Défense et démocratie

Séance du lundi 25 janvier 2010

par M. Michel Ferrier,
Ancien président du Comité national d’évaluation de la recherche

 

 

Monsieur le président, mesdames et messieurs

Défense et démocratie. C’est par ces deux mots que m’a été commandée cette conférence. Or ils peuvent être combinés d’innombrables manières, dont deux s’imposent cependant assez facilement à l’esprit : les outrages que l’outil de défense peut faire subir à la démocratie, et l’usage des organes de la démocratie pour faire progresser l’esprit de défense.

Le premier thème s’est introduit à front renversé dans l’histoire, avec ce qu’il peut y avoir de système militaire le plus contraire à la démocratie, Sparte, se sacrifiant aux Thermopyles devant les barbares, avec pour effet de sauver Athènes et de permettre ensuite l’éclosion d’un improbable modèle de démocratie. Les sévères atteintes que les armes ont ensuite infligées à la démocratie sont trop nombreuses pour qu’il soit utile de les illustrer. Notons cependant qu’en Europe, depuis les colonels grecs et les généraux d’Alger, depuis une cinquantaine d’années, la menace militaire contre la démocratie s’est estompée, s’est dissipée même. On aurait du mal à imaginer maintenant un putsch dans la plupart de nos vieux pays. L’institution militaire est devenue servante de la démocratie. Elle l’est en tous cas beaucoup plus que bien d’autres corporations. On peut sans exagérer dire qu’elle est maintenant un des soutiens les plus sûrs de la démocratie. Aussi ne vais-je pas parler d’un sujet sorti de l’actualité, au moins chez nous, et d’un sujet si souvent débattu que je n’aurais rien à y ajouter.

Les rouages de la démocratie au service de la défense, depuis la dernière guerre, on les a vus mis en œuvre, notamment à travers l’IHEDN, avec un certain bonheur. L’explication maintes fois renouvelée, les options étudiées par l’élite en vue de la transmission des messages qu’elle en a retenus, tout cela jette un pont solide entre défense et démocratie. J’en veux pour preuve un indicateur amusant : dans plusieurs pays, et notamment en France, l’éthique que les conférences épiscopales ont prônée en matière de dissuasion correspond très précisément à la doctrine officielle locale. Cette éthique n’est pas la même aux Etats-Unis et en France. Outre Atlantique, les théologiens n’estiment pas légitime la frappe en premier. En France, si ! C’est dire si l’explication des pouvoirs publics a été efficace. Mais, en la matière, la pratique vaut mieux que les discours. Or c’est l’objet de la réunion d’aujourd’hui que d’y travailler. Et comme, en son temps, j’y ai consacré quelque énergie, je ne vais pas ajouter de simples mots à l’action.

Je ne traiterai donc aucun des deux thèmes les plus obvies. Celui que je me propose de développer, c’est l’écart entre la pratique gouvernementale en matière de défense et la démocratie. Ce n’est pas un angle d’attaque courant, mais c’est une préoccupation qui m’est souvent venue à l’esprit quand j’avais des responsabilités au SGDN. Ce n’est pas un sujet purement théorique, abstrait ; c’est une question qui saute aux yeux de façon très concrète quand on s’attache à donner un sens aux petits lambeaux de responsabilité que chacun peut avoir.

Car c’est un fait qu’il y a bien un écart.

Mais comment le mesurer ? Et surtout comment identifier le point de repère que peut constituer une démocratie idéale afin de constater des manquements ? Rassurez-vous je ne donnerai pas dans l’abstraction concernant la démocratie. A cela deux raisons. D’abord, il n’y a pas de modèle intrinsèque de démocratie. Nous le savons depuis qu’on a établi que son mode principal d’exercice, le vote, peut conduire à n’importe quelle décision minoritaire, sans parler de l’écrasement des minorités. Ensuite, parce que je n’en ai pas besoin. Je me contenterai d’une notion très simple. J’appelle démocratie le gouvernement conforme au vœu du peuple. Je n’aurai qu’à regarder si les actions des responsables sont conformes à ce que souhaite la majorité des citoyens.

C’est avec ce simple arsenal que j’attaquerai le problème, et que je mettrai en évidence l’existence de cet écart, et même plus, dans bien des cas, sa légitimité.

Faut-il la guerre ou la paix ? Telle était la question qu’avait à traiter un gouvernement de 1938. Le président du Conseil de l’époque, acclamé à son retour de Munich par ce qu’on avait provisoirement la paix, a dit tout bas « Ah les imbéciles ! S’ils savaient ! » J’ai édulcoré la phrase. Voilà une posture démocratique… et malheureuse ! Beaucoup d’autres décisions ont été prises plus opportunément, mais généralement sans le moindre assentiment populaire, souvent à son insu, sans même qu’il y ait quoique ce soit à cacher au peuple car il ne s’y intéressait pas. Ainsi en est-il allé de la possession de l’arme nucléaire, du retrait du commandement intégré de l’Alliance Atlantique, du lancement de la communauté européenne de défense, du soutien au président Kennedy dans l’affaire des missiles de Cuba, etc… Sur les deux premières orientations, options décisives s’il en est puisque nous les avons conservées au moins un demi-siècle, personne n’avait demandé quoique ce soit au chef de l’Etat, ni le peuple ni les Etats-majors. En son fort intérieur le général de Gaulle avait estimé ce que devait être l’intérêt national et avait tranché, sans préparation ni consultation significatives de l’opinion publique. L’aurait-il fait, d’ailleurs, que l’on n’est pas sûr que le peuple ait approuvé ces choix. L’Alliance Atlantique était un traité bien agréable qui fournissait même des emplois ici ou là, à Saint-Germain en Laye, à Châteauroux… Le nucléaire faisait peur. Serait-il un prétexte pour que l’URSS nous vitrifie ? N’allait-il pas susciter un énervement de la part des Américains qui voulaient garder la main sur un terrain aussi dangereux ? Mieux valait ne pas en parler. Certes les spécialistes militaires y pensaient, mais de débat public, aucun ! La question était pourtant dans l’air ; elle était connue des dirigeants, comme l’a montré le transfert des archives de Pierre Mendès-France. Le général a tranché et on ne saura jamais quel aurait été l’accueil des électeurs si on les avait sollicités. Est-ce simplement une légèreté du général de Gaulle à l’égard du peuple ? Sa démission de 1969 a montré combien, au contraire, et de façon unique dans l’histoire récente de notre pays, il tenait compte de l’opinion de la Nation. Son attitude fut radicalement différente en matière de défense. Pourquoi ? Parce qu’il s’y connaissait et pensait n’avoir pas à tenir compte d’autres avis que le sien ? Je ne le crois pas, car ce serait lui faire injure que d’imaginer qu’il était ignare en matière d’organisation des pouvoirs publics. Si l’on connaît plusieurs pères de la constitution de 1958, le vrai père, c’est quand même lui ! Or il s’est pourtant montré très soumis au peuple quand il s’est agi du Sénat. La défense semble donc un terrain naturel d’écart entre défense et démocratie.

Si l’on tente en effet de comparer ces décisions avec celles des autres secteurs de l’activité nationale, force est de constater que seule la diplomatie manifeste aussi un décalage important. Nulle consultation du peuple avant la reconnaissance de la Chine populaire, par exemple, ni avant le lancement de la décolonisation. Et cette caractéristique a perduré bien après de Gaulle, il est vrai, alors, à travers un jeu avec le peuple plus qu’en raison d’un oubli, en se servant de ses clivages pour en attiser d’autres, comme dans l’affaire de l’acte unique, ou en cédant à des sollicitations américaines à contresens de ce que l’opinion demandait.

Au contraire, dans les domaines économiques ou sociaux ou strictement politiques, le peuple a été régulièrement impliqué par des voies diverses allant de la consultation explicite à la rue. Les gouvernements n’ont pris de distance par rapport à l’opinion que par l’abstention, l’absence de prise de décision, jamais de façon positive.

A mes yeux, cette spécificité de la défense tient essentiellement à trois facteurs, la durée des programmes, les voies d’expression de l’expertise et le recours au secret. Je vais les développer successivement, avant de tenter ensuite un peu de prospective.

Les programmes de défense s’étalent sur de très longues périodes. Qu’on se souvienne de nos fameux chars AMX30 qui ont valu une réprimande à un général qui se plaignait de leur vétusté. Ils étaient en service depuis 30 ans et avaient été étudiés encore dix ans auparavant. Rien n’a changé, bien au contraire ! De même, à peine a-t-on commencé à exporter notre programme d’avions Rafale, alors qu’il a été mis à l’étude dans les années 80. Quel gouvernement peut espérer récolter les fruits de ce qu’il décide en matière de défense ? Même les simples réorganisations prennent du temps. Elles commencent toutes à gêner, à coûter de l’argent, avant que le bénéfice de la nouvelle structure se fasse sentir. Est-il besoin d’illustrer mes propos par le regroupement du ministère à Balard ?

Quand le quinquennat suivant semble lointain à l’exécutif, quand Matignon change de titulaire souvent même en cours de législature et quand les parlementaires n’ont aucune certitude sur leur réélection, force est privilégier le présent, ce qui se voit au cours du mandat en cours. Cela ne veut pas dire qu’on ne prépare pas l’avenir à long terme. En effet, décide-t-on de faire une autoroute ou une nouvelle ligne TGV ? Chacun en mesure tout de suite l’impact personnel avec les facilités que cela lui donnera, même dans 5 ou 10 ans seulement, au delà des mandats de tous les élus. Entame-t-on une réforme de la retraite, dont les effets ne se manifesteront souvent que 20 ou 30 ans plus tard ? Tous les cotisants se font expliquer par leurs représentants dès maintenant ce qui leur sera ôté au moment de leur retraite. Chacun apprécie donc, sur le champ, en anticipant facilement, ce que sera l’avantage ou l’inconvénient pour lui. Mais lance-t-on un programme de défense ? L’opinion ne mesure pas les changements que cela lui apportera. D’où soit la tentation d’effets d’annonce multipliés puisque l’opinion y est largement indifférente, soit, le plus souvent, la décision sans consultation. Nous avons vécu en paix à cause de notre outil militaire et nous considérions cet état comme un dû, comme un état de fait naturel. Nous ne faisions pas le rapprochement entre les chars ou les frégates et notre sécurité, si ce n’est de façon purement affective, comme le peuple l’a montré avec la nostalgie de la conscription.

Dans ces conditions, pourquoi consulter le peuple sur les affaires de défense, puisqu’il risquerait de répondre négativement ou de se déchirer, faute de mesurer tout de suite les enjeux futurs ? Sans doute le ferait-il à tort, mais en s’exprimant, il gênerait l’action gouvernementale. D’où le recentrage des efforts de communication de défense sur les seules questions de géostratégie, de dissuasion, d’organisation générale… tous sujets aisément perceptibles et touchant la sensibilité.

J’aborde maintenant la seconde cause d’écart entre défense et démocratie, les voies particulières à ce secteur pour l’expression de l’expertise. La grande différence entre les choix techniques des activités civiles et militaires, c’est que pour les premières, le décideur n’est pas public ; c’est en général le marché, puis, dans le sens où ce dernier s’exprime, de multiples responsables d’entreprise, en compétition entre eux, pour prendre le bon choix. Cette répartition du décideur final, le public et cette concurrence entre responsables industriels assurent souvent la pertinence des choix. Quant aux experts, ils sont sollicités par les dirigeants d’entreprise pour s’exprimer de façon à la fois compréhensible et exhaustive ; ils ne feraient pas leur métier autrement.

Rien de tel pour la plupart des choix de défense. Experts et décideurs, à tous les niveaux, appartiennent tous à la puissance publique. Ils sont tous sous le même commandement, dans une position de subordination hiérarchique. En outre, s’agissant souvent d’une hiérarchie militaire, l’alignement des points de vue va de soi. Dans ce contexte, il n’y a guère de place pour une participation de l’opinion publique tant à la préparation des décisions qu’à leur prise. Le savoir ne se propage pas parmi le public et même la représentation parlementaire ne s’y intéresse pas davantage que lui. Certes, il y a des débats de politique générale dont une composante est la défense ; on présente de temps en temps des lois de programmation militaire et le budget est chaque année l’occasion de délibérations. Mais la discussion tourne souvent exclusivement autour de concepts généraux de défense et de questions de budget. Qui a le souvenir d’une discussion sur les capacités des missiles anti-aériens et même sur la portée des engins balistiques nucléaires, éléments pourtant déterminants pour la défense, susceptibles même, pour le dernier, de traduction très explicite en termes de zones géographiques à notre portée de tir ? A fortiori n’a-t-on jamais débattu des contre-mesures électroniques, des performances des sonars ou des mécanismes de d’amorçage nucléaire !

Il ne s’agit pas là d’une situation typiquement française. Notre pays est, à cet égard, un peu à l’unisson de toutes les puissances moyennes. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni font cependant exception, car ces deux pays ont de nombreux centres de réflexion où la compétence technologique côtoie l’expertise stratégique. Ces think tanks travaillent sur les décisions militaires envisageables, au point que leurs études sont parfois même utiles à l’exécutif gouvernemental ; elles sont aussi compréhensibles par le public qui s’y intéresse, et il se trouve toujours des parlementaires pour le faire. Reconnaissons cependant, que même dans ces deux pays, l’expertise non-gouvernementale est limitée, ne serait-ce que du fait du secret de défense et de black programs, opérations visant à disposer d’armes dont personne ne connaît ni les performances ni même l’existence avant l’emploi opérationnel, comme par exemple les avions F117 invisibles aux radars. Quoi de plus contraire à la notion simple de démocratie qu’un black program, et pourtant ils se sont avérés bien utiles. Je me souviens d’avoir, il y a quelques années, regretté que ce type de programmes ne soit pas dans les mentalités françaises, car il n’aurait guère donné lieu à plus de cachoteries aux parlementaires français que beaucoup d’autres programmes dont, en définitive, seuls le nom, l’objet – je devrais dire l’un des objets – et le coût sont publics.

Une expertise unique, placée sous l’autorité du décideur, et gardant pour lui seul l’essentiel des données, voilà la caractéristique principale des programmes de défense qui explique et, d’une certaine façon justifie, la distance prise entre la pratique courante dans ce secteur et l’exercice idéal de la démocratie. Nous ne sommes plus à l’époque où la seule évocation du nom d’un petit fleuve côtier, le Rubicon, servait non seulement aux sénateurs mais aussi à la plèbe pour comprendre un point crucial en matière de défense.

Un troisième facteur, celui-là strictement propre à la défense, est à la base d’un écart plus grand que pour les autres secteurs d’activité : le ‘secret de défense’. Il est clair que la défense exige le secret. Elle l’a toujours commandé. Souvenons-nous de l’attaque du Pharaon contre les Hittites au XIIème siècle à Qadès. Son infériorité numérique fut compensée par l’effet de surprise résultant de son passage par un étroit sentier, voie que l’adversaire avait considérée comme improbable. La défense a toujours exigé le secret sur la tactique militaire. Et qui dit secret opposé à l’ennemi dit aussi secret à l’égard de ses propres troupes et donc du peuple. Mais il ne s’agit là que d’un secret de circonstance, un secret par nature passager et rapidement dévoilé par la réalisation même de l’opération militaire. Tous les autres ingrédients de la posture militaire ne nécessitaient pas de secret, et souvent, au contraire, gagnaient à être connus, de son propre peuple pour le rassurer, et de l’ennemi pour lui faire perdre confiance. Qu’on se rappelle le nombre de vaisseaux d’Athènes, connus de Sparte avant même leur construction ou des éléphants d’Hannibal supposés effrayer les combattants romains bien plus encore que les chameaux égyptiens n’effarouchaient les chevaux assyriens.

Mais, à partir de la fin du 19ème siècle, la donne se modifie. Les caractéristiques des armes commencent à faire partie des atouts comptant dans l’effet de surprise. Il suffit de se souvenir du fameux bordereau de l’affaire Dreyfus. Il portait sur les caractéristiques du canon de 75 dont la France espérait beaucoup qu’il surpasserait celui des Prussiens, car il devait, par ses effets inattendus, semer le trouble chez les Allemands.

Pendant tout le 20ème siècle, la complexité est allée croissante, au point que l’on a dépassé le stade où un spécialiste pouvait maîtriser toutes les technologies impliquées dans un programme. J’en ai fait l’expérience quand les autorités françaises ont voulu identifier, pour les programmes majeurs d’armement, les points faibles de notre outil industriel national pour lesquels nous dépendions de technologies contrôlées par une puissance étrangère. Même l’inventaire était hors de portée. Et il ne faut pas voir là une carence française. La plupart des pays ne se sont pas posé la question, et les Etats-Unis ont été confrontés à la même difficulté que nous. Ils n’y ont répondu qu’avec un outil dont ils avaient conscience qu’il était très médiocre, le COCOM, une liste de technologies et de matériels dont l’exportation était interdite ou contrôlée vers le bloc soviétique. Dans ces conditions, quand personne n’a une vue d’ensemble, à qui les autorités doivent-elles faire confiance pour prendre les bonnes décisions ? Qui établira le rapport destiné à les éclairer ? Me croirez-vous si je vous dis qu’un de nos premiers sous-marins nucléaires a été conçu avec une coque trop petite pour contenir son moteur ? Tout est ensuite rentré dans l’ordre. Mais que peut décider un gouvernement sur la base d’évaluations finalement floues par nature, aussi bien sur les caractéristiques que les délais et les coûts ? Il n’a d’autre recours que de croire une des thèses avancées et de s’y tenir ou de décider a priori. La plupart des choix gouvernementaux sont ainsi faits partiellement en aveugle, alors même que ceux qui les assument les croient souvent bien mieux documentés qu’ils ne le sont en fait. Une partie de la réticence à rendre publics les argumentaires et le degré d’avancement des réflexions vient sans doute de la perception inconsciente de ce flou. On tait à l’opinion publique ce dont on n’est pas vraiment sûr.

Sans doute m’aurez vous écouté parler du secret de défense au sens strict alors que ces mots vous rappellent sans doute bien des épisodes qui ont défrayé la chronique en écornant l’image qu’on se fait d’une démocratie sincère. Inutile de jeter en pâture telle ou telle aventure qui stigmatiserait un des acteurs de la vie publique puisque chacun de vous en a certainement plusieurs en mémoire. Mais je vous ferai part de mon analyse sur ces exactions : en l’occurrence, il ne s’est jamais agi de défense stricto sensu, mais seulement d’affaires malheureuses qui se sont abritées derrière une ombrelle sensée protectrice. Je vois là un penchant humain naturel, mais surtout la confiance que tout le monde met dans la légitimité normale du secret de défense. Les exactions confirment le statut éthique de ce secret en démontrant son efficacité.

N’est-il alors pas possible de dissocier le vrai secret de défense du faux ? La République ne semble pas s’y atteler. Et ce n’est pas là la révélation d’une quelconque faiblesse. En fait les usages légitime et abusif sont intimement liés. Le secret normal de défense englobe des considérations qui ne relèvent pas de sa justification et les acteurs mal avisés s’en réjouissent. Qu’il me soit permis de prendre un exemple vécu pour l’illustrer. Toutes les exportations d’armes sont couvertes par le secret de défense, il est vrai, le plus souvent, à un niveau modeste, « confidentiel défense ». C’est légitime, car les spécifications techniques des matériels concernés, elles, le méritent, et car n’y a pas de décision sérieuse sans précision à cet égard. Or il serait impossible de dissocier la part secrète de celle qui ne l’est pas. La commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériel de guerre, pendant la période où je l’ai présidée, émis environ 100 000 avis. Ce chiffre, à lui seul, indique clairement que le secret de défense a été appliqué globalement à chacune des opérations, faute de pouvoir disséquer à chaque fois ce qui en relevait vraiment et ce qui ne le méritait pas. C’est ainsi que le secret a été longtemps invoqué dans l’affaire Luchaire, affaire suffisamment ancienne pour qu’on puisse l’évoquer sans risque, et antérieure à mon arrivée au SGDN. Il s’était agi d’exportation d’obus vers un pays qui n’avait pas de canon à leur calibre, donc clairement destinés à un autre envers lequel courait un embargo. Quoi de moins secret que les caractéristiques des obus ? Ils sont tous normalisés par l’OTAN ! Et pourtant le secret de défense a tenu plusieurs mois.

En résumé sur cet aspect du secret de défense invoqué à tort, j’y vois la confirmation de la force du vrai secret de défense et sa légitimité, puisqu’on court s’abriter derrière lui pour se protéger des investigations que le peuple est en droit de lancer.

Tout ce que j’ai exposé jusqu’ici décrit la normalité de l’écart entre pratique de défense et démocratie, et, dans la plupart des cas, le justifie même. Je me garderai cependant de tenir cette justification pour acquise par principe. En effet, l’analyse n’a porté que sur le passé. Or, qui veut bien faire un peu de prospective sur les éléments entrant dans l’exercice de l’activité de défense et de sa mise en œuvre par les autorités publiques en déduit une évolution probable de cet écart qui se révèle sous un jour moins flatteur.

Je reprendrai donc les trois thèmes évoqués précédemment, la durée des programmes, la complexité des décisions et le secret.

La complexité des systèmes de défense fait craindre, à l’avenir, un allongement encore plus grand des programmes de défense, et surtout une durée accrue de mise au point et une obsolescence plus raide des matériels. Dans le même temps, l’évolution de la pratique politique fait redouter une préférence accrue pour le présent, pour les actions à court délai de manifestation de leurs effets. Ce n’est pas que l’on renonce à toute opération visant le long terme. L’histoire dira si ce qui devrait être financé par le grand emprunt a contribué à une heureuse préparation de l’avenir. Mais tout ce qui y est prévu ne manque pas de jalons de court terme pouvant servir à le justifier. Le financement accru des universités améliorera-t-il le niveau économique de notre pays ? Sûrement ! Mais on devrait surtout voir, à terme envisageable, des résultats en termes de niveau de la recherche universitaire, et, plus tôt encore, en termes de satisfaction des personnels concernés. Or il ne faut rien imaginer de tel pour la défense. L’opinion publique sera-t-elle prise à témoin de l’avancement des études sur les détecteurs de départ de missiles ?

Il s’est trouvé, dans le passé, des opportunités pour justifier de grands programmes de défense pour eux-mêmes, comme la guerre des étoiles dont le nom même caresse l’imagination. Je doute fort que cela puisse être le cas avec le type d’ennemis au quel nous serons confrontés. Derrière le combat d’un missile contre un autre missile, on ne voit que de la technologie. Derrière la lutte contre le terrorisme, il y a des hommes, y compris les kamikazes. Débattre de la façon de les neutraliser ne fera pas rêver et suscitera probablement la controverse.

Il est également arrivé que l’on dissimule des programmes militaires derrière des programmes civils, comme l’espace par exemple. Cela a été possible pour les fusées, pour les satellites, notamment ceux d’observation. Si l’on a fait rêver le citoyen avec l’homme qui a posé le pied sur la lune, n’oublions pas que plus des deux tiers du budget américain de l’espace étaient militaires et non civils. Voilà une façon bien originale pour dissimuler des programmes militaire que de montrer la petite face de rêve civil qui les accompagne afin de permettre la réalisation, sur la durée, de grands programmes de défense ! Or je ne pense pas nous pourrons trouver de pareils faux-nez à l’avenir. Bien plus, la simple militarisation des technologies civiles risque de rebuter les décideurs.

Le problème d’un éventuel écart à venir entre politique de défense et démocratie dû à la durée des programmes ne se posera donc sans doute pas. Il faut justement craindre qu’il n’y ait plus d’écart à ce titre, non pas pour des raisons éthiques, mais par désintérêt des gouvernants. Seuls seront capable de soutenir d’ambitieux programmes les pays autoritaires, ceux que galvanise un fort sentiment nationaliste ou ceux qui sont encore capables de confiance dans leur gouvernement, la Chine, l’Inde, la Russie, les Etats-Unis d’Amérique. Ce ne sera pas le cas pour les pays de la vieille Europe. Nous deviendrons militairement dépendants de ceux que j’ai mentionnés, encore plus dépendants devrais-je dire. Or il n’y a pas de prospérité durable sans force, exercée ou non, mais possédée.

La prospective n’est pas plus favorable pour la complexité technique des programmes militaires.

D’abord, remarquons qu’en France, nous ne nous sommes pas aperçus que nous avons eu, aux commandes de l’Etat, un spécialiste de la défense. Le général de Gaulle a été vu à la fois comme l’homme providentiel de 1940 et comme un militaire de carrière. C’est pourquoi il est revenu aux affaires par temps de crise et c’est aussi pourquoi il a eu besoin de préciser que ce n’est pas à 67 ans qu’on devient dictateur. Mais c’était aussi un spécialiste de la défense. Il l’avait été avant guerre mais personne ou presque n’y avait porté attention, du moins en France. Car outre Rhin, en 1934, le général von Ribbentrop disait à Maurice Barrès, à son propos, que nous avions le « meilleur technicien des tanks ». Technicien, il l’était encore quand il comprit la nécessité de l’armement nucléaire et la place qu’il fallait lui donner pour notre pays. Depuis, nous n’avons plus eu de spécialistes de la défense, domaine régalien s’il en est, à la tête de l’Etat, et on aurait du mal à citer une figure tutélaire qui aurait dans l’ombre exercé ce magistère de compétence éclairée. Nous en avons eu pour l’économie, pour le social, pour la diplomatie… pas pour la défense. C’est pourquoi sans doute on n’a procédé que par petites touches correctives, ce qui, jusqu’ici, a suffi. On a fait livre blanc sur livre blanc, loi de programmation sur loi de programmation. Et tout porte à penser qu’à l’avenir on n’aura pas de nouvelle compétence de défense à la tête de l’Etat. La machine continuera d’elle-même à vouloir s’ajuster, dans un contexte budgétaire de plus en plus serré.

Mon pronostic est que ce ne sera la faute de personne si on prend souvent les mauvais choix. Le mode de prise de décision dans les grandes démocraties modernes est atteint d’une maladie nouvelle qui n’affectait jusque là que certaines dictatures, le choix primaire entre deux solutions simplifiant la réalité. Ce risque n’est pas très grand en matière sociale ou économique, car les organes de réflexion sont légion et ne se privent pas de parler, d’imaginer d’autres hypothèses que celles présentées par le gouvernement, de tourner le débat… Cette habitude croissante de directives hiérarchiques nettes et de simplification des choix entre ce qui plaît au Prince et son contraire trouve des contrepoids partout, sauf en matière de défense. Mon pessimisme ne vient pas d’un simple pari sur l’avenir, mais d’une lecture des processus que j’ai vus dès maintenant mis en œuvre, notamment pour la préparation des conseils de défense. Refuser de choisir entre la solution A et son contraire, pour forcer à poser le problème autrement suppose une certaine culture de défense, une culture, c’est-à-dire ce qui reste quand on ne connaît pas les détails pourrais-je dire en paraphrasant Duhamel. Le général de Gaulle l’aurait sans doute eue s’il avait été encore en vie pour trancher quelques questions assez récentes et d’autres ne l’ont pas eue ; tout porte à croire qu’il en ira de même à l’avenir.

La prospective du secret de défense est plus difficile à faire. Il a si souvent servi à camoufler des petites turpitudes que l’opinion publique ne devrait pas porter les gouvernants à en étendre le champ. On croit même deviner qu’à l’occasion d’une utilisation particulièrement maladroite, ce qui ne manquera pas d’arriver un jour ou l’autre, les pouvoirs publics lâcheront du lest à l’opinion et en retiendront une formule minimaliste. Je ne suis pas sûr qu’il faille le regretter car nous avons plusieurs niveaux de secret dont seuls les plus élevés sont vraiment nécessaires.

Je développerai un peu plus l’idée que je me fais de l’avenir d’un autre secret de défense, celui des technologies nucléaires militaires. Je crois que, dans le passé, on ne l’a pas assez respecté, qu’on n’a pas fait tous les efforts nécessaires pour en empêcher la diffusion de connaissances essentielles. Or c’était à la fois important et légitime, car la stabilité du monde dépend moins du caractère irrationnel de ceux qui on le doigt sur le bouton (qu’on songe à Staline !) que de leur nombre. Il ne s’agit pas seulement de science, domaine où l’on peut autant progresser à Karachi qu’à Boston, mais de technologie. Il faut connaître beaucoup de points pour faire une arme nucléaire efficace, des connaissances tirées de l’expérience et non de la réflexion. Or je ne vois dans les pratiques internationales que je connais aucun indice me permettant de pronostiquer que la lutte contre la prolifération – au moins dans sa composante de préservation du secret – s’améliorera. D’une certaine façon, ce thème de défense verra la pratique de défense se rapprocher de la démocratie, en France comme dans tous les autres pays dits ‘dotés d’armes’, tout simplement parce que le peuple ne s’en préoccupe pas… et donc les gouvernements non plus. Ne voyez pas là un sombre pronostic ! Les armes nucléaires ne se fabriquent pas aussi facilement que beaucoup l’imaginent. Malgré quelques faiblesses dans la gestion du secret, d’innombrables obstacles attendent les pays qui tentent de se doter indûment d’armes nucléaires. Il y loin de l’explosion symbolique sur son propre territoire à l’arme utile sur une fusée.

Le moment est venu de conclure. J’espère vous avoir convaincu de la légitimité d’un écart entre pratique gouvernementale de défense et démocratie, pour le passé et le présent, et des risques que cet état de fait peut engendrer à l’avenir.

Ainsi, l’écart constaté jusqu’ici, accepté, légitimé, risque de devenir dangereux parce que le champ de la défense laissera se développer, plus facilement que d’autres, les dérives potentielles du pouvoir. Au nom de l’efficacité de notre défense, je me prends donc à souhaiter que les enjeux de long terme soient mieux compris et que l’expertise soit mieux prise en compte. Ce souhait s’applique à tous les secteurs, mais il est bien plus important pour la défense, car les errements y auront des conséquences bien plus graves, longtemps ignorées, donc sans correction facile. Je crois pouvoir dessiner trois voies pour y parvenir, d’abord l’existence de think-tanks aussi forts que dans les pays anglo-saxons, ensuite la mise en avant des organes de prospective et de prévision, comme l’a été le Plan en son temps, pour populariser les débats, enfin l’amélioration du débat sur l’expertise. Ce point n’est pas très fréquemment évoqué. Pourtant, dans une démocratie avancée, même si la décision revient à la hiérarchie, les idées doivent impérativement circuler de haut en bas et de bas en haut ; l’initiative doit venir des deux côtés ; on doit observer les directives, mais les dirigeants doivent aussi garder l’écoute de leurs collaborateurs. Aucun autre mode de gouvernance ne peut convenir aux systèmes complexes ne bénéficiant pas de régulation externe.

C’est à l’évolution de la défense qu’on mesurera la santé de la démocratie.