Installation de M. Mario Monti comme associé étranger

Séance du lundi 5 mai 2014

 

 


Allocution de M. Bernard Bourgeois,
Président de l’Académie des sciences morales et politiques

 

Discours de M. Thierry de Montbrial,
Membre de l’Académie des sciences morales et politiques

 

Discours de M. Mario Monti,
Membre associé étranger de l’Académie des sciences morales et politiques


 

 

Allocution de M. Bernard Bourgeois,
Président de l’Académie des sciences morales et politiques

 

Monsieur le Président et cher Confrère,

Je sais que votre pays, c’est l’Europe, à l’unification de laquelle vous avez consacré votre réflexion et votre action. Mais, parce qu’une unité n’est vivante qu’en se différenciant et que les différences patiemment et concrètement créées par le génie humain en son histoire sont à cultiver toujours, – parce que cette histoire a montré que d’un passé humain faire table rase, c’est condamner à mort l’avenir, souffrez que je vous dépayse quelque peu, si peu au demeurant, voire pas du tout, en évoquant les relations entre les deux sœurs latines en Europe que sont par bonheur restées l’Italie et la France, et cela, à travers la présence dans notre Compagnie des personnalités transalpines accueillies en elle.

Aussi bien, c’est dans un Institut qui s’appelle toujours « de France » que va siéger désormais le membre que vous êtes déjà de l’illustre entre toutes Académie des Lynx, qui se dit bien elle-même encore « Nationale ».

Si je convoque, pour quelques instants, le passé italianisant de l’Académie des Sciences morales et politiques, c’est en tant qu’il témoigne d’un trait tout à fait remarquable, à savoir que cette Académie vous attendait.

L’image du banquier lombard fut autrefois vivace en France où, de même et plus sérieusement, s’est installée durablement la réputation de la science italienne, théorique et pratique, de la politique. En ce sens, pour nous, Rome fut et resta bien dans Rome, du moins dans la culture et la pensée de Rome. La « grande Nation » du Continent et son grand Roi s’instruisirent bien de l’art politique auprès du cardinal italien. La France reconnut aussi toujours l’importance de la politique philosophant sur elle proposée par Machiavel, et celle de la philosophie vichienne de la politique.

Et – nous voici au fait – notre Compagnie elle-même, refondée en 1832, élut presque aussitôt, parmi ses tout premiers correspondants étrangers, précisément un disciple de Vico, le juriste Giandomenico Romagnosi. Mais en outre,– et c’est là l’essentiel – elle appliqua un grand thème de l’auteur de la Science nouvelle relative à la vie commune des nations, celui du ricorso – ou, pour reprendre la traduction de notre correspondant philosophe Alain Pons – de la « récurrence » – dans les choix successifs qu’elle fit des personnalités italiennes, les sélectionnant ainsi, pourrait-on dire, à l’italienne ! Jugez-en : parmi les dix ou onze membres pléniers italiens de notre Académie, plus de la moitié furent des théoriciens et des praticiens de la politique (parmi lesquels un Président de la République : Sandro Pertini), et près de la moitié ancrèrent cet engagement politique dans la science et la gestion de la finance et de l’économie. Proposition infiniment plus grande que dans le cas des académiciens français. Et qui révèle le prestige exceptionnel dont bénéficièrent ici l’économie politique et la politique économique italienne.

Permettez-moi d’évoquer très rapidement quelques belles figures de son rayonnement en ces lieux. D’abord celle de Pellegrino Rossi qui, élu en 1836, devint aussi français en 1838, puis Pair de France et Comte par la faveur de Louis-Philippe. Il avait auparavant remplacé Jean-Baptiste Say au Collège de France et il prononça plus tard devant l’Académie un discours marquant sur l’inadaptation du Code civil aux développements économiques liés aux progrès de l’industrie. En 1876 fut élu Marco Minghetti qui s’intéressa à un projet de réforme des Lincei sur le modèle de l’Institut de France. Président du Conseil en Italie, il y rencontra et subit l’adversité politique pour s’être lancé dans une politique de rigueur contre les déficits publics… Je pourrais citer encore deux autres économistes ayant exercé les fonctions de chef du gouvernement à Rome : Luigi Luzzatti, fondateur de la Banque populaire de Milan et qui présida le Conseil des ministres en 1910, ainsi que Giuseppe Ugo Papi, qui publia en 1956 une Théorie de la conduite économique de l’État.

Monsieur le Président et cher Confrère, vous arrivez donc bien chez vous en parachevant cette belle tradition de l’accueil, par notre, votre, Académie, des éminents acteurs italiens de l’économie et de la politique. Vous allez siéger, d’ailleurs, dans le fauteuil certes occupé par Václav Havel, cet autre grand témoin de notre temps dont vous nous parlerez tout à l’heure, mais qui l’avait été antérieurement par trois de vos compatriotes. La récurrence est bien italienne. Cependant, nous n’avons pas élu une tradition ni une discipline. Nous vous avons élu en sachant que votre personnalité, celle d’un grand ouvrier de l’histoire présente, rendrait novatrice l’heureuse récurrence qui a fortifié ici l’amitié entre l’Italie et la France. Votre engagement, que j’ai salué en commençant, dynamisera notre activité, l’ouvrant aussi à cette vie interacadémique, sur le continent et dans le monde, qui tient tant à cœur à notre Chancelier.

Nous sommes heureux et fiers de recevoir aujourd’hui solennellement en vous – si vous m’autorisez à utiliser trop familièrement le préfixe par lequel la renommée vous a désigné – notre « super » Confrère ! Quant aux raisons du plaisir et de l’honneur que nous ressentons en vous comptant désormais pleinement comme l’un des nôtres, je laisse au Président Thierry de Montbrial le privilège de les célébrer.

 

 

Discours de M. Thierry de Montbrial,
Membre de l’Académie des sciences morales et politiques

 

Vous êtes italo-européen. Vous êtes italien. Vous êtes lombard. Vous êtes économiste. Vous êtes un universitaire avec ce que cela suppose d’esprit critique et d’indépendance. Vous êtes un Européen ouvert sur le monde.

Né le 19 mars 1943 à Varèse, vous provenez du cœur historique de l’Europe industrieuse et financière, c’est-à-dire que vous en avez les gènes. Vous fûtes, seize jours après celui qui s’adresse à vous aujourd’hui sous la Coupole de l’Institut de France, un bébé de la guerre. Un enfant de l’après guerre. Comme beaucoup d’Italiens, vous comptez des ancêtres qui ont franchi l’Atlantique à la fin du XIXe siècle, pour construire une vie qu’ils espéraient meilleure . C’est en Argentine que votre grand-père fonda une petite entreprise. C’est là aussi qu’est né votre père. Vous avez grandi dans la capitale lombarde au sein d’une « famille de la bourgeoisie ordinaire italienne », selon vos propres termes . C’est alors que vous êtes devenu un supporter, un tifoso du Milan AC. Comme toute une génération, vous gardez le souvenir de ce 4 mai 1949, jour funeste où l’une des plus brillantes équipes de calcio, le Torino, périt dans un accident d’avion . Un véritable drame national. Elève des Jésuites, il vous en reste une belle élégance intellectuelle, mais aussi une manière d’être qui fait partie de votre personnalité et à laquelle on peut sans doute rattacher une forme d’humour au second degré qu’apprécient vos amis et grâce à laquelle votre image ne se réduit certes pas à la caricature du professeur austère et bardé d’assurance. Il ne faut pas davantage confondre intégrité et austérité que convictions et certitudes. La propension à l’humour et la capacité de recul, voilà des traits que vous aurez partagés avec notre confrère de l’Institut Raymond Barre, auquel on vous a souvent comparé, ce qui n’est pas pour vous déplaire. Etudiant à la célèbre Université Bocconi de Milan, dont vous deviez plus tard devenir le recteur puis le président, vous défendez en 1965 une thèse sur « Le budget prévisionnel de la Communauté européenne ». Le choix du sujet révèle que, très jeune, vous vous êtes passionné pour la construction européenne. Ce qui vous intéresse au départ, c’est la politique économique, et vous avez vite compris que, de plus en plus, le cadre approprié à cette fin serait la Communauté, rebaptisée Union depuis le Traité de Maastricht. Progressivement, vous avez aussi développé votre réflexion sur l’organisation politique de l’Europe. Il faut lire le beau livre que vous avez publié avec Sylvie Goulard en 2012, alors que vous résidiez au palais Chigi. Ce livre est intitulé « De la démocratie en Europe » . Un joli clin d’œil. Avant de vous investir à fond dans l’économie politique, vous avez voulu consolider vos bases en passant l’année 1968 à Yale, auprès du futur Prix Nobel (1981) James Tobin, l’un des grands architectes de la synthèse macroéconomique néoclassique et l’un des pionniers de la théorie de la finance, beaucoup plus proche cependant de Keynes que de Friedman. Ce faisant, comme et en même temps que celui qui vous reçoit, vous avez fait d’une pierre trois coups : vous avez effectivement approfondi votre connaissance de l’économie en restant fidèle, vous, à la tradition italienne ; vous avez fait une sorte de long voyage de noces, puisque vous vous étiez marié l’année d’avant avec Elsa ; et vous vous êtes immergé dans la société américaine à un moment particulièrement riche. Comme tous ceux de notre génération qui ont eu la chance de partager une telle expérience, vous en avez été marqué pour la vie.

A ce stade, je voudrais rappeler que votre pays a une magnifique tradition dans les domaines de la macroéconomie et de l’économie politique et financière. Dans le champ de la recherche universitaire, chacun connaît le nom de Franco Modigliani, né à Rome en 1918. Ses études commencées en Italie se poursuivirent à la Sorbonne, à partir de 1939. En effet, Modigliani décida de fuir le régime fasciste, devenu antisémite en 1938. Les Etats-Unis devinrent finalement sa nouvelle patrie. Il obtint le prix Nobel en 1985 pour l’élaboration et le développement de la théorie du cycle de vie sur l’épargne des ménages ainsi que pour la formulation des théorèmes de Modigliani-Miller sur l’évaluation des entreprises et le coût du capital. La nationalité américaine et le prix Nobel favorisent la gloire. Certainement davantage que le travail méticuleux au sein des Banques centrales. Or, la Banque d’Italie a donné des économistes politiques de premier plan, comme le regretté Tommaso Padoa-Schioppa, une grande figure de l’Europe. La notoriété de plusieurs de ses dirigeants a largement débordé les frontières du pays. Je me souviens d’avoir été impressionné par la distinction personnelle et intellectuelle de Guido Carli, ancien gouverneur de la Banque d’Italie, avec lequel je siégeais au début des années 80 au Conseil international d’IBM Europe. Vous lui avez succédé au Conseil de Fiat. Plus récemment, des personnalités comme Lamberto Dini ou Carlo Azeglio Ciampi ont connu des destins nationaux, dans des phases comme il s’en produit régulièrement où le système politique italien prend ses distances avec ses propres jeux. Et chacun connait l’autre super Mario, Mario Draghi, le brillant successeur de notre confrère Jean-Claude Trichet à la tête de la BCE. Votre nom a plus d’une fois été cité pour diriger la prestigieuse Banque d’Italie. Le sort en a décidé autrement et vous avez accédé aux plus hautes responsabilités politiques sans passer par cette étape.

Le temps manque pour évoquer davantage la richesse de l’école italienne d’économie. Je mentionnerai Luigi Spaventa, connu entre autres pour avoir présidé un comité sur la dette publique dont vous fîtes partie en 1988. Je me souviens de mon étonnement à l’occasion d’une conversation avec lui en 1980 sur les marges de manœuvre possibles pour la politique économique de l’Italie. Pour lui, comme pour vous ou pour Raymond Barre, ces marges n’embrassaient que des variantes limitées autour du modèle de l’économie sociale de marché. Mon étonnement tenait à ce qu’il s’était fait élire comme indépendant sur une liste du Parti Communiste Italien, alors dirigé par Enrico Berlinguer. L’écart béant entre le PCI et le PCF était difficilement saisissable pour un Français non averti. Plus généralement d’ailleurs, ce qu’on appelait alors l’eurocommunisme faisait l’objet de spéculations intenses. On peut en rire aujourd’hui, mais un homme de pensée et d’action aussi avisé que notre ami commun Henry Kissinger a pensé, après la mort du général Franco, que l’Espagne allait devenir communiste. Et je ne parle pas de sa frayeur au lendemain de l’élection de François Mitterrand en 1981, heureusement vite dissipée après une invitation à Latché.

Aujourd’hui comme hier, nos deux pays ne partagent pas les mêmes clivages idéologiques, et ce n’est pas un hasard si les économistes ne constituent pas en France, comme c’est le cas en Italie, un vivier important de dirigeants publics. De ce point de vue, la comparaison entre Raymond Barre et Mario Monti fait ressortir une différence essentielle. Notre ancien confrère reste à ce jour une singularité dans l’histoire politique de la France. Notre nouveau confrère s’inscrit dans une tradition propre à ce qu’on appelle désormais, quoiqu’abusivement, « la deuxième république ». Cette tradition est incarnée par une sorte de microcosme pénétré de l’intérêt général, qui se perçoit comme un recours quand la conjoncture politique devient trop confuse. Un microcosme, peut-être mieux vaudrait-il dire un club, qui vient donc parfois compenser, temporairement bien sûr, la faiblesse de l’Etat, le poids des clientélismes. Tout se passe comme si les jeux politiques se calmaient par intermittence. Mais quand la vraie politique, celles des hommes et des femmes qui consacrent leur vie à « aimer les gens », comme ils se plaisent souvent à se définir, quand donc la politique reprend le dessus, les différences entre nos deux pays s’estompent. Le moment de la société civile et des professeurs est passé. En 1988, Raymond Barre a été battu à l’élection présidentielle. En 2013, vos efforts pour trouver une place à votre mesure dans le jeu traditionnel ont été déçus.

Mais revenons à votre histoire. De retour de Yale, en 1969, vous vous épanouissez dans une brillante carrière universitaire autour de votre base lombarde, successivement à Trente, à Turin, et enfin, comme votre propre père mais aussi votre fils, à la Bocconi. Vous enseignez l’économie politique, en particulier l’économie monétaire et financière, et parallèlement vous commencez à vous faire connaître du public comme éditorialiste au Corriere della Sera. En 1981, vous voilà appelé au Conseil d’Administration d’IBM Italia. Vous faites ainsi votre entrée dans le cercle très distingué des administrateurs indépendants, à travers lequel vous devenez un acteur de la vie économique concrète. Comment ne pas relever incidemment qu’en France, à la même époque, le statut général de la fonction publique interdisait aux professeurs d’université d’exercer des responsabilités dans le secteur privé. Les conseils d’administration vous immergent dans le secteur productif, mais la passion de l’intérêt général ne vous a pas quitté, et l’on vous sollicite souvent pour participer à des commissions comme celle présidée par Luigi Spaventa.

Très tôt, vous avez été repéré par l’une des figures dominantes de l’Italie du second vingtième siècle, je veux dire Giovanni Agnelli, dont j’ai plaisir à rappeler qu’il fut correspondant de l’Académie des Sciences morales et politiques, où il lui arrivait de passer de bons moments, comme certains d’entre nous s’en souviennent. La mémoire collective s’efface vite et il peut être difficile aujourd’hui de se représenter à quel point l’Avocato, comme on l’appelait, a incarné la modernisation de l’Italie d’après guerre. Longtemps, Fiat est resté le symbole de la renaissance industrielle du pays, plus encore que Renault en France, avec cette différence parfaitement symptomatique que l’une était personnalisée par une famille et en fait par un homme, et l’autre par l’Etat. Comme les plus grands hommes d’action, Giovanni Agnelli resta toujours à l’affût des talents, et l’on ne compte pas ceux à qui il a mis le pied à l’étrier. Parmi les voies qu’il utilisait à cette fin, il y avait les grandes associations internationales à la création desquelles il avait contribué. Je pense par exemple au Bilderberg et plus tard à la Commission Trilatérale qui, aujourd’hui, font encore fantasmer dans le monde entier les adeptes de la théorie du complot. Le Bilderberg a été créé en 1954 sous la présidence du prince Bernhard des Pays Bas, dans le contexte de la guerre froide, avec une idée simple : les pays de l’Alliance atlantique, en tant que club de démocraties adeptes de l’économie de marché, ne pouvaient que l’emporter face à l’idéologie soviétique. Du point de vue européen, l’esprit originel du Bilderberg se confond avec celui des pères fondateurs de la Communauté européenne, très marqué par la démocratie chrétienne. A ce sujet, on évoque toujours le trio Conrad Adenauer, Alcide De Gasperi et Robert Schuman, trois hommes d’Etat auxquels on adjoint immanquablement un Français d’influence, unique dans son genre, et parfaitement emblématique de la notion de club, Jean Monnet.

Le point que je veux souligner ici est que l’Italie est depuis le début au cœur de la construction atlantique et européenne, qu’il s’agisse de ses institutions officielles ou des émanations de la société civile comme le Bilderberg, grâce à des personnalités comme Giovanni Agnelli. Pour la France, les choses ont été plus compliquées, en raison de l’immense parenthèse du général de Gaulle, entre 1958 et 1969 sans compter les ombres portées. Ayant fait mon entrée au Bilderberg en 1974 et à la Trilatérale deux ans plus tard, je peux témoigner de la marginalisation de la France avant l’élection de Valéry Giscard d’Estaing, même dans les moins officielles des institutions euro-atlantiques. Ces différences ne sont évidemment pas que des avatars. La France incarne l’idée de l’Etat – nation forgé à travers les siècles. Comme l’a montré Pierre Nora dans son œuvre, les Français ont longtemps eu une conception sans pareil de leur histoire et de leur identité nationale. L’Etat, la langue et le dogme d’un peuple indivisible y jouent des rôles essentiels et ce sont justement ces trois attributs qui sont mis à mal par les mouvements migratoires et par la mondialisation. Au contraire, l’Italie apparait comme une construction nationale à la fois récente et inachevée. Le roi de Sardaigne Charles Albert pouvait dire Italia fara da se – l’Italie se construira par elle-même c’est-à-dire sans concours extérieur– mais il s’est trompé. Quant à l’inachèvement, il se manifeste toujours, si l’on suit certains spécialistes de l’administration italienne, par la faiblesse de l’Etat et de ses institutions. Par comparaison, dans la France d’aujourd’hui, l’Etat souffre moins de sa force que de son obésité. Après le désastre de la Seconde guerre mondiale et plus généralement de ce qu’on a appelé la guerre civile européenne, la France n’a cessé d’osciller entre la tentation de retourner au sources de son identité et celle du dépassement dans la construction, avec d’autres, d’un nouveau type d’unité politique. Pour l’Italie, c’est justement dans cette construction que l’identité devait trouver son parachèvement. Nul ne songera à nier l’importance, dans l’aventure de la Communauté puis de l’Union européenne, de la réconciliation franco-allemande. Mais il y a beaucoup plus et si l’Italie est aujourd’hui comme naguère un pilier de l’euro-atlantisme – et au-delà d’une certaine idée de l’ouverture au monde – c’est grâce à son élan vital en vue d’un accomplissement à venir. Voilà pourquoi j’ai commencé avec ces paroles : vous êtes italo-européen, vous êtes un Européen ouvert sur le monde.

On ne répétera jamais assez que chacun des six pays fondateurs a apporté sa marque au lancement de l’Union européenne. Je ne dirais pas à son code génétique, car notre construction est de nature fondamentalement épigénétique, comme toute l’histoire des hommes. Il n’empêche que les conditions initiales ont une importance particulière. Et d’abord, les trois grands fondateurs : la France et l’Allemagne, bien sûr, mais aussi l’Italie que vous incarnez ce jour à l’Institut de France. Voilà pourquoi, dans les réunions du Bilderberg, nous étions particulièrement attentifs aux nouvelles têtes italiennes, sélectionnées par l’Avocato. Deux d’entre elles devaient connaître un destin national et européen. Dans l’ordre de leur apparition à la fin des années 70 et au début des années 80 : Romano Prodi et vous, Mario Monti. Vous vous êtes aussitôt trouvé dans cette institution puis dans d’autres semblables comme un poisson dans l’eau et avez ainsi continué de tisser votre toile, de partager, d’approfondir et de faire rayonner vos idées, dans l’ordre de l’économie et de la politique, cependant que grâce à vous, vos interlocuteurs recevaient le meilleur de l’Italie.

Lorsque Silvio Berlusconi, président du Conseil, vous a désigné pour rejoindre la Commission européenne en 1995, personne n’en a été surpris. Sur un plan personnel, vous étiez amplement préparé à l’exercice d’une telle mission, tant sur le fond que par vos réseaux. Du point de vue collectif, on en revient à cette idée que dans votre pays, les jeux politiques ont des limites. Là où ailleurs on a parfois cédé à la tentation d’envoyer à Bruxelles des hommes ou des femmes d’envergure limitée, mais qu’on voulait rétribuer, la nomination d’un commissaire européen est considérée à Rome comme un acte aussi important que la nomination d’un gouverneur de la Banque d’Italie. J’imagine que le Cavaliere, comme on l’appelait alors, a dû par la suite regretter sa décision. Plus souvent qu’on ne le croit, la petite histoire rejoint la grande. Comment ne pas relever aussi, une fois de plus, le parallèle avec Raymond Barre. Celui-ci, poussé par Jean-Marcel Jeanneney dont il avait été le directeur de cabinet, avait été nommé par le général de Gaulle en 1967, il est vrai en un temps où la fonction de commissaire européen, plus modeste, n’attirait pas les étoiles de la politique. Du moins le Général était-il sensible à la compétence, ce qui n’était pas la moindre de ses qualités.

Vous avez accompli deux mandats à Bruxelles où vous avez été en charge successivement des portefeuilles complémentaires du marché intérieur et de la concurrence. Pendant cette décennie, vous auriez pu vous contenter de labourer consciencieusement mais prudemment votre terrain, au mieux de votre savoir et de vos convictions. Mais vous avez surpris votre monde. Comme commissaire à la concurrence, en effet, vous avez manifesté une autorité et une fermeté insoupçonnées, telles qu’à la simple écoute de votre nom, plus d’un industriel ou d’un homme politique aguerri a pu se mettre à trembler. Le Commission européenne ne donne pas souvent l’occasion d’accéder à la grande notoriété. A votre manière, vous y êtes parvenu, et je pense vous connaître suffisamment pour affirmer que ce succès ne fut pas le résultat d’une simple stratégie de communication. Il est vrai que le domaine de la concurrence se prête à des actions d’éclat, puisque l’on est conduit à s’opposer à de très grands responsables. Votre conflit avec le patron de Coca-Cola est resté dans les mémoires et, ce qui n’est qu’apparemment paradoxal, après avoir quitté la Commission, vous êtes devenu conseiller de cette entreprise pour l’international. Les Français se souviennent bien de votre bras de fer autour d’Alstom avec Nicolas Sarkozy, alors ministre des finances. L’ancien Président de la République ne vous en a d’ailleurs pas voulu, comme on a pu le constater au début 2012 après votre entrée au palais Chigi. Dans les deux cas, vos interlocuteurs ont admiré leur adversaire d’un moment. Naturellement, ces grands combats ont beaucoup contribué à vous faire connaître au-delà des cercles d’initiés.

Votre action à Bruxelles a reposé sur des bases que je tenterai de résumer. Depuis presque aussi longtemps qu’ils s’intéressent à l’abstraction de la concurrence pure et parfaite, les économistes ont cherché à comprendre la concurrence réelle, imparfaite, et à réfléchir aux moyens de remédier à ses défauts. Ceci a donné naissance à une branche très active de la science économique, qu’on appelle parfois, en traduisant de l’anglais, l’économie ou l’organisation industrielle. Le principe le plus ancien de cette discipline énonce que les monopoles enrichissent leurs détenteurs au détriment du bien-être total de la collectivité, mesurable en théorie par une quantité appelée « surplus ». En fait, aux Etats-Unis, le droit de la concurrence avait précédé la théorie économique, avec le Sherman Act, de 1890, dont la première application majeure, restée célèbre, fut le démantèlement de la Standard Oil of New Jersey en 1911. De manière évidente, la lutte contre les monopoles doit s’étendre aux ententes et aux cartels. Si l’on reconnaît que la puissance américaine repose en dernière instance sur le dynamisme de son économie concurrentielle, et si l’on admet que la constitution d’un grand marché intérieur est une poutre maîtresse de la construction européenne, on ne peut être, comme vous, que favorable à une politique rigoureuse en matière de concurrence. En vous illustrant dans ce domaine, vous n’avez pas seulement démontré votre talent en tant qu’économiste d’action. Vous vous êtes montré cohérent avec la vision italienne de la construction européenne, avec ses deux piliers complémentaires, la démocratie et l’économie sociale de marché, complétés par l’ouverture sur le monde. Votre interprétation exigeante a contribué à muscler le marché européen en poussant les entreprises à ne pas s’endormir sur leurs lauriers ou sur leurs rentes. A noter cependant, vous êtes le premier à le reconnaître, que, dans le domaine de la concurrence, l’absence de recours face à la Commission est une anomalie regrettable.

Vous admettez d’ailleurs que d’autres problèmes ouverts demeurent y compris sur le plan de l’analyse théorique. Par exemple, jusqu’à quel point la distinction entre les entreprises « intérieures » et « extérieures » est-elle pertinente sur un espace donné ? Derrière cette interrogation se trouvent des questions comme la nationalité des entreprises et donc leur éventuel contenu partiel en biens publics ; l’identification des secteurs stratégiques pour une nation, avec des implications en termes de politiques publiques ; et finalement, la définition et la légitimité des politiques industrielles, en particulier des aides de l’Etat. L’orthodoxie libérale n’admet, et encore seulement dans certains cas, que les interventions visant à corriger les externalités, en matière d’environnement par exemple, mais d’une manière générale regarde, avec beaucoup de méfiance, la notion de bien public. Toute une école de pensée a acquis ses lettres de noblesse – concrètement des prix Nobel – autour de l’idée que la correction des externalités et la production des biens publics pouvaient se passer de l’Etat. Et pourtant, les Etats demeurent encore de nos jours les principaux sujets du système international et les plus puissants d’entre eux, comme les Etats-Unis, continuent d’intervenir souverainement dans leurs économies. C’est là que l’on retrouve toute l’ambiguïté de la construction européenne dans sa phase actuelle. Je reviens sur les aides de l’Etat. La Commission les pourchasse au juste motif qu’elles faussent souvent la concurrence. Mais le droit américain ne connaît rien d’équivalent, parce qu’à l’intérieur des Etats-Unis la question de la concurrence entre les Etats ne se pose pas de la même manière. On voit bien où le bât blesse : de l’autre côté de l’Atlantique, l’Etat fédéral définit l’intérêt national et le défend bec et ongle ; rien d’équivalent n’existe de ce côté-ci. On en revient au point de départ. La France voit « l’Europe européenne » comme une extension de son propre modèle dans ce qu’il a pu avoir de plus réussi. Cette vision est critiquée par ses partenaires comme l’Italie, dont l’histoire et la culture sont fort différentes. Il y là une vraie question avec de fortes implications, certes économiques mais aussi politiques, pour la future division internationale du travail, dans un monde où l’on voit bien que la puissance au sens le plus traditionnel du terme conservera ô combien un sens, avec des Etats comme les Etats-Unis et la Chine. Pour clore ce chapitre, je mentionnerai aussi d’un trait la question difficile – et manifestement liée à tout ce qui précède – des rapports entre la conception du grand marché intérieur et la conduite de négociations comme celle du Partenariat Transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP).

Si je m’exprime ainsi, ici et devant vous, c’est qu’à mon sens l’immense majorité des citoyens européens perçoivent plus ou moins confusément qu’ils risquent de devenir sujets d’un vaste ensemble euro-atlantique, sans notion claire d’un bien public réellement partagé, et dont les centres de décision stratégiques échapperaient de plus en plus à leur contrôle démocratique. Face à cette angoisse diffuse qui se manifeste un peu partout dans des mouvements, dits d’extrême gauche ou d’extrême droite, n’est –il pas vrai que le discours convenu sur le marché unique ou sur l’euro est tragiquement insuffisant, malgré sa pertinence à bien des égards ? N’est-il pas urgent de démonter le piège où un nombre croissant de citoyens risque d’enfermer les leaders de l’Europe, en les présentant comme des émanations du grand capital ou de la finance apatrides ? Peu d’hommes autant que vous ont l’intégrité et la légitimité nécessaires pour contribuer à l’élaboration d’un nouveau discours audible, pour que le projet européen ne se dissolve pas dans une marée de scepticisme et de découragement, ou que nos descendants ne nous accusent pas d’avoir en fait vidé de son identité profonde l’Europe que nous prétendions construire pour eux.

Votre intégrité, chacun la reconnaît, et vous assumez pleinement vos liens avec les classes dirigeantes à différents niveaux. D’autant mieux que vous êtes farouchement indépendant par nature ce qui, convenons-en, n’est pas nécessairement le cas des hommes de pouvoir, même moins connectés que vous avec les grands du monde de l’économie. Votre légitimité, vous la tenez de l’ensemble de votre parcours, mais particulièrement de ces quelques mois où vous avez incarné la résurrection de l’Italie. Tous les pays européens ont individuellement à s’adapter au formidable défi posé par l’émergence de ce qu’on appelait jadis le Tiers Monde. Le problème n’est pas tant d’identifier les réformes nécessaires pour éviter le déclin. On les connaît depuis longtemps, et c’est déjà beaucoup. Mais l’efficacité des réformes implique de franchir des étapes où, dans un premier temps, les choses peuvent paraître empirer. Leur légitimité implique donc un effort de pédagogie, au-delà de l’idéologie, mais surtout une volonté de justice sociale. Le vrai problème est donc politique. J’en reviens ainsi à votre pays.

Juste réponse à vingt ans de dictature, la Constitution très progressiste de l’Italie républicaine n’a pas réussi à prévenir de nouvelles atteintes à la démocratie telles que la partitocratie, le clientélisme, ou ce que résume l’oxymore « crise politique permanente ». L’opération Mani Pulite au début des années 90 est loin d’avoir suffi à établir un système politique plus satisfaisant. Quant à la justice sociale, elle se heurte au mur de la corruption et de l’air du temps. L’air du temps nous ramène à la révolution des technologies de l’information et donc à la mondialisation, à l’accroissement des inégalités, aux fortunes souvent aberrantes dans la sphère financière, aux rémunérations indécentes de certains dirigeants, y compris d’ailleurs, dans le cas italien, au sein même de la fonction publique. Nous avons fait l’euro mais, au moins dans un premier temps, même la France et l’Allemagne ont pris des libertés avec les critères de Maastricht cédant, au profit du court terme, à la facilité des déficits budgétaires et d’un endettement toujours plus grand. Seule l’Allemagne a ensuite corrigé le tir et pour cela Gerhard Schröder a acquis la dimension d’un homme d’Etat. En dehors du petit cercle des économistes d’action et des banquiers centraux, on semblait avoir oublié qu’un endettement non maîtrisé entraine inéluctablement, mais à un moment imprévisible, une crise de confiance. Comme le reste du monde, l’Europe a été frappée par la crise financière d’origine américaine en 2007-2008, laquelle a amplifié les déséquilibres antérieurs, provoquant, pour la première fois depuis l’entre deux guerres, une crise de confiance généralisée sur les dettes souveraines. Un événement inouï quand on le situe dans l’ensemble de l’histoire économique de l’après guerre.

Où en était l’Italie à la veille de votre finest hour ? Le quatrième gouvernement de Silvio Berlusconi vivait sa troisième année. L’action n’était pas à la hauteur de la nécessité. L’Italie s’enfonçait dans la crise. Surtout, ce gouvernement n’avait pas bonne réputation. L’image projetée par son chef choquait de plus en plus en particulier à l’extérieur. De manière générale, on attend d’un leader qu’il se consacre fondamentalement au bien commun, et ce plus encore par gros temps. On attend aussi que son comportement soit en adéquation avec les épreuves traversées par le peuple. L’âpreté au gain, l’ostentation et la vulgarité étaient certes assez répandues, pas seulement dans votre pays. Mais en 2010-2011, ces vents mauvais ont contribué à alimenter la défiance qui, dans le monde contemporain, quand le grand public a l’impression que plus personne ne tient les rênes, se mesure froidement par les écarts de taux d’intérêt communément appelés spread et par les verdicts des agences de notation. Mois après mois, la Grèce, le Portugal, l’Espagne, mais surtout l’Italie, en attendant la France, affolaient les marchés qui voyaient dans un possible dérapage incontrôlé à Rome l’équivalent économique d’une explosion atomique. Pendant ce temps, la Banque Centrale Européenne, dirigée d’une main ferme par Jean-Claude Trichet, faisait tout son possible pour éviter le drame, mais en pleine lucidité sur les limites légales, politiques mais aussi économiques de son action. J’ai parlé de votre finest hour et chacun aura reconnu l’allusion à Churchill. Par égard pour votre modestie je ne pousserai pas davantage la comparaison. Vous fûtes pressenti secrètement dès l’été 2011. Après le G20 particulièrement difficile d’octobre, votre nom était sur toutes les lèvres comme l’homme de la situation. Vous aviez une idée claire des actions à conduire. Vous aviez démontré votre force de caractère. Les grands dirigeants internationaux étaient disposés à vous accueillir les bras ouverts. Et naturellement vous inspiriez confiance aux marchés. La classe politique italienne entrait dans l’une de ces phases dont j’ai parlé, où elle était prête à se mettre en recul. Le Chef de l’Etat s’est montré à la hauteur des circonstances. Dans la Constitution actuelle de l’Italie, le Président de la République a peu de pouvoirs, sauf dans les cas où le système ne fonctionne plus. De fait, depuis deux décennies, les Présidents ont reconquis un rôle essentiel. Avec une belle détermination, le Président Giorgio Napolitano a procédé en deux temps. D’abord, le 9 novembre, en vous nommant sénateur à vie ce qui, avouez-le, est une façon inhabituelle de faire son entrée en politique. Quatre jours plus tard, en vous chargeant de former le gouvernement. Le Parlement ne pouvait que vous confirmer et vous donner carte blanche pour le choix de vos ministres. La logique de la situation vous a conduit à les choisir dans la société civile.

Vous avez espéré que davantage de temps vous serait donné pour changer le cap du navire italien. Ce n’a pas été le cas puisque, à peine une année s’était-elle écoulée, votre prédécesseur a tiré le tapis sous vos pieds. Votre gouvernement n’a alors pu que gérer les affaires courantes jusqu’aux élections de février 2013. Pour autant, je crois que l’histoire retiendra votre passage au palais Chigi pour au moins trois raisons. En premier lieu, vous avez rétabli l’image de l’Italie, qui a aussitôt retrouvé sa place éminente au sein de l’Union européenne et au-delà. Le trio d’un moment que vous avez formé avec Angela Merkel et, pour la France, avec Nicolas Sarkozy puis avec François Hollande, a remarquablement fonctionné et on peut dire qu’il a sauvé l’euro. Il fallait en effet que l’Italie redevienne crédible pour que puissent être adoptées les décisions institutionnelles nécessaires pour faire face aux crises du futur. Pendant le sommet européen du 29 juin 2012, vous avez surpris vos partenaires, surtout la Chancelière, en manifestant un sens politique peu commun. En l’occurrence, vous avez provoqué un choc vertueux, dont les effets se sont étendus à la BCE elle-même, en exigeant de coupler les décisions portant sur le sauvetage de la zone euro d’une part et un paquet de relance économique au sein de l’Union d’autre part. Certains ont pu dire que la première décision avait plus de substance que la seconde, mais en réalité ce couplage revêt une signification stratégique. Avec des réformes de structure crédibles, on peut se permettre un peu de relance, et même on le doit pour éviter un contrecoup social. En deuxième lieu, fort de votre état de préparation, vous avez entrepris de lutter de toutes vos forces contre les déficits. D’abord, par l’impôt, quitte à assumer l’impopularité de certains d’entre eux, comme la taxation de la maison principale. Ensuite et surtout, vous avez mis en chantier plusieurs réformes, avec une célérité tellement remarquable pour accomplir la réforme des retraites que le président Sarkozy lui-même vous a exprimé sa stupéfaction et son admiration tout en vous demandant votre recette. En fait, vous avez su profiter au moment opportun de la dynamique créée par votre nomination pour ouvrir des chantiers difficiles. Dans d’autres cas, comme l’assouplissement du marché du travail, vous n’avez pu que lancer le processus. Parallèlement, vous avez pris des initiatives importantes en matière de lutte contre la corruption et contre l’évasion fiscale. Dans votre action, vous avez manifesté cette indépendance dont j’ai déjà parlé, notamment vis-à-vis des milieux d’affaires. En troisième lieu, enfin, même si vous n’avez pas eu suffisamment de temps, il semble que « le moment Monti » a effectivement marqué un changement de cap durable pour votre pays et pour l’Europe. Pour votre pays, car même si l’on manque encore de recul, les gouvernements qui ont suivi paraissent déterminés à ce que l’Italie ne perde pas le crédit retrouvé. Pour l’Europe, parce qu’aujourd’hui, dans les grands pays de la zone euro à commencer par l’Allemagne, l’engagement politique pour la monnaie unique parait enfin consubstantiel à la volonté de poursuivre la construction européenne contre vents et marées. Pour autant, je n’y reviens pas, et vous en convenez, il reste à recaler le projet européen sur des bases plus solides sur le plan politique.

Sans doute est-il encore trop tôt pour que vos compatriotes reconnaissent pleinement l’importance de votre présidence. Il existe dans l’histoire des situations où de fortes personnalités ont laissé leur empreinte par leur exemple et leur intégrité, même si les circonstances ne leur ont pas permis d’accomplir leurs projets ou d’atteindre leur idéal. Je pense à un homme comme Pierre Mendès France qui, une soixantaine d’années après son bref passage à l’Hôtel Matignon, marque encore des hommes comme Manuel Valls, notre nouveau Premier ministre. Je pense aussi à Raymond Barre. Dans votre cas, l’essentiel n’est-il pas que vous ayez redonné l’espoir à l’Italie et à l’Europe ?

Vous appartenez à une noble tradition, très développée en l’Italie, celle des intellectuels-experts , forts différents des intellectuels à la française qui se présentent comme des maîtres à penser dans tous les domaines. Intellectuels-experts ou, comme disait Altiero Spinelli, « intellectuels-politiques ». Des intellectuels dont les compétences les qualifient pour fréquenter les politiques tout en gardant leurs distances avec le pouvoir. Un pouvoir que vous avez fini par exercer.

D’où une dernière question. Etes-vous un homme politique ? Oui, si l’on reconnaît que votre vie entière a été vouée au bien public, avec au moins deux temps forts dans le domaine de l’action, où vous avez laissé votre marque bien plus profondément que tant d’élus qui ont failli devant leurs responsabilités. Non, si l’on refuse la qualité d’homme politique à ceux qui n’ont pas consacré leur carrière à courtiser les gens pour obtenir leurs suffrages, quitte à suivre leurs troupes au lieu de les diriger. Ceux qui vous connaissent savent que vous n’avez jamais eu le goût de l’élection, et se demandent pourquoi, à l’issue de votre expérience à la tête du gouvernement, vous avez pris le risque de vous lancer dans ce territoire inconnu. Vous dites que cette aventure a permis à l’Italie d’éviter un retour en arrière. En tous cas, vous avez réussi à effectuer au moins une incursion dans la politique électorale sans d’aucune manière vous trahir vous-même.

Je crois qu’il y a bien des manières de faire de la politique. L’essentiel, c’est d’être vrai et en adéquation avec les circonstances et leurs exigences. Sans la défaite de 1940, Charles de Gaulle aurait terminé une carrière militaire sans grand relief et le nom de Winston Churchill serait resté davantage pour ses erreurs que pour ses succès. Nelson Mandela, une des plus grandes figures du second vingtième siècle, n’aurait pas marqué son pays et le monde comme il l’a fait s’il n’avait eu le génie, après des années de militance et de prison, de prôner et de pratiquer la réconciliation. Dans l’Europe qui se reconstruit cahin-caha depuis une soixantaine d’années, il y a peu de place pour la gloire. Et si les pères fondateurs dont j’ai rappelé les noms, les Conrad Adenauer, Alcide de Gasperi, Robert Schuman, Jean Monnet -je sais que vous admirez particulièrement ce dernier- restent dans notre panthéon, ce n’est pas pour des actions éclatantes. Leur grandeur est d’avoir partagé une vision essentiellement juste de l’avenir de notre continent et d’avoir su faire les premiers pas pour la traduire en action. Ces pionniers étaient intègres et animés de la volonté de servir, chacun à sa façon, selon ses talents, ses capacités et les circonstances. Ils connaissaient les poisons du nationalisme et les dangers de l’exaltation. Ils comprenaient que les grandes réalisations émergent d’une accumulation de petits succès, d’une lutte permanente contre des forces centrifuges. Voilà le type humain dont l’Europe a besoin pour continuer d’aller de l’avant. Votre succès dans l’exercice du pouvoir, unique et paradoxal, est d’avoir formé un gouvernement technique qui a redonné foi dans la politique, ce dont vos successeurs ont bénéficié. Vous êtes de ces hommes dont l’Europe a besoin pour progresser. C’est pourquoi notre compagnie est fière de vous avoir coopté.

 

(1) 26 millions entre 1876 et 1976, soit l’équivalent de la population du Royaume au moment de sa constitution.

(2) Corriere della sera, interview du 25 juillet 2012.

(3) Sur cet épisode, F. Archambault, Le contrôle du ballon. Les catholiques, les communistes et le football en Italie, Ecole française de Rome, 2012, p. 242-246.

(4) S. Goulard, M. Monti. De la démocratie en Europe. Flammarion, 2012.

(5) F. Attal, Histoire des intellectuels italiens au XXe siècle. Prophètes, philosophes et experts, Paris, les Belles lettres, 2013.

 

 

Discours de M. Mario Monti,
Membre associé étranger de l’Académie des sciences morales et politiques

 

Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les Académiciens,
Chers amis,

J’ai été très touché par l’allocution avec laquelle le Président Bernard Bourgeois a souhaité m’accueillir, dans ce cadre solennel, en présence de nombreuses personnalités et amis, ainsi que de ma famille.

Je tiens à remercier tout particulièrement Thierry de Montbrial, pour son discours qui m’a rempli d’émotion et qui en même temps présente pour moi un grand défi. Depuis le début des années ’80 j’ai toujours considéré Thierry de Montbrial, avec qui j’ai eu occasion de participer à de nombreuses réunions internationales, non seulement un intellectuel éminent, mais aussi une voix, française et européenne, à la fois forte et subtile, très respectée par les interlocuteurs internationaux au plus haut niveau.

C’est un grand honneur pour moi, d’être accueilli parmi vous, et plus encore de succéder à Vaclav Havel qui est l’une des plus grandes figures de l’Europe contemporaine. Avoir pour prédécesseur un dissident, un grand auteur, dramaturge et poète, constitue un défi écrasant. Fort heureusement, je note une circonstance amusante : Vaclav Havel avait lui-même succédé à un économiste italien, Giuseppe Ugo Papi. Si je remonte plus loin dans l’histoire, je me sens donc en terrain plus familier.

*

La vie de Vaclav Havel s’inscrit à la croisée des deux termes « morale » et « politique » qui caractérisent cette académie. Y être reçu parmi vous, à sa suite, me donne une émotion profonde parce que ces mots, souvent employés, sont rarement traduits en action avec l’intensité dont a fait preuve mon illustre prédécesseur.

Dans son discours de vœux du 1er janvier 1990, Vaclav Havel lançait par exemple à ses compatriotes qui venaient à peine de se libérer du communisme : « le pire est que nous vivons dans un milieu moral pourri. Nous sommes malades moralement parce que nous sommes habitués à dire blanc et à penser noir ». Non seulement il dénonçait le manque de vérité dans le discours politique mais il soulignait aussi l’importance du respect des êtres humains que les régimes totalitaires avilissent : « nous avons appris à ne rien croire, à ne pas prêter attention l’un à l’autre, à ne nous occuper que de nous-mêmes ».

Dans chacune de ses interventions, c’est ce souci de vérité, ce respect de l’homme qui ressurgit. Cette exigence le conduira en 1999, devant le Sénat français, à exprimer avec franchise les doutes que lui inspirait la construction européenne si sa seule motivation devait finir par être « les répercussions économiques concrètes qui affectent un groupe de citoyens producteurs, contribuables ou consommateurs ». Mettant en garde contre l’absence de réflexion sur « l’essence de l’Europe », il souhaitait alors, avec une grande clairvoyance, que celle-ci s’interroge sur « le contexte foncièrement nouveau dans lequel elle évolue aujourd’hui ».

Par là même, il rejoint ce qu’a dit, lors d’un discours au Parlement européen en septembre 1997, une personnalité qui me fut chère, le cardinal de Milan Carlo Maria Martini récemment décédé : « l’Union économique et monétaire a son importance et sa signification mais elle ne suffit pas. Il y a besoin d’une union plus solide, plus substantielle, qui tienne aux valeurs, c’est-à-dire à l’homme avec ses droits et ses devoirs inaliénables, avec sa dignité transcendante ».

Depuis ses débuts, l’union de l’Europe est un projet politique, adossé à une civilisation. Vaclav Havel nous le rappelle.

*

Persécuté par le régime communiste en raison de ses origines sociales favorisées, Vaclav Havel n’a pas pu faire les études qu’il aurait voulues. Son parcours est marqué par les circonstances politiques. Sans entrer dans le détail de sa biographie, trois traits me semblent particulièrement remarquables.

D’abord le courage dont il a fait preuve, dans un régime totalitaire. En me plongeant dans son histoire qui ressuscite la Tchécoslovaquie des années 70, celle qu’a décrite magistralement Milan Kundera dans ses romans, je me posais la question suivante : nous, qui vivons dans un espace de liberté, nous, qui sommes des privilégiés et ne courons aucun risque, jusqu’où serions-nous prêts à aller pour nos idées ? En ce moment, l’idéal européen est attaqué. L’Europe devient, sous nos yeux, un bouc émissaire, un exutoire commode. Parfois nous avons laissé faire ceux qui l’attaquent. Nous avons aussi parfois manqué de courage pour la construire. La lecture des écrits de Havel – comme celle des Mémoires de Georges Berthoin, engagé dans la résistance et grand Européen, présent parmi nous et que je tiens à saluer – ont été pour moi une source de réconfort dans laquelle puiser un sursaut d’énergie.

Le second trait de Vaclav Havel est d’avoir été un homme de culture qui a notamment écrit de nombreuses pièces de théâtre. Sa connaissance approfondie de l’âme humaine transparaît dans son action politique. Ses écrits, comme par exemple le superbe discours qu’il a prononcé devant vous lors de son installation en 1992, centré sur « l’attente », révèlent son talent de plume. Mais je pense aussi à la manière dont il a accueilli Richard von Weizsäcker, Président de la République fédérale d’Allemagne, à Prague, en mars 1990 avec une magnifique intervention intitulée « du messager de la guerre au messager de la paix », alors même que les relations entre la République fédérale en voie de réunification et la Tchécoslovaquie étaient encore empreintes de rancoeur et de méfiance.

Enfin, pour quiconque s’intéresse à l’Europe, la vie de Vaclav Havel nous permet de mieux comprendre l’unité invisible de l’Europe, malgré la coupure du « rideau de fer ». La Charte 77 qu’il a contribué à rédiger et à diffuser, prend au mot le régime socialiste, en demandant le respect des grands principes qu’il affichait lui-même. Les dissidents se sont aussi inspiré de textes internationaux, rédigés sous la pression de l’Europe occidentale et des Etats-Unis, notamment l’Acte final d’Helsinki. Ils ont, en quelque sorte, avec la complicité des Occidentaux, retourné le cynisme des dirigeants communistes, au profit des libertés.

Dans la partie occidentale du continent, malheureusement, cette interaction, cette unité profonde de l’Europe, nous avons eu tendance à l’oublier. Pourtant, comme Milan Kundera l’a rappelé dans son magnifique article pour Le Débat, « L’Occident kidnappé », lors de l’invasion de Budapest par les chars soviétiques, en 1956, le directeur de l’agence de presse de Hongrie avait envoyé au monde entier un message disant « nous mourrons pour la Hongrie et pour l’Europe » !

Cette interaction culturelle et politique s’est manifestée en d’autres occasions. Ainsi, le chef de l’Etat français François Mitterrand a tenu à rendre visite aux dissidents de la Charte 77, en 1988, lors d’une visite à Prague. En 1989, c’est à la suite de pressions internationales que Vaclav Havel emprisonné, sera libéré.

Après la « révolution de velours » de fin 1989, il est devenu sans l’avoir vraiment voulu, parce qu’il était la personne la plus légitime, le premier Président de la République de la Tchécoslovaquie libérée. Dans les premiers temps de la nouvelle République, il a joué le rôle essentiel d’autorité morale. Lors de la partition du pays, il est devenu le Président de la république tchèque.

*

Même si c’est un homme d’une stature singulière, avec lequel on ne saurait se comparer, je suis très heureux de succéder à un grand Européen comme Vaclav Havel car je ressens avec lui des affinités profondes que je voudrais exposer maintenant : sur l’Europe, sur la politique et sur le rapport de l’Europe avec la politique.

Vous me faites l’honneur de me recevoir parmi vous dix ans quasiment jour pour jour après l’entrée des pays d’Europe centrale et orientale dans l’Union européenne, le 1er mai 2004.

Ceci me conduit à prendre un exemple – l’élargissement – pour illustrer ma conviction que nombre des critiques dirigées contre l’Union européenne en ce moment, sont dues à une vision étroite, dépourvue de sens de l’histoire. L’idée est assez répandue que l’élargissement a été « trop rapide ». Nous aurions sans doute dû resserrer plus encore nos liens, élaguer et renforcer les institutions, étendre le champ du vote majoritaire, en un mot, faire ce que certains ont appelé « l’approfondissement ». J’en ai conscience. Mais ce sont les anciens Etats membres qui ont marqué des réticences. Il est donc peu honnête d’en faire porter la responsabilité aux nouveaux entrants. En tout état de cause, les récents évènements en Ukraine, nous conduisent à nous demander : où en serions-nous, si les pays d’Europe centrale et orientale, de la Slovénie à l’Estonie, étaient encore dans un entre-deux, au moment même où la Russie renoue avec une politique expansionniste?

La nostalgie de l’Europe des Six est donc non seulement anachronique, puisque les Pères fondateurs ont toujours considéré que les pays d’Europe centrale et orientale faisaient partie intégrante de l’Europe, elle est aussi à courte vue, dans le contexte géopolitique actuel. D’ailleurs, si les critères de sélection pour faire partie de ce noyau dur, étaient les performances économiques ou le scrupule dans le respect des règles communes, sommes-nous sûrs par exemple que l’Italie en ferait partie ? Et la France ?

*

C’est à tort que la valeur intrinsèque de la construction européenne est aujourd’hui dépréciée.

L’existence de la Communauté européenne a accéléré la fin des dictatures des pays du Sud du continent (Grèce, Espagne, Portugal), comme le rejet du communisme à l’Est. Elle a surtout permis d’accompagner les Etats en transition sur la voie de la démocratie et de l’économie de marché, en leur donnant un cadre, des valeurs de référence et des aides financières. Naturellement, rien n’aurait été possible s’il n’y avait eu, dans les pays candidats, des personnalités de la qualité morale de Vaclav Havel qui ont contribué à assurer le succès de la transition.

De surcroît, l’élargissement a donné à l’UE une taille suffisante pour jouer sur la scène mondiale (500 millions d’habitants, 28 Etats). Ce changement d’échelle est une condition préalable pour qu’elle devienne peu à peu « l’Europe puissance » que les Français ont souvent appelée de leurs vœux ; naturellement, cet ensemble est encore trop faible. Il doit être renforcé, démocratisé et parler enfin d’une seule voix sur la scène mondiale. Mais l’état d’inachèvement de l’Union européenne ne saurait conduire à négliger ce qu’a représenté la réunification de notre continent.

Un autre exemple de la perte de perspective historique, et de vision, peut être trouvé dans les critiques actuelles contre l’euro.

Certains prônent la sortie de l’euro, et le retour aux monnaies nationales, au motif qu’il serait plus facile de mener des politiques favorables à la croissance et à l’emploi. L’Union européenne ne croît pas suffisamment, c’est exact, et le chômage massif trahit les promesses de prospérité. Les partisans de ces solutions radicales ont toutefois la mémoire courte : ils oublient les failles des politiques nationales lorsque l’appartenance au marché unique et à l’union économique et monétaire n’avaient pas encore introduit des garde-fous.

Dans un pays comme l’Italie, et peut-être même en France, les responsables politiques utilisaient plus souvent leur pouvoir discrétionnaire en matière économique et monétaire pour maximiser leur influence (voire leurs résultats électoraux) que pour servir les intérêts des populations et des générations futures. Le maintien en vie d’entreprises publiques peu compétitives, de manière artificielle, aux frais du contribuable, a par exemple été rendu plus difficile par la création du marché unique, et notamment l’application de règles rigoureuses relatives aux aides d’Etat.

La classe politique nationale pouvait également satisfaire sa « clientèle » en créant du déficit public sans limite. Le déficit était « facilement » financé par le recours à la planche à billets, par l’obligation faite aux banques d’acheter des titres d’Etat et par la limitation de l’emploi de l’épargne des particuliers à l’étranger. Mais en réalité, les difficultés étaient renvoyées à plus tard.

Le marché unique et l’euro nous ont préservés de ces pratiques malsaines et au fond, immorales.

Grâce à la construction européenne, la politique est redevenue, en un certain sens, plus « politique » c’est-à-dire qu’elle est contrainte de faire des choix sans possibilité de satisfaire toutes les clientèles, ni de repousser les problèmes dans le temps, via l’inflation, la dévaluation ou la dette publique.

Grâce à l’Europe, dans chacun de nos pays, nous avons mené une sorte de « guerre de libération », non pas contre une puissance étrangère, mais contre nos propres pulsions néfastes. A des comportements imprévoyants, cédant à la facilité, a succédé un sens des responsabilités, une culture de stabilité plus exigeante, produisant des résultats plus durables.

Aujourd’hui, ce sont souvent les partis « anti-système » (comme le Mouvement 5 Stelle en Italie ou le Front National) qui demandent la sortie de l’euro. Pourtant, le plus grand cadeau qui pourrait être fait au « système » (à la « casta ») serait de lui redonner le pouvoir de jouer avec la monnaie, de réactiver les réseaux nationaux de connivence et de clientélisme, pour ne pas dire de corruption.

*

Il est fréquent d’entendre que « l’Europe est en crise ». Mais la question mérite d’être creusée plus avant.

Ces dernières années, je me suis tout particulièrement penché sur ce sujet, ayant eu la chance de bénéficier d’une double expérience, européenne d’abord, comme membre de la Commission européenne, puis nationale, quand j’ai été appelé à diriger le gouvernement italien. J’y ai consacré aussi des réflexions théoriques dans le livre que j’ai publié en 2012 avec Sylvie Goulard, intitulé De la démocratie en Europe, voir plus loin (Flammarion / RCS pour la version italienne).

Nous nous livrons dans cet ouvrage à une analyse sans complaisance aboutissant à la conviction qu’il s’agit moins d’une crise de l’Union européenne que d’une crise de la démocratie en Europe, révélant une défaillance conjointe des Etats et de l’Union, une crise touchant à la fois à la légitimité des décisions et à l’autorité de ceux qui les prennent.

S’y ajoute aussi – et c’est ce qui lui donne sa violence et son caractère multiforme – une mutation de nos sociétés : l’apparition des nouvelles technologies, la mondialisation, dont nos régimes politiques n’ont guère pris la mesure.

Pour apporter des solutions durables, les gouvernants doivent admettre pleinement l’interdépendance et l’imbrication des responsabilités, tout comme ils doivent rejeter la tyrannie du court terme qui conduit à négliger l’intérêt des générations futures. De tous les défauts de nos démocraties, c’est sans doute le pire.

Toute réforme comporte des bénéfices à long terme et des coûts politiques immédiats. Dans le jeu de l’alternance droite / gauche, on a souvent vu la difficulté de décider et mettre en œuvre des changements profonds parce que l’opposition peut facilement mobiliser les catégories sociales subissant l’impact des réformes lancées par le gouvernement. En Italie par exemple, le besoin de réformer les retraites comme de s’attaquer à l’évasion fiscale était largement reconnu. Mais la gauche répugnait à s’atteler à la première, la droite de lutter contre la seconde. Lorsque j’ai été appelé à gouverner, nous avons formé une « grande coalition » ; il a été enfin possible de procéder à ces deux réformes en même temps : ceux qui, dans chaque camp, bloquaient les mesures nécessaires, se sont neutralisés à partir du moment où nous avons pu en faire un « paquet ».

D’autres pays, jouissant d’une plus grande cohésion sociale, ont pu procéder à ce type de réformes, en dehors de situations d’urgence. C’est le cas notamment de l’Allemagne.

A l’inverse, l’expérience montre que, dans les systèmes politiques qui portent le moins aux grandes coalitions, comme les régimes présidentiels (Etats-Unis, Cinquième République), les réformes de grande ampleur sont plus difficiles à mener. Faute d’accord bipartisan, les Américains ont même eu du mal à adopter leur budget.

Toute grande réforme a besoin de mûrir. Pour aboutir, elle doit être comprise par la société. Ce processus prend du temps et appelle des explications. Toutefois le besoin de recueillir l’assentiment de la population ne doit pas détourner les dirigeants de leur mission, quitte à déplaire. Comme le disent les Federalist Papers américains « lorsque les intérêts du peuple sont contraires à ses désirs, le devoir de tous ceux qu’il a préposés à la garde de ses intérêts est de combatte l’erreur dont il est momentanément la victime, afin de lui donner le temps de se reconnaître et d’envisager les choses de sang froid ». <Federalist Papers n° 71, traduit par Tocqueville>

Robert Schuman n’a pas eu recours à un referendum, ni à un institut de sondage avant de faire sa déclaration de 1950 appelant à la réconciliation franco-allemande. Il a fait ce qu’il croyait juste. Il a pris ses responsabilités, sans se soucier d’être populaire. Et finalement, il l’a été. Vaclav Havel déclarait « je fais partie de ceux qui considèrent leur fonction politique comme l’expression de leur propres responsabilité envers la communauté, de leur sens du devoir et même comme une sorte de sacrifice. » (allocution lors de la réception du prix Sonning, Copenhague 1991).

Trop souvent, dans l’Union européenne, les dirigeants répugnent à prendre leurs responsabilités. Dans la zone euro, par exemple, ils ont fait preuve d’une trop grande « politesse » dans le contrôle mutuel prévu par les traités alors qu’ils auraient dû au contraire oser identifier les problèmes pouvant avoir des répercussions sur les autres. Ils n’ont pas non plus toujours recours au vote majoritaire qui permet de sortir de l’impasse de l’unanimité, même quand le traité permet de trancher par le vote.

Ce qu’il est convenu d’appeler de nos jours « populisme » n’est pas, en réalité, la défense des intérêts réels du peuple ; c’est une tactique qui consiste à utiliser un langage ultra-simplifié, facilement compréhensible par le peuple, ou jouant de ses peurs, pour conquérir le pouvoir.

Un bon exemple est fourni par la fameuse « austérité ».

L’UE est très critiquée pour l’avoir « imposée ». Certains Etats ont dû faire des efforts considérables, c’est exact. Mais cette « austérité » constitue en réalité un assainissement bénéfique, favorable aux jeunes générations, aujourd’hui trop souvent sacrifiées. Elle a été causée par des erreurs dans les politiques nationales du passé. Sans l’Europe, les ajustements auraient sans doute été encore plus redoutables. L’UE est forcément complexe à expliquer ; en raison de son hétérogénéité et de sa nature originale, elle n’est pas évidente à saisir. En outre, agir pour l’ouverture, la liberté des échanges est plus difficile que prôner la fermeture et la défense des intérêts immédiats de chacun. Le protectionnisme, les frontières étanches, l’arrêt de l’immigration sont des solutions qui, en apparence, sont pleines de bon sens et ne révèlent leurs effets néfastes que dans un deuxième temps.

Face à ces dérives, la riposte des autorités politiques aurait pu être plus vigoureuse. Lorsque j’étais membre du Conseil européen, j’ai été frappé que les chefs d’Etat et de gouvernement passent beaucoup de temps à prendre des décisions techniques, relevant le plus souvent – à cause de la crise financière – des ministres des finances, au point de négliger les grands enjeux politiques. J’ai alors proposé, déjà en 2012, que le Conseil tienne une réunion spécifique pour aborder le phénomène du « populisme », bien en amont des élections européennes. Le Président Herman Von Rompuy avait accueilli cette proposition favorablement, mais encore une fois l’urgence des discussions sur les problèmes courants (budget de l’UE, sortie de la crise financière, plus récemment l’Ukraine) n’a pas permis aux Chefs d’Etat et de gouvernement de se pencher sur une question qui est devenue sans doute un défi fondamental pour l’intégration européenne, à savoir le populisme.

Il est important que les responsables politiques gardent une certaine hauteur de vues et ne se laissent pas entraîner dans une approche technique. Longtemps, la France a eu cette faculté de s’élever au dessus des contingences.

C’est pourquoi, si vous me permettez, je voudrais conclure par un appel amical à la France qui me fait aujourd’hui l’honneur de m’accueillir dans une de ses plus prestigieuses institutions.

Si l’Europe va mal en ce moment, c’est sans doute en partie parce que justement la France ne tient plus tout à fait le rôle qu’elle devrait et pourrait jouer en Europe.

La France occupe en effet une position décisive entre le Nord et le Sud. Il est important de se souvenir que la Communauté européenne est née de la volonté de réconcilier les Français et les Allemands, d’allier les Latins et les Germains. Elle se nourrit de cette différence qui, longtemps néfaste, et cause de guerres, s’est révélée féconde, une fois mise au service d’une communauté de destin.

C’est pourquoi – je tiens à le répéter solennellement ici – il faut réfuter catégoriquement toute idée d’une alliance des pays du sud contre l’Allemagne ; cela n’empêche pas de défendre des vues qui, sur certains points peuvent être différentes de celles des autorités allemandes et plus encore, de faire un effort de persuasion auprès de celles-ci.

L’enjeu est plutôt que la France redevienne la France, c’est-à-dire qu’elle joue pleinement son rôle de pont avec l’Allemagne, ce qui suppose toutefois qu’elle améliore ses performances et qu’elle mette en œuvre les règles qu’elle a signées et ratifiées.

Par rapport à la phase aigüe de la crise, des progrès ont été accomplis dans le rapprochement du Nord et du Sud. Les pays du Sud ont fait des efforts importants pour entrer dans une culture de stabilité ; il est naturellement nécessaire qu’ils n’abandonnent pas ces comportements. Mais il appartient aussi aux pays du Nord de faire des efforts de leur côté pour contribuer à la prospérité générale. L’Allemagne, par exemple, a des marges pour accroître la libéralisation du marché des services et mieux contribuer au marché unique.

Au-delà des mesures techniques, nous avons surtout besoin de mieux nous comprendre les uns les autres. Nous partageons la même monnaie, les mêmes règles mais restons marqués par de profondes différences culturelles. Elles ne sont pas insurmontables mais encore faut-il en avoir conscience et travailler à aplanir les divergences, patiemment.

Il serait bon aussi que la France redevienne la force de proposition et d’impulsion qu’elle a su être par le passé et notamment qu’elle fasse des propositions pour l’avenir de l’Europe, nourries par une éthique de responsabilité et d’engagement. Le sens profond de l’économie sociale de marché, inscrite dans les traités, est la défense d’un cadre de vie et de développement, au service des générations futures. Le rôle de l’Europe dans le monde ne saurait non plus être défini indépendamment de valeurs à défendre.

Comme Vaclav Havel nous y invitait déjà en 1999, l’Europe doit prendre conscience de sa propre évolution. Nous avons besoin de nouvelles idées, d’un projet d’ensemble qui devra naturellement être discuté entre les Français et les Allemands, en lien avec les autres partenaires désireux d’avancer.

Des travaux menés par des groupes issus de la société civile, le groupe Glienicker en Allemagne, le groupe Eiffel en France, ont jeté une première base intéressante pour une discussion européenne ambitieuse et pragmatique à la fois, autour de la zone euro.

Naturellement, l’Italie apportera sa contribution ; elle a accompli de gros efforts de réformes. Elle est le seul pays du sud à être sorti de la procédure de déficits excessifs. De Alcide de Gasperi à Altiero Spinelli ou Giorgio Napolitano, le pays n’a jamais manqué de grands Européens.

***

Contrairement à ce que laissent entendre les extrêmes, la solution aux problèmes de l’Europe ne réside pas dans une sorte de fuite en avant ou plutôt …de retour en arrière, dans le giron national au motif que l’Europe « ne marche plus ».

Elle passe au contraire par une réflexion commune, approfondie, sur les objectifs et les principes éthiques qui doivent sous-tendre le projet européen ; cette réflexion morale ne doit pas opposer les différents niveaux de responsabilité (région / Etat / UE) mais les englober et les nourrir tous, afin que la puissance publique puisse apporter des solutions dans le sens du bien commun.

Les mutations du monde sont rapides et profondes. Il n’y a pas de modèle unique ou de solutions simples et évidentes. C’est pourquoi j’ai écrit un ouvrage sur la démocratie. Nous avons des choix à opérer entre différentes options politiques, économiques, sociales. Une fois les orientations définies par les responsables, le débat permet de faire émerger le consensus autour du projet lui-même.

Cela exige du temps et de la patience. A cet égard, je ne peux que renvoyer au magnifique discours que mon prédécesseur Vaclav Havel a prononcé devant vous, nous invitant à modérer nos impatiences et à comprendre que nos attentes ne sont pas dénuées de sens.

J’ajouterais pour ma part que si l’Europe va lentement, si nous en attendons plus et si parfois, cette lenteur nous désole, l’essentiel est d’y travailler, ensemble, pour la faire vivre et avancer.