Notice sur la vie et les travaux de Gaston Défossé

Séance du lundi 24 novembre 2003

par M. Bertrand Collomb

 

Monsieur le Président,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Secrétaire Perpétuel,
Mes chers confrères,
Mesdames, Messieurs,

« Dans une société qui fait usage de la monnaie, les produits ne s’échangent pas les uns contre les autres, ils s’échangent contre de la monnaie »; Ainsi débute, avec un mélange de majesté et de simplicité, l’ouvrage sur « La gestion financière des entreprises », que publie en 1948, aux Presses Universitaires de France, Gaston Défossé. Ce livre, réédité plusieurs fois jusqu’en 1974, et traduit notamment en espagnol, aura introduit des générations d’étudiants aux problèmes de la finance. Car, comme il y avait pour les étudiants le « Barre » en économie, il y avait le « Défossé » en finance.

Cet ouvrage, clair et complet, résume à la fois une doctrine et une expérience : celle d’un homme qui a consacré l’essentiel de sa vie professionnelle et de sa réflexion à l’activité bancaire et financière.

Mais la personnalité de Gaston Défossé comporte bien d’autres facettes, et c’est une vie très riche que je vais aujourd’hui retracer devant vous.

 

La jeunesse

 

Gaston Défossé est né le 19 Janvier 1908, à Gouzeaucourt, dans le Nord, cette terre de courage et de ténacité. Mais il habitera surtout Paris, d’abord le 14e Arrondissement, puis le 5e Arrondissement, qu’il ne quittera plus. Il eut toujours une grande affection pour le quartier latin et la Montagne Sainte Geneviève, si riches en souvenirs historiques et personnels.

Comme on peut l’attendre d’un futur académicien, il fait de brillantes études secondaires, et il fréquente les lycées Montaigne et Louis le Grand. Il est passionné par les mathématiques, mais il est de ces « forts en thème » dont les talents sont multiples, et il collectionne aussi bien les prix dans les matières littéraires, y compris, sinon le thème, du moins la version latine.

C’est à l’enseignement des mathématiques qu’il se destine, et son objectif est l’Ecole Normale Supérieure. La passion de l’enseignement restera, nous le verrons, une constante tout au long de sa vie. La mort prématurée de son père, alors qu’il n’a que 17 ans, crée pour ce fils unique une situation difficile. C’est comme boursier de l’Etat qu’il passe son baccalauréat de Math-Elem, comme on disait à l’époque.

Et c’est grâce au courage, à l’énergie et aux sacrifices de sa mère qu’il pourra poursuivre ses études supérieures, en préférant une filière plus courte qui l’amènera à l’école des Hautes Etude Commerciales. Il y choisit la section Banques – la plus prestigieuse – non par vocation, comme pourrait le laisser croire sa carrière ultérieure, mais pour pouvoir suivre le cours de calcul actuariel, et exercer ses talents de mathématicien. Il sort d’HEC en 1928 ; il n’a pas encore vingt ans !

Mais le jeune Défossé n’est pas seulement un étudiant brillant. Il est aussi féru d’équitation. Il fait d’ailleurs son service militaire comme sous-lieutenant dans l’artillerie montée. Le cheval est un goût que nous avons en commun, et, même si je n’ai malheureusement pas eu l’occasion de le connaître personnellement, je suis sensible à la façon dont il en parlait à ses enfants : l’expérience extraordinaire du rapport entre l’homme et le cheval, l’émotion du saut d’obstacles. « Jette ton cœur de l’autre coté de l’obstacle, le cheval ira le ramasser » disait à ce propos un grand cavalier, le colonel de Saunis.

Un autre passion l’habite, c’est celle du théâtre. Il s’y initie dès l’age de 13 ans, dans le cadre d’une troupe d’amateurs de sa paroisse, le  » patronage  » comme on disait à l’époque. Et il pratiquera cette activité pendant plus de quinze ans, jouant les premiers rôles dans des pièces d’auteurs aussi divers que François Coppée, Victorien Sardou, Henri Guesdon, Jules Romain, Edmond Rostand, Labiche ou Tristan Bernard, mais sans négliger les grands classiques, Athalie, ou le Misanthrope.

Il entraîna même son épouse Andrée à jouer avec lui dans certaines pièces. Et, plus tard, à 90 ans, il ravira et effraiera à la fois ses petits enfants en leur récitant par cœur le monologue de Victor Hugo : l’Aigle du Casque !

Que penser de ce goût pour le théâtre, chez un homme dont la carrière ne semble pas laisser beaucoup de place à la fantaisie ou au jeu ? Est-ce seulement un exercice de virtuosité intellectuelle, qui l’amènera à connaître par cœur jusqu’à vingt mille vers et l’aidera à développer une remarquable mémoire ? Est-ce pour un jeune homme timide une façon d’acquérir davantage de confiance en soi ? L’épanouissement d’une curiosité littéraire qui élargira sa culture ? Le germe de ce goût pour l’enseignement, où le professeur est  » en scène  » face à ses élèves ?

Ou cet entraînement à se glisser dans la peau d’un autre personnage, lui apprendra-t-il à être cet interlocuteur compréhensif et humain que l’on retrouvera plus tard ?

Dans les documents que Gaston Défossé avait mis de coté, et qui m’ont été communiqués par ses enfants, figure une allocution de notre confrère Roger Arnaldez, prononcée en 1997 alors qu’il présidait notre compagnie, sous le titre « La vie est-elle un jeu et l’homme un comédien » ? Peut-être Gaston Défossé, acteur de théâtre, et acteur d’une vie de travail exceptionnellement réussie, se posait-il aussi la question ?

 

La banque coopérative

 

Au retour du service militaire, il entre à la Banque des Coopératives de France. Ce n’est sans doute pas par hasard, car il avait connu dans le Nord, sur le terrain, ce qu’était le mouvement coopératif.

Ce mouvement coopératif, dont Charles Gide, à la recherche d’une alternative entre capitalisme et socialisme, et notre confrère Charles Rist s’étaient fait les théoriciens, s’est énormément développé à partir de 1912.

Près de 1100 sociétés coopératives de consommation réaliseront en 1935 un chiffre d’affaires de 2,5 milliards de francs, contre 108 millions en 1912. Même compte tenu de l’inflation de l’époque, c’est une multiplication par 6 en 23 ans, et ceci représenterait 1,55 milliards d’euros d’aujourd’hui ! C’est dire l’importance de ce phénomène, dont on est assez peu conscient aujourd’hui !

Le magasin de gros, qui centralisait les commandes des coopératives, avait aussi développé des activités bancaires, constituées en 1922 dans la Banque des Coopératives de France. Cette banque recueillait les dépôts des fonds des sociétaires des coopératives, et permettait le financement de leur développement. Ainsi, comme l’écrivait Gaston Défossé lui-même : « on assurait le financement des affaires coopératives par les sociétaires eux-mêmes, tout en interposant entre le dépôt et l’investissement l’organisme régulateur qui permettait de faire l’opération dans de bonnes conditions techniques. »

Le succès fut immédiat. Mais dans le monde financier, la Roche Tarpéienne n’est jamais très loin du Capitole. La quantité de dépôts était telle que la banque ne pouvait tout réinvestir dans les sociétés coopératives, et elle avait donc étendu son activité dans d’autres secteurs, avec des engagements importants. La crise des années 30 fragilisa sa position, et elle dût, en 1934, fermer ses guichets.

Gaston Défossé était depuis 1929 le chef du service des contrôles de la banque. Il avait poursuivi ses études à la Faculté de droit de Paris en obtenant un doctorat en droit – il n’y avait pas de doctorat d’économie à l’époque – sur « la place du consommateur dans l’économie dirigée ».

Après la faillite de la banque, en 1935, à 27 ans, le voilà responsable de la liquidation, en tant que co-directeur de la nouvelle Société centrale des coopératives de France, chargée de l’opération.

Il conduit cette liquidation avec brio et humanité. Les cinquante mille déposants de la banque retrouvèrent finalement leurs économies, en étant intégralement remboursé, mais sur quinze ans.

Cet épisode a du lui montrer la fragilité des constructions financières, et le risque de l’extrapolation à long terme des tendances du moment. Il n’y a décidément rien de nouveau sous le soleil financier !

Après cette réussite, les ministères de Finances et du Travail demandent à Gaston Défossé de créer un nouvel organisme de contrôle, la Société de Contrôle des coopératives, dont il devient le premier directeur. Il s’attelle à l’organisation de procédures de contrôle et de révision comptable systématique des sociétés coopératives, en rédigeant des instructions générales, qui étaient, semble-t-il, toujours en vigueur à la fin des années 80, même si à cette époque le mouvement coopératif s’était quelque peu essoufflé.

En août 1939 la guerre éclate, et Gaston Défossé est affecté à l’Ecole d’Artillerie de Fontainebleau comme instructeur – déjà ce tropisme d’enseignant ! – puis d’adjoint à la direction des études. Mais, hélas, cette phase de la guerre sera courte, et le voilà dès septembre 1940 rendu à ses chères coopératives. Ces coopératives qui, pendant cette période de difficultés, aident les ouvriers en organisant leur approvisionnement sur leurs lieux de travail.

En 1941, la fédération, le magasin de gros et la société de contrôle sont regroupées en une seule entité, la Société générale des coopératives de consommation, dont Gaston Défossé prend la direction. Dès cette période il écrit : en 1941, il publie, déjà aux Presses Universitaires de France, sa thèse de doctorat ; puis en 1942 : « La coopération de consommation- Etude économique, juridique et financière », et en 1944, un ouvrage sur « Le commerce intérieur »

 

La BNCI

 

Après la fin de la guerre, Gaston Défossé quitte le secteur coopératif et entre à la BNCI, la Banque Nationale du Commerce et de l’Industrie. C’est le début d’une carrière qui l’amènera à devenir, trente ans plus tard, directeur général de la BNP, la Banque Nationale de Paris.

Mais la banque d’après-guerre n’est pas la banque que nous connaissons aujourd’hui.
D’abord parce que la grande récession des années trente, dont nous avons vu les effets sur la banque coopérative, est aussi passée par là. La BNCI a succédé, en 1932, à la BNC qui avait fait faillite. Cette origine a marqué la banque, et ses dirigeants, conscients de la fragilité de leur position, conservent une attitude prudente.

D’autre part, la BNCI, comme les autres grandes banques, a été nationalisée par le gouvernement du général de Gaulle
Cette nationalisation ne semble pas, à lire les textes de l’époque, avoir altéré ce sentiment de fragilité et cette prudence dans la gestion. Ce n’est que beaucoup plus tard, et dans un tout autre contexte, que l’adossement à l’Etat a pu donner à certains un fatal sentiment d’invulnérabilité !

L’activité est centrée sur l’escompte et l’octroi de crédits courts, pour conserver une grande liquidité. On évoluera progressivement vers des crédits à moyen terme – jusqu’à cinq ans – mais réescomptables à tout moment.

Car ce sont le Trésor et les établissements financiers publics qui gèrent les circuits de financement longs, le premier en pompant, de gré ou de force, les disponibilités, et les seconds en accordant aux entreprises des crédits à moyen et long terme à taux bonifiés.

Heureux temps pour les entreprises qui trouvaient ainsi des financements à un taux inférieur à celui de l’inflation. Mais moins heureux pour les épargnants qui avaient du mal à simplement conserver la valeur réelle de leur capital !

La BNCI, la plus jeune et la plus petite des banques nationalisées, sera aussi la plus dynamique. Alors qu’elle ne représentait qu’un quart du Crédit Lyonnais et de la Société Générale à sa naissance en 1932, elle atteindra en 1965 une taille égale aux trois quarts de ses aînées. Mais les résultats financiers sont encore très modestes : cinq millions de francs en 1962 !

La concurrence existe, comme le montre l’évolution des positions respectives, mais elle est tempérée par la pratique des pools bancaires, où les besoins de chaque entreprise sont répartis selon un « barème », et sous la tutelle d’un « chef de file » qu’il ne viendrait à l’esprit de personne de bousculer. Dans ce cadre, la BNCI, qui dispose de dépôts et d’une trésorerie importante, n’hésitera pas à se développer en participant à des opérations dirigées par d’autres banques. D’où la création et l’importance de la direction des opérations financières.

Gaston Défossé est entré à la BNCI en 1945 comme sous-directeur à la Direction Financière. René Thomas, malheureusement disparu il y a quelques semaines, lui rappelait, lors de la cérémonie de remise de son épée en 1988, qu’à cette époque « la Direction financière n’existait pratiquement pas à la BNCI, et en vous y affectant M. Gilet, directeur général, vous avait dit : « ce que je vous demande, c’est de donner à cette Direction une doctrine digne de notre grande Maison ».

Lors de cette même cérémonie, Gaston Défossé rappelait que c’était à Alfred Pose, le premier directeur général de la BNCI, et Paul Angoulvent, président des Presses Universitaires de France qu’il devait d’être entré à la BNCI. Alfred Pose sera membre de notre compagnie de 1953 à 1970. Et je reviendrai sur les liens qui uniront, pendant toute sa vie, Gaston Défossé aux Presses Universitaires de France.

C’est au sein de la Direction financière qu’il fera l’essentiel de sa carrière, étant vite nommé directeur adjoint, puis directeur en 1951.

C’est aussi la période où il publie l’ouvrage sur la gestion financière des entreprises qui deviendra « le Défossé ». C’est là que la doctrine financière qui lui avait été demandée trouvera sa pleine expression.

Dans le domaine des produits financiers, l’activité de la banque est avant tout de placer des obligations, selon des procédés qui nous paraissent maintenant un peu artisanaux, des tournées de villes et de villages, pour démarcher les épargnants potentiels. Gaston Défossé devient vite un spécialiste des obligations. Il leur consacre une place très importante dans son ouvrage de référence. Lorsque le  » comité Lorain  » sera constitué en 1963 pour étudier le financement des investissements, il sera chargé de rapporter devant lui sur ce que l’on appelait à l’époque les titres mixtes, c’est à dire les obligations indexées, participatives ou convertibles en action. Il fera connaître en particulier les obligations convertibles, un produit nouveau, déjà développé outre-atlantique, auxquelles il consacrera un livre en 1965.

Curieusement, le crédit privé n’est pas à cette époque une activité très développée, et n’est pas considérée comme noble. Quelques clients importants peuvent en bénéficier, mais on préfère en général prêter aux entreprises.

C’est en dehors des banques classiques que se développera le crédit à la consommation, avec Cetelem, créée par Jacques de Fouchier, ou encore Sofinco ou la Hénin.

 

La fusion

 

Dans ce paysage de l’économie dirigée, qui a bien servi la France dans la période de reconstruction, apparaissent les germes de nouveaux changements. Le traité de Rome a réuni les Européens autour de principes libéraux – sans que beaucoup se soient rendu compte des bouleversements que ce choix allait entraîner. Le général de Gaulle est revenu aux affaires, et a restauré l’autorité de l’Etat. Mais il pressent aussi qu’il faut donner plus de liberté et de dynamisme à l’économie. Michel Debré souhaite permettre aux banques de participer plus activement au développement des entreprises, en assouplissant les contraintes réglementaires dans lesquelles elles sont enserrées. Il veut aussi renforcer ces banques en procédant à des regroupements.

Les premières rumeurs font état d’une fusion possible entre le Crédit lyonnais et le Comptoir d’Escompte. Le Comptoir d’Escompte est une ancienne et noble maison. Dans un document de 1915, son président d’alors, Alexis Rostand, fixe à son successeur cette ambition : « prendre la première place parmi les Banques de tous ordres par une scrupuleuse respectabilité, par le souci constant et sincère des intérêts de ses clients, par le complet désintéressement de ses chefs, quand il s’agit d’autre chose que la très légitime rémunération, votée par le Conseil, de leur travail et de leur intelligence […] Leur unique objectif doit être la prospérité morale et matérielle de la maison, à laquelle ils doivent être attachés comme à un être vivant ».

Cinquante ans après ces nobles propos, le Comptoir avait une structure vieillissante et des moyens trop réduits pour sa clientèle traditionnelle de grandes entreprises qui, elles s’étaient beaucoup modernisées.

Pierre Ledoux, directeur général de la BNCI, s’inquiète du projet de fusion avec le Lyonnais, qui laisserait sa banque bien isolée. Il réussit à convaincre Michel Debré de la complémentarité – on dirait maintenant « les synergies » – entre BNCI et Comptoir d’Escompte. Et la fusion des deux établissements est annoncée le 4 mai 1966. Elle donne naissance à la plus grande banque française, qui prend le nom de Banque Nationale de Paris, BNP.

Les deux banques fusionnées sont effectivement très complémentaires, à la fois par leurs disponibilités financières – plutôt excédentaire à la BNCI, déficitaire au Comptoir -, par leur type de clientèle d’entreprises, et par leur implantation géographique : le Comptoir a une forte implantation à Paris, tandis que la BNCI a un réseau plus étendu en province. Leurs implantations à l’étranger, encore modestes, se complètent également : ainsi le Comptoir donne à la BNCI un accès à Wall Street, d’où elle était complètement absente.

Mais la fusion de deux structures bancaires est toujours, on le sait, une opération compliquée et difficile !

Les principes qui gouvernèrent cette fusion sont les mêmes que l’on retrouve aujourd’hui dans les fusions réussies : refus de l’absorption d’une banque par une autre, mais création dune nouvelle entité ; opération rapide, pour éviter les incertitudes ; brassage des équipes, en commençant par la direction.

Si Henri Bizot, qui venait du Comptoir d’Escompte, devient président de la BNP, c’est Pierre Ledoux qui en prend la direction générale. Il s’entend très bien avec Gaston Défossé, un autre « blouse grise », comme les anciens d’HEC s’appellent à l’époque, il a pour lui estime et amitié, et le confirme très vite à la tête de la direction financière, où il est assisté par Jacques Visioz, dont je salue la présence cet après-midi. Quelques séances de travail rondement menées dessinent la nouvelle organisation, qui se met en place sans heurts. Henri Bizot comprend que le rôle du président, dans de telles circonstances, est d’abord de soutenir le directeur général, et il est clair pour tout le monde que tout doit passer par Pierre Ledoux.

La fusion est aussi l’occasion d’une nouvelle étape dans la modernisation technologique, avec l’introduction des ordinateurs Bull Gamma 10, qui remplacent les machines à carte perforée mises en place dans les années cinquante, mais aussi avec le lancement de la Carte Bleue en 1967. Et elle nécessite une réécriture complète des procédures et des normes, notamment comptables, tâche à laquelle Gaston Défossé participe largement. Sa compétence en ce domaine est reconnue, comme le montre son élection en 1969 à la présidence de l’Académie de Comptabilité.

En 1966, et dans une banque toujours nationalisée, et qui comptait 35 000 personnes la recherche de synergies – nos confrères économistes diraient plutôt d’économies d’échelle – n’allait pas – pas encore – jusqu’à remettre en cause le niveau des effectifs. Il fallut même prévoir des renforts pour mettre à jour et unifier les systèmes. La comptabilité ne fut unifiée qu’au bout de trois ans.

Le compte d’exploitation souffrira donc quelque peu pendant cette période, d’autant qu’intervient alors la tourmente de 1968. Les activités bancaires sont bloquées par les grèves et les occupations d’entreprises. Le contrôle du siège social de la BNP a pu être conservé, mais les opérations ont été réduites à leur strict minimum. A la fin de la période de trouble, il faudra aider les entreprises à réparer les dégâts et à rétablir les circuits économiques et financiers.

Mais en 1969, on peut dire que la fusion est terminée, et qu’elle a été réussie.

D’autres problèmes apparaissent, liés à la situation monétaire difficile en France, puis dans le monde avec la dévaluation et le flottement du dollar. D’abord pénalisées par un relèvement sensible des taux de réserves obligatoires, les banques souffrent aussi de bas taux sur le marché monétaire, qui diminuent la rentabilité des banques de dépôt.

La BNP continue à augmenter ses ressources en en diversifiant l’origine, notamment avec la création des comptes d’épargne et le développement des SICAV (Gaston Défossé présidera Epargne-Obligations et Epargne-Valeur).

On installe une direction des grandes entreprises, on développe et perfectionne les opérations financières. C’est aussi l’époque de la création d’une banque d’investissement, la Banexi. Elle sera placée à l’extérieur de la Direction Financière, mais bénéficiera d’un fort soutien de la part de Gaston Défossé.

Pendant toute cette période, ce dernier a été un artisan essentiel de la réussite de la fusion et de l’adaptation de la nouvelle banque. Il a su démontrer la force de son intelligence et de sa compétence, mais aussi une rigueur éthique qui lui fera toujours refuser tout compromis avec les règles, et cette sagesse qui sait distinguer l’essentiel de l’accessoire.

C’est un homme courtois, toujours ponctuel, qui accroche le regard de ses interlocuteurs et établit immédiatement une relation de confiance. Remarquable diplomate, il sait dire non, ce qu’un banquier rigoureux doit souvent faire, tout en persuadant celui à qui il le dit que ce non est on ne peut plus naturel !

« Un jugement de fer, une grande rigueur de pensée, mais avec une grande courtoisie qui incitait à lui parler franchement » ainsi le caractérise un industriel qui l’a bien connu.

Vis à vis de ses collaborateurs, il est exigeant, mais toujours sans dureté. Il accepte la contradiction et sait modifier sa position initiale. Surtout c’est un homme de cœur, et, malgré sa pudeur instinctive, il sait le montrer. L’un de ses proches collaborateurs de l’époque m’a raconté comment, alors qu’il venait de rentrer tard chez lui, très perturbé après un accrochage sérieux avec son patron, le téléphone a sonné. C’était Gaston Défossé : « Mon vieux, j’ai réfléchi, c’est vous qui aviez raison ! »

On comprend combien un tel homme a pu s’attacher l’admiration et le dévouement de ses équipes ! Il parle toujours avec enthousiasme et respect de ses collaborateurs, et aime à dire qu’il anime la meilleure équipe de la place dans le domaine financier.

 

La BNP

 

Avec les années 1970 commence une nouvelle période, qui verra un grand essor de la BNP.

Déjà amorcés dans les années 60, l’élévation du niveau de vie, le développement du salariat, l’urbanisation, l’avènement de la société de consommation, l’expansion des classes moyennes et de classes populaires relativement aisées créent de nouveaux débouchés pour les banques, et donnent un nouvel attrait à la clientèle des particuliers. La mensualisation, le virement des salaires, les prélèvements automatiques donnent une ampleur nouvelle au phénomène de bancarisation.

La réglementation qui limitait la création de nouvelles agences a été supprimée, et c’est la période de la « révolution des guichets ». Face à une concurrence très forte d’acteurs bénéficiant de régimes privilégiés, tels le Crédit Agricole, la Bnp accroît sa présence sur le terrain, doublant le nombre de ses guichets en dix ans, lançant des campagnes en direction de nouvelles clientèles : les femmes en 1967, les jeunes en 1972. Et chacun se souvient du magnifique slogan « Votre argent m’intéresse ».

C’est aussi l’époque d’un développement international qui suit celui des entreprises clientes, et d’une diversification des opérations financières menées par la Banexi. Grand projets internationaux, offres publiques d’achat ou d’échange deviennent monnaie courante.

En 1973, c’est un début d’ouverture du capital, par l’attribution au personnel de 6% du capital de la banque, suivie en 1975 par la cotation en bourse.

Le 16 février 1972, sur la proposition de Pierre Ledoux, Gaston Défossé a été nommé Directeur Général de la BNP. C’est donc lui qui dirige la banque pendant cette période de profondes transformations.

On le verra notamment présent sur le terrain, lors de l’ouverture de nouvelles agences, surprenant les clients et les employés en citant, dans son discours, Molière, Racine, Edmond Rostand ou Guitry. Une autre fois, en Bourgogne, c’est l’histoire et la généalogie des ducs de Bourgogne qui lui fournit la trame de son allocution.

Il travaille en confiance avec Pierre Ledoux, un homme plein de joie de vivre et à l’esprit très positif. Selon une constante répartition des rôles, le Président s’implique davantage dans le développement international de la banque, tandis que le directeur général gère le réseau français. Cela n’empêche pas Gaston Défossé, qui parle bien l’anglais et un peu l’espagnol, d’avoir une notoriété internationale. Il a notamment travaillé pour l’OCDE dans des réflexions sur l’évolution des marchés internationaux de capitaux.

Les dirigeants de banques publiques – la privatisation de la BNP ne viendra qu’en 1993 – sont soumis aux mêmes limites d’age que les hauts fonctionnaires. L’age de la retraite va donc venir pour Gaston Défossé à la fin de 1975. C’est Jacques Calvet, entré à la BNP deux ans plus tôt, qui le remplacera comme directeur général.

 

L’enseignant

 

Parallèlement à sa carrière de banquier, Gaston Défossé a eu de nombreuses activités d’enseignement, que je voudrais retracer maintenant. Dès 1942 il enseigne à l’Ecole nouvelle d’organisation économique et sociale. En 1949, cet ancien d’HEC devient professeur à l’ESSEC, l’école rivale, alors partie de l’Institut Catholique de Paris, où il enseignera jusqu’en 1972. Je n’ai pu l’y croiser puisque c’est après 1972 que j’ai moi-même collaboré à cette Ecole, qui sera bientôt transférée à Cergy-Pontoise.

Cela n’empêchera pas Gaston Défossé d’enseigner également dans son Ecole d’origine, de 1954 à 1967. Dans les années 1960, il aura son fils Michel comme élève.

Dans ce rôle d’enseignant, où il utilise bien sûr la substance des nombreux ouvrages qu’il a publiés, et sur lesquels je reviendrai, il donne envie à ses élèves de faire de la finance, et sera à l’origine de l’orientation de plusieurs vers la banque.

La clarté et la concision de ses exposés est appréciée, mais aussi son enthousiasme pour la matière, et la haute considération qu’il a pour le métier de banquier.

Il applique à merveille les principes de l’éloquence selon Cicéron : docere, movere, delectare ….

Dans la conférence introductive aux questions financières qu’il prononce à HEC à la rentrée 1963, il pose, après le rappel de l’existence de la monnaie, le  » problème financier  » : veiller à ce que l’entreprise dispose en permanence des moyens monétaires qui lui sont indispensables. Et il annonce la nécessité d’une « doctrine » – ce mot qu’on retrouve si souvent sous sa plume – avant de passer aux instruments techniques.

Mais il rappelle aussi, en préliminaire, l’importance de la méthode utilisée « pour enregistrer les faits économiques désormais exprimés en quantités monétaires, pour les classer et raisonner sur eux. Cette méthode s’appelle la comptabilité ».

Il confie aux étudiants qu’un des anciens élèves de HEC, membre de l’Institut, disait au soir de son élection à notre compagnie. « Ce dont je suis le plus reconnaissant à l’Ecole des Hautes Etudes Commerciales, c’est de m’avoir enseigné la comptabilité ». Il s’agit sans doute, bien qu’il ne le nomme pas, d’Alfred Pose, son modèle, pour lequel il avait beaucoup d’admiration, et qui avait comme lui une énorme mémoire et le goût des citations littéraires.

Plus loin dans cette conférence, et après avoir esquissé les différentes étapes de son cours, il décrit « une des qualités essentielles que doivent présenter les HEC quittant cette école, et que ne procure aucune autre école à un même degré : la vocation naturelle qui est la leur d’occuper des fonctions de liaison financière entre l’entreprise et ses banquiers ».

Et il donnera du rôle du financier une description que certains auraient pu méditer au cours de périodes récentes : « Il n’est pas rare qu’un industriel supporte mal les frontières imposées à son activité. Confiant dans son génie, grisé parfois par l’ampleur de la tâche à accomplir, il considérera parfois avec mépris ce qu’il traitera  » d’argument de comptable » [….] Ce sera votre rôle de montrer que tel projet, si attrayant soit-il, sort du domaine de la gestion raisonnable pour entrer dans celui de l’aventure ».

Il continue : « Face à cet industriel, vous aurez affaire à un banquier, homme prudent, circonspect, dont on a dit parfois qu’il excelle à rechercher dans l’exercice de son métier un certain confort intellectuel à l’intérieur duquel il se complait ». Et il explique pourquoi ce banquier est méfiant, d’abord parce qu’il est « en état d’infériorité constante devant son client qui, fatalement, connaît son propre métier beaucoup mieux que lui » ; ensuite parce que le banquier doit adapter « une réglementation forcément abstraite et relativement lointaine à la réalité terriblement concrète des échéances de ses clients » ; enfin parce que le banquier ne veut pas « se laisser entraîner dans ce cycle infernal qui, lorsqu’une affaire rencontre des difficultés, le pousse à s’engager chaque jour un peu plus s’il ne veut pas tout perdre ».

Voilà une description bien actuelle, même si le rôle des banques dans le financement des entreprises s’est réduit au profit des marchés financiers.

Mais, plus intéressant, à une époque où on ne parle pas d’introduire des cours d’éthique et où Sarbanes et Oxley ne sont pas encore entrés dans l’histoire, Gaston Défossé ajoute : « Les qualités morales sont d’une importance exceptionnelle chez celui qui a pour métier de traiter les problèmes financiers, et la première de toute est la sincérité » ; sincérité en particulier dans « l’appréciation de l’étendue et de la qualité des risques encourus. Il ne s’agit pas de supprimer le risque qui donne un sens à la vie, mais de l’apprécier, de le mesurer, et de le faire courir à celui qui en a la vocation ».

Dans cette attitude, il faut du courage, et Gaston Défossé termine ainsi : « Ce courage, Messieurs, (l’Ecole est encore à cette époque exclusivement masculine), il importe que vous l’ayez, car tel est le prix de la place éminente que vous devez occuper dans l’entreprise, et, par delà l’entreprise, dans l’économie de notre pays ».

Au delà de sa contribution aux grandes écoles de commerce, il va aussi participer au développement de la formation continue. Pendant 25 ans, il fait des conférences à l’Institut technique de banque du Conservatoire national des arts et métiers, contribuant ainsi à former des générations de banquiers.

Et en 1951, on lui demande d’enseigner au CPA, le Centre de perfectionnement dans l’administration des affaires de la Chambre de commerce et d’industrie de Paris. Il y sera professeur jusqu’en 1972, et y participera à l’introduction d’une méthode pédagogique nouvelle en France : la méthode des cas.

Il décrit ainsi la façon dont le « directeur de discussion » – nous dirions maintenant l’animateur – doit procéder pour rendre efficace le travail du groupe sur le cas :

« 1- Aller toujours du général au particulier, c’est à dire d’un aspect des choses où chacun peut prendre la parole, vers des détails où seuls les spécialistes peuvent intervenir efficacement.

2- Donner la parole d’abord aux moins compétents pour la passer ensuite progressivement aux plus compétents : ceux-ci redresseront les erreurs de ceux-là.

3- Veiller à ne pas laisser apparaître sa propre opinion, car alors, ou bien l’amphi s’incline devant la compétence du directeur de discussion et la discussion s’arrête, ou bien les participants se liguent contre lui et essayent de dévorer le dompteur. Dans les deux cas les règles sont faussées. »

Pour jouer mieux encore son rôle dans ces sessions, il se fait donner à l’avance un trombinoscope des stagiaires, et s’astreint à apprendre par cœur noms et visages, demandant à ses fils de lui faire répéter l’exercice. On imagine l’effet produit lorsque, dès la première séance, il s’adresse aux participants d’emblée par leur nom.

Voilà qui nous montre, ici encore, un homme attentif à bien remplir sa mission, respectant les stagiaires et attachant la plus grande importance au travail bien fait.

 

Les Presses Universitaires de France

 

Après avoir évoqué le banquier, puis le professeur, et avant de parcourir avec vous quelques uns de ses ouvrages, il me faut aussi parler du rôle joué par Gaston Défossé dans le monde de l’édition, et particulièrement de sa relation avec les Presses Universitaires de France.

C’est dès 1934, alors qu’il dirige la liquidation de la Banque des Coopératives de France, qu’il a à connaître de la situation difficile des PUF, fondées sur le modèle coopératif en 1921. Il démêlera l’écheveau compliqué des relations entre la Banque, les PUF, mais aussi l’éditeur d’histoire Leroux, l’éditeur de littérature Rieder, l’éditeur de philosophie Alcan, trois maisons liées aux PUF par des liens éditoriaux, avant leur fusion en 1939. Son travail aboutira à un concordat signé le 24 Juillet 1941, qui permet l’amortissement massif en un seul exercice de l’ensemble des dettes, et permet à l’entreprise, sous l’impulsion de Paul Angoulvent, de relancer ses activités sur des bases saines. Deux emprunts obligataires donnent à la société les moyens financiers qui lui permettront d’éditer certains de ses auteurs les plus illustres.

En 1945, alors qu’il entre à la BNCI, Gaston Défossé devient membre du conseil d’administration des PUF. Il fait partie d’un comité financier plus particulièrement chargé de veiller à la bonne santé financière d’une structure dont le statut coopératif limite juridiquement les moyens financiers.

La BNCI, grâce à Gaston Défossé, continuera d’accompagner les principales opérations des Presses Universitaires de France au fur et à mesure de leur croissance sur leurs quatre métiers d’éditeur, d’imprimeur, de distributeur et de libraire.

Au sein du conseil d’administration, Gaston Défossé sera toujours attentif à consolider les moyens financiers à long terme nécessaires à la croissance d’activités dont la rentabilité se dégage lentement. Cela sera particulièrement vrai quand, après 1958, la société se trouve en état de bénéficier de la forte croissance de la population universitaire.

Lorsqu’en 1968 les Presses prennent la forme d’une société à directoire et conseil de surveillance, Gaston Défossé devient vice-président de ce conseil, avant d’en prendre la présidence en 1975, succédant à Paul Angoulvent.

Dans ce conseil, il côtoiera le philosophe Gaston Bachelard, l’économiste François Perroux, l’historien des religions Henri-Charles Puech et l’archéologue Charles Picard, pour ne citer qu’un certain nombre des personnalités.

Lorsqu’ à l’assemblée générale du 20 Juin 1984 il cédera ses fonctions – il a alors plus de 75 ans – à Jean Imbert, ce dernier, en rappelant les services éminents rendus par Gaston Défossé aux Presses, soulignera que sa compétence et ses qualités professionnelles « se sont toujours accompagnés d’un sens aigu des problèmes humains, qui a contribué à créer un climat intérieur sympathique et un esprit d’équipe ».

Voilà une belle histoire de fidélité efficace entre un banquier et un de ses clients, qui devrait faire réfléchir ceux qui, sous prétexte de gouvernance, voudraient maintenant exclure les banquiers des conseils d’administration des entreprises.

 

Les ouvrages

 

Ce détour par les Presses Universitaires de France nous conduit tout naturellement à parler de l’activité d’auteur de Gaston Défossé. Car c’est bien sûr aux PUF qu’il publiera ses ouvrages.

Ils sont nombreux, et connaîtront beaucoup de succès, avec de nombreuses rééditions : 19 éditions pour le  » Que sais-je ? » sur La bourse des valeurs, et 6 pour la pièce maîtresse, le manuel de référence La gestion financière des entreprises. Et certains de ses ouvrages seront traduits en catalan, en lithuanien, en arabe, en chinois, et en espagnol.

La liste se déroule parallèlement à l’activité professionnelle de l’auteur : dans sa période coopérative, il publie en 1939 L’organisation du contrôle dans les sociétés coopératives de consommation, et, en 1941, La place du consommateur dans l’économie dirigée, mais trouve aussi le temps d’écrire en 1942 La comptabilité pour tous, et La coopérative de consommation – théorie et technique, et en 1944 un livre sur Le commerce intérieur.

Il entre à la BNCI en 1945, et trois ans plus tard, c’est, en 1948, l’exposé de cette  » doctrine « financière qui lui avait été demandée par Alfred Pose : La gestion financière des entreprises.

En 1959, le « Que sais-je ? » : La bourse des valeurs, qui sera réédité, en collaboration avec Pierre Balley, jusqu’en 1994. Puis, en 1965, Les obligations convertibles en actions, réédité en 1970, et en 1971 Les valeurs mobilières, qui sera réédité en 1978.

Cette énumération nous montre un homme soucieux de mettre par écrit chacun des domaines de son activité, pour exposer et partager son expérience, et ce qu’il avait appris ou vécu dans chacun de ces domaines.

La caractéristique commune de ces ouvrages est leur extrême clarté : un plan très bien structuré, des paragraphes et des titres facilitant la compréhension. Chaque thème est traité de façon exhaustive, les aspects technique, financier et juridique sont systématiquement abordés. C’est une différence avec beaucoup d’ouvrages financiers, où le coté juridique est souvent négligé. Et il faut sans doute voir là l’effet de la formation juridique de Gaston Défossé, en même temps que son expérience de praticien.

Le style est factuel, descriptif, met en évidence les points essentiels, les « fondamentaux », comme on dirait aujourd’hui. Mais il décrit aussi, sur chaque problème, les différentes thèses existant sur les techniques financières.

On ne trouvera pas dans ses ouvrages de grandes anticipations prospectives, ni d’enthousiasme exagéré pour telle ou telle nouveauté. Gaston Défossé reste un homme mesuré, qui se méfie des modes, qui construit pierre à pierre, et pour lequel l’essentiel est la solidité de l’édifice. Vous avouerai-je que, pour l’industriel et le cimentier que je suis, c’est là une très grande qualité !

Je vous propose de parcourir ensemble ses deux plus importants ouvrages. Tout d’abord cette « Gestion Financière des Entreprises » qui résume tant de l’expérience de Gaston Défossé.

L’actualité de l’ouvrage est saisissante. S’il y a bien sûr eu des changements dans les aspects réglementaires, l’essentiel des analyses reste tout à fait pertinent. Et les jugements portés se révèlent parfois prémonitoires.

L’exposé de cette « doctrine financière » chère à l’auteur est complétée par des détails techniques et des exemples concrets. Car « à l’instar de l’art militaire, la gestion financière est, elle aussi un art simple et tout d’exécution ».

Mais, en conclusion, il nous rappellera qu’elle « requiert surtout, en dehors des connaissances techniques indispensables, des qualités de bon sens et de sincérité ».

Sur le rôle de l’Etat, Gaston Défossé, dirigeant d’une banque publique, qui a vécu la crise des années trente, la période des nationalisations, puis le desserrement progressif de l’emprise de l’Etat sur l’économie, a des jugements prudents, non dénués d’un profond réalisme, dont nous pouvons encore bénéficier.

Ainsi, sur l’action de l’Etat pour réguler la conjoncture économique, il écrit : « Le désir […] de voir l’Etat réduire et même supprimer les souffrances de tous ordres que comportent les périodes de récession suppose que les moyens d’action nécessaires lui soient donnés au cours même des périodes d’expansion ». Ce n’est pas l’expérience des dernières années qui démentira ce jugement !

Ou encore, sur la réglementation : « la réglementation n’est pas une fin en soi », il faut prendre garde à ce qu’elle « n’aboutisse en définitive à un alourdissement administratif […] et à une méconnaissance des avantages que procure la concurrence ainsi que des ressources que présente l’initiative individuelle ».

Quant aux risques qu’il y a à engager l’Etat en dehors de son domaine : « Hors du domaine du service public, […] c’est la vocation de l’actionnaire, non celle du contribuable de courir le risque d’une affaire ».

Gaston Défossé n’est pas pour autant ce qu’on appellerait maintenant un « ultra-libéral ». Evoquant François Perroux, il accepte et défend l’économie mixte : « Si l’économie moderne ne peut plus être uniquement fondée sur le mécanisme des prix […] elle doit donc logiquement prendre la forme d’une économie concertée, d’une économie discutée ». Et il reconnaît comme une force de notre pays « d’avoir tenté cette conciliation entre l’économie planifiée et l’économie libérale » en organisant systématiquement « cette collaboration entre les pouvoirs publics et les affaires privées ».

Dans le « Que sais-je ? » sur La bourse des valeurs, nous retrouvons la même pertinence. Il est particulièrement intéressant de lire cet ouvrage à la lumière des récents excès, voire dérèglements, des marchés boursiers.

Dès 1959, Gaston Défossé souligne le lien entre le niveau de vie des ménages, le rôle croissant de l’épargne et l’évolution de la bourse et prévoit le développement de l’actionnariat individuel.

Décrivant le New York Stock Exchange, il est impressionné par le système très efficace de transmission des informations et des ordres, mais aussi par l’existence de règles fortes, avec une autorité visible, la SEC.

Il note avec regret les choix sociaux que nous avons faits, qui ont diminué le rôle et la taille de nos marchés financiers, et donc notre puissance financière vis à vis des pays anglo-saxons. Qu’il s’agisse de la création de la Sécurité Sociale, qui « assume des risques antérieurement couverts par la constitution de réserves, [et donc] provoque une réduction des capitaux employés à cet effet, et dont une part importante donnait lieu à l’achat de valeurs mobilières » ou « de la substitution du système de la répartition au système de la capitalisation ». Il met ainsi le doigt sur les choix qui ont amené, cinquante ans plus tard, la France et l’Europe continentale à être à la remorque de la puissance financière américaine.

Analyste précis des comportements des marchés, il insiste sur l’importance du dividende : « Le rendement d’un titre constitue le meilleur soutien de son cours si celui-ci a tendance à baisser, de même que l’amenuisement progressif de ce rendement, en cas d’ascension du cours, marque les limites d’une hausse raisonnable ». Une phrase à méditer dans les périodes d’ « exubérance irrationnelle » du marché !

Il connaît aussi les imperfections du marché et les effets d’un comportement moutonnier : « Certaines méthodes de gestion de portefeuille […] sont de nature à influer sur le comportement de la Bourse, notamment parce qu’elles conduisent des opérateurs à adopter en même temps des comportements analogues ». Et si le mot volatilité n’est pas prononcé, l’excès des réactions est bien noté : « la Bourse s’exagère en général les conséquences des faits qu’elle redoute ou qu’elle espère. Ce facteur d’exagération peut être considéré comme le […] caractère essentiel de la psychologie boursière ».

Sa conclusion, d’une grande sagesse, ne rassurera pas les investisseurs : « on comprend pourquoi il est difficile de prévoir, au moins à court terme, l’ampleur et la durée d’un mouvement de cours dans un milieu aussi complexe dans ses comportements ».

 

L’Académie

 

Nous avons laissé Gaston Défossé au moment de sa retraite de la BNP, en 1975. Sa carrière ne s’arrête pas là, même s’il a déjà abandonné ses fonctions d’enseignant depuis plusieurs années, et s’il ne publiera pas d’autre ouvrage personnel.

Tout d’abord il deviendra membre de la Commission des opérations de bourse, la COB, de 1975 à 1978.

Il continuera à présider, nous l’avons vu le conseil de surveillance des PUF, et siègera dans plusieurs conseils d’administration : celui, prestigieux, de Michelin, dont il fera partie de 1976 à 1981, ceux aussi de plusieurs sociétés d’investissement.

Il présidera même, de 1979 à 1983, l’Association des sociétés et fonds d’investissement, ainsi que la commission de l’enseignement bancaire de l’Association française des banques.

Il dirigera, en 1982, la publication d’un ouvrage consacré aux exportations françaises et à leur financement.

Il sera membre du Conseil d’administration du Conservatoire Nationale des Arts et Métiers, dont il avait été un enseignant fidèle pendant vingt-cinq ans. Enfin il développera ses activités d’intérêt général au sein du Comité du rayonnement français, de l’Association pour la sauvegarde et l’expansion de la langue française, où de l’Association des anciens élèves du lycée Louis le Grand, dont il sera vice-président.

Ses relations avec notre Compagnie s’amorcent à cette époque, avec deux communications qu’il présente, en juin 1980 : « Où en est l’activité bancaire en France ? Situation et perspectives », et en janvier 1985 : « L’épargnant face aux valeurs mobilières qui lui sont proposées ».

Dans la première communication, il aborde notamment la révolution technologique considérable que la banque a connu avec le développement de l’informatique, soulignant à juste titre que c’est « l’homme qui doit dominer la machine, et non l’inverse », et n’hésitant pas, comme devant ses élèves d’HEC, d’illustrer son propos par un exemple concret d’attribution d’un prêt à un particulier. Il met en évidence « l’aspect humain, qui me semble irréductible » dans les rapports du banquier et du chef d’entreprise, et aborde le dilemme du banquier devant une entreprise en difficulté :

« Le banquier se trouve alors devant une alternative souvent angoissante : ou bien, attentif à rester dans son rôle de préteur, il refuse les augmentations de crédit nécessaires à la survie de l’entreprise, et il sera accusé de porter la responsabilité d’une liquidation judiciaire, avec les conséquences économiques et sociales qu’elle entraîne ; ou bien, en acceptant pratiquement de courir le risque de l’entreprise, il maintient ses concours et même les accroît, et il est alors en péril de se voir reprocher d’avoir soutenu artificiellement et même d’avoir encouragé une gestion défectueuse. »

Ce dilemme est toujours celui de nos banquiers, en raison d’une législation sur la faillite exagérément protectrice des créditeurs. Elle apparaît maintenant comme un obstacle à la croissance, quand on la compare avec les règles américaines du chapitre 11, qui donnent beaucoup plus de souplesse et de capacité de réaction aux entreprises d’outre-atlantique. C’est ainsi qu’aux Etats-Unis aurait pu être traité le cas d’Alstom, sans intervention de l’Etat ou de la Commission européenne, et sans déchaîner les passions que l’on a connues récemment.

Après cette communication très bien polie, certains de nos confrères de l’époque lancèrent quelques questions provocatrices. Mais notre communiquant y répondit sans se départir de son calme et de sa courtoisie habituelle, concluant sur un éloge du travail, de l’audace et du succès qui « trouvent ici une récompense ».

Sa deuxième communication pourrait être un cours sur les valeurs mobilières, et place les différents produits existants dans une perspective historique.

Il parle d’abondance de ses chères obligations, pour lesquelles il a toujours eu une tendresse particulière. Pour un banquier qui a toujours eu un sens aigu du risque, elles sont le produit de base, celui que le président du Comptoir d’Escompte que j’ai déjà cité, Alexis Rostand, considérait en 1915 comme le seul à recommander « aux femmes, veuves, divorcées ou demoiselles »

Il aborde un thème qui relèverait aujourd’hui de la « gouvernance » en insistant sur l’obligation d’information vis à vis de l’épargnant. Affirmant qu’il faut « ne pas considérer le porteur de valeurs mobilières comme un épargnant digne de considération lorsqu’on le sollicite, et le traiter de dangereux spéculateur lorsqu’il vous a confié ses économies », il dénonce le double jeu de l’Etat qui a besoin de l’investisseur pour se financer, mais le maltraite ensuite comme rentier par des impositions toujours plus élevées. Nous sommes en 1985, et l’ISF a déjà été créé !

Enfin, face aux imperfections de nos systèmes, Gaston Défossé dévoile sa philosophie très « raisonnable » : « Je pourrais, pour terminer, paraphraser une pensée de Claudel, en disant que, dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, l’homme de gouvernement doit avoir le courage d’accepter les choses qu’il ne doit pas changer, la force de changer celles qu’il peut modifier, et surtout la sagesse de reconnaître les premières des secondes ».

Ces deux communications ont certainement impressionné nos confrères, puisque, en 1988, après le décès de Robert Marjolin, qui fut sans doute, comme Raymond Barre me le rappelait récemment, le père de l’Europe libérale dans laquelle nous vivons, Gaston Défossé est élu à notre Académie.

Comme les vrais modestes, qui ne trouvent pas en eux-mêmes la certitude de leur propre valeur, il n’est pas insensible aux honneurs, et cette élection est vraiment le couronnement de toute sa vie.

Il ne pourra cependant participer autant qu’il l’aurait certainement souhaité aux travaux de notre compagnie, à cause de la maladie et du décès de sa femme Andrée, en 1994, après qu’ils eussent été mariés pendant 63 ans, puis de la détérioration de sa propre santé. Il disparaît lui-même le 3 février 2001.

J’ai peu parlé jusqu’ici de l’homme privé, et de la famille de Gaston Défossé. Elle est, comme lui-même, entourée de discrétion.

Son épouse s’est, selon ses propres termes, « effacée avec amour et discrétion devant les contraintes d’une vie professionnelle nécessairement exigeante », et il accompagna ses derniers moments avec un dévouement exemplaire.

Ses trois fils, dont je suis heureux de saluer la présence cet après-midi, témoignent, par de brillantes études, qui passèrent aussi par les lycées Montaigne et Louis le Grand, et par des vies professionnelles et personnelles accomplies, de ce que leur père a su leur apporter.

Il consacrait certes l’essentiel de son temps à sa banque et à ses élèves ; mais il trouvait le loisir de jouer au tennis avec ses fils, ou de les emmener dans des voyages en Italie. Les invitant à table avec ses collaborateurs, il les associait ainsi à sa vie professionnelle. Et surtout il savait leur faire confiance, développer en eux l’autonomie et la responsabilité, notamment financière !

L’un d’entre eux résumait ainsi ce qu’ils avaient appris de leur père : l’importance de la probité et du travail bien fait, le sens de la responsabilité, et le goût de l’entreprise.

Toujours soucieux d’équilibre entre le physique et le mental, et entre vie professionnelle intense et loisir, Gaston Défossé avait, vers la fin des années 60, remplacé l’équitation de sa jeunesse par le golf, sport qu’il pratiquera avec un certain bonheur jusqu’à un âge avancé. A cet homme qui ne pouvait se retenir de travailler après huit jours de vacances, le golf, un sport qui, paraît-il, empêche de penser à autre chose quand on le pratique, apportera un détente complète.

 

Conclusion

 

Cette notice – puisque notre académie a la sagesse, ou la prudence, de ne pas demander que l’on prononce un éloge, mais un travail plus objectif, et moins hagiographique – cette notice aurait pu s’intituler : « Gaston Défossé, grand témoin du 20e siècle financier ».

Car sa vie aura couvert l’essentiel de ce siècle, il en aura connu les bouleversements, et aura été à la fois un témoin et un acteur des évolutions considérables du monde financier.

De la crise des années 30 et la faillite de l’illusion coopérative, au développement de la banque moderne dans une sphère financière vraiment mondialisée, de la lustrine du comptable aux nanosecondes des ordinateurs, de l’état souverain au marché tout-puissant, il aura vécu tous ces changements.

Il aura joué un rôle important pour que la banque française rattrape le retard, conceptuel et opérationnel, où la protection étatique de notre société l’avait placée.

Et il aura décrit à la fois la théorie et la pratique de ces changements, permettant à des générations d’étudiants et de praticiens d’en tirer le meilleur parti.

Comment ne pas admirer la cohérence de sa vie et de ses divers centres d’intérêt ?

Thierry de Montbrial disait, dans une autre enceinte, aimer rechercher le « fil rouge » d’une existence bien remplie.

Celui de la vie de Gaston Défossé nous apparaît très clairement, à travers son travail de banquier, d’enseignant, d’auteur et d’éditeur.

Certes pas un démiurge qui aurait prétendu façonner les événements ou les idées à sa guise !

Plutôt un artisan patient, mais passionné, mesuré, mais enthousiaste et toujours positif, solide, mais prudent, respectueux des hommes et du temps nécessaire à l’action comme à la réflexion, et toujours soucieux d’équilibre.

Je ne pourrai mieux faire, pour conclure, que de vous laisser méditer ce vers d’Albert Samain, le poète symboliste lillois de la fin du 19e siècle, qu’il avait fait graver sur la lame de son épée d’académicien:

« Remonte, lent rameur, le cours de tes années ».