Lecture de la notice sur la vie et les travaux de Denis Kessler (1952-2023) par Bernard Arnault
Monsieur le Président de la République
Monsieur le Premier Ministre
Chère Claude, chers Louise et Martin.
Denis Kessler fut le premier parmi les collègues de notre Académie, à être accueilli sous la Coupole, inaugurant ainsi une pratique nouvelle, imaginée par le Secrétaire perpétuel Jean-Robert Pitte. C’était le 19 mars 2018 et Denis Kessler, accueilli par notre collègue Michel Pébereau, prononçait l’éloge de son prédécesseur Michel Albert. Alors que, cher Jean-David Levitte, vous m’y accueillez à mon tour, et avant que je tente de représenter ici la vie et même l’âme de Denis Kessler, je voudrais tout spécialement saluer x et y qui m’ont fait l’immense honneur de venir aujourd’hui assister à cette première séance solennelle pour moi, et le très grand violoniste Daniel Lozakovitch qui interprétera pour nous, tout à l’heure, la grandiose et solennelle Chaconne de Jean-Sébastien Bach.
Ainsi je prends le relais que par-delà la mort, me tend mon ami Denis Kessler afin qu’au sein de cette Académie, mais aussi en-dehors, j’apporte ma contribution à l’esprit de liberté, d’ambition, de générosité, d’intransigeance, et de passion entrepreneuriale qu’il a illustré à la manière qui était la sienne.
Manière exubérante, manière impétueuse, manière toujours généreuse, superbe, intelligente, qui emportait tous ceux d’entre nous avec qui il voulait bien partager ses passions innombrables. Ses convictions étaient torrentielles, ce qui le rendait redoutable – et nombreux sont ceux qui, m’a-t-on souvent rapporté, le redoutaient – mais elles étaient toujours libératrices.
Denis Kessler, en effet, était un esprit libéral. J’entends ici le mot « libéral » selon trois dimensions qui, chez lui, se complétaient et s’enrichissaient mutuellement. Il était libéral, si j’ose dire, par nature. Et cette liberté naturelle, liberté de penser, faire et dire ce qu’il voulait et de rejeter les contraintes qui lui paraissaient arbitraires, sautait aux yeux de tous ceux qui le rencontraient. Il était libéral, aussi, par culture, au sens où il entretenait un rapport libéral à la connaissance. Curieux de toute connaissance humaine, passionné de toute idée, pourvu qu’elle fût forte, élevée, englobante, et intense, il était insatiablement en quête de nouveaux savoirs, appelés à rejoindre ce qu’il appelait lui-même la « boîte à outils » de son esprit. Enfin, il était libéral par pensée. Il était un intellectuel libéral, c’est-à-dire dont le projet théorique – de pensée, de recherche et d’écriture – se donnait pour objet l’identification des contraintes et pour objectif la libération des processus et des agents économiques. En ces trois significations, Denis Kessler était un esprit libéral.
Ainsi, avant de m’engager dans la démarche aventureuse d’analyser et synthétiser sa vie, son œuvre, sa pensée, son goût, son héritage, je veux, avec un peu d’humour dialoguer avec lui et le laisser écarter, avec la vivacité que nous lui connaissions, la question liminaire que je résume en ces termes : serait-il, à ses yeux, tolérable de prendre Denis Kessler pour objet de notre discours ? Je le cite [et j’ouvre les guillemets] : « Vous avez pris un objet qui est stupide : Denis Kessler. Je ne dis pas ça par forfanterie, car je considère qu’exerçant, on est redevable de ses fonctions et de ses responsabilités, mais quoi de plus ? » [fin de citation] A qui déclarait-il cela ? A un syndicaliste de la CGT qui établissait, avec assez d’objectivité il faut le dire, le bilan de Denis Kessler comme président de fédération patronale, et dont, chose rare et originale pour moi, je prends la suite aujourd’hui. A n’en pas douter, Denis Kessler me ferait aujourd’hui la même réponse. Ne Jamais être objet, jamais immobile, jamais figé par l’objectif du photographe, ce qu’il n’aimait guère, mais toujours sujet, toujours actif, toujours entre deux, toujours inattendu, et toujours insaisissable, toujours selon le mot de Victor Hugo, « une force qui va ».
Si vous me le permettez, je parcourrai la vie de Denis Kessler en quatre périodes successives qui me semblent constituer autant de mouvements. Cette scansion symphonique en quatre mouvements nous est suggérée par le souvenir d’une formule par laquelle Denis Kessler avait enveloppé sa trajectoire auprès de l’un de nos collègues : « quatre fois j’ai été fonctionnaire, quatre fois j’ai démissionné ! » Quatre mouvements contrastés, c’est une structure qui, me semble-t-il, lui va donc bien.
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Premier mouvement, donc. Denis Kessler naît à Mulhouse en 1952, dans une Alsace qui, depuis 1870, a éprouvé à de trop nombreuses reprises l’amère destinée d’être une frontière et qui n’est définitivement redevenue française que depuis sept ans. Son père, Pierre Kessler, a été résistant, étant l’un des fondateurs du réseau Combat. Arrêté en 1942, puis déporté à Dachau en 1944, il en est revenu l’année suivante. Avec son épouse Jeannine Copin, enseignante, Pierre Kessler donna à son fils le goût de tout apprendre et lui communiqua la conviction qu’aucun savoir n’est jamais inutile. Tous deux assemblèrent ainsi les éléments de cette « boîte à outils » que Denis commence très tôt à emplir. C’est dans deux de ces grands établissements de province qui participent si puissamment à la reconstruction intellectuelle et morale d’une jeunesse bien formée en sciences comme en humanités que Denis effectue sa scolarité. En l’occurrence, à Mulhouse le lycée Albert Schweitzer et à Strasbourg le lycée Kléber. Avant d’aller au-delà, signalons deux apprentissages qui, me semblent-ils, orientent tout un destin :
Le premier est le scoutisme. C’est dans les patrouilles scoutes, dont il gardera toujours d’excellents souvenirs, que Denis Kessler considère avoir effectué un apprentissage fondateur, celui de la conduite d’un groupe
Le second est le voyage : il découvre en 1969 les Etats-Unis, ayant été admis sur concours à passer un an dans un lycée du Connecticut, l’année même où moi-même j’y réalise mon premier voyage. Représentez-vous l’Amérique de 1969 ! 400 000 GI’s combattent au Viet Nam, les contestations contre la guerre sont extrêmement vives, la lutte pour les droits civiques, marquée par l’assassinat de Martin Luther King, redouble d’intensité, la contre-culture et la production artistique de la beat generation sont à leur apogée. Pour les jeunes Français de province de notre génération, les Etats-Unis ont été une inoubliable révélation de grandeur et de liberté. Notre œil, si habitué aux murs, aux plafonds, aux bocages, aux rues étroites, aux trajets sinueux, était d’un coup décillé. Dans l’avion du retour, nous savions que tout, oui tout, nous était accessible pourvu que nous y investissions l’énergie, l’enthousiasme, l’optimisme et la volonté que nous avions vus se déployer si profusément de l’autre côté de l’Océan. Ce grand voyage en engendrera d’autres, mais il infuse, dans l’esprit de Denis Kessler, la passion des destinations et des cultures lointaines et la certitude d’être un citoyen du monde.
Il entre à HEC en 1973 et en sort en 1976. Il suit en parallèle un cursus universitaire en sciences politiques et en philosophie à la Sorbonne. Cette période fondatrice, j’aimerais la synthétiser en quelques idées fortes qui « structurent », pour reprendre un mot cher à Denis Kessler, la vie – évitons soigneusement le mot « carrière » qu’il trouvait affreusement rond-de-cuir – la vie, donc, qui est alors sur le point de devenir la sienne. Un peu à la manière de Carrache au plafond du palais Farnèse, représentons-nous un instant Hercule à la croisée des chemins.
A HEC, il se démarque. Il est, selon une condisciple, un élève « brillantissime ». Brillantissime et polychrome, ajouterai-je.
D’abord, il y découvre l’économie et l’économétrie, guidé par Dominique Strauss-Kahn qui l’oriente vers ce champ de recherche universitaire. Concomitance de la chronologie : en 1973, l’année même où Denis Kessler entre à HEC, est fondée l’Association de Genève, première interprofession des grandes sociétés d’assurance devant laquelle le professeur d’économie Raymond Barre tient un discours prophétique : « ce qui est important dans les sociétés modernes ce sont les risques et l’incertitude. » « Risque », voilà posé l’un des maîtres-mots de la future vie professionnelle de Denis Kessler. J’y reviendrai.
À cette époque, il adhère à l’UGE, l’Union des grandes écoles, un syndicat étudiant qu’on dit alors proche de l’Union des étudiants communistes. Pourquoi ? Parce qu’il est indigné par la hausse des frais de scolarité qui pénalise les étudiants d’HEC méritants et sans ressource. Mérite et engagement. Voilà deux autres catégories fondamentales de la vie de Denis Kessler.
Il n’a jamais été ni maoïste ni trotskyste contrairement à la rumeur. A-t-il été marxiste ? Peut-être bien, mais certainement pas marxiste façon Paul Lafargue, l’auteur du Droit à la paresse. Quoique certains de ses condisciples, comme Henri de Castries, se souviennent que Denis Kessler faisait voter les grèves à bonne proximité des vacances. Non, Denis Kessler était marxiste au sens où il croyait à la transformation et l’accomplissement de l’homme par le travail, par l’effort répété, accumulé, qui petit à petit constitue un capital. Le marxisme de Denis Kessler était un marxisme du travail, de l’émancipation, de la formation de l’esprit par l’exercice et le savoir, et aussi un marxisme épris de théorie, attaché à l’identification et l’étude des structures sociales.
« Structure », autre grande idée forte de sa pensée. Il aimait à rappeler combien il restait un représentant du structuralisme historique, en ce sens un rejeton de l’université française de sa jeunesse. Structures sociales, économiques, psychanalytiques transcendantes qui permettaient à la jeune pensée intellectuelle d’alors de franchir les fossés derrières lesquels s’étaient trop longtemps retranchées les facultés étanches de la vieille Sorbonne. Structures qui décloisonnaient les recherches, qui permettaient l’essor incroyable d’une science historique s’enrichissant du regard neuf et radical de l’anthropologie. L’étudiant Denis Kessler entre à l’université dans un moment où, comme en témoigne, en 1971 le fameux numéro « Histoire et Structure » de la Revue des Annales, les « structures » sont partout. Lorsque Denis Kessler publiera, avec Jacques Dupâquier, en 1992, La Société française au XIXe siècle, c’est dans cette filiation intellectuelle structuraliste qu’il s’inscrira.
Fin du premier mouvement.
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La décennie qui suit sa sortie d’HEC, et qui constitue le deuxième mouvement, est d’une grande fécondité. Avec Dominique Strauss-Kahn, puis avec François Ewald, il édifie un impressionnant corpus théorique, de renommée internationale, sur l’épargne dont il devient l’un des spécialistes mondiaux. Chacun en connaît les conclusions principales et nul ne s’étonnera qu’elles restent aujourd’hui pleinement valides. Ses alertes étaient au début des années 1980 déjà pressantes et soucieuses. Comment, à votre avis, les qualifierait-on aujourd’hui ?
Il alerte sur la baisse inexorable de la démographie, pesant notamment sur le financement du système de retraite par répartition.
Il met en relief le rôle protecteur de l’accumulation de patrimoine dans l’ensemble des flux économiques, et sort l’épargne des modèles schématiques par lesquels on l’étudiait alors, pour mettre en valeur la nature profondément humaine et individuelle des choix qui président à sa constitution : avec Denis Kessler, les agents économiques de l’épargne prennent chair et volonté, travaillent, consomment, investissent, se marient, ont des enfants, se meuvent dans la hiérarchie sociale, se préoccupent de leur retraite, transmettent un patrimoine qu’ils ont stratégiquement géré et bien souvent augmenté. Avec Denis Kessler la réflexion sur l’épargne dépasse largement la seule perspective de la régulation étatique, d’en-haut, sans autre visée qu’une aubaine fiscale. Oserai-je dire que, là encore, il est prémonitoire ?
Il recommande la mise en place d’un système de capitalisation, seul à même de corriger les déséquilibres du système général et de permettre à l’individu de présider, ne serait-ce qu’en partie, aux arbitrages qui régissent son épargne, son patrimoine.
Présentées ainsi, ces conclusions, sommairement résumées, quoique puissantes, ne permettent pas de mettre en valeur la méthode de recherche, originale, imaginative, qui les a produites. Denis Kessler lisait tout, s’inspirait de champs d’étude très divers, avait une approche intégratrice des sujets, faisant concourir à l’appui de la démonstration sociologie, histoire, économie, philosophie et sciences.
Ces années de recherche, inaugurées l’année de son agrégation de sciences sociales, en 1977, sont couronnées par une charge de recherche au CNRS en 1986, par un doctorat d’Etat en économie en 1987, par l’agrégation de sciences économiques en 1988, par une chaire de professeur des universités à l’Université de Nancy, la même année, puis à l’École des hautes études en sciences sociales en 1990. Denis Kessler a accompli, très rapidement, l’intégralité du cursus honorum universitaire français. Il y acquiert une stature universitaire internationale, dialoguant dans des articles ou des ouvrages à quatre mains avec le prix Nobel Franco Modigliani, avec le futur secrétaire d’Etat au Trésor américain Larry Summers, avec le futur conseiller de Ronald Reagan puis directeur général du National Bureau of Economic Research Martin Feldstein ou avec le futur gouverneur de la Banque d’Angleterre Mervyn King. Ce deuxième mouvement prend fin au moment où Denis Kessler imprime à son cheminement une bifurcation majeure.
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Troisième mouvement. Parce que les travaux de Denis Kessler font également autorité à l’université que dans la sphère professionnelle de l’assurance, il est lu attentivement, dès la fin des années 1970, par les principaux dirigeants des grands groupes d’assurance français, Jean Peyrelevade, Bernard Pagézy, Claude Bébéar, qui le recrutera plus tard à son comité exécutif.
C’est à une femme exceptionnelle, trop oubliée aujourd’hui, qu’il doit de se rapprocher du monde de l’entreprise. Yvette Chassagne, ancienne résistante, première femme énarque et première femme préfet, Présidente de l’UAP, a l’idée, soutenue par Claude Bébéar, de le proposer à la présidence de la Fédération Française des Sociétés d’Assurance, qui rassemble la profession au sein du CNPF. D’abord surpris, Denis Kessler accepte le défi tant par goût du défi lui-même, de la gageure intellectuelle, et un peu, en définitive, pour contredire les murmures de réprobation qui accompagnent l’arrivée d’un universitaire à la tête d’une instance patronale. Dans ces mêmes mois de 1990-1991, François Périgot me propose d’entrer à la Commission économique du CNPF.
De ce moment passé dans les instances patronales de la vie de Denis Kessler, je veux, sans retracer toute la chronologie, retenir quatre réalisations fortes.
D’abord, dès le début de son mandat, Denis Kessler s’attelle à la négociation d’une convention collective de branche avec les syndicats et y parvient, mettant un terme aux pépiements des oiseaux de mauvais augure, pariant sur l’échec rapide du théoricien ! Le dirigeant perçait déjà sous la toge professorale.
Ensuite, Denis Kessler profite de son mandat pour faire évoluer son champ d’expression. C’est la place de l’entreprise dans la société qui devient progressivement l’objet de sa réflexion. L’entreprise créatrice de richesse, d’emploi, mais aussi de bonheur collectif. L’entreprise socialement intégratrice, animée, certes, par l’intérêt économique, mais contributrice à une société qui, depuis près de vingt ans alors, est démoralisée tant par la crise elle-même que par les promesses illusoires de politiques successivement impuissantes. C’est une évolution majeure de la pensée patronale, par laquelle, sous sa conduite et celle du Président Ernest-Antoine Seillière, le CNPF devient MEDEF et élargit son horizon.
Se confirme dans son esprit le rôle qu’il prête à l’Etat. L’Etat, dans la pensée de Denis Kessler, n’est pas tout, comme dans le système marxiste, ou comme dans les rêves de l’administration. Résisterai-je à la tentation de citer, au sujet de l’Etat, l’un de ces mots féroces dont il avait le secret : « l’Etat est une machine à gaz pauvre qui consomme plus d’énergie qu’elle n’en produit ». C’est, comme bien souvent, autour de l’idée de risque que Denis Kessler articule le rôle de l’Etat. La puissance publique doit prendre garde à ne pas multiplier les risques en voulant trop les réguler pour protéger la société. L’Etat était pour lui, j’ouvre les guillemets, « un Risk Manager défaillant ». Dans son rôle de dirigeant patronal, il défend donc l’autonomie des entreprises dans leurs prises de risque. Il prône une société qui encourage l’individu sans le materner, qui le considère comme adulte et libre. Aussi on ne s’étonne pas de voir le journal Le Monde qualifier Denis Kessler de « terroriste futé », brocardant comme ultralibérales des positions – en particulier contre les 35 heures en 1997 – qu’il tient tant au nom des intérêts de ses adhérents que mu par la conviction de servir l’intérêt national. Que pouvait valoir, pour lui qui prêtait au travail un si grand pouvoir d’accomplissement, une réforme qui imposait à l’individu de moins travailler ?
Dans un même esprit, Denis Kessler a aussi travaillé à la réforme de l’assurance chômage, accordant un grand soin au paramétrage du Plan d’Aide au Retour à l’Emploi. Il souhaitait que tout soit mis en place pour permettre aux chômeurs de retrouver rapidement un emploi.
Enfin, s’il échoue, comme Vice-Président du MEDEF, à faire adopter la création de fonds de pension français, servant à prémunir la France contre la domination des fonds étrangers, s’il ne parvient pas à convaincre le gouvernement socialiste de la nécessité d’une baisse drastique des prélèvements fiscaux, d’une réforme en profondeur de la fiscalité locale, d’un arrêt de la croissance des dépenses sociales – ne croirait-on pas que ces mots, qui sont de lui, datent d’hier ? – il obtient cependant un véritable succès avec la loi de 1997 sur les plans d’épargne retraite pour les 14 millions de salariés du privé, qu’il inspire largement.
Fin du troisième mouvement.
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Pour l’ouverture du finale, j’emprunte les mots de notre collègue et prix Nobel d’Economie Jean Tirole : en 2002, Denis Kessler arrive aux commandes d’un « petit réassureur français en cessation de paiement ». A l’époque personne n’y croit. Tous ses pairs pensent qu’il n’y arrivera pas et lui recommandent de prendre un bon avocat. Tout le monde voyait la société comme définitivement perdue. Il va rapidement transformer la SCOR, complète Jean Tirole et j’acquiesce à ce jugement, en « l’un des grands de la réassurance mondiale ». Là encore, je ne peux tout relater de ces quelque vingt ans de Présidence et je crains que ma manière synthétique ne laisse dans l’ombre trop de faits, en particulier les grandes acquisitions qui donnent progressivement à la SCOR sa dimension de quatrième réassureur mondial. Toutefois, je les résumerai d’une phrase : à partir de 2002, il est devenu manifeste que SCOR avait à sa tête un stratège. C’est cette qualité singulière que le journal Les Echos distinguent en remettant, en 2014, à Denis Kessler le « Prix du Stratège de l’année ».
Accédant à la direction de la SCOR, Denis Kessler engage donc deux plans stratégiques énergiques, très explicitement dénommés – que cette Coupole pardonne ces anglicismes – « Back on track » et « Moving forward ». En moins de cinq ans, Denis Kessler assainit l’exploitation du groupe, dérisque son bilan, restaure sa notation, et le met en situation de redevenir acquéreur. Incontestablement, le groupe SCOR d’aujourd’hui doit à la haute et ambitieuse vision stratégique de Denis Kessler son modèle, son statut, son envergure internationale, son attractivité. Le Groupe doit aussi à l’indépendance farouche de son Président d’être capitalistiquement resté indépendant.
Il se montre à la tête de son groupe, comme dans ses précédentes activités, un travailleur infatigable. Rien n’était conçu, écrit, publié par les équipes financières, les départements de recherche, les actuaires, les équipes commerciales qui ne fût entièrement relu et corrigé par lui, traquant avec obstination incohérences, erreurs, simples coquilles jusqu’à obtention d’un résultat parfait.
Il était systématiquement en avance sur les grandes tendances de la gouvernance d’entreprise. Dès 2007, au début du grand mouvement d’acquisitions européennes puis transatlantiques dans lequel il mène SCOR, il fait évoluer la forme juridique de la société pour lui faire adopter le statut de Société européenne. Ce n’est que sept ans plus tard que, en partie sous son inspiration, je ferai passer Christian Dior du statut de société anonyme à celui de société européenne. De même, dès 2009, il fait signer par SCOR, l’une des seules entreprises privées à effectuer une telle démarche, la Déclaration de Kyoto contre le réchauffement climatique. Au sein de l’Association de Genève, Denis Kessler a contribué à attirer le regard sur les conséquences et du changement climatique et de son accélération.
A cet égard, Denis Kessler constituait une sentinelle admirablement perspicace face aux grands risques mondiaux. J’ai pu souvent constater qu’il m’avertissait de risques d’abord à mes yeux improbables et, je dois l’avouer, parfois devenus douloureuses réalités. Il convient ainsi de relire l’interview qu’il accordait au journal L’Opinion en 2017, et dans laquelle il développait l’idée d’une possible pandémie, d’ampleur mondiale et d’impact macroéconomique. Combien d’entre nous peuvent-ils revendiquer de l’avoir discernée avec une telle prescience ?
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Il me faut en arriver à l’épilogue, une fin que je voudrais plus heureuse que ne furent les épreuves qui frappèrent les dernières années de sa vie. Dans le combat contre la maladie, Denis Kessler déploya l’héroïsme d’un vieux Romain, n’en parlant jamais, faisant face, affrontant ce défi comme il avait affronté les autres. Il put compter sur le soutien et l’affection de Claude, sa compagne, de ses enfants et petits-enfants. Nous l’avons vu combattre, s’affaiblir parfois, mais ne jamais céder.
Dans la maladie, il ne renonça ni à ses responsabilités ni à ses passions ni enfin aux travaux de notre académie.
Il aima retourner sous les cieux qu’il avait aimés : en Alsace, sur l’Île de Ré, sous le soleil de Monaco qu’il appréciait, et dans les vignes de Troplong-Mondot, dont il a accompagné chaque millésime avec un enthousiasme renouvelé. Nous avions en commun cette passion pour la vigne, et tout particulièrement pour la finesse du fruit et des tannins des grands Saint-Emilion. Avec un goût très sûr, il a su guider ce très beau domaine et lui faire révéler toute la finesse dont sont capables ces argiles exceptionnelles.
En flacons comme en livres, Denis Kessler ne se lassa jamais d’explorer ni de découvrir. Il prit en charge le destin des Presses Universitaires de France au sein d’Humensis, parce qu’elles avaient abreuvé sa jeunesse d’un jaillissement infini de connaissance et de concept, comme il aurait fait d’un grand vignoble en péril. Menacées de disparaître faute d’avoir été gérées, les PUF risquaient de voir irrémédiablement leur fonds éparpillé, et, si je puis dire, leurs vieilles vignes arrachées, congédiés leurs maîtres de chais, gardiens de la rigueur et de la tradition éditoriales. Il ne pouvait s’y résoudre et je dois bien reconnaître qu’il fut, dans la communauté patronale et entrepreneuriale, bien seul à comprendre l’inexorable dispersion qui menaçait cette institution de l’érudition et de la recherche françaises en sciences humaines et sociales. Il avait tout autant à cœur de perpétuer l’outil éducatif de toute première importance que constituent les grandes éditions scolaires Belin, dont il savait quelle fonction fondamentale elles occupaient dans la formation des jeunes Français. De même, ne se résolvant jamais à laisser prévaloir l’inculture et le défaitisme en matière économique, il a consacré sa dernière énergie au lancement de la revue Pour l’Eco, à destination des lycéens et des étudiants, en partenariat avec le Groupe Les Echos. Ces actions résument Denis Kessler tout entier : le pédagogue hors pair, le passionné de toute science, l’infatigable promoteur d’un dialogue fondé sur la seule raison.
Enfin, il accompagna jusqu’au bout l’Orchestre de Paris, fondé par un autre grand Alsacien, le chef d’orchestre Charles Munch, dont il présidait le cercle des mécènes, et se réjouissait, grâce à la musique de pouvoir mêler tout ensemble, avec un Sextuor de Brahms, une dégustation de quatre flacons intercalés entre les mouvements, et la riche et spirituelle conversation qui était la sienne.
Je dois à l’exhaustivité de ne pas omettre qu’il avait ajouté aux responsabilités qu’il avait au sein de notre Académie celles de président du Conseil du Siècle, de membre du Conseil économique et social, de la Commission économique de la nation, de la Fondation pour la Recherche Médicale. Il était Global Counsellor du Conference Board, advisor de l’autorité monétaire de Singapour et fut, en France comme à l’étranger, administrateur de très nombreux groupes. Il était officier de la Légion d’honneur, officier de l’ordre national du Mérite, et chevalier de l’ordre de Saint Charles de Monaco.
Au moment de conclure cet éloge de mon prédécesseur à ce premier fauteuil de la section Économie politique, Statistique et Finances, j’aimerais, pour en faire un dernier portrait, laisser la parole à l’un de ceux dont Denis Kessler suivit l’enseignement à la Sorbonne et dont la liberté, l’inventivité, l’absence de dogmatisme, mais aussi la grande rigueur de conscience et la constante élégance de formulation s’imprimèrent longtemps dans son esprit. Je veux parler de Vladimir Jankélévitch. Dans un livre d’entretiens de la fin de sa vie, intitulé Quelque part dans l’inachevé, Jankélévitch définit par petites touches l’esprit humain, l’intelligence, et ce qui en fait le charme, la célérité, l’envol. En l’écoutant, n’y distinguons-nous pas, en palimpseste, le portrait, la voix, la morale, l’esthétique, la vie, l’âme de Denis Kessler, nous qui l’avons connu ?
Je cite Jankélévitch. « Pour capter l’idée au vol, pour guetter l’occasion opportune et surveiller l’urgence de l’instant, il faut un mélange de vigilance et de souplesse, de décision et d’abandon. Quintilien appelle mobilitas animi cette promptitude d’esprit qui nous permet de saisir sur le fait la conjoncture flagrante. Il faudrait être aussi vif que la fortune elle-même. […] L’occasion est pour nous une chance de réalisation, de connaissance ou d’amour. […] De danger en danger et d’instant en instant, la chute est sans cesse reportée, le commencement sans cesse reconduit. L’action est le rebondissement continué d’une aventure toujours initiale d’une initiation toujours aventureuse, et nous la vivons comme un beau danger… car elle n’est autre que le mystère du re-commencement. »
Je vous remercie.