subir la loi ». Notons que cette croyance -car c’en est une- est en totale contradiction avec le récit biblique de la Genèse qui a nourri le monde judéo-christiano-musulman (Gn, 1, 28) : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ». Aujourd’hui, la théorie des climats connaît un regain de succès avec les tenants du « nouvel ordre écologique » (Luc Ferry ) qui comptent dans leurs rangs des crédules, mais aussi hélas aussi des savants. Parmi eux, se rencontrent même des juristes qui plaident pour un droit des animaux, des plantes, des nappes phréatiques, voire des couches géologiques auxquelles il faudrait épargner la fracturation, comme on l’entend à propos du gaz de schiste, alors que seul devrait s’imposer un droit majuscule de l’humanité. Je m’en tiens donc au joli mot de Bernard Shaw que Lucien Febvre citait dans sa leçon inaugurale au collège de France en 1933 : « L’homme raisonnable s’adapte lui-même au monde ; l’homme déraisonnable essaie d’adapter le monde à lui-même ; c’est pourquoi tout progrès dépend de l’homme déraisonnable ».

Les prophètes de la décroissance ont enfourché depuis des années un cheval de bataille qui est parvenu à impressionner les médias, les décideurs politiques du monde entier et, par voie de conséquence, le grand public. J’ai nommé le réchauffement climatique. Celui-ci n’est bien entendu pas un mythe, mais ses modalités, ses causes et ses conséquences possibles comportent encore bien des zones d’ombre. Ses spécialistes sont en général des physiciens de l’atmosphère. Hélas, les climatologues géographes -comme feu Marcel Leroux ou Martine Tabeaud- ont un peu de mal à faire entendre leur voix et à expliquer la nécessité des analyses spatiales localisées. Notre discipline, avec l’aide des historiens et des archéologues, doit faire comprendre que le climat a constamment changé et de manière souvent brutale au cours de toutes les périodes géologiques et, en particulier pendant le Quaternaire. Les sociétés humaines s’y sont toujours adaptées et de grandes civilisations sont nées et ont grandi sous toutes les latitudes, sous tous les climats et à toutes les altitudes, fort éloignés pour certaines des plaines des latitudes moyennes : dans le Croissant fertile, dans la vallée de l’Indus, au Cambodge, au Mexique, au Pérou, à Singapour, au Canada, en Scandinavie. Hegel serait fort étonné d’apprendre qu’aujourd’hui les puissances émergentes à forte croissance de la scène économique mondiale, ce groupe de pays que l’on nomme BRICS, comprend le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud qui, pour l’essentiel, ne jouissent pas d’un climat tempéré. Pierre Gourou, le premier, a démontré le rôle de l’encadrement social dans l’émergence des grandes civilisations de l’Asie des moussons. Alain Peyrefitte a également bien montré qu’il n’est de richesse que d’hommes instruits et civilisés et que la réussite matérielle des sociétés tient plus à leur culture et à leur goût de vivre ensemble qu’aux dons de leur sol. Le Japon nous en fournit un remarquable exemple.

Bodin est l’un des premiers à esquisser un raisonnement géographique possibiliste lorsqu’il écrit « combien la nourriture, les loix, les coutumes ont de puissance à changer la nature », mais c’est Kant qui est le premier vrai géographe moderne . Il ne voyagea guère, mais sut s’informer de la diversité du monde grâce aux informations qui lui parvenaient dans sa ville portuaire de Königsberg et tout au long de sa carrière de professeur, il donna 48 cours de géographie, pour 54 de logique, 49 de métaphysique et 20 de physique. Malheureusement, il ne les publia pas et l’on doit se référer à des transcriptions effectuées par ses étudiants ou à quelques uns de ses écrits. Il considère que la géographie décrit tout ce qui se trouve à la surface de la terre, l’homme y étant présenté comme susceptible de modifier son cadre de vie. Il la définit comme la « science de la différenciation régionale de l’écorce terrestre », ce qui est une formidable avancée conceptuelle qui fait de lui un père fondateur. Enfin, il s’intéresse davantage aux singularités qu’aux régularités, ce qui préfigure l’un des grands débats de la géographie contemporaine.

Il n’existe aucune fatalité. En ce début du XXIe siècle, les climats changent. Et alors ? Gouvernées de manière éclairée, les sociétés humaines sont tout à fait capables de s’y adapter et en même temps d’économiser leurs ressources non renouvelables et d’en inventer d’autres. L’effet de serre inquiète, mais il a d’abord pour conséquence de diminuer les dépenses énergétiques dans les régions situées au nord du 40e parallèle, ce qui freine par là même le changement climatique. Non, le ciel n’est pas près de nous tomber sur la tête ; nous vivons mieux aujourd’hui à 7 milliards d’humains sur terre qu’à 3 il y a un demi-siècle. Malgré leurs difficultés, la Chine et l’Inde mangent désormais à leur faim, mais cette évidence est inaudible, hélas, en France. Les seuls pays ou régions du monde soumis à des disettes ou à des famines sont ceux qui subissent des régimes totalitaires, des situations de non-droit ou de guerre civile. Les horreurs que connaissent les habitants de l’Erythrée, du nord du Nigéria, de la Syrie, de la Corée du nord n’ont aucun rapport avec leur climat. Les latitudes moyennes ont connu de pires horreurs au cours de leur histoire, y compris au XXe siècle. La terre peut nourrir plusieurs milliards d’hommes supplémentaires. L’agronome Joseph Klatzmann l’écrivait déjà en 1975 . Nous en avons les moyens sans pour autant tuer la poule aux œufs d’or, mais à la condition d’une gouvernance éclairée.

Pour conclure sur ce point, la géographie, qui ne devrait jamais être coupée entre une approche physique et une approche humaine, observe les milieux, associations provisoires entre les sociétés et leur environnement, à toutes les échelles. Elle les compare, en tire des enseignements et peut donner à l’aménagement de l’espace une efficacité, une sagesse, un esprit de justice qui le mettent vraiment au service des hommes, de leurs besoins matériels, mais aussi de leur art de vivre et de leur épanouissement spirituel. En cela, elle est pleinement une science morale et politique.

 

La géographie au service de l’aménagement du territoire et des paysages.

 

Comme toutes les disciplines scientifiques, la géographie est applicable. Les géographes et cartographes du roi l’ont démontré en leur temps en établissant les cartes indispensables aux opérations militaires ou aux navigations. D’une certaine manière Emmanuel de Martonne fut leur successeur en étant Secrétaire du Comité d’Etudes fondé par Aristide Briand en 1917 et en étant expert à la Conférence de Paix de 1919. C’est lui qui est l’auteur du tracé contestable de la frontière entre la Hongrie et la Roumanie qui a donné à cette dernière la Transylvanie en vertu du principe de viabilité économique. La géographie a été traversée d’un grand débat dans les années 1960 autour de cette question de l’application. Une majorité des universitaires et chercheurs jugeaient que ce n’était pas souhaitable, voire que c’était une dérive dangereuse. Je rappelle que Pierre George affirmait encore à la veille de sa disparition que le géographe devait être un notaire et seulement un notaire. Les pionniers de la géographie appliquée à la gestion de l’environnement, à l’aménagement du territoire et à l’urbanisme furent Michel Phlipponneau, Jacqueline Beaujeu-Garnier, Jean Bastié, Jean Tricart, Raymond Dugrand, François Doumenge, Etienne Juillard, etc. Aujourd’hui, les diplômés de géographie sont parmi ceux qui trouvent le plus facilement une insertion professionnelle à l’issue de leurs études, surtout s’ils ont suivi des cursus de géographie appliquée comportant des stages obligatoires.

Le territoire est un concept majeur de la géographie, comme d’ailleurs de l’éthologie, de la science politique ou de certains arts, comme l’architecture. Il désigne l’espace approprié, celui dans lequel une personne ou un groupe social se sent chez lui, en confiance, en intimité affective avec son cadre de vie. Le paysage en est la traduction perceptible par les sens et par les sentiments. Il est réussi et beau lorsqu’il correspond aux attentes de ses usagers principaux, c’est-à-dire de ceux qui l’habitent, le modèlent à leur manière en permanence, y vivent au quotidien. Lorsqu’elle existe, cette harmonie est très perceptible par les visiteurs d’un moment. C’est le cas des paysages agraires bien peignés, ceux des rizières, ceux des vignobles, ceux des vergers ou des plantations de thé. Mais c’est aussi le cas des paysages urbains issus de la volonté, non d’un seul homme, prince ou urbaniste, mais d’une société. Ainsi en est-il des espaces urbanisés du Japon, peu attrayants, voire inquiétants, lorsqu’ils sont vus de haut par un étranger, mais dont on perçoit rapidement au sol à quel point ils deviennent chaleureux et expriment la sociabilité nipponne. Hélas, le hiatus s’agrandit dans beaucoup d’espaces du monde entre les paysages et leurs habitants ; c’est principalement en raison d’une confiscation de celui-ci par un seul décideur ou un petit groupe d’hommes : un acteur politique désireux de laisser une trace visible de son passage sur terre et qui se lance dans une politique de grands travaux pharaoniques, un architecte ou un urbaniste persuadé de l’immensité de son talent, un ingénieur habité par les techniques qu’il maîtrise et dont il veut affirmer l’originalité ou, pire encore, un idéologue conjuguant toutes ces dérives et voulant faire naître l’homme nouveau qui devra se mouler dans un cadre idéal pour adhérer au projet du prince ou du parti. Les régimes totalitaires du XXe siècle ont donné maints exemples de cette dérive utopique fâcheuse, de cette volonté d’organiser l’espace, non pour les hommes tels qu’ils sont, mais tels qu’on voudrait qu’ils soient, de leur imposer le paradis sur terre. L’un des exemples les plus parlants est celui de la Charte d’Athènes de Le Corbusier, rédigée en 1933 sur un luxueux yacht et publiée en pleine guerre, en 1941, avec une étonnante préface de Jean Giraudoux. Ce texte a largement inspiré l’urbanisme sans urbanité de la deuxième moitié du XXe siècle.

Une géographie pragmatique, en revanche, est à même d’expliquer ce divorce et de suggérer des solutions respectueuses de la diversité des situations, des environnements, des cultures, des aspirations des groupes sociaux, du génie des lieux. Elle ne peut se substituer aux décideurs politiques, en dernier ressort seuls responsables du paysage, mais elle peut utilement les conseiller en leur évitant l’écueil de la technocratie, de la personnalisation abusive, de l’effet de mode. Elle peut attirer leur attention sur le sens des responsabilités qui doit animer chaque acteur ou groupe d’acteurs du paysage et, plus largement, de l’espace habité, de l’écoumène.

 

La mondialisation au service du local

 

François Perroux semble être l’inventeur du substantif mondialisation dans son livre L’économie du XXe siècle, paru pour la première fois en 1961. Il va beaucoup plus loin que l’économie-monde de Fernand Braudel. Depuis les chocs pétroliers des années 1970, le concept a fait florès, a envahi la littérature et les média et beaucoup en ont fait à la fois un facteur et une conséquence de tout ce qui se passe de bien et surtout de mal dans la vie économique. C’est le fond de la pensée d’Immanuel Wallerstein, propagateur de l’idée de système-monde à partir de 1974, aux racines de ce qui est devenu depuis l’altermondialisme. La plupart des géographes sont parvenus à la conviction qu’en réalité la mondialisation n’est ni bonne ni mauvaise intrinsèquement. C’est un peu comme l’argent. Tout dépend de l’usage que l’on en fait. Elle fait peur, car il se dit et s’écrit souvent qu’elle vise à abolir les différences et uniformiser le monde et ses habitants, à écraser les faibles au profit des puissants et du grand capital désincarné. C’est en effet une dérive possible, mais aucunement une fatalité.

N’oublions pas qu’aucun système social, politique, paysager universel n’a jamais pu voir durablement le jour. Les civilisations sont par nature mortelles et celles qui prétendaient durer mille ans se sont effondrées faute d’avoir respecté les hommes réels dans leur diversité. Le XXe siècle est à cet égard riche de tragédies et d’enseignements. Certaines techniques, certains objets, certains usages peuvent être répandus sur toute la surface de la terre ou presque (CNN, le dollar, le jeans en denim, le coca-cola, le basic english, l’idéologie du « politiquement correct », etc.), il n’en résulte pas pour autant que les sociétés et leurs expressions sont uniformisées ou en passe de l’être. Au contraire, plus elles sont confrontées aux échanges, plus elles développent des particularismes et, pour peu qu’elles éprouvent l’impression d’être forcées, ceux-ci s’exacerbent et prennent des formes de résistance, y compris armée. C’est au XIXe siècle, à l’heure de l’achèvement de l’unité nationale française, que les maisons, les vêtements, les nourritures ont revêtu la plus grande diversité régionale. C’est à cette époque que le Félibrige, sous l’impulsion de Frédéric Mistral, réinvente le provençal. Le breton fait l’objet de la même attention, grâce à Villemarqué. C’est au moment où se consolide l’Europe que les nationalismes eurosceptiques relèvent la tête, mais aussi les mouvements autonomistes régionaux : en Flandre belge, en Irlande du nord, au Pays basque espagnol, en Catalogne, en Corse, dans certaines provinces du nord de l’Italie. On voit renaître des particularismes ethniques que l’on croyait à jamais révolus au sein des pays africains nés de la décolonisation. Faute d’une ferme gouvernance et d’éducation des populations, ils engendrent malheureusement des régressions et des guerres civiles effroyables.

Qu’enseigne une géographie qui se veut au service des hommes ? Que la biodiversité est une réalité qui concerne les végétaux et les animaux, mais qui est transposable à l’ensemble des réalités anthropiques. L’organisation de l’espace ne connaît jamais aucun repos ; elle est sans cesse en recomposition. Les phénomènes relevant de la nature ou bien de la culture, c’est-à-dire de la liberté humaine, apparaissent, progressent, puis diminuent et disparaissent. Il en naît autant qu’il en meurt. C’est ainsi que certaines plantes ou certains animaux sont apparus, puis ont disparu bien avant l’intervention humaine. L’homme est responsable d’un certain nombre de raréfactions ou de disparitions dans la biosphère, mais grâce aux croisements et à la maîtrise de la génétique, il est aussi le créateur de très nombreuses nouvelles variétés et espèces. Ainsi en va-t-il des cultures et de leurs traductions multiples. Les cultures créoles, afro-américaines, québécoise, israélienne, philippine, constituent entre mille autres, des créations originales nées des grandes navigations et de l’expansion des Européens, des phénomènes de diaspora et du fantastique imaginaire des hommes. Les cultures antérieures connurent une genèse plus lente et progressive du fait des anciens modes de déplacement (à pied, à cheval, en pirogue), mais avec des moments remarquables d’accélération et de diffusion sur de vastes espaces, comme les épopées romaine, mongole, viking ou arabo-musulmane. La géodiversité ne se réduira jamais, ou alors c’est que la vie et même les pulsations terrestres (des plaques tectoniques, des eaux, des airs) auront cessé sur notre planète.

Admettre cette réalité aveuglante, de préférence aux constructions intellectuelles simplistes, oblige à faire preuve de pragmatisme, de respect des ethnies, des identités, des préférences culturelles des sociétés. Il faut chercher à comprendre pourquoi se durcissent les fondamentalismes religieux dans certains pays et non dans d’autres, quels sont les ressorts de la montée en puissance des pays émergents (BRICS), ou sur des thématiques plus légères, les raisons pour lesquelles on aime beaucoup le vert en Allemagne, le rouge en Italie et le bleu en France, sujet qui passionne Michel Pastoureau, pourquoi le goût sucré progresse partout dans le monde, mais que l’amertume se maintient dans les saveurs méditerranéennes.

On objectera que se laisser guider par ces réalités mouvantes et que d’aucuns jugeront futiles ouvre la porte à tous les excès, à la cacophonie, à l’exaltation des sentiments minoritaires. Non, tel n’est pas le cas si le bon gouvernement prône la recherche du modus vivendi et non le repli frileux sur un pré carré toujours plus petit et donc, en fin de compte, sur l’individualisme. L’homme reste un animal social. L’expression de la personnalité individuelle ou sociale ne présente d’intérêt que si elle s’enrichit de celle des autres et si elle est avide d’échanges. Alors le peu glorieux droit à la différence laisse place à un devoir de différence partagée auquel invite la culture géographique. On voit toutes les applications possibles d’une telle optique : en droit, en politique intérieure et internationale, en aménagement du territoire, en économie, dans la sphère culturelle, etc. Montaigne l’avait bien perçu : « S’il est vrai que le mélange est mal sortable à la stabilité d’un royaume et à la révérence envers Dieu, une mosaïque de cités indépendantes ayant chacune sa confession particulière peut contribuer de manière efficace à la paix des nations et à l’élévation spirituelle des sujets. Tant le principe de variété est inscrit profondément dans l’humaine créance, comme il l’est du reste dans l’ordre admirable et parfois déconcertant de la nature. »

C’est la raison pour laquelle il est vain d’opposer le local au global. Le « terroir » est un vieux concept éminemment géographique qui passe volontiers pour archaïsant et emprunt de regret du passé, mais qui mérite pourtant d’être revisité et de sortir de son acception purement agricole et agro-alimentaire pour gagner toute la vie économique et culturelle. La mondialisation est une chance à saisir car elle facilite les échanges entre les peuples. Or ceux-ci ne peuvent se révéler passionnants et fructueux que si la diversité demeure aussi grande et évolutive que possible à la surface de la terre. J’ai eu l’occasion de vous en entretenir ici même dans le domaine du vin ; on pourrait appliquer cette idée à l’industrie (l’automobile, la construction, l’agro-alimentaire, etc.) ou à des services comme le tourisme ou même la finance. La banque « à la française » est fort différente de la banque « à la suisse » , « à l’américaine », « à l’arabo-musulmane » ou « à la japonaise ».

Pour parvenir à cette généralisation de la différence partagée pour laquelle je plaide, il faut un monde en paix et dans lequel circulent avec facilité les personnes, les biens, l’argent, les idées. C’est l’intérêt des organisations internationales que l’on fustige souvent pour leur caractère bureaucratique, leurs dépenses excessives, leurs hésitations. Leur existence est pourtant très supérieure à leur absence et leurs multiples réunions permettent rencontres et dialogues qui valent toujours mieux que l’enfermement et l’invective. Nous sommes condamnés à les faire vivre et à en améliorer le fonctionnement ou, sinon, à revenir à la loi du plus fort et à celle du talion. Citons l’ONU et ses agences spécialisées, les G8 et G20, l’Union européenne (65 ans de paix parmi ses premiers membres, après tant de sang versé), le MERCOSUR, l’ASEAN, les tribunaux internationaux, le Comité International Olympique, le Bureau International des Expositions, la Conférence Mondiale des Religions pour la Paix, les salons et festivals internationaux (économiques, du livre, de musique, de cinéma, scientifiques, etc.), le World Economic Forum de Davos et j’ajouterai des institutions auxquelles on ne pense pas toujours : les entreprises multinationales qui sont d’utiles lieux de dialogue. Quelles que soient les critiques dont elles font l’objet, le fait qu’elles soient tendues par nature vers la réussite économique les rend précieuses.

Pour conclure, je vous ai proposé une vision optimiste de la géographie, à mon sens la seule qui justifie que l’on continue à approfondir cette discipline faite pour rendre service à la Cité. Les géographes ne croient pas aux prophéties autoréalisatrices et millénaristes fondées sur la désespérance. Ce n’est pas parce que de grandes civilisations se sont effondrées que le monde contemporain est à la veille d’une explosion ou d’une implosion. Jean-Paul Aron regrettait dans Les modernes que « la planète peu à peu, se transforme en kaléidoscope où les lieux et les noms, les politiques et les histoires se pulvérisent en signes qui se bousculent, s’intervertissent et se volatilisent dans un vertige ». De quel meilleur appel du pied la géographie pourrait-elle rêver ? C’est à éviter ce chaos mental, ce malaise de l’homme qui ne comprend plus le monde qui l’entoure, que sert la géographie. J’ajoute qu’elle dispose aujourd’hui de méthodes de travail incomparablement plus fines et précises que naguère, en matière de télédétection ou de cartographie, par exemple. Elle est une invitation faite à tous les hommes à prendre leurs responsabilités, à agir en tant qu’habitants, producteurs, citoyens, et ce avec zèle, audace et imagination, sans jamais cesser de s’émerveiller de la diversité terrestre et de la faire vivre, de contribuer à l’enrichir. La géographie est à la fois fille et mère du dialogue des cultures. Elle peut enfin servir d’abord à faire la paix. L’ignorance en général et, particulièrement l’ignorance géographique, est une arme de destruction massive.