Communication de Pierre LÉVY « La Russie et l’Europe : quel avenir pour la Russie ? »

Communication du lundi 13 avril 2026 de Pierre Lévy, ancien ambassadeur de France en Russie

Thème de la communication : La Russie et l’Europe : quel avenir pour la Russie ?

 Synthèse de la séance

Pierre Levy, ancien ambassadeur en Russie, se propose d’analyser les relations entre la Russie et l’Europe à travers la guerre en Ukraine et les tensions géopolitiques actuelles. Il souligne d’abord le paradoxe actuel d’une Russie historiquement liée à l’Europe sur les plans économique, culturel et technologique, qui s’en détourne aujourd’hui pour se tourner vers l’Asie et adopter une posture hostile envers l’Union européenne. Moscou cherche désormais à marginaliser les Européens, à affaiblir leurs institutions et à étendre son influence.

L’origine du conflit remonte à 2013-2014, lorsque le refus du président ukrainien de signer un accord avec l’Union européenne, sous pression russe, déclenche une série d’événements menant à la révolution Maïdan, puis à l’annexion de la Crimée et à la guerre en Ukraine. Toutefois, ce conflit dépasse largement le cadre ukrainien : il s’inscrit dans une confrontation plus large avec l’Occident et dans l’ambition russe de promouvoir un ordre mondial multipolaire. Selon certaines analyses, cette politique extérieure servirait aussi un objectif interne : renforcer le régime en construisant une société russe mobilisée et détachée de l’influence européenne.

Pierre Levy met en avant deux causes profondes du conflit : un passé mal assumé et un avenir refusé. D’une part, le pouvoir russe développe une vision révisionniste de l’histoire, nourrissant un sentiment de victimisation et justifiant ses actions par une lecture idéologique du passé. D’autre part, il rejette l’intégration européenne de ses voisins, notamment de l’Ukraine, perçue comme une menace pour sa sphère d’influence. Cette posture s’explique aussi par une crise identitaire et un sentiment de déclin, renforcés par des facteurs démographiques et politiques.

Sur le plan intérieur, la Russie évolue vers un régime de plus en plus autoritaire, marqué par la concentration du pouvoir autour de Vladimir Poutine, la restriction des libertés et l’usage de la propagande historique pour légitimer le pouvoir. La guerre apparaît ainsi comme un outil de cohésion nationale et de consolidation politique.

Enfin, le bilan de la guerre, après plusieurs années, est contrasté. Si la Russie contrôle une partie du territoire ukrainien et conserve l’initiative militaire, elle fait face à une forte résistance ukrainienne et à un soutien occidental massif. Le conflit est devenu une guerre d’usure, aux pertes humaines et matérielles considérables. Paradoxalement, cette guerre a renforcé l’unité européenne, consolidé l’OTAN et affirmé l’identité nationale ukrainienne. En somme, cette crise dépasse largement le cadre régional : elle engage l’avenir de la sécurité européenne et de l’ordre international, tout en révélant les tensions profondes qui traversent la Russie contemporaine, entre héritage historique, ambitions géopolitiques et fragilités internes.

Pierre Levy analyse ensuite les perspectives de sortie de la guerre en Ukraine en mettant en lumière la stratégie russe et les contraintes des différents acteurs. La Russie s’inscrit dans une vision de long terme, convaincue de la faiblesse et de la lassitude des démocraties occidentales. Le pouvoir russe, stable politiquement et soutenu par une population globalement passive, estime pouvoir tenir dans la durée malgré des fragilités économiques croissantes. La guerre est intégrée à un système économique et social, parfois qualifié « d’économie de la mort », qui renforce à la fois le contrôle politique et certains revenus.

Moscou se considère en position de force, notamment grâce à son statut de puissance nucléaire, et bénéficie d’une asymétrie décisionnelle : contrairement à l’Ukraine et aux démocraties occidentales, le pouvoir russe peut décider seul de l’arrêt du conflit et en définir l’issue narrative. Sur le plan diplomatique, la Russie affiche une ouverture de façade mais refuse toute négociation réelle sans conditions préalables très exigeantes, notamment territoriales, politiques et sécuritaires. Elle privilégie une stratégie de « victoire hybride », consistant à geler le conflit pour conserver un levier durable sur l’Ukraine et empêcher son rapprochement avec l’OTAN.

L’évolution du conflit dépend largement des États-Unis, dont la position est jugée instable, notamment sous la présidence de Donald Trump. Moscou tire déjà profit de cette situation, ainsi que des tensions internationales, comme celles liées à la guerre dans le Golfe, qui renforcent sa position stratégique et économique malgré certaines limites structurelles. Face à cela, l’Union européenne se trouve dans une situation difficile, prise entre l’hostilité russe et les incertitudes américaines. Elle doit renforcer son unité, sa crédibilité stratégique et sa capacité d’action, notamment à travers un rapport de force, des sanctions et un soutien durable à l’Ukraine. Les objectifs européens reposent sur deux principes : garantir la sécurité de l’Ukraine et préserver sa souveraineté, même au prix de compromis temporaires. À plus long terme, la question des relations avec la Russie reste ouverte. Si celle-ci demeurera durablement une menace, un dialogue futur pourrait être nécessaire pour éviter une rupture totale. Toutefois, la reconstruction d’une relation dépendra d’une évolution interne de la Russie, marquée aujourd’hui par un « syndrome post-impérial ».

En conclusion, Pierre Levy souligne la profondeur et la complexité du conflit, ainsi que la nécessité pour l’Europe de repenser son rapport à la puissance dans un monde instable. La guerre pourrait s’achever, mais la confrontation avec la Russie s’inscrit dans la durée, imposant aux Européens de s’affirmer comme une véritable puissance stratégique.

À l’issue de sa communication, Pierre Levy a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées J.C. Casanova, L. Ravel, B. Arnault, Th. de Montbrial, M. Pébereau, J.C. Trichet, J. de Larosière.

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Calendrier d’élection au fauteuil laissé vacant par le décès de Bertrand SAINT-SERNIN

Le fauteuil n°8 de la section Philosophie a été déclaré vacant lors de la séance ordinaire de l’Académie des sciences morales et politiques du lundi 13 avril 2026. Il était auparavant occupé par Bertrand Saint-Sernin, décédé le 24 juin 2024.

Les candidatures seront reçues au secrétariat de l’Académie à compter de ce jour et jusqu’au 11 mai 2026.

Le comité secret du 15 juin 2026 examinera les candidatures reçues et le vote aura lieu en séance le 22 juin 2026 ou, si nécessaire, le 29 juin 2026.

Rappel des Statuts de l’Académie :

Les académiciens sont élus à l’Académie en séance publique par les académiciens titulaires. Les candidats à un siège de l’Académie doivent être de nationalité française et être âgés de moins de soixante -quinze ans à la date du 1er janvier de l’année de vacance du siège auquel ils se présentent.

En cas de vacance d’un siège, l’Académie, sur la proposition de la section compétente, déclare ouverte la vacance et fixe le délai dans lequel les candidatures doivent être déposées.

Dans la deuxième séance qui suit l’expiration du délai de candidature, l’Académie entend, en comité secret, le rapport fait au nom de la section compétente sur les titres et le classement des candidats et en débat dans la même séance ou dans une séance suivante.

L’élection a lieu à bulletins secrets lors de la séance publique suivante. Le quorum doit réunir au moins la moitié plus un des académiciens titulaires. L’élection a lieu à la majorité absolue des suffrages ; les bulletins blancs ou nuls et les bulletins marqués d’une croix entrent dans le calcul de la majorité.

Cérémonie d’installation de Sa Sainteté le Patriarche œcuménique BARTHOLOMEE Ier et Lecture de la notice sur la vie et les travaux du Cardinal Joseph RATZINGER (1927 – 2022), Sa Sainteté le Pape BENOÎT XVI

L’Académie est réunie en séance solennelle sous la coupole pour la cérémonie d’installation de Sa Sainteté le Patriarche œcuménique Bartholomée Ier, comme membre associé étranger au fauteuil laissé vacant par le décès du Cardinal Joseph Ratzinger, Sa Sainteté le Pape Benoît XVI (1927 – 2022). La cérémonie est ouverte par le président de l’Académie, Jean-David Levitte qui, après avoir salué les différentes personnalités et autorités présentes, fait part d’une lettre du Président de la République, adressée au Secrétaire perpétuel, dans laquelle le président dit se réjouir « qu’une autorité morale telle que celle du Patriarche de Constantinople, précurseur en matière de protection de l’environnement et de la promotion du dialogue inter-religieux, compte désormais parmi les membres de l’Académie des Sciences Morales et Politiques ».

Sa Sainteté le Patriarche œcuménique Bartholomée Ier a été élu membre associé étranger le 17 mars 2025, au fauteuil n°2, à la suite du pape émérite Benoît XVI, S.E. le Cardinal Ratzinger, décédé le 31 décembre 2022. Le Cardinal Joseph Ratzinger avait été élu membre associé étranger le 13 janvier 1992 au fauteuil laissé vacant par le décès d’Andreï Sakharov, avant d’être élu pape sous le nom de Benoît XVI le 19 avril 2005. Le président rappelle que l’Académie comprend douze associés étrangers, le premier élu à ce titre a été Thomas Jefferson, président des États-Unis d’Amérique, en 1801.

Le président donne la parole à Thierry de Montbrial qui prononce le discours d’accueil de Sa Sainteté le Patriarche œcuménique Bartholomée Ier.

Thierry de Montbrial accueille Sa Toute Sainteté Bartholomée Ier, autorité spirituelle au rayonnement planétaire, en accueillant sa personne mais aussi les figures historiques qui éclairent sa destinée : celles de la culture hellénique, de la civilisation byzantine et du christianisme oriental. Thierry de Montbrial souligne, qu’escorté de ces figures, le Patriarche de Constantinople, incarne un aspect majeur de l’Europe saisie dans la totalité de sa longue durée, depuis les logiques impériales jusqu’à la construction actuelle de l’Union européenne, appelée à évoluer vers une forme plus équilibrée et confédérale. Dans un monde en recomposition, où émergent de nouvelles puissances issues notamment du « Sud global », l’Europe est invitée à retrouver sa place en s’appuyant sur ses valeurs fondamentales, parmi lesquelles la réconciliation, le respect de la création et la profondeur spirituelle.

Thierry de Montbrial retrace ensuite le parcours personnel du Patriarche, né dans un contexte troublé et formé à travers diverses expériences internationales, qui l’ont préparé à devenir un « passeur » entre les cultures, les religions et les mondes. Son action à la tête du patriarcat œcuménique est présentée comme une forme originale d’autorité, fondée non sur la puissance matérielle mais sur la sagesse, le dialogue et l’influence morale.

Son rôle est particulièrement mis en avant dans trois domaines majeurs : la réforme et l’unité du monde orthodoxe, le dialogue œcuménique et interreligieux, et l’engagement écologique. Sur ce dernier point, il apparaît comme un pionnier ayant fait de la protection de l’environnement une responsabilité spirituelle et morale globale.

Enfin, Thierry de Montbrial souligne que son action dépasse le cadre religieux pour s’inscrire au cœur des enjeux contemporains : prévention des conflits, défense de la dignité humaine, promotion du dialogue et contribution à une gouvernance mondiale plus juste. En l’accueillant, l’Académie des sciences morales et politiques reconnaît l’importance des autorités spirituelles dans la compréhension et l’orientation du monde actuel, tout en établissant un lien symbolique entre les traditions chrétiennes d’Orient et d’Occident.

Le président donne ensuite la parole à Sa Sainteté le Patriarche œcuménique Bartholomée Ier pour la lecture de la notice sur la vie et les travaux du Cardinal Joseph Ratzinger, Sa Sainteté le Pape Benoît XVI.

Le Patriarche exprime d’abord la gratitude et l’honneur d’intégrer cette académie, perçue comme un lieu dédié à la réflexion éthique et au bien commun. Il souligne les liens intellectuels et amicaux avec ses membres, tout en mettant en avant la dimension exceptionnelle de sa prise de fonction, marquée par la succession au pape Benoît XVI.

Sa Sainteté le Patriarche œcuménique Bartholomée Ier retrace ensuite la vie du Cardinal Joseph Ratzinger, présentée comme une unité profonde entre foi, raison, contemplation et action. Théologien majeur, le Cardinal Joseph Ratzinger a cherché à concilier tradition et renouveau, notamment lors du concile de Vatican II. Sa pensée insiste sur l’idée que la foi et la raison sont complémentaires et que la vérité n’est pas abstraite, mais incarnée dans le Christ.

Selon lui, la crise contemporaine est avant tout une crise de la vérité, notamment à cause du relativisme. Il affirme que sans vérité, les valeurs comme la liberté, l’égalité et la fraternité perdent leur fondement. Sa réflexion relie ainsi théologie, philosophie et enjeux politiques, en insistant sur la dignité humaine et la nécessité d’un ancrage spirituel.

Le dialogue entre traditions chrétiennes, en particulier entre Rome et Constantinople, symbole d’unité et de continuité, est également un pan essentiel de la pensée du Cardinal Ratzinger. Il insiste sur l’héritage commun de la foi, de la raison et du droit dans la construction de la civilisation européenne, enrichi par la tradition orientale.

Une autre dimension essentielle est la responsabilité écologique, vue comme une crise spirituelle liée à la relation entre l’homme, Dieu et la création, ce qui appelle à une vision du monde fondée sur le respect et la gratitude plutôt que sur l’exploitation.

Enfin, face aux défis contemporains, notamment technologiques, Bartholomée Ier rappelle que la vérité ne peut être réduite à un calcul ou à une fonction. Il conclut en soulignant la nécessité de poursuivre le dialogue, dans un esprit de vérité et d’amour, au service de l’unité de l’Église et de la paix dans le monde, tout en rendant un dernier hommage spirituel au Pape Benoît XVI.

Achevée dans sa forme officielle, la séance s’est poursuivie par la remise de la première édition, en grec et en latin, datée de 1675, du livre sur la vie et l’œuvre théologique de Saint Maxime le Confesseur à Sa Toute-Sainteté. C’est le grand Rabbin de France Haïm Korsia et l’archevêque émérite de Strasbourg monseigneur Luc Ravel, membres de l’Académie, qui remettent ce livre à Sa Sainteté le Patriarche œcuménique Bartholomée Ier.

La séance a été ponctuée par l’interprétation de deux Variations Goldberg de J.S. Bach, par le Trio Vermeer, avec Grégoire Torossian au violon, Marie Ducroux à l’alto, et Eliott Leridon au violoncelle.

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Photos de la cérémonie

Signature du registre de présence

Cérémonie

Suite de la cérémonie

Communication de Christoph HEUSGEN « Le regard de l’Allemagne sur la France, l’Union Européenne et le continent européen »

Communication du lundi 23 mars 2026 de Christoph Heusgen, ancien président de la conférence de Munich sur la sécurité, ancien conseiller diplomatique d’Angela Merkel

Thème de la communication : Le regard de l’Allemagne sur la France, l’Union Européenne et le continent européen

 Synthèse de la séance

En préambule, Bernard Stirn a salué Jean-Claude Trichet qui a été nommé, le 10 mars dernier par la Présidente du Parlement Européen, membre de l’Ordre européen du mérite nouvellement créé. L’ancien président de la Banque centrale européenne est le seul français retenu dans cette première promotion de 20 membres qui comprend un grand nombre de chefs d’État et de gouvernement européens.

Christoph Heusgen commence en soulignant son attachement ancien à la France et à Paris, nourri par ses expériences professionnelles et ses rencontres, notamment avec des responsables politiques français et allemands. Il insiste sur l’importance centrale des relations franco-allemandes pour l’Europe et leur rôle déterminant dans la construction et la stabilité du continent. La relation franco-allemande a toujours occupé une place prioritaire dans la politique étrangère allemande, comme l’a illustré l’action d’Angela Merkel, qui a toujours veillé à préserver une coopération étroite avec la France, malgré d’éventuelles divergences.

Cette relation trouve ses racines dans la réconciliation historique initiée après la Seconde Guerre mondiale par des figures comme Charles de Gaulle et Konrad Adenauer. Leur objectif était de mettre fin aux conflits répétés entre les deux pays en instaurant une coopération durable, concrétisée notamment par le traité de l’Élysée et renforcée par des échanges concrets entre sociétés civiles, comme les programmes pour la jeunesse ou les jumelages.
Christoph Heusgen rappelle ensuite que cette coopération a été essentielle au succès de l’intégration européenne, qui a garanti une paix durable sur le continent. Cependant, il met en garde contre la montée des nationalismes et la tentation de remettre en cause le projet européen. Face à ces défis, il défend la nécessité de renforcer l’intégration, notamment sur le plan économique et financier, afin de faire face à la concurrence mondiale et d’assurer l’autonomie stratégique de l’Europe.
Les crises récentes, comme celle de l’euro ou la pandémie de COVID-19, ont montré l’efficacité d’une action commune, en particulier entre la France et l’Allemagne. Toutefois, des progrès restent nécessaires, notamment en matière de financement commun, de discipline budgétaire et de croissance économique.
Christoph Heusgen aborde ensuite la question des relations avec la Russie. Il analyse l’évolution de ces relations, marquées par une volonté initiale de coopération, puis par un tournant vers la confrontation sous Vladimir Poutine. Il reconnaît certaines erreurs européennes, comme la dépendance énergétique ou le manque d’investissements dans la défense, et regrette l’affaiblissement récent du leadership franco-allemand dans la gestion du conflit en Ukraine.
Il souligne également les limites institutionnelles de l’Union européenne, notamment en matière de politique étrangère, où la règle de l’unanimité freine son efficacité. Pour lui, seule une Europe plus intégrée, capable d’agir et de se défendre, pourra peser sur la scène internationale.
Enfin, Christoph Heusgen élargit sa réflexion à l’ordre mondial, qu’il juge de plus en plus dominé par le « droit du plus fort » au détriment du droit international. Face à cette évolution, il appelle la France et l’Allemagne à défendre le multilatéralisme, le respect du droit international et le règlement pacifique des conflits.
En conclusion, Christoph Heusgen affirme que l’avenir de l’Europe repose sur une coopération étroite et confiante entre la France et l’Allemagne, condition indispensable pour relever les défis politiques, économiques et géopolitiques actuels.

À l’issue de sa communication, Christoph Heusgen a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées B. Arnault, Th. de Montbrial, R. Brague, D. Senequier, C. Talon-Hugon, S. Sur, J.C. Trichet, G.H. Soutou, E. Roussel, L. Bély, M. Pébereau, J. de Larosière.

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« Du bon exercice du pouvoir : dans l’État, l’administration, l’entreprise » de Jean-Denis Combrexelle (2026)

Bernard STIRN

Bernard Stirn a déposé l’ouvrage suivant en séance du 23 mars 2026 :

Du bon exercice du pouvoir : dans l’État, l’administration, l’entreprise de Jean-Denis Combrexelle (Odile Jacob, 2026, 258 p.).

Présentation prononcée en séance

L’expérience professionnelle de Jean-Denis Combrexelle est d’une grande richesse, tant au Conseil d’Etat, où il a présidé la section sociale puis la section du contentieux qu’à l’extérieur de celui-ci : il a notamment occupé, pendant plus de dix ans, les fonctions de directeur général du travail et il a dirigé les cabinets du Garde des sceaux et de la Première ministre Elisabeth Borne. Ce parcours lui a inspiré un premier livre, Les normes à l’assaut de la démocratie, que notre académie a primé l’an passé. Il nous livre aujourd’hui un autre retour d’expérience, en publiant Du bon exercice du pouvoir, dans l’Etat, l’administration, l’entreprise.

            Avec simplicité, cet ouvrage décrit les difficultés que tout dirigeant, du public comme du privé, rencontre inévitablement sur son chemin. Il indique comment se prémunir de bien des embûches, dans le recrutement, la prise de poste, la communication, la négociation. Il montre comment exercer l’autorité de manière simple et bienveillante, insiste sur la nécessité d’inscrire l’action quotidienne dans des perspectives bien définies, souligne les écueils à éviter, tant en termes de jargon dans l’expression que de comportement au travail. Trop de mauvaises habitudes ont été prises, y compris pour s’enfermer dans le surmenage, qui peuvent avoir pour conséquence d’inciter certains à se détourner des responsabilités publiques.

Sans prétention mais plein de sagesse, le nouveau livre de Jean-Denis Combrexelle est à méditer pour tous les responsables d’aujourd’hui. Il transmet en définitive avec une teinte d’inquiétude mais aussi avec optimisme un message sur les rapports de l’Etat et de la démocratie, en relevant dans sa conclusion : « Non seulement l’Etat et la démocratie vont mal, mais les maux de l’un accroissent les maux de l’autre. L’Etat a besoin d’un pouvoir politique fort, exigeant et compétent, et la démocratie a besoin d’un Etat agile et efficace ». A ceux qui exercent le pouvoir dans l’Etat, l’administration et l’entreprise de savoir trouver et mettre en œuvre les moyens de répondre à ces objectifs. L’expérience de Jean-Denis Combrexelle peut les y aider et son livre m’a paru mériter de retenir l’attention de notre académie.

« Henri de Lubac, théologien » de Michel Fédou (2026)

Jacques de LAROSIERE

Jacques de Larosière a déposé l’ouvrage suivant en séance du 23 mars 2026 :

Henri de Lubac, théologien de Michel Fédou, (Cerf, 2026, 384 p.).

Présentation prononcée en séance

Michel Fédou, longtemps Directeur du Centre Jésuite de la rue de Sèvres, est un des meilleurs théologiens français.

Il a étudié systématiquement l’œuvre à la fois très diverse et très profonde du Père de Lubac.

Chacune des œuvres de Lubac est étudiée et analysée de façon précise et lumineuse.

L’œuvre de Lubac se caractérise par une grande diversité de centres d’intérêts (Proudhon, Dostoiesky, le Bouddhisme, Claudel…) et par une cohérence intérieure que l’auteur analyse avec clarté et dans un style parfait.

Le Père Fédou traite, en profondeur, de l’interprétation de St Thomas, qui a valu à Lubac critiques et interdiction d’enseigner pendant près de 3 décennies.

La querelle sur le Thomisme a, aujourd’hui, de quoi surprendre. Contrairement à la thèse officielle des scolastiques, Lubac considère que l’œuvre de St Thomas souligne que l’être humain – composé de 2 natures conjointes : la nature humaine et la nature divine – cherche et aime Dieu, alors que l’interprétation courante – contestable aux yeux de Lubac – pense que l’Homme est l’objet d’une grâce gratuite et qu’il ne saurait d’être rattaché à l’enracinement d’une disposition naturelle de l’Homme à l’ouverture à Dieu.

Michel Fédou fait une analyse très claire des thèses en présence ainsi que des vues d’un théologien qui a beaucoup réfléchi sur cette question Karl Rahmer.

La richesse de pensée du Père de Luba en cette matière a conduit le Pape Jean-Paul II à conférer à ce théologien le titre de Cardinal et sa participation aux travaux du Concile.

Il n’est évidemment pas question ici de résumer l’œuvre monumentale de celui qui a intimement étudié l’exégèse médiévale, mais il est intéressant de noter que Lubac n’était pas seul. Il faisait parti d’un groupe de théologiens remarquables parmi lesquels on peut citer : Blondel, Gaston Fessard, Hans Von Baltazar, Ratzinger (Pape Benoit XVI), Gilson, Chaillet, Teillard de Chardin, Danielou…

Jacques de Larosière

22/03/2026

Communication de Franck MICHELIN « Les fantômes de l’empire japonais. Le Japon face à la question taïwanaise »

Communication du lundi 16 mars 2026 de Franck Michelin, Professeur d’économie à l’Université Teikyô (Japon), membre de l’Académie des sciences d’Outre-mer

Thème de la communication : Les fantômes de l’empire japonais. Le Japon face à la question taïwanaise

 Synthèse de la séance

Franck Michelin se propose d’analyser les raisons pour lesquelles Taïwan occupe une importance particulière pour le Japon. Il part d’un incident diplomatique survenu le 7 novembre 2025 lorsque la Première ministre japonaise, Takahichi Sanae, a évoqué devant le parlement la notion de « menace existentielle » pour le Japon en lien avec la question de Taïwan, déclenchant une tension avec la Chine. Si cette déclaration s’appuie sur la loi japonaise sur la sécurité adoptée en 2003, puis renforcée en 2015, qui autorise le recours à la force non seulement en cas d’attaque directe, mais aussi face à des menaces contre les intérêts vitaux du pays, cette position entre en contradiction avec la reconnaissance officielle par le Japon du principe d’une seule Chine depuis 1972.

Franck Michelin souligne que les relations économiques avec Taïwan existent mais restent modestes comparées à celles entre le Japon et la Chine, même si certains secteurs stratégiques comme les semi-conducteurs sont particulièrement développés. La proximité géographique est également relative : Taïwan est plus proche de la Chine et des Philippines que du cœur de l’archipel japonais, à l’exception de quelques îles situées à une centaine de kilomètres.

L’importance de Taïwan pour le Japon s’explique davantage par l’histoire et les relations culturelles. L’île fut une colonie japonaise de 1895 à 1945, période durant laquelle le Japon y développa des infrastructures, un système administratif et des institutions éducatives. Une partie des élites taïwanaises fut formée au Japon et la langue japonaise y resta largement répandue. Après 1949, lorsque le Kuomintang de Tchang Kaï-chek se réfugia à Taïwan après sa défaite face aux communistes chinois, l’isolement diplomatique de l’île et la menace de la Chine populaire renforcèrent ses liens avec le Japon. Au Japon, Taïwan est souvent perçu comme un pays « nippophile », contrairement à la Corée où la mémoire de la colonisation reste fortement négative.

Franck Michelin rappelle également les divisions internes de la société taïwanaise après 1949 entre les populations arrivées avec le Kuomintang, et les populations chinoises installées auparavant, souvent plus favorables à l’idée d’une identité taïwanaise distincte. Cette histoire contribue à l’image, au Japon, d’une colonisation relativement bien acceptée, ce qui nourrit parfois une vision nostalgique du passé impérial.

Enfin, Franck Michelin replace la position japonaise dans un contexte stratégique plus large. Face à la montée en puissance militaire et économique de la Chine, le Japon se trouve dans une situation fragile. Malgré un budget de défense important, ses forces armées restent limitées par la constitution pacifiste, par le vieillissement de la population et par une opinion publique réticente à l’usage de la force. Dans ce contexte, la question de Taïwan sert aussi d’outil politique interne pour justifier certaines orientations sécuritaires.

En conclusion, Franck Michelin montre que l’importance de Taïwan pour le Japon ne repose pas principalement sur la géographie ou l’économie, mais sur un ensemble de facteurs historiques, culturels et politiques. La question taïwanaise est devenue un élément central du débat stratégique japonais, dans un contexte marqué par la montée en puissance de la Chine et les incertitudes sur la sécurité régionale.

À l’issue de sa communication, Franck Michelin a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées J.R. Pitte, H. Gaymard, M. Bastid-Bruguière, M. Pébereau, J. de Larosière.

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« Faut-il encore décider ? La décision à l’ère de l’intelligence artificielle » d’Éric Hazan et Olivier Sibony (2026)

Pierre-Michel MENGER

Pierre-Michel Menger a déposé l’ouvrage suivant en séance du 16 mars 2026 :

Faut-il encore décider ? La décision à l’ère de l’intelligence artificielle d’Éric Hazan et Olivier Sibony (Flammarion, 2026, 240 p.).

Présentation prononcée en séance

Les recherches sur la faillibilité du jugement humain sont anciennes, d’abord philosophiques, puis psychologiques. Au milieu du 20ème siècle, un livre de Paul Meehl, Clinical vs Statistical Prediction avait fait sensation. Il montrait comment l’analyse statistique de données objectives pouvait faire jeu égal avec le jugement des experts quand il convenait de décider d’un traitement médical, ou de remettre en liberté conditionnelle un prisonnier ou encore d’admettre des étudiants dans une université sélective. Et si l’outil statistique progressait, comment ne pas se demander si la décision fondée sur un jugement statistique ne serait plus fiable que celle d’un expert ?  

Eric Hazan et Olivier Sibony citent le travail de Meehl pour lancer leur enquête et leurs questions: dans quels domaines la prévision statistique est-elle devenue supérieure au jugement des experts ? Jusqu’où les erreurs algorithmiques peuvent-elles saper la confiance dans l’intelligence artificielle alors que l’équation coûts-bénéfices se modifie sans cesse avec les progrès de l’outil? Et surtout, qu’advient-il désormais de l’art ou de la science humains, trop humains, de la décision, une question dont notre très regretté confrère Bertrand Saint-Sernin aurait beaucoup aimé discuter les termes les plus contemporains ?

Maintenant que les prouesses statistiques et probabilistes de l’intelligence artificielle redéfinissent sans cesse la limite qui sépare celle-ci de l’intelligence humaine, c’est moins la faillibilité du jugement humain que celle du jugement algorithmique qui attire l’attention, l’inquiétude, la résistance ou la franche aversion, par exemple de ceux qui s’érigent en objecteurs de conscience contre l’IA générative, pour sauver l’humanisme et la rationalité, ni plus ni moins.

Mais une problématisation lucide est toujours plus intelligente qu’une aversion pétitionnaire. C’est ce que nous montrent Eric Hazan, ancien senior partner de McKinsey, et acteur autant qu’analyste de la révolution de l’IA, et Olivier Sibony, professeur à HEC et Oxford, dans ce livre court dont la densité analytique agit comme un guide.

Les deux auteurs explorent les champs et les conditions dans lesquels la prise de décision peut être efficacement déléguée aux outils artificiellement intelligents, afin de soustraire le jugement humain aux imprécisions et aux fluctuations qui entravent son exercice. L’autre foyer de leur réflexion et de leurs propositions concerne la délimitation des domaines qui doivent rester inconditionnellement sous le contrôle de la décision humaine. Pourquoi ? Parce que la décision doit rester gouvernée par le principe de responsabilité et par des valeurs éthiques et politiques dont la machinerie algorithmique ne saurait fournir un socle substitutif quelconque.

Les problèmes ainsi abordés sont d’autant plus lancinants que la frontière de l’efficacité avérée de l’IA se déplace sans cesse et que le risque grandit d’une technocratie algorithmique assise sur l’emploi d’outils dont la puissance et le fonctionnement demeurent opaques. Ni nostalg.IA ni technocrat.IA, écrivent Hazan et Sibony, mais une réinvention solidaire de la démocratie et de l’IA : le propos conclusif de leur livre est ferme et éclairant.

Pierre-Michel Menger, le 16 mars 2026

Colloque « Démocratie et désinformation scientifique »

Le colloque « Démocratie et désinformation scientifique » s’est tenu ce 11 mars. Il était co-organisé avec l’association des professeurs d’Histoire-Géographie, l’Académie des sciences et l’association Parlons démocratie.

Nos interventions auprès des jeunes, partout en France et dans des centaines de classes chaque année, nous en ont convaincus : les jeunes aspirent à devenir des citoyens à part entière et ils perçoivent l’importance de la démocratie. Mais ils en connaissent mal les rouages et, bousculés par les discours hostiles et la désinformation en ligne, beaucoup en viennent à douter de la démocratie.
Au point que, pour près d’un tiers des moins de 35 ans (CESE-Ipsos 2024), la démocratie ne serait plus forcément “le meilleur système”. Il se trouve que les assauts contre la démocratie se manifestent dans un domaine que l’on aurait pu croire préservé : celui de la santé et de la science. Or, s’attaquer à la science c’est contester l’obligation de la preuve, c’est affaiblir les experts, introduire le doute, ébranler les certitudes et faciliter l’attaque de la démocratie. Et de fait, nous le constatons au fil de nos rencontres, beaucoup de jeunes apparaissent perméables à des discours insolites ou irrationnels, non fondés scientifiquement mais attirants car simples, accessibles et viraux.
Les vérités scientifiques les plus solides apparaissent alors comme de simples opinions susceptibles de débat. Les grandes découvertes médicales, telles la vaccination, sont contestées et regardées comme de simples croyances. Au point qu’aujourd’hui, déroutés par ces attaques, il n’y a plus qu’un jeune sur trois (Ifop 2023) pour estimer que « la science apporte à l’homme plus de bien que de mal ». Nous espérons, par le débat d’aujourd’hui avec des experts et leurs enseignants, donner aux élèves les outils de la réflexion et les en convaincre : la science n’est pas une opinion.

Philippe Vigouroux, directeur honoraire de CHU et membre de l’association Parlons démocratie

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Déroulé :

  • 9h30-9h50 : ouverture
  • 9h30-9h40 Mots d’accueil : Antoine TRILLER, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences et Raphaël CULLIFORD, délégué général de Parlons démocratie,
  • 9h40 – 9h50 Introduction : Agnès BUZYN ancienne ministre des solidarités et de la santé (10 min)

9h50-10h35 : Table ronde « santé »

Participants :

  • Alain FISCHER, membre de l’Académie des sciences,
  • Mathieu MOLIMARD, chef de service pharmacologie au CHU de Bordeaux,
  • Agnès BUZYN ancienne ministre des solidarités et de la santé.
  • Modération : Cécile CHALMIN, secrétaire générale de l’Association des professeurs d’histoire-géographie.

10h-50-11h35 : Table ronde « désinformation et société »

Participants :

  • Étienne KLEIN, physicien et philosophe des sciences,
  • Laurent CORDONIER, docteur en sciences sociales et directeur de la recherche de la Fondation Descartes.
  • Modération : Cécile CHALMIN, secrétaire générale de l’Association des professeurs d’histoire-géographie.

11h35-11h50 : Conclusion :

  • Bernard STIRN, Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques, et Antoine STÉPHANY, Président de Parlons démocratie.

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