Une boussole des possibles …

 

Le cycle III des conférences de l’Institut, « Mondialisation et humanisme : les destins possibles de l’humanité », s’est achevé lundi 27 janvier 2020 par une conférence de Mireille Delmas-Marty intitulée : « Des leviers juridiques pour responsabiliser les acteurs de la mondialisation » (à retrouver prochainement sur Canal Académie).

Alors qu’elle avait introduit ce cycle sur le thème d’un monde « déboussolé », l’académicienne a choisi de le conclure par le projet d’une boussole, dénommée « boussole des possibles ». Car le futur n’est pas écrit : aux récits d’anticipation à l’œuvre qui dessinent un monde du Tout marché (La main invisible du marché), du Tout numérique (Le post-humanisme), voire un Empire monde (Les nouvelles routes de la soie) ou le récit catastrophe d’un Grand effondrement (La crise climatique), Mireille Delmas-Marty a choisi de faire exister un autre « récit-aventure », celui de la mondialité qui dépasserait le choc des contradictions dans une communauté mondiale unie en son destin tout en restant ouverte à la pluralité et à l’imprévisibilité du monde.

Pour donner vie à ces possibles, en faisant dialoguer les instruments de la raison et la puissance créatrice de l’imagination, le plasticien Antonio Benincà a créé une sorte de « sculpture-manifeste »,  dont le processus de création est retracé dans Une boussole des possibles, un film (4 min) du réalisateur Clément Gaumon, qui a été projeté devant l’auditoire avant que Mireille Delmas-Marty n’en livre un commentaire.

Commentaire de la sculpture

Comme toute boussole, l’installation comporte une rose des vents. Ancrée au sol, la rose des vents permet de repérer les vents de la mondialisation : les vents principaux comme sécurité, compétition, liberté et coopération, et les vents « d’entre les vents » comme exclusion, innovation, intégration, conservation. Projetée vers le ciel, la rose terrienne devient ronde aérienne, sorte de manège ou de grand bazar où les vents s’affrontent par paires opposées (liberté/sécurité, coopération/compétition, etc.).

 

Mais cette boussole est inhabituelle, car sans pôle magnétique. En revanche elle comporte un centre d’attraction, centre d’équilibrage octogonal où se rencontrent huit principes régulateurs de nos humanités. Ces principes « de justice »  sont inspirés par une « spirale des humanismes » qui s’élève vers l’infini, au-dessus de la ronde, offrant un perchoir au « petit souffle innommé » qui représente l’élan vital de chaque citoyen du monde (voir Aux quatre vents du monde, Seuil, 2016).

 

Symbole de la permanence de l’Etre dans l’évolution, cette spirale réactive l’humanisme de la Relation des sociétés traditionnelles (principes de fraternité et d’hospitalité), sans renoncer à celui de l’Emancipation venu des Lumières (égalité et dignité). Elle accueille aussi l’humanisme des Interdépendances, né des écosystèmes (solidarités sociale et écologique), préservant néanmoins le mystère de l’humain qui suggère un humanisme de la Non détermination, (responsabilité et créativité). La spirale est reliée à un fil à plomb, comme celui que les bâtisseurs de cathédrales plongeaient dans un seau d’eau, élément primordial de la vie, afin de retrouver la rectitude, au propre et au figuré, en amortissant mouvements perturbateurs des vents.

 

Si l’on joue le jeu de l’analogie entre vents du monde et vents de l’esprit, le fil à plomb, plongé dans l’octogone rempli d’eau, évoque une gouvernance mondiale en équilibre dynamique où – révérence gardée envers Blaise Pascal[1] – la justice serait fortifiée par les humanismes juridiques, et la force équilibrée par les principes régulateurs. En somme cette boussole singulière montre que l’effondrement n’est pas inéluctable et qu’il est encore possible d’orienter nos sociétés vers une gouvernance qui les stabilise sans les immobiliser et les pacifie sans les uniformiser.

 

En ce xxie siècle où il n’est question que du suicide de l’Occident, de la déconstruction de l’Europe et de l’effondrement de la planète, il est plus que jamais nécessaire de lancer l’alerte. Mais ce n’est pas pour autant le moment de renoncer à l’espérance. Cette boussole n’est pas seulement une sculpture et un manifeste, elle est aussi ludique: même en état d’urgence, il est vital que la joie demeure !

[1] « Ne pouvant faire qu’il soit force d’obéir à la justice on a fait qu’il soit juste d’obéir à la force, ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force afin que la justice et la force fussent ensemble, et que la paix fût, qui est le souverain bien », Blaise Pascal, Pensées 238.

 

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