Les problèmes actuels de la science historique par rapport aux sciences morales et politiques

Séance du lundi 20 octobre 2014

par M. George-Henri Soutou

 

 

Lorsque François Guizot nous a fondés ou plutôt refondés en 1832, il a repris le nom que portait la « classe des sciences morales et politiques », qui avait existé au sein de l’Institut depuis sa création en 1795 et qui avait été supprimée par Bonaparte en 1803. Il s’agissait pour les contemporains de réunir toutes les sciences « non-physiques », dans un projet qui pouvait varier dans le détail mais qui était à leurs yeux tout à fait cohérent, et qui trouvait sa place dans l’ensemble des classes de l’Institut, plus tard de ses Académies.

Il s’agissait bien d’organiser un « parlement » des « sciences de l’homme et de la société », mais dans un esprit différent de celui des « sciences humaines et sociales », qui s’est imposé dans le système universitaire français au XXe siècle. Il s’agissait en effet, dans cette période de bouleversements révolutionnaires, de « remettre en phase l’évolution des institutions politiques avec celle de la science et des différentes facultés humaines [1] ». Le projet était donc tout autant politique que scientifique. L’œuvre d’historien de Guizot, comme par exemple son Histoire de la civilisation européenne, illustre sa méthode et sa visée : l’approche est à la fois historique, politique et morale, au sens de la philosophie morale. L’objectif n’est pas seulement d’analyser le monde, il n’est pas non plus à l’inverse de lui imposer un bouleversement, mais il est d’accompagner, en la facilitant par une réflexion organisée, la transformation que connaît l’Europe depuis la fin de  l’Ancien régime. Le projet est celui d’une construction politico-scientifique rationnelle.

Et cette réflexion rationnelle repose sur la collaboration et même l’interpénétration des différentes disciplines : il n’est pas question de les opposer,  il faut au contraire en permanence les réunir, dans une réflexion commune. Cela va bien plus loin, ce n’est même pas de la multidisciplinarité, c’est une coopération organique permanente, une quasi fusion.

Quelques remarques préliminaires: tout d’abord, pour les contemporains il n’y a pas d’opposition entre ce que nous appelons tristement les « sciences dures »,  et les autres (qu’il faudrait peut-être qualifier de « molles »?). Si on prend le Dictionnaire national de Bescherelle (paru en 1865) à l’article « Science », que lit-on :

« Toute branche du savoir, des connaissances humaines, susceptible d’une démonstration rigoureuse : sciences naturelles, sciences physiques, sciences médicales, sciences exactes, sciences morales et politiques ».

Nul ostracisme donc, nulle dialectique même, entre les différentes sciences. Les sciences exactes manifestent aujourd’hui un esprit plus indépendant, pour ne pas dire plus impérialiste (même si, comme le reconnaissent parfois certains scientifiques, elles fonctionnent elles souvent aussi à partir d’hypothèses fausses que l’on corrige ensuite tant bien que mal) [2].

Et d’autre part on ne constate nulle tendance non plus à l’époque à considérer l’histoire comme moins « scientifique » que les autres sciences humaines, ce qui est bien l’une des grandes tendances actuelles. Que l’on relise Guizot ou Michelet : on constate chez eux un va et vient constant entre l’histoire et la réflexion philosophique ou politique. Leur méthode répond bien aux catégories d’analyse définies dès Aristote et reprises par Descartes: induction à partir des faits particuliers que l’historien observe, pour  échafauder des théories générales ou du moins parvenir à des conclusions de portée philosophique et politique, vérification ensuite de ces théories et de ces conclusions en les confrontant aux faits, par un processus de déduction, de dialogue et d’aller-retour permanent entre l’histoire et les autres disciplines.

D’autre part il s’agit d’un programme non seulement scientifique, mais institutionnel, afin d’organiser justement ce dialogue organique permanent entre les différentes disciplines. Et c’est un mouvement européen, pas seulement français, comme le montre la création d’institutions analogues à la même époque, en Belgique, en Italie, en Espagne, au Royaume-Uni, qui toutes évoquent dans leur intitulé les sciences morales et politiques, ou les sciences morales, ou les sciences sociales. Mais enfin l’esprit est le même partout. Notre Académie en était un parfait exemple, il suffit de lire, quand ils ont été notés, le compte-rendu des débats hebdomadaires. La séance consacrée au projet d’impôt sur le revenu, au printemps 1914, pour prendre un exemple qui avait d’ailleurs beaucoup stimulé la réflexion de nos prédécesseurs, est un parfait exemple de cette approche multiple, unissant réflexion théorique, historique, et politique (politique au sens aristotélicien du terme).

Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que les différentes disciplines, dans une réforme universitaire largement inspirée par le modèle allemand, prendront vraiment leur autonomie, voire leur indépendance. L’histoire en particulier connaîtra un grand développement, certes, parfois impérialiste même, mais qui s’accompagnera trop souvent d’une réduction progressive de son interaction avec les autres disciplines, et même, c’est encore plus grave, lui fera perdre sa pertinence du point de vue de ces dernières.

Or c’est le projet même de l’ASMP, sa feuille de route pourrait-on dire, qui  sont ainsi mis à mal. Et c’est la place de l’histoire au sein des sciences humaines, et la nature même de la discipline historique, qui va évoluer considérablement. Certes, l’histoire a exploré depuis les années 1920 nombre de pistes nouvelles, et souvent avec beaucoup de succès, mais elle a peut-être perdu trop souvent sa capacité de dialogue et d’influence réciproque avec les autres disciplines, alors qu’au contraire elle pensait renforcer cette capacité. Elle s’est progressivement marginalisée, alors que les Lucien Febvre, les Fernand Braudel pensaient au contraire la porter au pinacle, en faire la discipline -reine. Et alors qu’ils pensaient lui annexer les autres sciences sociales, c’est largement le contraire qui s’est produit.

 

La tentation des sciences exactes de reléguer l’histoire dans l’anecdotique

 

La scientificité de l’histoire en tant que discipline est radicalement contestée de nos jours par les sciences exactes. Ce n’est pas sans conséquences multiples, y compris pour l’organisation de l’enseignement supérieur, de la recherche, des laboratoires (au sens du CNRS), des études doctorales, etc. En effet on tend à imposer aux historiens des normes qui ne correspondent pas toujours à leurs conditions réelles de réflexion et de travail (comme la durée maximale de préparation d’une thèse…). On nous reproche en effet de ce côté-là ne pas pouvoir, évidemment, procéder à des expériences permettant de valider ou d’infirmer telle ou telle théorie. Certes, on reconnaît que les historiens de l’économie, de la société, les démographes, etc. établissent et utilisent des séries chiffrées, mais, nous dit-on, ils ne peuvent en tirer des lois, ou même des théories générales validées ensuite par l’expérience. Les historiens pratiqueraient tout au plus l’arithmétique, mais n’accèderaient par à l’algèbre.

A quoi on peut répondre que les historiens peuvent très bien déceler des corrélations sur le temps long. En effet nous avons-nous aussi nos «variables » (je réponds ici à l’exposé de Philippe Mongin dans cette enceinte). Pour les historiens, les variables, ce sont des séries de données différentes par leur origine, et qui permettent de déterminer les facteurs les plus importants dans une évolution donnée, en recherchant les corrélations les plus fortes entre les causes possibles d’un phénomène et les développements observés. C’est pour les historiens l’équivalent de l’expérimentation. Prenons un exemple : ce sont des études de ce genre qui ont permis de montrer que le plus grand facteur d’accélération de la révolution industrielle a été, en Angleterre, la transformation radicale préalable de l’agriculture, avec une augmentation massive de sa productivité, ce qui lui a permis de dégager des capitaux et une main-d’œuvre disponible. C’est là que résidait le taux de corrélation statistique le plus élevé, contrairement d’ailleurs à ce que l’on pensait, plus que l’innovation technologique, le commerce, etc. Ces découvertes n’ont pas été sans conséquences pour la réflexion sur le phénomène du sous-développement : on a compris que le modèle soviétique de développement par la priorité accordée à l’industrie lourde n’était pas le plus efficace…

D’autre part cette analyse des corrélations entre phénomènes, parfaitement conformes à la méthode historique car elle ne remet pas en cause la spécificité des diverses situations, et qui même a ouvert des voies historiographiques tout à fait nouvelles [3], permet également de renouer avec des disciplines quantifiables, comme l’économie ou la sociologie. On peut donc conclure que la tendance de certains à écarter l’histoire du champ des sciences constituées, même si elle perdure, n’est pas justifiée, et n’empêche pas en fait notre discipline de dialoguer et de collaborer avec les autres sciences politiques et morales. Le problème n’est pas, ou n’est plus, ou ne devrait pas se situer là.

 

Mais c’est l’évolution même des sciences historiques qui les éloigne du modèle de Guizot.

En effet, qu’il s’agisse de l’histoire démographique, sociale, économique : on n’y arrive pas sans un minimum de modélisation mathématique, et c’est une démarche parfaitement légitime, qui s’est développée depuis les années 1920, dont les résultats sont utiles aux autres disciplines (les sciences politiques ou économiques se nourrissent aussi des résultats de ces études). Sans cette spécialisation et cette systématisation, qui sont essentielles pour l’évolution moderne des Sciences morales et politiques, l’histoire resterait, pour reprendre la fameuse formule que Jomini utilisait pour qualifier la guerre : un « drame terrible et passionné ». Un simple récit, et non pas un objet et un lieu de réflexion

Le problème est que les défricheurs de ces nouvelles spécialités de l’histoire ont souvent eu tendance à réduire les historiens plus traditionnels (ou considérés par eux comme tels…) à l’  « anecdotique », méprisante expression qui vise à les disqualifier. Seulement ils perdent souvent de vue que ce qu’ils appellent « anecdote » est en fait l’expression de la différence, de la particularité. Or c’est la fonction même de l’histoire dans les sciences sociales : alors que les autres recherchent des conclusions universelles ou du moins généralisables, le domaine de l’histoire est le particulier, non pas tant la chronologie d’ailleurs que la différence, entre les individus, les sociétés, les peuples, les civilisations, les périodes. Et c’est cette dialectique entre le particulier et l’universel qui est à la base de notre programme de Sciences morales et politiques, et là l’histoire n’est certes pas la seule en cause, mais elle joue dans cette confrontation permanente un rôle essentiel. Bien entendu, il n’est pas question de brider la recherche ; mais force est de constater que l’historiographie s’est souvent engagée, depuis les années 20, sur des voies qui rendent plus difficile sa coopération avec les autres Sciences morales et politiques.

 

Une première étape : l’Ecole des Annales et la « Nouvelle histoire »

 

Le problème évoqué ici est apparu en France à partir des années 20 avec l’Ecole des Annales et ce que l’on appelé à partir des années 1970 la « Nouvelle histoire [4] ». Celle-ci trouve ses racines dans l’inquiétude éprouvée par les historiens des années 20, qui constataient une sclérose de l’histoire universitaire, pourtant science-reine au XIXe siècle, et son éviction comme discipline universitaire principale à la Sorbonne, à partir de Durkheim, par la sociologie. La solution pour eux fut de faire de l’histoire une science quantitative. Ils rejoignaient par là le scientisme fondamental de l’époque, afin de reconquérir la prédominance perdue. Et pour cela, ils voulurent  passer de l’histoire érudite traditionnelle à une « science sociale».

Mais cette véritable révolution comportait un danger de dérive : l’histoire doit rester un récit, et ne pas s’abstraire de la chronologie. « Il ne faut pas étudier une période, mais un problème » disait Lucien Febvre. Certes, cette formule est profonde, et on peut en tirer beaucoup. Mais elle présente un danger : tomber dans ce que Max Weber qualifiait de « pestilence méthodologique » (on ne recherche plus rien, on ne trouve plus rien, on discute de la méthode). Avec aussi le risque d’une dérive dogmatique [5].

On peut critiquer également l’approche épistémologique essentielle de la Nouvelle Histoire : l’opposition entre le « temps long » d’une part, celui des grands mouvements démographiques, économiques, sociaux, se développant sur des dizaines d’années voire des siècles, seul significatif, seul digne d’attention, et de l’autre « le temps court » (autrement dit l’«événementiel », l’histoire politique, pire encore « l’histoire-batailles », ou comme on dit maintenant par dérision l’« anecdote »). Cela conduit tout droit à un déterminisme profondément antihistorique. Rappelons ce que proclamait Jean-Baptiste Duroselle : « l’histoire est totalement faite d’évènements [6] ». Raymond Aron, dans le débat autour de la Nouvelle Histoire, était du même côté : contre le déterminisme de l’histoire structuraliste il rappelait qu’il s’agit pour l’historien d’étudier  « des ensembles singuliers uniques [7] ». Et qu’il est vain d’établir une opposition radicale entre structures et évènements.

Certes, comment ne pas reconnaître les apports des Annales et de la Nouvelle Histoire, pour l’histoire de l’économie, de la démographie, pour l’histoire sociale et celle des mentalités [8]. En même temps on doit constater des manques systématiques, des rejets voulus : l’histoire politique et institutionnelle ; l’histoire des relations internationales ; l’histoire militaire ; et la biographie (grande force au contraire de l’historiographie anglo-saxonne). Cette histoire des « masses», marquée par l’économisme et la disqualification du politique, ainsi que du qualitatif au profit du quantitatif, correspondait évidemment à une incontestable influence marxiste diffuse, dans l’université française de l’époque [9].

 

Il y a eu une première réaction.

 

Certes, le prestige des Annales et de la Nouvelle histoire, et leur magister, ne sont plus ce qu’ils ont été. L’histoire politique a été réhabilitée, relancée, et constitue même aujourd’hui l’un des secteurs les plus dynamiques de l’historiographie, en particulier en France. On n’oubliera pas l’importance de la double réaction, à partir des années 1980, contre le marxisme et contre les tendances structuralistes de l’Ecole des Annales: Pour une histoire politique, sous la direction de René Rémond, Le Seuil, 1988; Pour une histoire culturelle, sous la direction de Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli, Paris, Le Seuil, 1997. Et cela vaut aussi pour l’histoire des Relations internationales :   Pour l’histoire des relations internationales, sous la direction de Robert Frank, PUF, 2012. On pourrait en dire autant de l’histoire religieuse, devenue une discipline essentielle.

 

Cependant on se trouve devant une tendance générale : vers une historiographie post-moderne ?

 

Cependant, si sans doute les choses évoluent, malgré tout les exclusions des Annales restent largement présentes dans la science historique française. Mais surtout il me semble que l’on a franchi une nouvelle étape, qui rend encore plus difficile la coopération avec les autres Sciences morales et politiques. Voyons les tendances actuelles. Une grande partie de l’historiographie paraît suivre le mouvement général de la culture contemporaine et des médias vers ce que l’on pourrait appeler une approche post-moderne, ou New Age diraient les Américains. Siégeant dans de nombreux jurys et commissions spécialisées, participant à de nombreux colloques, en France mais aussi à l’étranger, en particulier en Allemagne, je suis très frappé par la transformation profonde des thèmes traités, des zones de recherche. On n’étudie pas tant l’histoire que sa représentation et sa mémoire. On n’expliquera pas un phénomène historique, on décrira comment il était perçu à l’époque, et quelle mémoire on en a conservé. Comment la Grande guerre a éclaté, comment a-t-elle été menée, pourquoi, quelles en ont été les conséquences, tout cela intéresse aujourd’hui moins que sa perception par les contemporains et son écho aujourd’hui. D’autre part les questions posées sont celles qui sont à la mode de nos jours: le racisme, l’exclusion, le genre, les reproductions sociales dans le sens de Bourdieu, la culture (mais dans l’acception actuelle du terme), les déviances de toute nature, etc, le tout dans le contexte de la mondialisation. C’est tout un univers mental qui s’est constitué depuis les années 1970 (c’est encore autre chose que celui des Annales) et qui est celui d’une grande partie des nouvelles générations, phénomène encore renforcé d’ailleurs par l’utilisation des moteurs de recherche informatisés.

En outre on constate une déstructuration des disciplines : sous le prétexte d’explorer les interfaces disciplinaires, les zones qui se situent à l’intersection de différentes disciplines, ce qui est en soi valable, mais difficile, on se permet parfois des approximations arbitraires. Un historien étudiera par exemple le problème des asiles de fous, ou de la peur des pandémies, comme des questions d’exclusion sociale, mais en prétendant parler aussi en fonction d’un point de vue médical ou psychanalytique, qui reste cependant étranger aux profanes.

Certes certaines de ces recherches sont en elles-mêmes intéressantes, mais ce n’est pas la question ici. Elles ont beaucoup de mal à entrer en coopération avec les autres Sciences morales et politiques pour des raisons diverses que l’on va voir ensuite, mais aussi pour deux raisons générales fondamentales. L’absence d’archives et de documentation bien identifiées pour la plupart de ces sujets font que l’essentiel repose sur le choix des exemples utilisés par l’historien pour illustrer sa thèse, or ce choix, en l’absence de sources clairement identifiées, est forcément subjectif, voire arbitraire. C’est l’objection que nous sommes amenés de plus en plus souvent à faire aux projets de recherche qui nous sont soumis. Et, deuxième raison corolaire de la précédente, une fois qu’une hypothèse a été injectée au point de départ de la recherche, il est bien rare qu’elle ne se retrouve pas à la sortie, car à un certain niveau d’abstraction il devient fort difficile de conclure qu’une hypothèse n’est pas valable. « Garbage in, garbage out », comme disent les informaticiens. C’est le grand danger de l’auto-confirmation des hypothèses.

 

Bien entendu, il existe toujours d’autres courants historiographiques, qui prolongent des méthodes plus classiques, en les enrichissant progressivement avec des approches et des questions nouvelles. L’histoire politique, l’histoire économique, l’histoire des relations internationales, je l’ai dit,  continuent et évoluent. Mais on constate néanmoins une certaine désaffection, en particulier pour l’histoire économique. Et surtout, les revues, les éditeurs, les comités de sélection pour les postes universitaires, les organisateurs de colloques, brefs les donneurs d’ordres ont tendance de plus en plus à donner la préférence aux nouvelles tendances : on fera carrière plus facilement si on s’intéresse au Genre que si on étudie un sujet plus « classique »…

Voyons maintenant justement quelques thèmes à la mode.

 

Global History ou histoire mondiale

 

C’est un thème très porteur, qui a envahi les universités américaines et qui monte en puissance chez nous. Il comporte aux Etats-Unis des enjeux politiques et sociaux : « Black Egypt », White, Male and Dead, etc. Il s’agit de disqualifier le canon occidental.

Attention : on distingue le projet d’une Histoire mondiale, à mon avis sans issue, et l’histoire de la mondialisation, sujet lui tout à fait légitime mais fort différent.

D’autre part soyons attentifs à ne pas rater des questions importantes. Le thème de la mondialisation fait l’objet, au moins depuis les années 1980, d’études et de réflexions importantes dans le domaine des sciences humaines et sociales. En revanche, la question inverse, non pas la mondialisation comme objet d’étude, mais les conséquences de la mondialisation pour les SHS n’a guère été abordée. Or la multiplication des centres de réflexion dans le monde entier, mettant fin au quasi monopole occidental dans ce domaine, la remise en cause d’une vision considérée de plus en plus souvent comme trop occidentale, et tout simplement la nécessité d’étudier la mondialisation à partir d’un point de vue qui ne soit pas particulier amènent certains à proposer un renversement. Doit-on en quelque sorte mondialiser les SHS ? Ou du moins  étudier les conséquences cognitives de la mondialisation pour les SHS, prises au sens large ?

Dans le domaine de l’histoire en particulier, on constate la montée en puissance de la Global History, avec des conséquences très précises pour la recherche et l’enseignement. De leur côté, les économistes sont habitués depuis longtemps à réfléchir dans ce cadre. Mais philosophes, sociologues, juristes, etc., peuvent certainement aboutir à des constatations analogues. Les discussions au sein du Comité des droits de l’Homme de l’ONU montrent qu’une réflexion sur ces questions est urgente, car les enjeux sont réels.

En même temps, de quoi traite réellement la Global History ? Du climat, des migrations, au mieux de l’économie, le reste est oublié ou relativisé, car l’Histoire de l’Humanité n’est justement pas mondiale. Cela limite sérieusement son utilité de notre point de vue, même si nous devons suivre son évolution et tenir compte de son rayonnement.

 

L’histoire vue d’en bas

 

La tendance actuelle dominante est à l’histoire « vue d’en bas », celle des petites gens, ou encore la microstoria à l’italienne. Passons sur l’évident préjugé démocratique et antiélitiste : certaines de ses recherches sont novatrices et utiles. Par exemple l’étude de la vie locale, quotidienne, concrète des Français au début de la Grande Guerre (je pense à l’exposition « Tous en guerre » des Archives nationales, ou au colloque « La Savoie en guerre » à Chambéry fin septembre, ou à notre exposition sur l’hôpital auxiliaire Dosne-Thiers) a permis de découvrir beaucoup de choses ; de mon point de vue d’« historien d’en haut », on apprend que les administrations, les hôpitaux, la Croix rouge, les armées, les grandes sociétés ferroviaires ou industriels avaient très soigneusement préparé la mobilisation. On apprend également, grâce à toute une série de petits faits locaux mais très concrets, que l’Etat-major avait pris des mesures préparatoires sans en référer au gouvernement, une bonne semaine avant que celui-ci n’ordonne la mobilisation (ce qui ne pouvait échapper aux Allemands, et donc aggraver la crise dans les conditions d’organisation des systèmes militaires à l’époque). L’histoire « d’en bas » nous conduit à la conclusion que la société française était en fait plus militarisée que la société allemande de l’époque ! Ce n’est pas une conclusion sans intérêt…

Ceci dit l’exagération de cette méthode peut conduire à des impasses ou à des non-sens. On le voit dans le flot des commémorations du centenaire de la Première guerre mondiale. Quoi de plus démodé en effet, paraît-il, que l’histoire politico-stratégique classique, celle des campagnes militaires, des plans d’opérations, des buts de guerre des belligérants, des négociations et des traités de paix ? Alors que ne comptent plus, pour beaucoup de nos contemporains, que les perceptions et la mémoire des simples combattants, l’ « histoire vue d’en bas », y compris les peurs, la misère, l’inconfort quotidien des soldats.

Mais ce sont les dirigeants qui ont pris les grandes décisions, de l’entrée en guerre aux traités de paix, à travers les différentes phases du conflit. C’est « l’histoire vue d’en haut », si on veut parler ainsi, qui a  façonné l’avenir de la France et de l’Europe pour la suite, avec des répercussions jusqu’à nos jours, des Balkans à l’Ukraine et au Moyen Orient. C’est l’histoire « vue d’en haut » qui a conduit à  la seconde guerre mondiale et aux différents totalitarismes du XXe siècle, largement issus de la Grande guerre et des traités de paix. Il faut donc s’en occuper, et, contrairement à une opinion, répandue, il y a encore beaucoup à faire.

D’autre part comment expliquer, si on s’en tient à la vision d’en bas, que les combattants aient « tenu » ? Et si les élections de mai 1914 avaient porté à la Chambre une majorité fort pacifique, sinon pacifiste, qui croyait au Progrès, à un monde où l’Humanité dépasserait les conflits armés comme mode de règlement des différends, les élections du 16 novembre 1919 ont produit, avec 433 députés contre 180, une majorité de droite « Bleu horizon », avec une forte proportion d’anciens combattants, qui était bien décidée à faire respecter rigoureusement les traités. On ne peut pas dire que les dirigeants du temps de guerre, en particulier le président de la République, Raymond Poincaré, fort énergique,  et Georges Clemenceau, président du Conseil à partir de novembre 1917 qui mit un terme brutal aux tractations secrètes avec l’adversaire, aient été désavoués par les électeurs de novembre 1919. Donc la France d’en bas ne s’est pas désolidarisée de la France d’en haut à l’occasion de cette guerre épouvantable.

 

Représentations, Mémoire, émotions

 

Autres nouveaux domaines, les représentations, les « émotions », la mémoire. Là aussi, il y a des choses utiles : à côté de l’évolution historique que l’on essaie de reconstituer, il y a eu les représentations que s’en sont fait les contemporains, les émotions qu’elles ont suscitées, la mémoire qu’elles ont engendrée. Et à leur tour représentations, émotions, mémoire deviennent des réalités psychologiques, politiques, sociales, et contribuent à la formation de la suite de l’histoire.  Mais ce sont des réalités au second degré. Et elles sont en fait fort complexes et difficiles à interpréter.

Il existe toujours une pluralité de représentations et de mémoires, selon les origines familiales, régionales, sociales, selon les préférences et les engagements politiques ou culturels. Donc le sujet est très complexe et largement subjectif. Prenons un exemple actuel : les mémoires de 1914-1918 restent largement nationales. Il suffit de se rendre en ce moment à Budapest, à Belgrade, à Berlin, etc., pour se rendre compte que la mémoire de la Guerre reste  fort différente d’un pays à l’autre.

 

D’autre part l’histoire mémorielle, celle des manifestations de mémoire, des anniversaires, etc.,  dérive souvent vers une forme de catharsis collective quelque peu voyeuriste, que l’on pense à la deuxième guerre mondiale ou à la colonisation. L’émotion se substitue à la réflexion. Et comment peut-on décrire de façon un tant soit peu rigoureuse des émotions, même si on admet la notion d’émotion collective ? Tout cela ne peut être que faiblement utile à notre programme.

 

Un spectre hante l’Occident : le Genre

 

L’histoire n’a pas échappé à la dictature du Genre. Les Gender Studies, après avoir emporté le monde anglo-saxon et l’Allemagne, ont débarqué dans toute l’Europe, y compris chez nous. Même la Sorbonne a maintenant un module d’initiation au Genre, transdisciplinaire. Et je vous recommande le programme de recherche Love/Sex/War du Centre d’histoire de Sciences PO… En vous rendant sur les sites respectifs de ces institutions, vous comprendrez pourquoi je ne pense pas que cette voie de recherche, pourtant en passe de devenir dominante, puisse nous mener très loin…

 

L’histoire culturelle

 

Autre exemple de nouveauté, l’histoire culturelle. Elle apporte beaucoup, en permettant de réunir de façon dynamique, histoire, sociologie, aires culturelles, représentations, littérature, etc. Incontestablement tout cela est important, y compris dans mon domaine : les facteurs historiques de nature culturelle interviennent aussi, on le comprend maintenant, dans la politique, la politique internationale, et même la stratégie (dont elle constitue pour nous désormais l’un des quatre piliers, avec la stratégie théorique, l’histoire militaire, le facteur matériel de l’évolution des armements).

 

En même temps on, constate des dérapages. Je prends un exemple : Jean-François Sirinelli et moi-même avions organisé un colloque « Culture et Guerre froide » ma foi fort réussi [10]. Il s’agit des oppositions et des échanges officiels et des transferts et influences réciproques hors des filières officielles entre les deux camps. Mais en général le sujet est compris comme l’histoire de la « culture de Guerre froide », ce qui est fort différent et évoque quelque chose de vague, et finalement très largement arbitraire.

 

En quoi ces évolutions risquent-elles de compromettre la contribution de la discipline historique à la feuille de route de l’ASMP, ses échanges avec les autres disciplines ?

Bien entendu, il n’est pas question de brider  des voies de recherche (dont la France n’a d’ailleurs pas l’apanage). Certaines déboucheront sans doute sur des résultats intéressants. Mais en passant de l’histoire triomphante, pour ne pas dire impérialiste, des Annales, à la perte d’identité  dans le conglomérat des Sciences sociales, ou encore en délaissant l’analyse précise des faits et de leur cause pour la mémoire, les perceptions ou l’émotion subjective, ce qui est largement la conséquence des évolutions récentes, notre utilité, aux yeux des autres disciplines, a diminué. D’autre part notre insistance sur la différence des temps et des situations, sur la viscosité de l’histoire humaine, n’est plus comprise. Et du coup nous ne pouvons plus vraiment dialoguer avec les autres disciplines, qui trop souvent se passent de nous.

Or pourtant la réunification allemande, le retour de la Russie après la fin de l’URSS (mais aussi la rémanence des structures mentales soviétiques), les déboires du « printemps arabe », les à-coups de la construction européenne, la crise économique actuelle, pour prendre quelques exemples, tout cela, qui n’avait guère été prévu par le consensus savant, montre que l’histoire est au fond le récit de la  « friction », au sens de Clausewitz, qui freine ou complique l’évolution des hommes et des sociétés. Nous n’en sommes pas à la « fin de l’histoire», le monde ne s’est pas achevé avec la victoire de la démocratie libérale sur le communisme. Notre rôle est de le rappeler, de souligner la ténacité des faits, leur singularité, leurs chaînes de causalité complexes.

Pour l’étude de la mondialisation et de ses conséquences une histoire globale réduite, comme y est contrainte la Global history, à une histoire de la nature ou à un relativisme historico-culturel « politiquement correct » ne nous sert guère.

Pour la compréhension de l’évolution de nos sociétés la mémoire ou le genre ne suffisent pas…Il faut une bonne histoire politique, une solide histoire sociale, appuyée sur des faits mis en perspective et expliqués. On découvrira ainsi qu’il existe d’autres modèles de protection sociale que la généralisation, avec la Sécurité sociale, d’un modèle bismarckien (lui-même différent d’ailleurs de ce que nous avons fait à partir de 1945). Du coup on comprendra que le système américain, par exemple, n’est pas une monstruosité mais le produit d’une évolution différente, à partir d’un point de départ pas si différent (depuis au moins la fin du XIXe siècle et jusqu’en 1945 une protection sociale existait bien en France, mais reposait essentiellement sur les grands employeurs, les municipalités et la charité privée, comme aux Etats-Unis).

Pour l’étude de la crise économique actuelle il faut une histoire économique et politique précise (or l’histoire économique est beaucoup tombée, et l’histoire politique actuelle ne s’occupe plus guère de ces facteurs). On comprendra par exemple que le keynésianisme, qui n’avait pas été si évidemment la solution dans les années 20, car d’autres facteurs sont intervenus, n’est pas forcément le remède aujourd’hui.

Pour la compréhension de la situation internationale actuelle, de l’Ukraine au Moyen-Orient, l’apport des historiens est essentiel. Y compris pour déconstruire la manipulation des mémoires, qui est l’une des caractéristiques  de notre temps. Insistons ici sur le cas de l’Ukraine, à titre d’exemple. L’Institut prépare la publication des comptes rendus des séances du Comité d’études, de 1917 à 1919, où nos Académies (ASMP et AIBL) ainsi que la Sorbonne étaient fort bien représentés par les plus grands historiens et géographes de l’époque. Les experts français n’étaient pas du tout tous convaincus de l’existence d’une véritable personnalité ukrainienne, différente de la Russie. Et en tout cas leur description de la complexité et des clivages ethniques et religieux du pays est encore aujourd’hui utile à lire.

 

L’ASMP, les sciences sociales et l’histoire aujourd’hui

 

Bien entendu, l’histoire a besoin des autres disciplines. En particulier, elle doit éviter tout triomphalisme ; on trouve une critique fondamentale de la méthode historique, très juste, chez Raymond Aron: elle comporte le risque permanent de transposer au présent les recettes du passé sans tenir compte des bouleversements intervenus [11].

Evitons cependant l’hypercritique: si l’histoire n’est pas par elle-même « maîtresse de vérité », elle est une méthode d’analyse, et aussi un champ de matériaux, d’où l’on ne tire pas d’emblée une doctrine, dans quelque domaine des Sciences morales et politiques que ce soit, mais où l’on puise librement pour formuler ou étayer une théorie [12]. L’histoire enseigne la viscosité des mentalités et des structures, elle permet de comprendre la lenteur des changements profonds,  la « friction », comme disait Clausewitz. Et elle est un garde-fou contre les excès de la théorie en matière de sciences politiques, économiques, sociales, ou en relations internationales, je pense par exemple à l’approche vraiment très théorique d’un Kenneth Waltz et de l’école américaine moderne en général[13].

Bien entendu, je suppose ici que les historiens arriveront à sortir de leur crise méthodologique et redresseront certaines des dérives expliquées ici. Leurs recherches se fondent évidemment sur les sources de toute nature, mais celles-ci doivent être interrogées : on ne trouve les réponses (dans le meilleur des cas) qu’aux questions qui ont été posées. Certaines découlent du paradigme fondamental de la science historique : post hoc, ergo propter hoc. Donc rechercher les causes des phénomènes étudiés dans leur passé ; comme elles sont rarement univoques, ce n’est pas si simple, mais cela peut apporter beaucoup d’enseignements aux autres disciplines. En même temps il y a d’autres méthodes, d’autres façons d’aborder le monde, et à leur tour les différentes sciences humaines apportent à l’historien des idées, des suggestions de recherche, des théories, qu’il va pouvoir en quelque sorte tester et, dans les limites de sa discipline, confirmer ou infirmer.

Ce que l’on suggère ici c’est un processus itératif entre l’histoire et les autres sciences. Il suppose, pour être fructueux, que les historiens ne se réfugient pas dans l’insignifiant, et leurs collègues des autres disciplines dans l’abstraction. Il exige une véritable coopération.

Cette coopération et ce processus ne se mettent pas en place d’eux-mêmes, ils doivent être encouragés, organisés. C’est possible, et on le fait déjà : ce sont nos Entretiens académiques, c’est par exemple le programme de Jean Baechler sur L’Homme et la Guerre, c’est le programme de l’Association des Internationalistes, que nous avons fondée en 2009 pour amener à collaborer de façon intime, selon le processus évoqué, les différentes disciplines qui traitent des relations internationales, du Droit à l’Histoire en passant par la Politologie, la Géographie ou l’Economie. Dans toutes ces entreprises, chacun reste dans son domaine, mais réévalue constamment ses recherches et ses conclusions en fonction des apports des autres disciplines, sur des sujets précis. En effet la multidisciplinarité ne marche, et toute l’histoire de notre Académie en est la preuve, que si on l’applique à des domaines déterminés. Elle ne se démontre pas dans l’abstrait. (Je condamne par là près de 50 ans de réforme universitaire en France…).

Pour conclure, notre Académie peut aider ainsi les historiens à sortir de leur «pestilence méthodologique ». En retour, les historiens peuvent apporter, dans les travaux de notre Académie sur le monde actuel et son évolution, leur conscience de la viscosité des sociétés humaines, de leur résistance aux changements, du poids du passé pour tout dire, en mettant en garde contre les rationalisations consolantes qui sont la marque de nos sociétés « politiquement correctes » (par exemple un choc culturel d’opposition frontale sera présenté comme un échange « multiculturel »…). L’histoire nous rappelle d’autre part que « l’on aura les conséquences », comme disait Bainville .

« Devant le sérieux de l’histoire, les bavardages cessent. Et sur la Terre, arrosée du sang des hommes, poussent les moissons de l’avenir ».

 


[1] Excellente formule de Julien Vincent, « Les « sciences morales » : de la gloire à l’oubli ? Savoirs et politiques en Europe au XXe siècle », La revue pour l’histoire du CNRS, 18/2007

[2] Pierre Thuilier, Le petit savant illustré, Le Seuil, 1980. Mario Livio, Brilliant Blunders: From Darwin to Einstein. Colossal Mistakes by Great Scientists That Changed Our Understanding of Life and the Universe, Simon and Schuster, 2014.

[3] On pense à Emmanuel Le Roi Ladurie, à François Crouzet…

[4] Hervé Coutau-Bégarie, Le Phénomène Nouvelle Histoire. Stratégie et idéologie des nouveaux historiens, Economica, 1983

[5] Ibid., pp. 47-52

[6] p. 109

[7] Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Calmann-Lévy, 1962, p. 18

[8] pp. 192-193

[9] pp. 201, 214, 219, 225 ss

[10] Jean-François Sirinelli et Georges-Henri Soutou, Culture et Guerre froide, PUPS, 2008

[11] Georges-Henri Soutou, « Le point de vue de l’historien », dans le dossier « Relire Paix et guerre de R. Aron », Bulletin de l’Académie des Sciences morales et politiques, mars-août 2013, pp. 70-85

[12] Ibid

[13] Jean-Jacques Roche,  Revue Défense nationale,  janvier 2011