Communication de Camille GRAND « L’impact de la présidence de Donald Trump sur le continent européen dans le domaine militaire : la Russie, l’Ukraine et l’avenir de l’OTAN »

Communication du lundi 11 mai 2026 de Camille Grand, ancien Secrétaire général adjoint de l’OTAN

Thème de la communication : L’impact de la présidence de Donald Trump sur le continent européen dans le domaine militaire : la Russie, l’Ukraine et l’avenir de l’OTAN

 Synthèse de la séance

Camille Grand analyse l’évolution du rôle des États-Unis au sein de l’OTAN et les conséquences possibles pour la sécurité européenne. Il explique que Washington est aujourd’hui confronté à plusieurs priorités stratégiques simultanées : rivalité avec la Chine dans l’Indo-Pacifique, engagements militaires au Moyen-Orient et ambitions dans l’hémisphère occidental. Dans ce contexte, l’Europe apparaît comme une priorité secondaire, notamment en matière de livraisons d’armes et d’engagement militaire.

Camille Grand estime qu’un retrait officiel des États-Unis de l’OTAN reste peu probable en raison des obstacles juridiques et politiques. Cependant, il souligne qu’il n’est pas nécessaire de quitter formellement l’Alliance pour l’affaiblir : un président américain refusant d’assumer le rôle traditionnel des États-Unis dans l’OTAN produirait des effets comparables. Cette orientation correspondrait d’ailleurs à certaines idées défendues par les proches de Donald Trump, favorables à une alliance « moins américaine ».

Camille Grand revient également sur les engagements récents des Européens à augmenter fortement leurs dépenses militaires, sous la pression de Donald Trump. Les pays européens se sont engagés à consacrer 3,5 % de leur PIB à la défense, auxquels s’ajoutent 1,5 % pour les infrastructures de sécurité, permettant à Trump d’affirmer avoir obtenu un effort total de 5 % du PIB. Malgré cet accord, les tensions récentes liées au Groenland et au Moyen-Orient ont ravivé les désaccords entre Washington et ses alliés européens, rendant les prochains sommets de l’OTAN particulièrement délicats.

Camille Grand considère néanmoins que l’OTAN pourrait survivre à un désengagement partiel des États-Unis. L’Alliance conserverait son expérience, ses structures de planification et ses mécanismes de commandement, même si elle fonctionnerait de manière « dégradée ». Toutefois, le rôle militaire américain reste jugé essentiel, notamment pour les capacités stratégiques, le renfort rapide du continent européen et la dissuasion nucléaire. Une OTAN sans ou avec moins d’Amérique exigerait donc une adaptation profonde des Européens.

Camille Grand décrit ensuite plusieurs scénarios possibles pour l’avenir de l’Alliance. Le premier serait une transition progressive et organisée sur une dizaine d’années, avec un transfert maîtrisé du fardeau militaire vers les Européens. Le deuxième, jugé plus probable, correspondrait à un retrait américain plus chaotique et unilatéral, créant une période de vulnérabilité susceptible d’être exploitée par les adversaires de l’OTAN, notamment la Russie. Un troisième scénario envisagerait un retrait presque total des forces américaines d’Europe, tandis qu’un quatrième, plus extrême, imaginerait des États-Unis devenus hostiles aux Européens, provoquant une rupture historique de l’alliance occidentale.

Face à ces perspectives, l’ancien Secrétaire général adjoint de l’OTAN affirme que les Européens doivent se préparer à défendre le continent avec moins d’appui américain. Cela implique plusieurs priorités : poursuivre l’aide à l’Ukraine, renforcer les capacités militaires européennes, retrouver de la « masse » et de la réactivité militaire, et investir dans les technologies critiques. Il insiste aussi sur la nécessité d’adapter les armées européennes aux transformations modernes de la guerre et de développer une véritable autonomie stratégique.

Enfin, Camille Grand défend l’idée d’une « manière européenne de faire la guerre », différente du modèle américain, afin de ne pas dépendre entièrement des capacités des États-Unis. Cette transformation nécessiterait un effort durable sur une décennie, des investissements massifs, une ambition technologique et industrielle forte ainsi qu’une meilleure coordination entre l’Union européenne et l’OTAN. Camille Grand conclut sur une note relativement optimiste : selon lui, les Européens ont les moyens de construire une OTAN plus européenne et de garantir eux-mêmes la sécurité du continent, tout en maintenant, si possible, une coopération transatlantique renforçant une Europe devenue plus autonome.

À l’issue de sa communication, Camille Grand a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées J. de Larosière, M. Pébereau, J.C. Trichet, C. Tiercelin, L. Stefanini, S. Sur, G.H. Soutou, A. Vacheron.

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Communication de Gaël VEYSSIÈRE « Quel avenir pour l’Ukraine ? »

Communication du lundi 4 mai 2026 de Gaël Veyssière, ambassadeur de France en Ukraine

Thème de la communication : Quel avenir pour l’Ukraine ?

 Synthèse de la séance

Le président Jean-David Levitte a appellé aux honneurs de la séance les ambassadeurs Philippe Etienne, ambassadeur de France, ancien ambassadeur aux États-Unis et Pierre Levy, ambassadeur de France, ancien ambassadeur en Russie ainsi que Madame Priscilla Toffano, représentante du Fonds Monétaire International en Ukraine.

De gauche à droite : Priscilla Toffano, Pierre Lévy, Philippe Etienne et Gaël Veyssière

L’ambassadeur de France en Ukraine analyse la guerre en Ukraine comme un événement central dans la déconstruction de l’ordre mondial actuel et dans la difficile émergence d’un nouvel équilibre international. Gaël Veyssière, s’appuyant sur son expérience directe à Kyiv, propose une lecture à la fois factuelle et engagée de la situation.

Il décrit d’abord une réalité militaire marquée par une relative stabilisation du front depuis 2025. Si la Russie progresse lentement dans l’est de l’Ukraine, notamment dans le Donbass, ces avancées se font à un coût humain et matériel extrêmement élevé. L’Ukraine, bien que sous pression et en infériorité numérique, parvient à contenir l’offensive grâce à son innovation technologique, notamment dans l’usage des drones, et à une capacité de résilience remarquable. La guerre s’inscrit désormais dans une logique d’attrition où aucun camp ne semble en mesure de l’emporter rapidement.

Sur le plan intérieur, la société ukrainienne fait preuve d’une cohésion forte. Malgré les pertes humaines, les destructions et les difficultés énergétiques, la population reste mobilisée et refuse majoritairement toute concession territoriale ou affaiblissement de son armée. La vie politique est suspendue au temps de la guerre : les élections sont repoussées et aucune opposition structurée ne remet en cause le pouvoir en place. Cette unité nationale s’accompagne d’une transformation profonde de l’identité ukrainienne, renforçant son orientation européenne et son rejet durable de la Russie.

Cependant, cet équilibre demeure fragile. L’Ukraine fait face à plusieurs défis à moyen terme : difficultés de mobilisation militaire, dépendance au soutien économique et financier international, vulnérabilité énergétique et risque d’usure politique interne. La question du temps est centrale : la capacité de l’Ukraine à tenir dépend largement de la continuité de l’aide occidentale et de l’évolution de la situation économique et stratégique en Russie.

Dans ce contexte, le soutien international, en particulier européen, apparaît déterminant. L’Union européenne et ses États membres ont pris un rôle central en apportant une aide financière, militaire et humanitaire considérable. Ce soutien s’accompagne d’une perspective d’intégration européenne pour l’Ukraine, qui constitue à la fois un objectif politique majeur pour Kyiv et un levier de transformation interne, malgré les défis importants que poserait une adhésion, notamment dans le domaine agricole.

Enfin, les perspectives de règlement du conflit restent incertaines. Les différentes tentatives de négociation ont échoué ou stagnent, en raison de désaccords fondamentaux entre les parties. Un éventuel accord reposerait probablement sur un gel du conflit, des garanties de sécurité solides pour l’Ukraine et des compromis territoriaux difficiles. Toutefois, sa réalisation dépendrait d’une pression accrue sur la Russie et d’une volonté politique encore incertaine des grandes puissances.

En conclusion, l’avenir de l’Ukraine dépasse largement son seul destin national : il conditionne l’équilibre sécuritaire européen et la recomposition de l’ordre mondial. L’issue du conflit, même provisoire, aura des conséquences durables sur les rapports de force internationaux et sur la place de l’Europe dans ce nouvel environnement.

Gaël Veyssière achève sa communication en citant le poète ukrainien Taras Chevtchenko dont la dimension romantique du propos est un moteur très puissant en Ukraine aujourd’hui : « Notre âme ne peut pas mourir, la liberté ne meurt jamais » et qui fait écho à la vieille leçon de Périclès : « Il n’y a pas de bonheur sans liberté, ni de liberté sans vaillance ».

À l’issue de sa communication, Gaël Veyssière a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées X. Darcos, C. Talon-Hugon, J. de Larosière, P.M. Menger, D. Senequier, J.C. Trichet, M. Bastid-Bruguière, A. Vacheron, H. Gaymard, L. Bély.

Verbatim du communicant

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Accueil des étudiants du programme de formation continue « Emouna – L’amphi des religions » de Sciences Po

Le secrétaire perpétuel Bernard Stirn et le vice-président Haïm Korsia ont accueilli, ce lundi 4 mai à l’Académie, une quarantaine d’étudiants du programme de formation continue Emouna de Sciences Po.

Piloté par des représentants des grandes communautés religieuses présentes en France, il vise à « transmettre des savoirs objectifs sur les religions et la laïcité » et à « améliorer le dialogue interreligieux comme les relations entre les responsables des cultes et le reste de la société ».

Alain DUHAMEL – Itinéraire d’un journaliste (Des académiciens en Sorbonne)

Pour la dernière conférence-débat de cette sixième édition du programme « Des académiciens en Sorbonne » organisé par l’Institut de France, près de deux-cent-soixante collégiens et lycéens, accompagnés de leurs professeurs, se sont réunis dans le Grand Amphithéâtre de la Sorbonne pour écouter Alain Duhamel évoquer son itinéraire professionnel dans le monde des médias français.

Les élèves et leurs professeurs étaient venus de l’académie de Paris, notamment du collège Maurice Ravel ainsi que des lycées Louis-le-Grand, Janson de Sailly, Henri IV, Jean-Baptiste Say et Carnot.

La séance a été ouverte par Julie Benetti, rectrice de la région académique Île-de-France. Elle a accueilli les élèves et retracé le parcours d’Alain Duhamel, pionnier de l’analyse politique en France, un des grands relanceurs des débats télévisés, au style marqué par une grande élégance et une réelle habileté et fin portraitiste des hommes et femmes politiques de la Ve République.

Alain Duhamel et Albane Patey, professeure d’histoire-géographie

Alain Duhamel est d’abord revenu sur les deux événements qui l’ont conduit vers le journalisme politique. Le premier est un refus : celui d’un stage d’été proposé par ses parents dans une compagnie pétrolière. Il choisit alors de solliciter un stage au Monde, qu’il obtient à la suite de l’accident du stagiaire initialement retenu. Il y apprend le métier auprès de Jacques Fauvet, qu’il considère comme « probablement le meilleur analyste politique de l’époque ». Le second moment décisif survient lorsqu’il réalise un film sur les militants communistes : il fait la connaissance de Pierre Desgraupes, qui lui confie l’animation de la seule émission de débat de la télévision française de l’époque : À armes égales.

Dans un deuxième temps, Alain Duhamel a évoqué l’histoire du débat à la télévision française. À cette époque, l’idée d’un débat contradictoire n’allait pas de soi. Il fut même convoqué par le président Pompidou, avant d’obtenir finalement son assentiment grâce à l’appui de Jacques Chaban-Delmas. Ce premier débat en direct, lors de l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle de 1974, opposant Valéry Giscard d’Estaing à François Mitterrand, constitue donc un tournant majeur. Sans précédent en France, prenant modèle sur le débat Kennedy-Nixon, cet échange a nécessité de forcer la main des institutions, ainsi que celle de Mitterrand qui y a consenti à contrecœur. Ce débat a ouvert la voie à de nombreux autres : il est devenu un rite démocratique et une pratique désormais considérée comme normale et indispensable. Les émissions se sont multipliées, et Alain Duhamel en a animé un grand nombre.

© Rectorat de Paris – Sylvain Lhermie

Enfin, Alain Duhamel a abordé la question de la pluralité de l’information. Au début des années 1980, l’information télévisée a cessé d’être gouvernementale pour devenir plus ouverte. Cet apprentissage du pluralisme a toutefois été progressif, et la France est restée en retard sur ce point pendant quarante ans. Aujourd’hui, les téléspectateurs bénéficient d’une grande pluralité : même si l’information est souvent partielle, partiale, lacunaire, elle est démultipliée et donc compétitive. Le public dispose d’un véritable choix. Cette concurrence entre les chaînes impose une certaine exigence et donc des efforts d’approfondissement, de confrontation, contribuant à une progression en matière d’information. Toutefois, cette évolution ne s’est pas faite sans tensions : elle est le fruit de crises et de tumultes, et l’on observe encore aujourd’hui des formes de partialité ou de grandes insuffisances sur certaines chaînes.

© Rectorat de Paris – Sylvain Lhermie

À l’issue de cette conférence, Alain Duhamel a dialogué avec les élèves en répondant à leurs nombreuses questions : quand vous avez refusé le stage proposé par vos parents, qu’est-ce qui vous a poussé à vous tourner vers Le Monde ? Comment était-ce de travailler en duo avec Jean-Pierre Elkabbach ? De quels modèles vous êtes-vous inspiré pour À armes égales ? Quel est le débat qui vous a le plus marqué ? Dans ce contexte de pluralité et de concurrence, comment avez-vous réussi à vous démarquer comme journaliste ? Comment arrivez-vous à encadrer des débats avec de nombreux intervenants et faire en sorte que ce ne soit pas inaudible ? Quels sont les rapports entre mondes politique, économique et médiatique et comment avez-vous réussi à être reconnu dans les trois ? Referiez-vous ce métier aujourd’hui, à l’ère des réseaux sociaux ? Le profil du journaliste engagé a-t-il changé et pensez-vous que vous seriez recruté aujourd’hui ? Jusqu’à quel point un journaliste peut-il être subjectif ? Quelles chaînes sérieuses pouvez-vous nous conseiller ? Pensez-vous que l’imprévisibilité de Donald Trump soit volontaire ? Existe-t-il encore des formes de censure ou de pression sur les médias de la part de l’État ? Aujourd’hui, avec les investisseurs privés, y a-t-il une baisse du pluralisme politique à la télévision française ? Une restructuration de l’Arcom est-elle nécessaire pour assainir le débat public ? Pensez-vous que les médias relèvent aujourd’hui plus du divertissement que de l’information ? Comment envisager l’avenir du journalisme à l’heure de l’intelligence artificielle ?Comment, selon vous, la France peut-elle sortir de la crise politique à laquelle elle fait face depuis une vingtaine d’années ? Pensez-vous que passer à une VI République pourrait être un élément de réponse à la crise évoquée plus tôt ?

Avant de quitter le Grand Amphithéâtre, Alain Duhamel a donné une courte interview. Celle-ci est à retrouver prochainement, avec l’enregistrement intégral de la séance, sur la chaîne YouTube de l’Institut de France et sur celle du Rectorat.

Communication de Pierre LÉVY « La Russie et l’Europe : quel avenir pour la Russie ? »

Communication du lundi 13 avril 2026 de Pierre Lévy, ancien ambassadeur de France en Russie

Thème de la communication : La Russie et l’Europe : quel avenir pour la Russie ?

 Synthèse de la séance

Pierre Levy, ancien ambassadeur en Russie, se propose d’analyser les relations entre la Russie et l’Europe à travers la guerre en Ukraine et les tensions géopolitiques actuelles. Il souligne d’abord le paradoxe actuel d’une Russie historiquement liée à l’Europe sur les plans économique, culturel et technologique, qui s’en détourne aujourd’hui pour se tourner vers l’Asie et adopter une posture hostile envers l’Union européenne. Moscou cherche désormais à marginaliser les Européens, à affaiblir leurs institutions et à étendre son influence.

L’origine du conflit remonte à 2013-2014, lorsque le refus du président ukrainien de signer un accord avec l’Union européenne, sous pression russe, déclenche une série d’événements menant à la révolution Maïdan, puis à l’annexion de la Crimée et à la guerre en Ukraine. Toutefois, ce conflit dépasse largement le cadre ukrainien : il s’inscrit dans une confrontation plus large avec l’Occident et dans l’ambition russe de promouvoir un ordre mondial multipolaire. Selon certaines analyses, cette politique extérieure servirait aussi un objectif interne : renforcer le régime en construisant une société russe mobilisée et détachée de l’influence européenne.

Pierre Levy met en avant deux causes profondes du conflit : un passé mal assumé et un avenir refusé. D’une part, le pouvoir russe développe une vision révisionniste de l’histoire, nourrissant un sentiment de victimisation et justifiant ses actions par une lecture idéologique du passé. D’autre part, il rejette l’intégration européenne de ses voisins, notamment de l’Ukraine, perçue comme une menace pour sa sphère d’influence. Cette posture s’explique aussi par une crise identitaire et un sentiment de déclin, renforcés par des facteurs démographiques et politiques.

Sur le plan intérieur, la Russie évolue vers un régime de plus en plus autoritaire, marqué par la concentration du pouvoir autour de Vladimir Poutine, la restriction des libertés et l’usage de la propagande historique pour légitimer le pouvoir. La guerre apparaît ainsi comme un outil de cohésion nationale et de consolidation politique.

Enfin, le bilan de la guerre, après plusieurs années, est contrasté. Si la Russie contrôle une partie du territoire ukrainien et conserve l’initiative militaire, elle fait face à une forte résistance ukrainienne et à un soutien occidental massif. Le conflit est devenu une guerre d’usure, aux pertes humaines et matérielles considérables. Paradoxalement, cette guerre a renforcé l’unité européenne, consolidé l’OTAN et affirmé l’identité nationale ukrainienne. En somme, cette crise dépasse largement le cadre régional : elle engage l’avenir de la sécurité européenne et de l’ordre international, tout en révélant les tensions profondes qui traversent la Russie contemporaine, entre héritage historique, ambitions géopolitiques et fragilités internes.

Pierre Levy analyse ensuite les perspectives de sortie de la guerre en Ukraine en mettant en lumière la stratégie russe et les contraintes des différents acteurs. La Russie s’inscrit dans une vision de long terme, convaincue de la faiblesse et de la lassitude des démocraties occidentales. Le pouvoir russe, stable politiquement et soutenu par une population globalement passive, estime pouvoir tenir dans la durée malgré des fragilités économiques croissantes. La guerre est intégrée à un système économique et social, parfois qualifié « d’économie de la mort », qui renforce à la fois le contrôle politique et certains revenus.

Moscou se considère en position de force, notamment grâce à son statut de puissance nucléaire, et bénéficie d’une asymétrie décisionnelle : contrairement à l’Ukraine et aux démocraties occidentales, le pouvoir russe peut décider seul de l’arrêt du conflit et en définir l’issue narrative. Sur le plan diplomatique, la Russie affiche une ouverture de façade mais refuse toute négociation réelle sans conditions préalables très exigeantes, notamment territoriales, politiques et sécuritaires. Elle privilégie une stratégie de « victoire hybride », consistant à geler le conflit pour conserver un levier durable sur l’Ukraine et empêcher son rapprochement avec l’OTAN.

L’évolution du conflit dépend largement des États-Unis, dont la position est jugée instable, notamment sous la présidence de Donald Trump. Moscou tire déjà profit de cette situation, ainsi que des tensions internationales, comme celles liées à la guerre dans le Golfe, qui renforcent sa position stratégique et économique malgré certaines limites structurelles. Face à cela, l’Union européenne se trouve dans une situation difficile, prise entre l’hostilité russe et les incertitudes américaines. Elle doit renforcer son unité, sa crédibilité stratégique et sa capacité d’action, notamment à travers un rapport de force, des sanctions et un soutien durable à l’Ukraine. Les objectifs européens reposent sur deux principes : garantir la sécurité de l’Ukraine et préserver sa souveraineté, même au prix de compromis temporaires. À plus long terme, la question des relations avec la Russie reste ouverte. Si celle-ci demeurera durablement une menace, un dialogue futur pourrait être nécessaire pour éviter une rupture totale. Toutefois, la reconstruction d’une relation dépendra d’une évolution interne de la Russie, marquée aujourd’hui par un « syndrome post-impérial ».

En conclusion, Pierre Levy souligne la profondeur et la complexité du conflit, ainsi que la nécessité pour l’Europe de repenser son rapport à la puissance dans un monde instable. La guerre pourrait s’achever, mais la confrontation avec la Russie s’inscrit dans la durée, imposant aux Européens de s’affirmer comme une véritable puissance stratégique.

À l’issue de sa communication, Pierre Levy a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées J.C. Casanova, L. Ravel, B. Arnault, Th. de Montbrial, M. Pébereau, J.C. Trichet, J. de Larosière.

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Calendrier d’élection au fauteuil laissé vacant par le décès de Bertrand SAINT-SERNIN

Le fauteuil n°8 de la section Philosophie a été déclaré vacant lors de la séance ordinaire de l’Académie des sciences morales et politiques du lundi 13 avril 2026. Il était auparavant occupé par Bertrand Saint-Sernin, décédé le 24 juin 2024.

Les candidatures seront reçues au secrétariat de l’Académie à compter de ce jour et jusqu’au 11 mai 2026.

Le comité secret du 15 juin 2026 examinera les candidatures reçues et le vote aura lieu en séance le 22 juin 2026 ou, si nécessaire, le 29 juin 2026.

Rappel des Statuts de l’Académie :

Les académiciens sont élus à l’Académie en séance publique par les académiciens titulaires. Les candidats à un siège de l’Académie doivent être de nationalité française et être âgés de moins de soixante -quinze ans à la date du 1er janvier de l’année de vacance du siège auquel ils se présentent.

En cas de vacance d’un siège, l’Académie, sur la proposition de la section compétente, déclare ouverte la vacance et fixe le délai dans lequel les candidatures doivent être déposées.

Dans la deuxième séance qui suit l’expiration du délai de candidature, l’Académie entend, en comité secret, le rapport fait au nom de la section compétente sur les titres et le classement des candidats et en débat dans la même séance ou dans une séance suivante.

L’élection a lieu à bulletins secrets lors de la séance publique suivante. Le quorum doit réunir au moins la moitié plus un des académiciens titulaires. L’élection a lieu à la majorité absolue des suffrages ; les bulletins blancs ou nuls et les bulletins marqués d’une croix entrent dans le calcul de la majorité.

Cérémonie d’installation de Sa Sainteté le Patriarche œcuménique BARTHOLOMEE Ier et Lecture de la notice sur la vie et les travaux du Cardinal Joseph RATZINGER (1927 – 2022), Sa Sainteté le Pape BENOÎT XVI

L’Académie est réunie en séance solennelle sous la coupole pour la cérémonie d’installation de Sa Sainteté le Patriarche œcuménique Bartholomée Ier, comme membre associé étranger au fauteuil laissé vacant par le décès du Cardinal Joseph Ratzinger, Sa Sainteté le Pape Benoît XVI (1927 – 2022). La cérémonie est ouverte par le président de l’Académie, Jean-David Levitte qui, après avoir salué les différentes personnalités et autorités présentes, fait part d’une lettre du Président de la République, adressée au Secrétaire perpétuel, dans laquelle le président dit se réjouir « qu’une autorité morale telle que celle du Patriarche de Constantinople, précurseur en matière de protection de l’environnement et de la promotion du dialogue inter-religieux, compte désormais parmi les membres de l’Académie des Sciences Morales et Politiques ».

Sa Sainteté le Patriarche œcuménique Bartholomée Ier a été élu membre associé étranger le 17 mars 2025, au fauteuil n°2, à la suite du pape émérite Benoît XVI, S.E. le Cardinal Ratzinger, décédé le 31 décembre 2022. Le Cardinal Joseph Ratzinger avait été élu membre associé étranger le 13 janvier 1992 au fauteuil laissé vacant par le décès d’Andreï Sakharov, avant d’être élu pape sous le nom de Benoît XVI le 19 avril 2005. Le président rappelle que l’Académie comprend douze associés étrangers, le premier élu à ce titre a été Thomas Jefferson, président des États-Unis d’Amérique, en 1801.

Le président donne la parole à Thierry de Montbrial qui prononce le discours d’accueil de Sa Sainteté le Patriarche œcuménique Bartholomée Ier.

Thierry de Montbrial accueille Sa Toute Sainteté Bartholomée Ier, autorité spirituelle au rayonnement planétaire, en accueillant sa personne mais aussi les figures historiques qui éclairent sa destinée : celles de la culture hellénique, de la civilisation byzantine et du christianisme oriental. Thierry de Montbrial souligne, qu’escorté de ces figures, le Patriarche de Constantinople, incarne un aspect majeur de l’Europe saisie dans la totalité de sa longue durée, depuis les logiques impériales jusqu’à la construction actuelle de l’Union européenne, appelée à évoluer vers une forme plus équilibrée et confédérale. Dans un monde en recomposition, où émergent de nouvelles puissances issues notamment du « Sud global », l’Europe est invitée à retrouver sa place en s’appuyant sur ses valeurs fondamentales, parmi lesquelles la réconciliation, le respect de la création et la profondeur spirituelle.

Thierry de Montbrial retrace ensuite le parcours personnel du Patriarche, né dans un contexte troublé et formé à travers diverses expériences internationales, qui l’ont préparé à devenir un « passeur » entre les cultures, les religions et les mondes. Son action à la tête du patriarcat œcuménique est présentée comme une forme originale d’autorité, fondée non sur la puissance matérielle mais sur la sagesse, le dialogue et l’influence morale.

Son rôle est particulièrement mis en avant dans trois domaines majeurs : la réforme et l’unité du monde orthodoxe, le dialogue œcuménique et interreligieux, et l’engagement écologique. Sur ce dernier point, il apparaît comme un pionnier ayant fait de la protection de l’environnement une responsabilité spirituelle et morale globale.

Enfin, Thierry de Montbrial souligne que son action dépasse le cadre religieux pour s’inscrire au cœur des enjeux contemporains : prévention des conflits, défense de la dignité humaine, promotion du dialogue et contribution à une gouvernance mondiale plus juste. En l’accueillant, l’Académie des sciences morales et politiques reconnaît l’importance des autorités spirituelles dans la compréhension et l’orientation du monde actuel, tout en établissant un lien symbolique entre les traditions chrétiennes d’Orient et d’Occident.

Le président donne ensuite la parole à Sa Sainteté le Patriarche œcuménique Bartholomée Ier pour la lecture de la notice sur la vie et les travaux du Cardinal Joseph Ratzinger, Sa Sainteté le Pape Benoît XVI.

Le Patriarche exprime d’abord la gratitude et l’honneur d’intégrer cette académie, perçue comme un lieu dédié à la réflexion éthique et au bien commun. Il souligne les liens intellectuels et amicaux avec ses membres, tout en mettant en avant la dimension exceptionnelle de sa prise de fonction, marquée par la succession au pape Benoît XVI.

Sa Sainteté le Patriarche œcuménique Bartholomée Ier retrace ensuite la vie du Cardinal Joseph Ratzinger, présentée comme une unité profonde entre foi, raison, contemplation et action. Théologien majeur, le Cardinal Joseph Ratzinger a cherché à concilier tradition et renouveau, notamment lors du concile de Vatican II. Sa pensée insiste sur l’idée que la foi et la raison sont complémentaires et que la vérité n’est pas abstraite, mais incarnée dans le Christ.

Selon lui, la crise contemporaine est avant tout une crise de la vérité, notamment à cause du relativisme. Il affirme que sans vérité, les valeurs comme la liberté, l’égalité et la fraternité perdent leur fondement. Sa réflexion relie ainsi théologie, philosophie et enjeux politiques, en insistant sur la dignité humaine et la nécessité d’un ancrage spirituel.

Le dialogue entre traditions chrétiennes, en particulier entre Rome et Constantinople, symbole d’unité et de continuité, est également un pan essentiel de la pensée du Cardinal Ratzinger. Il insiste sur l’héritage commun de la foi, de la raison et du droit dans la construction de la civilisation européenne, enrichi par la tradition orientale.

Une autre dimension essentielle est la responsabilité écologique, vue comme une crise spirituelle liée à la relation entre l’homme, Dieu et la création, ce qui appelle à une vision du monde fondée sur le respect et la gratitude plutôt que sur l’exploitation.

Enfin, face aux défis contemporains, notamment technologiques, Bartholomée Ier rappelle que la vérité ne peut être réduite à un calcul ou à une fonction. Il conclut en soulignant la nécessité de poursuivre le dialogue, dans un esprit de vérité et d’amour, au service de l’unité de l’Église et de la paix dans le monde, tout en rendant un dernier hommage spirituel au Pape Benoît XVI.

Achevée dans sa forme officielle, la séance s’est poursuivie par la remise de la première édition, en grec et en latin, datée de 1675, du livre sur la vie et l’œuvre théologique de Saint Maxime le Confesseur à Sa Toute-Sainteté. C’est le grand Rabbin de France Haïm Korsia et l’archevêque émérite de Strasbourg monseigneur Luc Ravel, membres de l’Académie, qui remettent ce livre à Sa Sainteté le Patriarche œcuménique Bartholomée Ier.

La séance a été ponctuée par l’interprétation de deux Variations Goldberg de J.S. Bach, par le Trio Vermeer, avec Grégoire Torossian au violon, Marie Ducroux à l’alto, et Eliott Leridon au violoncelle.

Revoir la cérémonie

Photos de la cérémonie

Signature du registre de présence

Cérémonie

Suite de la cérémonie