L’éthique d’Albert Schweitzer

Séance exceptionnelle du lundi 27 janvier 1975

par M. Alfred Kastler,
Membre de l’Académie des Sciences

 

Avant de développer le thème qui m’a été proposé, je voudrais indiquer les sources dont nous disposons.

Albert Schweitzer a exposé lui-même ses pensées sur l’éthique tout d’abord dans deux sermons qu’il a prononcés à Strasbourg les 16 et 23 février 1919, puis dans deux discours dont le premier est celui qu’il a prononcé ici même le 20 octobre 1952, à l’occasion de sa réception à l’Académie. Ce discours, qui a pour titre : Le problème de l’éthique dans l’évolution de la pensée humaine, a été publié dans la Revue des travaux de l’Académie des Sciences morales et politiques du deuxième semestre 1952. Je ferai dans mon exposé de substantiels emprunts à ce texte, consacré à la morale individuelle. Le deuxième discours, dans lequel Schweitzer étudie l’éthique des nations et des peuples est son discours d’Oslo qui a pour titre : Le problème de la paix dans le monde actuel. Il l’a prononcé dans cette ville en 1954 en recevant le prix Nobel de la paix de l’année 1952.

L’ensemble de ces documents se trouve d’ailleurs réuni dans un petit livre en langue allemande, intitulé : Die Lehre von der Ehrfurcht vor dem Leben (La doctrine du respect de la vie), édité chez Beck à Munich en 1966.

Dans son exposé fait ici-même il y a plus de vingt-deux ans, Schweitzer dit ceci :

« Ce que nous appelons éthique d’un terme emprunté à la langue grecque et morale d’un terme emprunté au latin, consiste dans notre comportement envers nous-mêmes et d’autres êtres. C’est dans la notion de l’étendue de cette solidarité avec d’autres que se produit l’évolution dans le développement de l’éthique. »

« Pour le primitif, le cercle de solidarité est restreint. Je parle d’expérience. Dans mon hôpital, quand il m’arrive de demander à un hospitalisé qui n’est pas alité de rendre de petits services à un malade obligé de garder le lit, il n’acceptera que si celui-ci appartient à sa tribu. Si ce n’est le cas, il me répondra avec candeur : celui-ci n’est pas frère pour moi. Aucune tentative de persuasion et aucune menace ne le feront revenir sur son refus. »

Et Schweitzer note que l’idée d’une fraternité s’étendant à tous les hommes n’a pas été familière à l’antiquité.

Zarathoustra, qui vécut en Perse au VIIe siècle avant Jésus-Christ, fait la distinction entre ceux qui croient en Ormuzd, dieu de la lumière et du bien, et les non-croyants. C’est un devoir pour le croyant d’exterminer ces derniers.

« Platon et Aristote, et avec eux les autres penseurs de l’époque classique de la philosophie grecque, ne prennent en considération que l’être humain grec, homme libre, et le distinguent du barbare, homme d’essence inférieure. »

Les juifs de l’ancien testament se considéraient comme le peuple élu, plus cher à Dieu que les autres peuples. Des épisodes, comme ceux qui sont relatés dans le chapitre 34 de la Genèse, mettent en évidence l’attitude raciste de cette époque.

Et cependant, note Schweitzer, dès le Ve siècle avant notre ère, les penseurs chinois Laotse et Confucius s’étaient élevés au niveau d’une éthique universelle, et en Grèce, au IIe siècle avant Jésus-Christ, le stoïcien Panaetius se faisait le défenseur de l’humanisme. La même idée perce dès le VIIIe siècle chez les prophètes israéliens Amos, Osée et Isaïe, pour aboutir à la morale du Christ : l’idée que l’homme se doit à tout être humain. Cependant, pendant tout le Moyen Age et jusqu’au siècle des lumières, la plupart des chrétiens se sont fait les protagonistes d’une intolérance aveugle à l’égard de ceux qui ne partageaient pas leur foi. Il suffit de rappeler les bûchers de l’inquisition et les procès de sorcellerie.

L’idée d’une fraternité universelle des hommes, dépassant les contrastes de race, de religion et d’appartenance à une nation, apparaît — selon Schweitzer — avec force à l’époque de la Renaissance, se consolide au XVIIIe siècle et trouve son expression dans la Déclaration des droits de l’homme de la Révolution française.

Schweitzer mentionne les tentatives faites par la philosophie rationaliste pour fonder la morale sur la raison et la connaissance scientifique. Pour lui, ces tentatives ont abouti à un échec. Il se rallie à la position de David Hume pour qui la source de l’éthique est le sentiment de compassion. Nous dirons avec Freud : sublimation de la sexualité.

* * *

Après ce survol historique, Albert Schweitzer développe son point de vue personnel sur l’éthique. Il la fonde sur le sentiment du « respect de la vie » : « Je suis vie qui veut vivre, entouré de vie qui veut vivre. » C’est la reconnaissance de ce fait fondamental en lui et autour de lui, joint au sentiment d’amour, qui doit être à la base de notre comportement moral et social. Tout ce qui contribue à la création et à la promotion de la vie est bon, tout ce qui concourt à la destruction de la vie, tout ce qui s’oppose à l’épanouissement de la vie est mauvais.

Dans ses souvenirs, Schweitzer raconte comment il en eut l’intuition fulgurante un soir, sur le fleuve Ogooué en Afrique, où il contempla les ébats d’une joyeuse bande d’hippopotames. L’un des points fondamentaux de son éthique est que cette sollicitude en faveur de la vie ne doit pas se limiter à l’espèce humaine, mais doit embrasser toute créature vivante, animale et végétale. Il se rapproche ainsi des penseurs de l’Inde et il remarque lui-même que son attitude est une résurgence de celle de François d’Assise.

Il est intéressant de confronter sur ce point la pensée du théologien qu’est Albert Schweitzer avec la pensée d’un éminent ethnologue, je veux nommer notre confrère Claude Lévi-Strauss, de l’Académie française, qui, à l’occasion de l’année internationale contre le racisme organisée en 1971 par l’Unesco, conclut ainsi un exposé sur Race et culture :

« Depuis une quinzaine d’années, l’ethnologue prend davantage conscience que les problèmes posés par la lutte contre les préjugés raciaux reflètent à l’échelle humaine un problème beaucoup plus vaste et dont la solution est encore plus urgente : celui des rapports entre l’homme et les autres espèces vivantes ; et il ne servirait à rien de prétendre le résoudre sur le premier plan si on ne s’attaquait aussi à lui sur l’autre, tant il est vrai que le respect que nous souhaitons obtenir de l’homme envers ses pareils n’est qu’un cas particulier du respect qu’il devrait ressentir pour toutes les formes de la vie.

En isolant l’homme du reste de la création, en définissant trop étroitement les limites qui l’en séparent, l’humanisme occidental hérité de l’Antiquité et de la Renaissance l’a privé d’un glacis protecteur et, l’expérience du dernier et du présent siècle le prouve, l’a exposé sans défense suffisante à des assauts fomentés dans la place forte elle-même. Il a permis que soient rejetées, hors de frontières arbitrairement tra-cées, des fractions chaque fois plus prochaines d’une humanité à laquelle on pouvait d’autant plus facilement refuser la même dignité qu’au reste, qu’on avait oublié que, si l’homme est respectable, c’est d’abord comme être vivant plutôt que comme seigneur et maître de la création : première reconnaissance qui l’eût contraint à faire preuve de respect envers tous les êtres vivants. A cet égard, l’Extrême-Orient bouddhiste reste dépositaire de préceptes dont on souhaiterait que l’humanité dans son ensemble continue ou apprenne à s’inspirer. (L’Education, n° 102, 6 mai 1971) »

Albert Schweitzer se rendait parfaitement compte du caractère conflictuel de sa morale. Il mentionne expressément les conflits incessants qu’elle nous impose.

A l’hôpital de Lambaréné, on lui avait fait don d’un pélican et cet animal exigeait chaque jour pour sa subsistance une ration de poissons vivants. Quelle forme de vie fallait-il sacrifier? Celle des poissons ou celle du pélican ? Conflit bénin, mais qui débouche directement sur le cas de conscience du chirurgien en face d’un avortement thérapeutique ou en face d’une opération de transplantation d’organe. Et puisque le conflit est d’actualité, posons-nous la question de savoir : quelle aurait été l’attitude de Schweitzer devant l’actuelle loi sur l’avortement ? Aurait-il été un opposant farouche, comme on pourrait le supposer en s’attachant à la lettre de son éthique du respect de la vie ? Gardons-nous de faire parler un mort.

Je me permets simplement ici une remarque dont j’entends assumer l’entière responsabilité : ce que Schweitzer a ressenti comme l’essence du mal, ce n’est pas le non-être (que la philosophie orientale identifie au suprême bonheur) c’est la souffrance, la peine, l’angoisse. C’est pour soulager des êtres humains qui souffrent qu’il a tout laissé pour assumer son apostolat africain. Toute décision qui maintient et accroît chez un être vivant et conscient — homme ou animal — la souffrance ou l’angoisse est une décision mauvaise. Voilà le véritable critère, à notre avis, du respect de la vie.

Mais le conflit se situe encore sur un autre plan pour Schweitzer. Il affecte sa foi, sa conception même de l’idée de Dieu. Entre le Dieu de Darwin, créateur de l’univers, imposant aux êtres l’implacable et impitoyable loi de la sélection naturelle et le Dieu d’amour de Jésus, il n’y a pour lui aucun compromis possible. Il se sent profondément troublé par cette contradiction, et il n’est pas le seul à en être troublé. Il se sent impuissant à résoudre ce dilemme. Dans l’un de ses sermons de Strasbourg, il s’écrie : « La nature ne connaît pas de respect devant la vie. Les êtres vivent aux dépens d’autres êtres. La nature les oblige à commettre les pires cruautés. Regardez l’araignée! La nature est belle et merveilleuse vue du dehors, mais lire dans son livre nous remplit d’horreur. Dieu est la force qui maintient tout l’univers. Mais pourquoi le Dieu qui se révèle dans la nature est-il la négation de tout ce que nous ressentons comme moral, pourquoi est-il à la fois force qui construit rationnellement la vie et force qui la détruit démentiellement? Comment pourrions-nous concilier le Dieu créateur du monde avec le Dieu d’amour, volonté de promouvoir le bien ? »

La seule issue qu’il entrevoit pour lui-même est celle-ci : « Nous sommes dans la vérité lorsque nous ressentons de plus en plus profondément les conflits. La bonne conscience est une invention du diable. »

Quittons maintenant ces cimes et tournons-nous vers les réalités concrètes de notre vie quotidienne : au siècle qui a vu l’éclosion du nazisme, à l’époque de l’apartheid, des guerres du Vietnam et de l’Ulster, au moment où s’entredéchirent les enfants d’Abraham, il nous reste un long chemin à parcourir pour instaurer sur terre l’ère de la fraternité universelle. Il y a deux ans, en 1972, des Blancs en Colombie étaient accusés d’avoir assassiné des Indiens. Devant le tribunal de Bogota, ils ont fondé leur défense sur l’affirmation suivante : nous ne savions pas que tuer des Indiens constitue un délit. Si, malgré tout, l’idée d’une solidarité humaine sur l’ensemble de notre globe fait du chemin, si le mot de « mondialisme » devient un mot à la mode, que penser, mes chers confrères, de l’aggravation des souffrances causées dans une indifférence quasi totale par l’élevage industriel moderne des animaux ? L’homme a toujours fait subir des souffrances aux animaux, il les met à mort pour se nourrir de leur chair. Mais, alors qu’autrefois l’animal ne souffrait qu’au moment de sa mise à mort (si l’on excepte les coutumes cruelles de gavage des oies et de rejet à l’état vivant de grenouilles amputées de leurs cuisses), aujourd’hui, bien souvent, toute la vie de l’animal, de la naissance à la mort, n’est qu’un martyre incessant. Afin d’accroître le rendement en chair, on l’empêche de bouger en le maintenant immobile dans une cage ou un box étroit. Si vous désirez vous informer sur ce sujet, l’œuvre d’assistance aux bêtes d’abattoirs qui a son siège à Paris, se fera un devoir de vous documenter. Je dois ajouter que des témoignages dignes de foi nous apprennent les souffrances souvent inutiles subies journellement par des centaines d’animaux servant à des expériences dans des laboratoires de recherche scientifique, médicale et pharmacodynamique. Le décret du 15 février 1968 promulgué par le ministère de la Justice, « réglementant les expériences ou recherches scientifiques sur les animaux », est resté lettre morte. Il n’a pas encore été suivi d’arrêté d’application, et les inspecteurs de la Société protectrice des animaux, habilités à enquêter sur des particuliers qui maltraitent des animaux, n’ont pas le droit de pénétrer dans des laboratoires expérimentant sur des animaux.

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Si dans son discours de Paris de 1952, Schweitzer a traité du problème de la morale de l’individu, il a voulu dans son discours d’Oslo de 1954 aborder le problème de l’éthique des nations et des peuples, le problème de la guerre et de la paix. Ici aussi il s’appuie sur l’histoire. Il rappelle l’effort d’Erasme de Rotterdam qui, dans sa Querela pacis (Lamentation de la paix), parue en 1517, a eu le premier le courage de combattre la guerre par des arguments purement moraux. Il rappelle aussi que Sully, ministre de Henri IV, a pour la première fois conçu le plan d’une Société des nations douée d’une puissance d’arbitrage, plan qui, développé par l’abbé Castet de Saint-Pierre dans son Projet de paix perpétuelle entre les souverains chrétiens, devait inspirer Jean-Jacques Rousseau. Schweitzer affirme par ailleurs son désaccord avec Kant qui, dans son écrit De la paix perpétuelle, paru en 1795, a voulu écarter les raisons morales en faveur de la paix pour fonder le droit international sur des motifs purement pratiques.

Arrivant à l’époque actuelle et tout en déplorant la faiblesse de la Société des Nations, Schweitzer rend hommage à son œuvre positive, et mentionne la création, sur l’initiative de Nansen, du passeport d’apatride qui, après 1944, a permis de régler le sort d’un grand nombre de personnes déplacées. Il met son espoir dans l’Organisation des Nations Unies.

Peut-être n’est-il pas inutile d’ouvrir ici une parenthèse et d’évoquer le témoignage de deux scientifiques dont l’œuvre relève du domaine des sciences physiques pour Albert Einstein et du domaine des sciences de l’homme pour Sigmund Freud.

En 1932, l’Institut international de coopération intellectuelle procédant à une enquête sur l’origine des guerres, s’adressa à Einstein et lui demanda son avis. Celui-ci, sachant trop bien que la science du physicien laissait sans réponse les interrogations des hommes relatives à leur avenir, écrivit à Freud dans l’espoir que son collègue et ami, ayant sondé les profondeurs obscures de l’âme humaine, serait en mesure de l’éclairer sur ce problème angoissant. Freud lui répondit par une longue lettre (rééditée en 1953 par l’Unesco) dans laquelle il déplorait que la Société des nations ne disposât pas du pouvoir de sanction et d’une force exécutive. Et il concluait : « Tout ce qui renforce entre les hommes les liens de communauté, tout ce qui favorise des sentiments de solidarité doit aider à surmonter les guerres. Le développement de la culture produit des transformations psychiques profondes, crée entre les hommes des liens affectifs. Et c’est en fin de compte sur ces liens que repose l’édification de la société humaine. »

Mais revenons à Schweitzer. Il remarque qu’en Europe, la fusion des peuples a créé des liens permettant de surmonter les nationalismes, sauf dans le Sud-Est de cette Europe où certains peuples cohabitent sans fusionner, ce qui ne leur permet pas de se laisser guider par les réalités historiques et par la raison. Il ajoute : « Des germes de conflits sont contenus dans toute nouvelle organisation consécutive à une guerre, s’il n’est pas tenu compte du donné historique et s’il n’est pas fait effort vers une solution juste et objective des problèmes, dans le sens de ce donné. Seule une telle solution peut constituer une garantie de durée.

« La réalité historique est foulée aux pieds si, deux peuples ayant des droits historiques concurrents sur un même pays, on ne reconnaît que ceux de l’un d’eux. Les titres que deux peuples peuvent faire valoir dans les parties contestées de l’Europe pour la possession d’un même territoire n’ont toujours qu’une valeur relative. Tous deux en effet sont des immigrés de l’époque historique. » Et il dit encore : « La violation la plus flagrante du droit du donné historique, et du droit humain tout court, consiste à enlever à certains peuples leur droit sur la terre qu’ils habitent, si bien qu’ils sont forcés de changer de lieu. »

Quand Schweitzer a prononcé ces paroles en 1954, il pensait surtout aux déplacements massifs de populations à la fin de la seconde guerre mondiale, mais les vérités qu’il énonce ont sans aucun doute une portée générale et une valeur permanente.

Schweitzer aborde ensuite la situation créée par l’avènement des armes de destruction massive. On sait qu’il est resté jusqu’à la fin de sa vie un opposant résolu et radical à la fabrication et à l’emploi de ces armes.

« L’homme, dit-il, est devenu un surhomme. Il est un surhomme parce qu’il commande, grâce aux conquêtes de la science et de la technique, aux forces latentes dans la nature et qu’il peut les mettre à son service. Mais le surhomme souffre d’une imperfection funeste de son esprit. Il ne s’est pas élevé au niveau de la raison surhumaine qui devrait correspondre à la possession d’une force surhumaine. Il en aurait besoin pour mettre en œuvre cette énorme puissance uniquement à des fins raisonnables et utiles, et non destructrices et meurtrières. Pour cette raison, les conquêtes de la science et de la technique devinrent funestes plutôt que profitables pour lui… »

« En nous résignant sans résistance à notre sort, nous nous rendons coupables d’inhumanité. Ce qui importe, c’est de reconnaître, tous ensemble, que nous sommes coupables d’inhumanité. Cette horreur doit nous arracher à notre torpeur, tendre nos volontés et nos espoirs vers l’avènement d’une ère dans laquelle la guerre ne sera plus. »

« L’idée que le règne de la paix doit venir un jour, on s’est plu à la considérer comme une utopie. Mais aujourd’hui la situation est telle qu’elle doit devenir réalité d’une manière ou d’une autre ; sinon l’humanité périra. »

Schweitzer sait que l’humanité est au bord de l’abîme, mais il ne désespère pas. Car il croit en la force de l’esprit. Je le cite encore : « L’esprit peut-il réaliser effectivement ce que dans notre détresse nous sommes obligés d’attendre de lui ? Il ne faut pas sous-estimer sa force. Car c’est lui qui se manifeste à travers l’histoire de l’humanité. C’est lui qui a créé cet humanitarisme qui est à l’origine de tout progrès vers une forme d’existence supérieure. Animés par l’humanitarisme, nous sommes fidèles à nous-mêmes… »

« La seule originalité que je réclame pour moi, c’est qu’en moi cette vérité s’accompagne de la certitude, née de la pensée, que l’esprit est capable, à notre époque, de créer une nouvelle mentalité, une mentalité éthique. »

Cette grande voix s’est tue et, depuis vingt ans, le monde a continué à évoluer. Sans doute la guerre froide entre l’Est et l’Ouest a-t-elle fait place à la coexistence pacifique, mais la méfiance et la peur continuent à régner. L’escalade des armes nucléaires se poursuit à un rythme accéléré. Aux Etats-Unis, chaque journée voit naître trois nouvelles bombes à hydrogène, chacune cent fois plus meurtrière que la bombe d’Hiroshima. Chaque fusée intercontinentale est dotée de têtes multiples rendant la parade impossible. La Russie soviétique en fait tout autant. En même temps, le monde sous-développé — si l’on excepte les pays producteurs de pétrole — s’enfonce de plus en plus dans la misère et la faim. La famine sévit au Sahel et au Bangladesh et, si rien n’est changé dans l’évolution actuelle du monde, les estimations les plus sérieuses et les plus récentes du club de Rome nous apprennent que dans le demi-siècle qui vient, un demi-milliard d’enfants mourront de faim. L’agribusiness qui, par le truchement des sociétés multinationales, se substitue à l’agriculture, même dans le tiers-monde, par la mécanisation poussée qu’il instaure, élimine et refoule les travailleurs manuels. Ainsi croît de jour en jour l’armée des « marginaux », de ceux pour qui il n’y a sur cette terre ni travail ni nourriture. On leur demande seulement de mourir tranquillement, sans gêner les autres. Mais les millions de désespérés deviendront des desperados et se révolteront. Alors les nations industrialisées, qui ne veulent connaître le tiers-monde que pour l’exploiter, seront prises de panique, alors les armes nucléaires serviront enfin à quelque chose! Voilà l’avenir qui attend les hommes si nous continuons à ignorer le cri d’alarme de Schweitzer. Et cependant techniquement, si nous arrivions à freiner la folie nucléaire, si nous arrivions à convertir l’effort pour fabriquer des engins de destruction en effort pour promouvoir la vie, le tiers-monde, et avec lui le monde tout court, pourrait être sauvé.

Il y a une soixantaine d’années, à une époque où le mot de « tiers-monde » n’avait pas encore été forgé, un homme qui avait devant lui un brillant avenir d’universitaire, est parti seul se mettre au service de ses frères inconnus et déshérités, pour soulager leur misère. D’autres l’ont suivi. Des initiatives personnelles, des œuvres privées ont suscité une aide efficace, mais en face des immenses besoins, ce ne sont que ce que Schweitzer a appelé des « gouttes d’eau ».

Le problème de l’avenir du tiers-monde sur lequel Schweitzer a attiré l’attention de ses contemporains est, à l’heure présente, d’une brûlante actualité. Il ne peut être résolu qu’à l’échelle des gouvernements. Seul un changement radical du comportement des nations nanties à l’égard des nations pauvres peut empêcher l’apocalypse vers laquelle se précipite l’humanité. Espérons qu’avant qu’il ne soit trop tard, la voix d’Albert Schweitzer sera entendue.