Installation de M. Jean-Claude Junker comme membre associé étranger au fauteuil laissé vacant par le décès de M. Léopold Sédar Senghor

Séance du lundi 12 mars 2007

 


Discours de M. Michel Albert,
Secrétaire perpétuel de l’Académie

 

Discours de M. Jean-Claude Junker,
Premier ministre du Grand Duché du Luxembourg


 

 

Discours de M. Michel Albert,
Secrétaire perpétuel de l’Académie

 

Monsieur le Premier ministre et cher confrère,
Monsieur le Ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie,
Monsieur le Garde des Sceaux,
Monsieur le Commissaire Européen, Monsieur le Maréchal de la Cour de Luxembourg,
Mesdames et Messieurs les Ministres du Grand-Duché de Luxembourg,
Mesdames et Messieurs les Parlementaires,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames et Messieurs les Professeurs,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Chancelier honoraire,
Messieurs les Secrétaires perpétuels,
Mes chers confrères,
Mesdames, Messieurs,

L’Institut de France et les cinq Académies qui le composent sont placés sous la protection du Président de la République. Monsieur le Président de la République avait prévu de participer à cette séance en raison des liens personnels qui l’unissent à vous. Mais il en a été finalement empêché et il m’a fait demander de vous en exprimer tous ses regrets.

L’Académie des sciences morales et politiques comporte deux catégories de membres : les membres de nationalité française, au nombre de 50 ; et les membres associés étrangers qui ne sont que 12.

Ces derniers sont tous d’éminentes personnalités. C’est ainsi, Monsieur le Premier Ministre et cher confrère, que vous allez, sur le fauteuil laissé vacant par le Président Léopold Sedar Senghor, siéger à l’Académie dans le même groupe que S. M. le roi d’Espagne Juan Carlos, le Président de la République tchèque Vaclav Havel, mais aussi le Cardinal Ratzinger qui, devenu le Pape Benoît XVI, a tenu encore, il y a un mois, à manifester son attachement à notre Compagnie.

* * *

Quant à vous parmi tous vos titres à entrer à l’Académie, il y en a un qui nous rend tout spécialement heureux de vous accueillir aujourd’hui : vous êtes luxembourgeois, et le premier de vos compatriotes à siéger dans notre compagnie. Un jour, alors qu’on vous interrogeait sur la place des « petits pays » en regard de celle des « grands pays » dans l’Union Européenne, vous avez répondu à l’imprudent auteur de cette impertinente question : « il n’y a que deux grands pays en Europe : la Grande-Bretagne et le Grand Duché. » Voilà un argument imparable qui nous fait regretter encore davantage que l’Académie n’ait pas, jusqu’à ce jour, été plus ouverte à des personnalités luxembourgeoises. Certes, elle a décerné en 1988, son Grand Prix à Gaston Thorn. Mais s’il n’y avait notre confrère Jules Hoffmann, actuel président de l’Académie des sciences, né à Echternach, vous pourriez vous sentir un peu seul à porter parmi nous les couleurs du Luxembourg.

Il faut dire qu’entre le Grand Duché et la France – disons « la Grande Nation » pour ne pas déchoir –, l’histoire est riche de contrastes. Le lieu où nous sommes, cette Coupole du Palais Mazarin, a été édifiée sous le règne de Louis XIV, dont l’actuel grand-duc du Luxembourg est le descendant direct, car son grand-père, était un Bourbon-Parme. Un autre des illustres descendants du Roi Soleil n’est autre que le roi Juan Carlos d’Espagne, déjà cité en sa qualité de membre associé étranger de notre Académie. Mais faut-il rappeler que ce même Louis XIV annexa le Luxembourg en 1684 ? Et que le Duché fit retour dès 1686 aux Habsbourg ?

Un siècle plus tard, en 1795, l’année qui vit la fondation de l’Institut de France et de notre Académie, le Luxembourg fut annexé à la République française et devint, cette fois pour vingt ans, un département français, le Département des Forêts.

Passons encore un siècle. Au lendemain de la Grande Guerre, le peuple luxembourgeois, interrogé par referendum le 28 septembre 1919, vota à une majorité de 73 % en faveur d’une union économique avec la France. Cette fois, c’est la France qui refusa l’union, non sans quelque condescendance… Mais elle contribuera, 33 ans plus tard, à faire de Luxembourg le siège de la Communauté européenne du charbon et de l’acier. C’est ainsi que « la Gibraltar du Nord » devint en 1952 la capitale de cette jeune Communauté européenne. Vous-même n’aviez que deux ans lors de la signature, le 25 mars 1957, du Traité de Rome qui a institué la Communauté économique européenne, dite « Marché Commun », dont nous allons célébrer le cinquantenaire dans quelques jours. C’est dire que vous êtes fort jeune parmi vos confrères. En vérité, le plus jeune d’entre eux, et de loin ! C’est la conséquence d’une biographie extraordinairement riche et féconde, que la tradition de notre Compagnie me fait un heureux devoir de résumer en votre présence et même — paradoxe de la rhétorique — de le faire en m’adressant à vous !

* * *

Je commencerai toutefois par un motif d’étonnement qui se rapporte à vos propres déclarations. Vous aimez dire de vous-même : « Je suis un Européen biologique ». Votre confrère et compatriote d’origine, le président de l’Académie des sciences Jules Hoffmann, serait mieux à même que moi de définir ce que peut être un « Européen biologique ». Nos confrères de l’Académie française, quant à eux, pourraient préciser si la référence à la biologie est ici une métaphore, une hyperbole ou même un oxymore, à l’heure où la théorie des races est abandonnée. Pour ma part, je crois seulement être en mesure de prouver que vous êtes un Européen historique, un Européen sociologique et surtout un Européen politique au sens le plus élevé du mot.

J’évoquerai tout à l’heure de grands hommes politiques qui furent les pionniers de l’idée européenne, ceux qu’on appelle les Pères de l’Europe, et qui vous ont tant marqué. Mais ne convient-il pas, s’il faut parler d’un père, de parler d’abord du vôtre ?

Dans les discours que vous prononcez, ou dans les entretiens que vous accordez à la presse, vous aimez parler de vos parents. Et comment pourrait-il en être autrement ? À dix-huit ans, après l’invasion allemande, votre père est enrôlé de force dans la Wehrmacht et, pour son premier voyage hors de sa région natale, il est envoyé sur le front russe. Vous ne manquez jamais de rappeler votre admiration pour la génération – celle de vos parents – qui, ayant subi la guerre, a ensuite fondé l’Europe Unie. Après la Libération, votre père est ouvrier dans la sidérurgie, et militant au sein du syndicalisme chrétien. L’engagement chrétien pour la paix et l’engagement travailleur pour le progrès social : voilà un double héritage paternel auquel vous êtes toujours resté fidèle.

De même, votre enfance dans le Sud industriel du Luxembourg paraît vous avoir déjà orienté vers un destin européen. Dans cette région de forte immigration, vous êtes, tout jeune encore, impressionné par les difficultés des enfants italiens fraîchement arrivés, pleurant, perdus dans une école dont ils ne comprennent pas la langue. Mais sans doute se rattrapaient-ils sur les terrains de football, où s’affrontaient trois équipes : celle des Luxembourgeois, celle des Italiens, et celle… de tous les « autres ». L’Europe des peuples était déjà là, autour de vous, mais il restait à la doter d’institutions.

Lors d’un entretien avec des élèves d’une école française, vous avez raconté qu’une année, pour la Saint-Nicolas, vos deux grands-mères vous avaient offert chacune un train électrique. L’un était de fabrication française, l’autre allemande. Et jamais vous n’avez pu les raccorder ! Voilà une expérience propre à susciter une vocation précoce d’Européen convaincu. L’Europe des trains électriques n’était pas encore sur les rails, mais celle du charbon et de l’acier montrait la voie.

Votre pays a toujours été au cœur de la construction européenne. Et vous-même aimez dire à vos compatriotes que « rien de ce qui est européen ne doit nous être étranger ». L’histoire de l’Europe se trouve ainsi entrelacée avec votre vie et avec votre carrière.

* * *

Lorsque Robert Schuman a prononcé la fameuse « déclaration » du 9 mai 1950, qui fut l’acte fondateur de la construction européenne, le ministre des Affaires étrangères du Grand Duché était Joseph Bech, l’un des « pères de l ’Europe », qui a joué un grand rôle dans le rapprochement des relations personnelles entre Schuman et Adenauer. Joseph Bech a ensuite présidé en 1955 la conférence de Messine, qui a débouché sur le Traité de Rome.

Mais les débuts de cette « Europe organisée » souhaitée par Schuman sont pour le moins contrastés : si la Communauté Européenne du charbon et de l’acier, la CECA est bien créée en 1951, la Communauté Européenne de Défense, la CED, quant à elle, échoue en 1954. L’Europe pourra-t-elle être politique ou devra-t-elle se contenter d’être économique ? Un demi-siècle plus tard, la construction européenne a beaucoup progressé, mais il faut reconnaître que la question centrale est demeurée la même.

Pour vous, l’Europe de l’éducation fut d’emblée une réalité concrète : vous faites vos études secondaires en Belgique, à l’internat de Clairefontaine ; vous êtes reçu au baccalauréat à Luxembourg en 1974 ; et vous vous inscrivez alors en Faculté de droit à Strasbourg. Strasbourg vous inspire :

« Ville symbole de la réconciliation franco-allemande », « ville européenne par excellence », « carrefour de tant d’ambitions et de tant de visions européennes », « capitale de la Grande Europe » : à ces formules – et surtout la dernière – que je vous emprunte, les Français ne peuvent être insensibles !

Vous ne pouviez rêver un meilleur lieu pour votre apprentissage de la vie européenne. Sur la suggestion d’un professeur de droit international, vous allez suivre les travaux de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe et vous étudiez attentivement ses rapports.

Vos efforts ne tardent pas à porter leurs fruits. En 1979, vous obtenez votre maîtrise de droit à Strasbourg, et vous êtes assermenté, à Luxembourg comme avocat, profession que vous n’exercerez pas ; ou plutôt que vous n’avez jamais cessé d’exercer, en plaidant inlassablement, depuis un quart de siècle, la cause de l’Europe unie.

Car une porte vient de s’ouvrir devant vous. Dès 1979, vous entrez dans la carrière politique active à Luxembourg où le Parti chrétien social vous offre un poste de secrétaire parlementaire. Vous y êtes accueilli par un autre père de l’Europe, le Premier ministre Pierre Werner, dont il convient ici de dire quelques mots. Pierre Werner a notamment présidé le Conseil des Ministres qui a permis, en 1966, de mettre fin à la crise de la « chaise vide » grâce au « compromis de Luxembourg ». Mais il est aussi l’auteur du fameux rapport Werner de 1970 proposant un projet d’Union économique et monétaire et qui contenait déjà en germe le traité de Maastricht, dont vous serez vous-même, en 1991, l’un des négociateurs.

En 1982, quelques jours avant votre 28e anniversaire, vous entrez au gouvernement comme secrétaire d’Etat au Travail et à la Sécurité sociale. À ce poste, vous travaillez sur des sujets que vous connaissez bien, auprès de Jacques Santer, alors ministre des Finances, qui mérite lui aussi d’être cité sur la lignée des plus hautes personnalités européennes de nationalité luxembourgeoise. Devenu Président de la Commission en 1995, il a joué un rôle décisif pour obtenir l’accord entre la France et l’Allemagne au sujet de l’Union économique et monétaire.

Pour en revenir à vous-même, vous êtes promu ministre du Travail et ministre délégué au Budget dès 1984. L’époque est douloureuse : la métallurgie luxembourgeoise, dans laquelle vous êtes né, et qui représente plus de la moitié des exportations du Grand Duché, est encore en quasi-faillite.

Vous jouez dès lors un rôle majeur dans la conversion la plus spectaculaire peut-être de toute l’histoire économique. En effet, à partir de structures fondées sur une industrie de base lourde et peu compétitive, le Luxembourg s’est transformé rapidement en une économie tertiaire des plus modernes, qui lui procure les revenus par habitant les plus élevés d’Europe.

* * *

Cette conversion vous doit d’autant plus que vous êtes passé maître dans l’art des compromis entre le patronat et les syndicats. Y avait-il un meilleur apprentissage pour vos futures négociations européennes ? Celles-ci s’intensifient à partir de 1985, lorsque votre ami Jacques Delors devint président de la Commission, à laquelle il donna un nouvel élan dans la perspective du marché unique.

Peu après, en 1989, vous étiez devenu le ministre des finances, considéré d’emblée comme le dauphin du Premier ministre Jacques Santer.

Cette année 1989 devait être, pour vous-même comme pour toute l’Europe, une année historique. Vous appartenez à cette génération née après la guerre, qui a grandi dans une Europe dont l’horizon, à l’Est, était le rideau de fer. Après la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, l’heure des retrouvailles allait sonner. La réunification de l’Allemagne et celle de l’Europe pouvaient commencer : « L’unité allemande et l’unité européenne, sont deux faces d’une même médaille », disait à juste titre le Chancelier Konrad Adenauer auquel, par-delà le Président Léopold Sedar Senghor vous succédez aujourd’hui. En effet, Konrad Adenauer fut reçu ici même, en 1964, en présence du Général de Gaulle. En mémoire de cet événement, nous décernons, depuis deux ans, une Grande médaille de l’amitié franco-allemande pour la Construction européenne. Je remercie les deux lauréats successifs — la Fondation Robert Schuman et la Foire de Francfort — de nous avoir apporté leur aide pour l’organisation de cette cérémonie.

Pour vous, Monsieur le Premier ministre et cher confrère, l’unité allemande n’est pas le fruit du hasard. Elle est le résultat des succès de la construction européenne et de l’attraction que la prospérité de l’Ouest exerçait sur les pénuries de l’Est. À cette leçon de l’histoire récente, vous en ajoutez une autre. Vous aimez raconter qu’un jour, en 1997, au cours d’une réunion européenne, vous avez posé aux dirigeants des pays d’Europe centrale et orientale cette question : « où étiez-vous il y a dix ans ? » Leurs réponses furent édifiantes : « sur les dix présents, sept étaient en prison ! » Vous ajoutez à cette anecdote le commentaire que voici, à l’usage des dirigeants occidentaux : « A l’époque, ces leaders [de l’Est] croyaient à la vocation européenne de leur pays. Alors que nous, en Europe occidentale, nous étions fatigués, eux tiraient leur force de la redécouverte de leur pays. Mais ils ont accepté de restreindre le noyau de leur souveraineté pour entrer dans l’Europe, qu’ils considéraient comme le meilleur rempart contre les drames qu’ils avaient vécus. »

Le 1er mai 2004, quinze ans après la chute du Mur de Berlin, dix nouveaux Etats entraient dans l’Union européenne. Yalta était enterré. C’était la victoire de l’Union européenne, désormais si bien dénommée. Et par une heureuse circonstance, c’est sous votre présidence, dans votre capitale de Luxembourg, que le traité d’adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie a été signé le 25 avril 2005.

Ce n’était que justice, car l’Europe dans laquelle l’Est et l’Ouest ont pu ainsi se retrouver, cette Europe, Monsieur le Premier ministre et cher confrère, vous doit beaucoup, même s’il vous est arrivé de regretter — je vous cite — que « plus l’Europe s’élargit et plus les esprits se rétrécissent… »

Vous êtes, entre autres, l’un des principaux auteurs du Traité de Maastricht en 1991. Vous aimez à rappeler combien, à cette époque, l’idée même d’une union monétaire paraissait lointaine, pour ne pas dire utopique. Vous en faites l’expérience singulière lors d’un voyage officiel à Washington en août 1995. Le président Clinton vous demande de lui parler un peu de l’Europe. Vous évoquez immédiatement le point essentiel à vos yeux : la perspective de la monnaie unique. Après deux minutes, Clinton vous interrompt, gêné, incrédule, et vous dit: « Non, non, je voulais que vous me parliez de la Turquie ! » Pour lui, la monnaie unique n’existait pas et ne pouvait pas exister. Aujourd’hui, l’Euro est une réalité, parce que des hommes comme vous y ont cru, de la même manière que les pionniers de l’Union européenne avaient cru, il y a un demi-siècle, à la pacification du continent.

* * *

Bientôt vous est donnée l’opportunité d’inscrire vos pas sur les traces des Pères de l’Europe : le 20 janvier 1995, alors que Jacques Santer a pris la présidence de la Commission européenne, vous êtes nommé, à quarante ans, Premier ministre. À la tête du gouvernement du Grand Duché, vous conservez le portefeuille des Finances, et vous vous en justifiez ainsi : « Je n’aime pas, dites-vous, perdre de temps à m’entretenir ou avoir de belles controverses avec mon ministre des Finances ! »

Il faut dire qu’en matière de « belles controverses », l’Europe vous comble. Vos talents de conciliateur vous conduisent même à servir de pont entre vos homologues allemand et français. Votre plus beau succès, dans cette discipline où vous excellez, est le sommet de Dublin en 1996, au cours duquel vous parvenez à rapprocher les positions franco-allemandes sur le Pacte de stabilité. Après cette performance, votre image d’homme des missions impossibles est durablement établie.

Belle image, au demeurant, que celle du Premier ministre d’un pays ayant jadis tant souffert des luttes entre la France et l’Allemagne, devenu le conseiller conjugal du couple franco-allemand ! Mais l’intérêt supérieur de l’Europe l’imposait. Vous avez dit : « le temps où la force motrice franco-allemande était suffisante pour faire démarrer le cortège est révolu. Mais sans elle, le cortège fait du surplace. »

Il est facile, alors, de comprendre que vous ayez été pressenti, en 2004, pour prendre la direction même dudit cortège. Mais plutôt que d’accepter la présidence de la Commission européenne, vous avez annoncé votre intention de rester à la tête du gouvernement luxembourgeois en cas de victoire aux élections législatives.

Cette décision est, à mon sens, bien révélatrice. Jamais vos convictions européennes n’ont entamé votre enracinement national. Dans cette double expérience réside votre sage compréhension de l’Europe, de son unité et de ses nations.

« J’aime être Luxembourgeois et Européen, disiez-vous en recevant le Prix Charlemagne en mars dernier (…)

« Ceux qui veulent voir les Etats-nations disparaître se trompent lourdement. L’Europe doit tenir compte du fait national. Les nations ne sont pas des inventions provisoires de l’histoire. Les citoyens européens ne veulent pas des Etats-Unis d’Europe. »

Mais ce n’est pas tout. Vous ajoutez aussitôt :

« L’Europe n’a pas toutes les réponses, mais sans elle, les Etats-nations ne pourraient en apporter pratiquement aucune. Il faut donc trouver le juste milieu entre le degré d’Europe dont ont besoin les Etats et le degré d’Etat dont a besoin l’Europe. »

Équilibre d’autant moins confortable que l’Europe, vous le savez mieux que personne, peine à s’appuyer sur ses deux pieds, l’économique et le politique. Pour vous, l’Union européenne ne saurait être envisagée du seul point de vue économique. Le marché à lui seul ne crée pas de solidarité, ni entre les hommes, ni entre les peuples. Laisser les seules forces du marché régir l’essentiel serait non seulement une erreur, mais une faute à l’égard des Pères fondateurs dont, en pur produit du Modèle rhénan, vous revendiquez à juste titre l’héritage. Dans leur esprit, faut-il le rappeler, la Communauté européenne était une entreprise à visée politique, sociale et pas seulement économique.

* * *

C’est dans cette perspective que s’expliquent votre position et votre action à la tête de l’Eurogroupe.

Le Traité de Maastricht n’avait prévu aucune institution propre à renforcer la coopération économique entre les États-Membres de la nouvelle zone Euro. C’est seulement en 1997, au Conseil européen de Luxembourg, donc sous votre présidence, Monsieur le Premier ministre, que fut décidée la création de l’Eurogroupe, c’est-à-dire la réunion informelle des Ministres des finances des pays membres de la zone euro, en vue d’assurer une concertation entre eux, notamment en matière de conjoncture, de dialogue avec la Banque Centrale Européenne et de relations extérieures.

Mieux, en septembre 2004, les Ministres des finances ont décidé de mettre fin à la règle de la rotation semestrielle de leur présidence pour adopter le principe d’une présidence stable de l’Eurogroupe pour une période de deux ans, ce qui constitue une décision sans précédent. Aussitôt après, c’est vous qu’ils ont choisi pour leur premier président. Et vous avez si bien réussi dans cette fonction que, d’un commun accord, vos douze collègues viennent de vous renouveler pour deux ans encore, ce qui constitue, a fortiori, une autre décision sans précédent !

À ce point de mon propos, permettez-moi, Monsieur le Ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie, de m’interrompre un instant pour vous prier de m’excuser. En effet, appartenant vous-même à l’Eurogroupe, vous êtes mille fois plus compétent que moi pour en parler. Mais, comme vous le savez, les règles de la Coupole veulent qu’en dehors des membres de l’Institut, seul le Président de la République puisse y prendre la parole !

Monsieur le Premier ministre et cher confrère, pendant votre premier mandat et votre présidence du Conseil de l’Union européenne au 1er semestre 2005, le « non » français au référendum du 29 mai sur le projet de Traité Constitutionnel, suivi du « nee » néerlandais, a été pour vous une sévère épreuve. Mais vous avez relevé le défi en vous engageant à démissionner si vos compatriotes, eux aussi, votaient « non ». Vous l’avez fait dans les termes suivants, qui sont bien dans votre style : « en cas de NON, ce n’est pas au peuple de partir, c’est à moi de m’en aller. » Et le 10 juillet, vous avez gagné votre referendum par 56 % de « oui ».

N’empêche que, pour vous, l’Europe est en crise parce que les opinions publiques se divisent entre une moitié qui réclame « plus d’Europe » et l’autre moitié qui en veut « moins ».

Selon vous, l’Europe est en crise aussi parce que « nous parlons mal de l’Europe », parce que les dirigeants décrivent les négociations européennes non comme la recherche d’un consensus mais comme un pugilat dont on sort gagnant ou perdant.

L’Europe est en crise, surtout, parce qu’elle a désappris la fierté européenne. Je vous cite sur ce point qui vous tient à cœur :

« Nous avons fait la paix, le marché intérieur, la monnaie unique, nous avons aboli les frontières et bâti la deuxième puissance économique du monde, et nous n’en sommes pas fiers ; nous ne savons plus, nous ne voulons plus en être fiers ! »

Le remède, à vos yeux, est d’abord de prendre de la distance, au sens propre : il faut sortir d’Europe, aller la regarder telle qu’on la voit d’Afrique, d’Asie, d’Amérique même. Là, des hommes nous regardent avec envie, des peuples qui peinent à tirer, comme nous avons su le faire, les leçons de leur histoire sanglante nous observent en cherchant un modèle, ou à tout le moins, une référence.

Je m’arrêterai sur cette vision d’espérance, même s’il faut aller la chercher hors d’Europe, car j’en viens à ma conclusion, non toutefois sans vous remercier, à titre personnel, pour le généreux désintéressement avec lequel vous avez accepté de prendre en charge le CIFE, le Centre International de Formation Européenne.

Ma conclusion sera la simple constatation d’une sorte d’harmonie pré-établie entre ce lieu et votre personnalité.

Votre personnalité fait de vous, Monsieur le Premier Ministre et cher confrère, à l’échelle internationale, déjà le plus expérimenté et encore le plus jeune champion des compromis créateurs d’ententes entre les nations.

Et c’est à ce titre de créateur d’ententes entre les nations que vous êtes attendu confraternellement pour siéger en « immortalité » dans le haut lieu qui nous réunit. En effet, si vous voulez bien lever les yeux vers la frise de cette Coupole, vous y lirez un verset du prophète Ezéchiel qui invite — je cite — à « s’asseoir sous l’ombre d’un grand arbre au milieu des nations rassemblées ».

 

 

Discours de M. Jean-Claude Junker,
Premier ministre du Grand Duché du Luxembourg

 

Monsieur le Ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Mesdames et Messieurs les Parlementaires,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Monsieur le Président de l’Académie des Sciences morales et politiques,
Monsieur le Secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences morales et politiques,
Madame et Messieurs les secrétaires perpétuels des autres Académies,
Monsieur le Chancelier de l’Institut de France,
Monsieur le Chancelier honoraire,
Mes chers Confrères,
Mesdames et Messieurs,

C’est avec beaucoup d’émotion, et surtout une grande joie, Monsieur le Président, que je voudrais vous exprimer ma profonde gratitude devant le double honneur qui m’échoit aujourd’hui : l’honneur, insigne, d’appartenir désormais à cette vénérable institution et celui d’y succéder à un des hommes les plus éminents du XXe siècle.

Tant d’honneurs, Monsieur le Président, me confondent et, pour tout vous dire m’inquiètent quelque peu. Les ai-je vraiment mérités ? A vous de juger. Quelles étaient les raisons qui ont pu déterminer votre choix ? Je les ignore. Pourrai-je soutenir l’inévitable comparaison avec mon prestigieux prédécesseur ? Sans doute pas. Serai-je, enfin je me pose la question, à la mesure d’un exercice oratoire d’Académicien dont je n’ai pas l’habitude – malgré le long chapelet de discours qui ont cadencé mon parcours politique, discours spontanés et donc largement improvisés ?

Aborder l’œuvre poétique, politique et philosophique de Léopold Sédar Senghor à partir de mon propre domaine de compétence, peut sembler une gageure. Pourtant à y regarder de près, il n’y a pas véritablement de divorce entre les objectifs de l’homme politique et les préoccupations de l’écrivain, du penseur, même si leurs moyens mis en œuvre divergent considérablement.

À l’occasion de l’installation de M. Léopold Sédar Senghor, le 16 décembre 1969, Monsieur Edmond Giscard d’Estaing, alors Président de l’Académie des Sciences morales et politiques, a défini ainsi le critère de nomination des membres étrangers associés : « … Notre Académie se sent attirée par les hommes d’État qui ne sont pas exclusivement philosophes, ou exclusivement hommes d’action, mais qui sont les deux à la fois. » Donc, me semble-t-il : l’Académie choisit des hommes politiques qui se rapprochent de l’idéal platonicien du « roi philosophe ». Même si à l’évidence je n’y atteins pas, je puis dire au moins que je partage cet idéal, mutatis mutandis, et je suis convaincu que toute action politique doit procéder d’une réflexion sur la nature et la condition humaine, ainsi que sur la relation entre les hommes dans une société libre et juste.

Quant au genre littéraire que je vais aborder, l’éloge, en l’occurrence d’une personne ô combien méritoire, il est des plus difficiles, car tout en nuances, en traits délicats, en équilibres fragiles. Il faut tenir le cap entre le panégyrique, destiné, en principe, aux saints, et la part de chaque être que Nietzsche appelle « das allzu Menschliche », l’« humain trop humain ». Car il s’agit bien de faire l’éloge d’un être humain, et non d’un dieu, comme dans Le Banquet de Platon. Encore que, à bien y regarder, Léopold Sédar Senghor ait beaucoup de traits communs avec Eros, lui aussi philosophe, comme l’assure Diotime à Socrate, et « passionné de savoir ». Senghor l’a d’ailleurs évoqué dans un petit cycle de poèmes, subtilement intitulé « Par-delà d’Eros ».

Et puis de quel Senghor ferai-je l’éloge ? Du poète, de l’« homme devenu parole » ? Du « poète tombé en politique », comme il se définissait lui-même ? Du grand intellectuel noir, humaniste, érudit incollable sur les auteurs grecs et latins ? Du brillant Académicien ? Du visionnaire politique en avance sur son siècle ? Du père fondateur de la Francophonie institutionnelle ? De l’Européen convaincu, penseur et protagoniste d’une Culture universelle ?

J’essaierai, sans trop faillir à ma mission, de me limiter aux traits essentiels de cet être d’exception, aux moments forts de ses vies parallèles.

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À n’en pas douter, l’Enfance de Senghor est un de ces moments, et peut-être le plus déterminant. Léopold Sédar est né le 9 octobre 1906, à Joal, port sénégalais situé au sud de Dakar. Né plutôt sous une bonne étoile. Son père, Digoye Basile Senghor, un riche commerçant, notable et catholique, explique volontiers son nom par une ascendance portugaise : Senhor, Monsieur. Sa mère, Gnilane Ndièmé Bakhoum, d’origine peule, est musulmane.

Nomen est omen. Son prénom chrétien Léopold et son nom de famille Senghor semblent tracer d’avance la destinée future de Sédar, c’est-à-dire de « Celui qu’on ne peut pas humilier ».

Pendant toute sa vie Senghor gardera la nostalgie du « Royaume de l’enfance » : « Je sais le Paradis perdu – je n’ai pas perdu souvenir du / jardin d’enfance où fleurissent les oiseaux ».

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Léopold Sédar débute sa scolarité, en 1913. Enfant précoce à n’en pas douter, Léopold Sédar commence à découvrir la richesse fabuleuse de ses racines culturelles.

En 1923 il est envoyé au collège-séminaire Libermann de Dakar pour étudier le grec et le latin. Il s’y sent de plus en plus en rupture avec ceux qui veulent lui tracer une voie qui n’est pas la sienne. Jugé trop frondeur par ses professeurs, il sera dirigé en 1926 vers l’enseignement laïque, où il réussira brillamment son baccalauréat. Il obtiendra une bourse qui lui permettra de poursuivre ses études en France.

Il débarque à Paris au mois d’octobre 1928, et s’inscrit en Sorbonne. Mais la « Fille aînée des rois de France » ne sourit pas au jeune Sénégalais qui se sent désorienté. Il opte donc pour hypokhâgne au lycée Louis-le-Grand pour préparer le concours d’entrée à l’École normale supérieure. Il aura comme condisciple un certain Georges Pompidou, qui l’introduit dans les milieux mondains. Il rencontre Picasso, Matisse, Joséphine Baker. Pourtant il est plus heureux dans sa chambre de la Cité universitaire, en compagnie de Barrès, Giraudoux, Gide, Proust, Péguy, Montherlant … À partir de 1931, dans le salon des sœurs antillaises Nadal, il fait la connaissance de ses véritables frères intellectuels, les écrivains négro-antillais René Maran, Léon Gontran Damas, puis Aimé Césaire, également inscrit à Louis-le-Grand. Ils formeront bientôt le quatuor des « desperados de la pensée noire ».

Pourtant le parcours de Senghor n’est pas sans embûches : l’année suivante, il échoue de peu au concours d’entrée à l’École normale supérieure, mais il obtient le diplôme d’études supérieures pour son mémoire « L’exotisme chez Baudelaire ». Il acquiert la nationalité française pour pouvoir préparer l’agrégation de grammaire, à laquelle il échoue pourtant en 1933.

Ces deux échecs semblent étonnants, mais il faut les placer dans leur contexte. Le défi de Senghor était celui de tous les francophones qui entrent en concurrence avec la fine fleur de l’intelligence française. À talent égal, ils ne peuvent jamais tout à fait rivaliser avec ceux qui « ont bu le français avec le lait maternel », comme disait Chateaubriand. Les Luxembourgeois en savent quelque chose.

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Le cheminement intellectuel de Senghor est d’autant plus remarquable, puisque – si vous me permettez cette entorse à la chronologie – il aboutira, le 29 mars 1984, à la consécration suprême : l’Académie française. J’ai lu avec beaucoup d’amusement le récit d’Alain Decaux concernant une joute homérique, sous la Coupole, entre Jean Guitton et Senghor concernant l’étymologie d’un mot. Il s’agissait, bien sûr, d’une nuance infinitésimale, et c’était à qui pourrait citer de mémoire les meilleurs passages d’auteurs grecs en faveur de son interprétation. Après plusieurs passes d’armes, c’est Jean Guitton qui jette l’éponge : « Je rends les armes à Monsieur Senghor ».

Comme quoi la langue grecque aura rétabli l’égalité des chances entre Francophones et Français.

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Tout en poursuivant ses études, Senghor élabore, avec Damas et Césaire, la vision d’un monde nouveau où la culture africaine aurait la place qui lui revient. En 1934, ils fondent la revue contestataire L’Étudiant noir.

Après son service militaire, il est reçu à l’agrégation de grammaire en 1935, et sera nommé professeur au lycée Descartes à Tours. Il y fait l’expérience de l’ennui provincial, de la condescendance des provinciaux à l’endroit des Noirs. En 1936 il s’inscrit à la SFIO. Pourtant il est en proie à la solitude et s’en remet au pouvoir analgésique de la poésie :


Je suis la solitude des poteaux télégraphiques
Le long des routes
Désertes.

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La guerre ne passera pas à côté du citoyen français Senghor. Affecté à un régiment d’infanterie coloniale, il est fait prisonnier au Front Stalag. Dans sa cellule il rédige un grand nombre de poèmes qui composeront Hosties noires. Il lit Platon et Pascal. Il découvre Gœthe qui l’éblouit et lui fait sentir l’abîme entre la culture allemande et le régime nazi. En 1942, il est libéré pour raison de santé et reprend ses cours au lycée.

En 1945, Senghor sera élu député du Sénégal au Parlement français. Est-il déjà conscient qu’il entame sa destinée de « poète tombé en politique » ? En tout cas, dans les années à venir, la vie politique sera inextricablement liée à sa vie privée et sa vie d’écrivain. En 1946 il contracte mariage une première fois. En 1948, année du décès de sa mère, il démissionne de la SFIO pour créer, avec Mamadou Dia le « Bloc démocratique sénégalais » et fonde le journal La Condition humaine. Il publie Hosties noires et l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française. Parue aux Presses Universitaires Françaises, et précédée de la préface de Jean-Paul Sartre, « Orphée noir », elle deviendra le cheval de Troie de la « négritude ».

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La voix de Sartre impose définitivement le concept de négritude dans le discours intellectuel français. Créé par Aimé Césaire – Senghor lui aurait préféré celui de négrité -, il deviendra le mot de ralliement de l’école afro-antillaise autour de Césaire, Gontran Damas et Senghor.

Sous l’influence de l’ethnologue allemand Frobenius, Senghor développera, dans Ce que l’homme noir apporte, une théorie des aptitudes psychiques, tout entière ramassée dans la célèbre formule, un brin provocatrice : « L’émotion est nègre, la raison est hellène ». On a beaucoup glosé sur cette belle formule. La différence, constate Robert Jouanny, professeur émérite à la Sorbonne, un des plus grands spécialistes de Senghor poète, est d’abord esthétique : pour la civilisation gréco-latine, l’art est imitation de la nature – mimésis –, alors que, pour l’Africain, l’art est connaissance et explication du monde. La différence réside ensuite dans la différence de fonctionnement de la pensée : d’un côté le logos et son cortège de contraintes, de l’autre sensibilité, rythme et mythe. Il appartient au poète de concilier ces options apparemment divergentes et de faire fructifier leur complémentarité dans le respect mutuel de l’une et de l’autre.

Fondamentalement, la pratique poétique de Senghor procède d’une évidence : c’est que l’Afrique noire, loin d’être un continent anhistorique, peut se prévaloir d’une certaine primogéniture culturelle, d’où la revendication de la « négritude » à une époque, qui fut, avec l’Exposition coloniale de 1931, l’apogée d’un système d’exploitation et, en même temps, le début de son déclin. Avec violence et paroxysme à ses débuts où il lançait son « cri de guerre hirsute », avec plus de sérénité dans son âge mûr, le poète Senghor s’est toujours réclamé de son africanité essentielle.

Ne rien renier de ce qu’il y a d’humain lui paraît naturel dans la mesure où l’Afrique qu’il convoque dans ses vers bercés de la respiration du tam-tam est la zone du monde où les civilisations, depuis longtemps, sont apparues et se sont métissées. Il y a une part africaine, éthiopique au sens étymologique de noir, dans la civilisation méditerranéenne qui a marqué la Grèce. De grands artistes européens se sont réclamés de l’Afrique, à l’image d’un Baudelaire, d’un Rimbaud, d’un Picasso, d’un Apollinaire. Le plaint-chant de l’Église catholique et la polyphonie sont d’origine africaine et cousines des negro spirituals que Senghor découvre lors de son séjour à New York après la guerre. Animisme et rationalisme peuvent parfaitement coexister, la magie de la poésie – au sens premier de création démiurgique – peut en tout cas les valoriser simultanément, à l’image d’une action politique qui chercherait à faire valoir par des compromis dynamiques des points de vue opposés.

Autant de signes qui tendent à prouver que les civilisations, en dépit des différences qui peuvent sembler essentielles, tendent vers l’universel, qui n’est pas réductible à ce que l’on appelle aujourd’hui la globalisation ou la pensée unique, mais incarne une vision existentialiste de l’être humain, abstraction faite des variantes civilisationnelles.

La négritude est d’abord vécue par Senghor comme un combat pour la reconnaissance de la culture africaine et de ses valeurs. Mais de plus en plus elle deviendra pour lui une étape sur la voie d’un humanisme intégral et de « la Civilisation de l’Universel » annoncée par Teilhard de Chardin. Ce philosophe a opéré un tournant majeur dans la pensée de Senghor : « Teilhard m’a rendu la foi tout en me permettant d’être un socialiste africain. Un socialiste croyant ».

Senghor, ce révolté masqué, aimait dire : « Telle est ma recade bicéphale : gueule de lion et sourire de sage ». Il savait que l’avenir d’un peuple, d’un pays ne s’échafaude pas sur les barricades. De par sa nature, sa culture humaniste, sa foi chrétienne, il n’était pas un démolisseur, mais un bâtisseur: un bâtisseur de ponts.

À la fin, la négritude se confondait pour lui avec l’âme africaine, apparentée par de multiples liens à l’âme européenne, ce qui lui inspira la formule « … l’Europe à qui nous sommes liés par le / Nombril… » .

La question se pose si le chantre de la négritude s’est mis en contradiction avec lui-même en choisissant la langue du colonisateur pour exprimer sa révolte, son amour de l’Afrique, son attachement à la terre sérère, sa fascination de la femme noire ?

L’« Orphée noir » s’en explique dans la Postface d’Éthiopiques :

« Parce que nous sommes des métis culturels, … nous nous exprimons en français, … langue à vocation universelle. Le français, ce sont les grandes orgues qui se prêtent à tous les timbres, à tous les effets, des douceurs les plus suaves aux fulgurances de l’orage. Il est tour à tour ou en même temps, flûte, hautbois, trompette, tamtam et même canon. Et puis le français nous a fait don de ses mots abstraits – si rares dans nos langues maternelles –, où les larmes se font pierres précieuses ».

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En 1955, sous le gouvernement d’Edgar Faure, Senghor devient secrétaire d’État à la présidence du Conseil. À la fin des années cinquante, la trajectoire politique de Senghor prend son envol en Afrique. Le 5 septembre 1960, Senghor est élu président de la République du Sénégal. Il sera réélu quatre fois et quittera librement ses fonctions le 31 décembre 1980.

La vie politique de Senghor sera ponctuée tour à tour de triomphes, de moments critiques et de drames.

Le 30 mars 1966, Dakar devient la Mecque de la négritude lors du premier Festival mondial des arts nègres. Cette année marquera le zénith de sa trajectoire politique et peut-être de sa vie.

En 1971, l’université est en grève. Senghor réprimera durement la fronde des étudiants, réplique sénégalaise de mai 68. Dans son discours de réception à l’Académie française, le jeudi 29 mars 1984, il se réclame de son prédécesseur, le duc de Lévis-Mirepoix, pour condamner le mouvement de révolte qui, à ses yeux, allait « à l’encontre de l’Histoire ».

Après sa démission volontaire, le 31 décembre 1980, il « lègue » la présidence à Abdou Diouf, l’actuel secrétaire général de l’Organisation Internationale de la Francophonie.

Désormais il s’occupera de la vie culturelle et de son œuvre littéraire, qu’il n’avait d’ailleurs jamais délaissée.

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Comme tout homme politique, Senghor s’est attiré des critiques et s’est fait des ennemis. Mais en rétrospective, son bilan est impressionnant.

Son mérite principal, qui transcende sa carrière politique proprement dite, Abdou Diouf l’a cerné dans une de ces formules dont il a le secret : Senghor « a œuvré essentiellement à la libération des peuples africains en mettant l’accent sur la culture qui rend l’homme, tout homme, à sa liberté, à sa propre humanité ».

Sur le plan sénégalais, il a su redresser la situation économique de son pays grâce à son rayonnement international qui lui valut des aides techniques et financières exceptionnelles.

À partir de 1973, il amorce le grand virage vers la démocratie en autorisant un multipartisme limité, qui admet trois tendances politiques: le communisme, le socialisme et libéralisme.

En conformité avec ses propres convictions, Senghor a habilement résolu le problème épineux de la coexistence des religions dans un État laïque. Bien que catholique convaincu, Senghor ne recule pas devant l’idée d’un métissage des religions : « le culte des ancêtres, des gris-gris, la bonté de la Vierge Marie, de Mahomet ou du marabout sont (pour lui) des pratiques culturelles à équidistance de la vie et de la mort. »

Le premier souci du poète président, c’était pourtant d’éduquer son peuple. L’éducation était pour lui la véritable clé du développement économique et social. Mais sa conception d’une éducation humaniste, fondée sur l’enseignement des langues anciennes et la culture occidentale, n’était pas du goût de tout le monde, comme l’a remarqué son principal biographe Djian :

« Voilà un pays qui, à peine plus d’un siècle et demi auparavant, a vu ses grands-parents plier sous le joug des Occidentaux et qui, maintenant, se relève de l’humiliation en utilisant pour s’en sortir l’excellence de leur culture ». Mais Senghor ne regardait pas vers le passé, sa pensée était tendue vers l’avenir : « Ma tâche est d’éveiller mon peuple aux futurs flamboyants… ».

Les futurs flamboyants n’ont pourtant pas empêché Senghor de poursuivre ses chantiers concrets, bien au contraire.

Dès le début de sa présidence, moyennant un pourcentage tout à fait exceptionnel du budget national affecté à l’éducation, il a entrepris une vaste œuvre d’alphabétisation avec l’objectif de scolariser toutes les filles et tous les garçons avant l’an 2000.

Lorsqu’il a quitté le pouvoir, « la conscience tranquille », Senghor pouvait effectivement se targuer d’avoir fait du Sénégal le pays le plus avancé en matière d’éducation et de démocratie de ceux qu’on appellera « le quartier latin de l’Afrique ».

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Au-delà des bilans, on peut discerner chez Senghor une véritable philosophie politique, essentiellement marquée par la primauté du spirituel sur l’économie et la politique. « La culture est l’Alpha et l’Oméga de la politique : non seulement son fondement, mais son but ». Une révolution copernicienne ! Lors du Festival mondial des arts nègres, en 1966, le poète président est porté aux nues par André Malraux : « Pour la première fois dans l’Histoire, un homme d’État prend, dans ses mains périssables, le destin d’un continent et proclame l’avènement de l’Esprit ».

Senghor, premier roi philosophe de l’Histoire ? L’éloge de Malraux était sans doute hyperbolique. Mais philosophe, Senghor l’est à plus d’un titre ! Il récuse la politique comme simple exercice du pouvoir et la considère comme un « devoir pour son peuple », une mission au service d’une idée. Justification supplémentaire, s’il en fallait, pour son élection à l’Académie des sciences morales et politiques. Il a quitté de son propre gré le « pouvoir », chose rare en politique. Enfin, il a toujours voulu inscrire son action dans la pérennité : agir « à l’encontre de l’Histoire » lui paraît l’erreur suprême en politique.

Roi philosophe, mais de quel royaume : d’une Grèce noire, non encore existante ? Transcendant toutes les catégories politiques, Senghor l’Africain, Senghor le socialiste, Senghor le catholique était avant tout un grand visionnaire. Et comme tout visionnaire, le roi Senghor avait un rêve: faire de Dakar l’Athènes de l’Afrique subsaharienne.

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« Au commencement était le verbe » ! Comment s’étonner que Senghor, l’« homme fait parole », ait été l’architecte de la Francophonie institutionnelle. Maurice Druon en retrace ainsi la genèse : « … À la fin de l’entretien historique qu’il eut avec le général de Gaulle, au cours duquel celui-ci exprima son accord à l’indépendance du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, avant de se retirer, dit : « Et maintenant ce qui importe, Monsieur le Président, c’est de penser à la manière dont vont être maintenus les liens de mon pays avec la France et sa culture ».

Par cette parole, la première pierre de la francophonie était posée.

Un peu plus tard, alors qu’il était en train de donner des lois au Sénégal, des structures à son État, un enseignement à sa jeunesse, Senghor prononçait, cette fois à l’adresse de toute l’Afrique, cette autre parole : « Dans les décombres de la colonisation, nous avons trouvé un outil merveilleux : la langue française. »

La deuxième pierre était posée.

Et Senghor, le bâtisseur, passe aux fondements de la construction. Faute de temps, je ne saurai faire l’historique de ce long chantier. Mais je ne puis m’empêcher de relever qu’en 1967, avec la complicité de Senghor et de Gaulle, l’« Association internationale des parlementaires de langue française » sera créée à … Luxembourg.

Permettez-moi de faire ici une brève parenthèse sur les liens qu’il y avait entre le président Senghor et mon pays.

En octobre 1970, le président Senghor a été reçu en visite d’Etat au Grand-Duché de Luxembourg. Le programme culturel lui fit visiter Echternach, la plus ancienne ville du pays, premier centre culturel avec son abbaye bénédictine fondée en 698, et Vianden, ville au bourg médiéval associée au souvenir de Victor Hugo, qui y est passé comme touriste et y a vécu comme réfugié politique après la Commune de Paris.

Senghor s’est dit impressionné par les réussites du « petit » Grand-Duché qui ne disposait que de peu de ressources mais les exploitait au mieux. Et il aurait proposé ce modèle de ténacité et de sérieux à ses compatriotes.

En dehors de ses contacts officiels, Léopold Senghor avait beaucoup d’amis luxembourgeois, écrivains, peintres et poètes, dont notamment Anise Koltz qui a traduit certaines de ses poésies en allemand.

Une étape décisive de l’édifice s’achèvera, le 17 février 1970, à Niamey où se déroulera la première « Conférence intergouvernementale des États francophones », en présence du Tunisien Bourguiba, du Nigérien Diori et d’André Malraux. Le 20 mars la « Convention de Niamey » institue «l’Agence de coopération culturelle et technique» (ACCT).

En 1986, François Mitterrand accueille à Versailles le premier «Sommet», ou la première « Conférence des chefs d’État et de gouvernement des pays ayant en commun l’usage du français ». Senghor y fera une apparition remarquée, dans sa tenue d’académicien.

Le 12 mai 1990, le premier agrégé noir de grammaire sera honoré par la création, à Alexandrie, de l’« Université internationale de langue française Léopold Sédar Senghor ».

Au Sommet de Hanoi, en 1997, l’actuelle « Organisation Internationale de la Francophonie » s’est dotée d’une Charte, qui vient d’être actualisée en 2006, à Bucarest. L’OIF s’est affirmée sur la scène internationale depuis qu’elle est dirigée par les personnalités charismatiques de Boutros Ghali et maintenant Abdou Diouf, le «fils spirituel» de Senghor.

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Et puis, moins perceptible à première vue, mais d’autant plus convaincant, il y a Senghor l’Européen ! On s’étonne de voir à quel point le président d’un État africain à peine sorti du colonialisme avait l’esprit européen. Et de constater sa connaissance profonde de l’histoire de l’Europe et sa capacité de la condenser dans ses traits essentiels, comme il l’a fait, le 16 décembre 1969, dans son discours de réception à l’Académie des Sciences morales et politiques comme successeur d’Adenauer.

Lecteur passionné de Gœthe, Senghor ne cache pas son « embarras à l’idée de faire l’éloge du chancelier Adenauer » pour lequel il n’éprouve que peu d’« affinités électives ». Il exalte d’autant plus son admiration pour la culture allemande. Pour « ses poètes Novalis et Brentano, plus tard Heine et Hölderlin ». Pour ses penseurs et ses philosophes : « Ni la guerre, ni le Front-Stalag, ni le « camp de travail » n’ont pu effacer cette image rêvée de l’Allemagne », dit-il.

Par contre il partage – lui l’Africain – largement la vision de l’Europe d’Adenauer, d’Adenauer dont il dit – je crois à juste titre – qu’il était à maints égards plus Européen qu’Allemand. Adenauer avait deux rêves qui étaient deux visions : la réunification allemande et l’intégration européenne. Pour lui la réunification de l’Allemagne et l’intégration européenne étaient, comme il ne cessait de le souligner, « les deux faces de la même médaille ». Il ne pouvait pas s’imaginer – peut-être devrais-je dire – il ne voulait pas s’imaginer l’une sans l’autre. Il mettait l’entente franco-allemande au service de ce binôme. En de Gaulle il avait trouvé le co-architecte, le complice inspiré de la réalisation de son double rêve.

On ne peut évoquer les noms d’Adenauer et de de Gaulle sans évoquer celui de Churchill, du – « grand Churchill » comme disait le Général, de Churchill qui fut membre de notre Académie. C’est lui qui, arrivé au sommet de son autorité morale et politique, déclarait lors de la réunion des mouvements européens à La Haye en mai 1948, réunion qui vit émerger la création du Conseil de l’Europe, idée combattue par l’Union soviétique qui interdisait à ses alliés obligés d’y participer : « nous commençons aujourd’hui à l’Ouest ce que un jour nous allons terminer à l’Est ». En accueillant le 1er mai 2004 en son sein les nations de l’Europe centrale et orientale l’Union européenne a façonné les retrouvailles entre l’histoire et la géographie européennes qu’avait prédessinées Churchill.

Sans la volonté résolue d’Adenauer et de de Gaulle, sans l’entente franco-allemande qui a été et qui doit rester le ferment continental, rien de durable n’eut été et ne sera possible en Europe. Que les générations actuelles s’en souviennent et que les générations à venir ne l’oublient pas, quitte à compléter l’entente franco-allemande par l’amitié de tous sans laquelle la France et l’Allemagne, qui doivent rester unies quant à l’essentiel, verront leurs forces unificatrices s’affaiblir.

L’Europe aujourd’hui hésite. Le désir de vouloir plus d’Europe et le sentiment d’en avoir déjà trop divisent les opinions. Pour pouvoir laisser derrière nous les hésitations du moment, tournons-nous vers Senghor qui parlant de l’Europe décrivait celle-ci comme une « étape vers une Civilisation de l’Universel ». En chemin vers sa quête, armons-nous de patience et de détermination sans lesquelles les longues distances deviennent infranchissables et les grandes ambitions se rétrécissent.

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Europe, Francophonie, Négritude, Civilisation de l’Universel ! En dépit des apparences, tout finit donc par se rejoindre dans la pensée senghorienne, ouverte aux quatre vents de l’esprit.

Reste à savoir quelle sera la langue de cette Civilisation de l’Universel. Pour Senghor ce ne sera ni le français ni l’anglais, ni l’arabe ni le chinois, ni le peul ni le bambara. Ou plutôt n’importe laquelle ! Car en dépit de la Tour de Babel, il y aura toujours une langue universelle, dont Senghor est un des grands maîtres : la poésie. (La poésie, musique qui nous restitue, et rassemble dans une vaste symphonie, toutes les voix de l’Orphée noir, et tous ses rôles, si parfaitement maîtrisés. Le petit garçon de Joal et le président du Sénégal. Le chantre de la négritude et l’Académicien. L’Africain à l’âme européenne et le père de la Francophonie. Le protagoniste de la Culture universelle et le troubadour noir, sorcier et connaisseur « des-choses-très cachées».

L’œuvre poétique de Senghor suffirait pour qu’il prenne place, en effet, à côté d’Eros, intermédiaire entre les dieux et les hommes. Mais elle n’est que le souffle qui magnifie et complète son action politique et civilisatrice, qui fait de Senghor l’un des grands protagonistes de l’émancipation du continent africain et de son rapprochement avec l’Europe ; le père spirituel de la Francophonie et, à travers elle, celui, unanimement reconnu comme tel, de la récente « Convention sur la protection et le promotion de la diversité des expressions culturelles » de l’Unesco.

Aujourd’hui nous commençons seulement à saisir toute l’envergure de l’œuvre de Senghor, œuvre immense qui lui aura acquis définitivement le rang d’un mortel promu à l’immortalité.

Vous me permettrez donc de m’adresser à lui dans la langue de sa mère : « Sa dian wac na Sédar – Quelle belle œuvre accomplie, Sédar ! »