Denis Kessler, Coronavirus: les risques invisibles renvoient au concept-clé de vulnérabilité

La pandémie est un événement d’ampleur historique pour les professionnels du risque, explique le PDG du réassureur Scor dans une tribune au Monde.

Denis Kessler
Membre de l’Académie des sciences morales et politiques
Président Directeur Général du réassureur Scor

Tribune publiée dans Le Monde en ligne le 3 avril 2020

Toute évolution économique est la combinaison complexe de phénomènes prenant la forme de tendances lourdes, de cycles récurrents et de quasi-constantes, accompagnés de mouvements aléatoires finalement assez marginaux. L’ensemble des variables-clés – consommation, épargne, investissement, productivité, taux d’intérêt… – interagissent mais, au total, on note une relative stabilité, et donc une certaine prévisibilité de l’économie prise dans sa globalité. Cela est d’autant plus vrai que la gestion des fluctuations au travers des politiques monétaires et budgétaires s’est considérablement améliorée. Il en va de même de la compréhension des facteurs de croissance à moyen et long termes. Si bien que les prévisionnistes se battent souvent au niveau des décimales…

Mais cette vision d’un système économique suivant un couloir d’évolution finalement assez étroit est mise en défaut à chaque fois que se produit un choc majeur, qui peut être de différentes natures : guerres, actes terroristes, crises bancaires systémiques, catastrophes naturelles de grande ampleur… De tels chocs créent des « disruptions » qui produisent des déséquilibres dans le fonctionnement des sociétés et marquent l’histoire des civilisations.

Le choc de la pandémie actuelle est différent de ceux que le monde a récemment connus : l’attentat du World Trade Center de 2001, la crise financière de 2008, le séisme et la catastrophe nucléaire de Fukushima en 2011. Il est beaucoup plus profond, plus grave, plus durable.

Un choc très spécifique

Les chocs pandémiques sont connus. Ils sont rares, ils sont graves. Les risques de faible fréquence et de forte intensité sont par nature les plus déstabilisants. Dans la cartographie de tous les risques, les pandémies sont les plus menaçantes. D’après les modélisations mathématiques, une grande pandémie mondiale, dont la probabilité d’occurrence est d’une fois tous les 200 ans, pourrait entraîner plus de 10 millions de morts à l’échelle de la planète. Pour des probabilités encore inférieures – dans la « queue de distribution », pour utiliser le jargon probabiliste –, le bilan pourrait être infiniment plus grave. Nous n’en sommes évidemment pas là dans la situation présente : la comptabilité macabre montre que pour l’instant, le nombre de victimes n’est fort heureusement qu’une fraction de ces 10 millions de décès. D’autres fléaux mortifères frappent bien plus durement les populations mondiales. Mais la spécificité du choc actuel et sa « résonance » tiennent peut-être moins au nombre de victimes – décédées ou malades – qu’à sa nature.

« L’intégrité physique a fait un bond historique dans l’échelle des valeurs »

Tout d’abord, son « espace-temps » est très particulier. Il est à proprement parler mondial : il n’est pas géolocalisé, contrairement à beaucoup d’autres chocs. Il se déploie au cours du temps en suivant des courbes exponentielles vertigineuses. Une pandémie est l’essence même d’un risque sériel qui se déploie comme une avalanche : le choc global se fragmente et se refragmente en milliards de microchocs. Ensuite, ce choc n’a pas de « responsable » identifié. Il présente un risque à la fois collectif et individualisé – il est à la fois exogène et endogène : le risque est bien externe à la personne qui le subit, mais dépend aussi du comportement de chacun en matière de protection et de précaution. Sa transmission à autrui est en partie aléatoire, mais elle dépend également du comportement de chaque personne infectée ou encore, à l’évidence, de l’efficacité du système de soins et des politiques publiques adoptées.

Enfin, le risque pandémique a surtout comme caractéristique d’être invisible. Les risques invisibles sont les plus prégnants. Ils renvoient au concept-clé de vulnérabilité. Tout le monde a le sentiment de pouvoir être atteint, de pouvoir souffrir, de pouvoir mourir… mais redoute aussi de contaminer autrui, et donc de participer à la diffusion de ce danger mortel. On craint infiniment plus le danger que l’on ne voit pas que celui que l’on peut identifier. L’angoisse face à ce que l’on ne peut cerner – liée à la vulnérabilité – est beaucoup plus dévastatrice que la peur devant une menace identifiée. Beaucoup d’autres risques invisibles ont créé un tel sentiment de vulnérabilité : l’amiante, le sida, l’atome, et antérieurement dans l’histoire, la peste, le choléra, la lèpre, ou encore la grippe espagnole.

Gravité sous-estimée

Ce sentiment général, mondial, de vulnérabilité se traduit par des comportements que l’on peut qualifier de tétaniques, en partie dus à une gestion anxiogène de la part des pouvoirs publics – surpris par ce choc dont tant l’ampleur que la gravité ont été sous-estimées. Tous les acteurs économiques sont concernés, la demande comme l’offre sont profondément affectées, les transactions se tarissent, les projets s’évanouissent, les Bourses s’effondrent… Face à cela, on recourt aux grands moyens monétaires et budgétaires, qui certes amortiront le choc, mais n’empêcheront pas un changement de trajectoire de l’économie mondiale.

L’aversion aux risques des populations va significativement augmenter avec des conséquences économiques, sociales et politiques. Ce choc pandémique révèle, par exemple, que la valeur attribuée à l’absence de souffrance et à la vie a très fortement progressé partout dans le monde. L’intégrité physique a fait un bond historique dans l’échelle des valeurs.

L’ère de la vulnérabilité placera la gestion du risque au cœur de toutes les responsabilités. L’humanité, finalement, semble tenir… à elle-même. Qu’elle s’en donne les moyens !

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