Le 14 octobre 2026, le Collège des Bernardins a accueilli une soirée intitulée « Lorsque Benoît XVI parle aux Français », consacrée à la pensée et à l’héritage intellectuel de Joseph Ratzinger, à l’occasion du centenaire de sa naissance.
Organisée à l’initiative de l’Académie catholique de France, cette rencontre a réuni plusieurs personnalités du monde religieux et intellectuel autour des grandes interventions de Benoît XVI en France.
Bernard Stirn, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques, est revenu sur les liens étroits qui unissaient Joseph Ratzinger à l’Académie, depuis son élection comme associé étranger en 1992, au fauteuil d’Andreï Sakharov, jusqu’à sa visite historique à l’Institut de France en 2008. Il a également évoqué la portée symbolique de sa succession par le patriarche œcuménique de Constantinople, Bartholomée Ier, élu en 2025, soulignant la continuité du dialogue intellectuel et spirituel entre les deux hommes.
Retrouvez ci-dessous le texte intégral de son intervention.
Crédit photo : © Brigitte Eymann / Institut de France
Benoît XVI lors de sa visite à l’Institut de France, le 13 septembre 2008.
Le cardinal Joseph Ratzinger, devenu Sa Sainteté le pape Benoît XVI à l’Académie des sciences morales et politiques
par Bernard Stirn, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques
Prendre la parole ce soir, au collège des Bernardins, à l’occasion de l’évènement organisé à l’occasion du centenaire de la naissance du pape Benoît XVI est pour moi un grand honneur, dont je remercie très vivement le professeur, le père Philippe Capelle-Dumont.
Vous avez choisi de commémorer les différents passages du regretté pape en France et il est heureux que cette manifestation se déroule peu après la très belle et forte visite à Paris du pape Léon XIV.
Pour ma part, je suis particulièrement heureux d’évoquer l’élection en 1992 du cardinal Joseph Ratzinger comme associé étranger à l’Académie des sciences morales et politiques puis la visite faite en 2008 à l’Institut de France par celui qui était devenu Sa Sainteté le pape Benoît XVI.
Outre ses cinquante membres, l’Académie des sciences morales et politiques compte douze membres associés étrangers. Le premier d’entre eux fut Thomas Jefferson, qui fut élu en 1802 alors qu’il était, depuis l’année précédente, président des Etats-Unis d’Amérique.
Le cardial Joseph Ratzinger fut élu le 13 janvier 1992, au fauteuil numéro deux, laissé vacant par le décès d’Andreï Sakharov. Il fut installé sus la Coupole de l’Institut de France le 6 novembre 1992.
Dans son allocution d’ouverture de la séance, le professeur Raymond Polin, qui présidait alors l’Académie, s’adressait en ces termes au cardinal Ratzinger : « Lorsque notre Compagnie a pensé à votre Eminence et l’a élue, à l’unanimité des ses membres, au mois de janvier dernier, nous avons voulu rendre hommage, à travers votre personne et à travers votre œuvre, à un Prince de l’Eglise, à l’un des plus éminents représentants d’un pouvoir spirituel, à une époque où la place et la fonction de l’esprit dans ce monde temporel ne sont ni claires, ni assurées ». Il remerciait notre nouveau confrère « de nous aider à participer à cette croisade contre la crise spirituelle de notre temps, en nous efforçant d’aller, par la force de la foi en nos valeurs, au-delà de ce que nous sommes et de ce que nous avons fait jusqu’à présent ».
Le discours d’accueil fut prononcé par Jean Foyer. L’ancien garde des sceaux, membre de notre académie, rappela la carrière universitaire et théologique du cardinal Ratzinger. Elle avait commencé par une thèse marquante sur la notion de Peuple de Dieu dans l’œuvre de Saint-Augustin. Passant de l’Antiquité tardive au XIIIème siècle, Joseph Ratzinger rédigea une seconde thèse, consacrée à la théologie de l’histoire de Saint-Bonaventure. « Vous êtes et vous demeurez le pédagogue de la foi » déclarait Jean Foyer.
Archevêque de Münich et de Freising en mai 1977, Joseph Ratzinger fut créé cardinal en mai de la même année par le pape Paul VI puis nommé préfet de la Congrégation de la doctrine de la foi par le pape Jean-Paul II en novembre 1981. Dans ses différentes responsabilités, il ne cessa de s’interroger sur les relations entre la foi et le droit, entre la liberté et la vérité, entre l’autorité des Etats et la mission de l’Eglise. En l’accueillant dans notre académie, Jean Foyer observait que le compliment adressé devant l’Académie française par La Bruyère à Bossuet aurait pu s’adresser à lui : « Orateur, historien, théologien, philosophe, d’une rare érudition, d’une plus rare éloquence, soit dans ses écrits, soit dans la chaire, un défenseur de la religion, une lumière de l’Eglise ». Il soulignait que le cardinal Ratzinger avait la « passion de convaincre plutôt que de condamner » et qu’il ne séparait pas la charité, la vérité et la liberté. Il concluait en citant l’Evangile : « Si vous demeurez dans ma parole, vous serez vraiment mes disciples, vous connaîtrez alors la vérité et la vérité vous rendra libres ».
Conformément aux traditions de l’Académie des sciences morales et politiques, il revint ensuite au nouvel élu de prononcer une notice sur la vie et les travaux de son prédécesseur. Le destin d’Andreï Sakharov est comme une illustration du dialogue entre la science et la conscience. Physicien de renom, il contribua de manière décisive à la mise au point de la bombe H par l’Union soviétique. Puis avec son épouse la pédiatre Elena Bonner, il se rebella contre le caractère totalitaire du régime et fut progressivement mis à l’écart. Il reçut en 1974 le Prix mondial Cino Del Duca et en 1975 le prix Nobel de la Paix. Mais il ne fut pas autorisé à aller recevoir ce dernier prix à Oslo et c’est son épouse qui le recueillit en son nom. En 1979 ses fonctions et distinctions lui sont retirées et il est exilé et isolé à Gorki. Après l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev et la mise en œuvre de la nouvelle politique de glasnost, il fut réhabilité en 1986 et il put reprendre sa vie et ses activités à Moscou.
Retraçant cet extraordinaire parcours, le cardinal Ratzinger en tire devant l’Académie des réflexions d’une grande portée sur l’éthique de la liberté. Ecoutons-le. « Nous nous trouvons ici devant la question que Sakharov nous adresse aujourd’hui : comment le monde libre peut-il assumer sa responsabilité morale ? La liberté ne garde sa dignité que si elle reste reliée à son fondement et à sa mission éthiques. Une liberté dont l’unique contenu consisterait dans la possibilité d’assouvir ses besoins ne serait pas une liberté humaine : elle resterait du domaine animal. Privée de son contenu, la liberté individuelle s’abolit elle-même, parce que la liberté de l’individu ne peut exister que dans un ordre de libertés. La liberté a besoin d’un contenu communautaire que nous pourrions définir comme la garantie des droits de l’homme. Pour l’exprimer autrement : le concept de liberté requiert d’après sa signification même d’être complété par deux autres concepts : le droit et le bien ». Le cardinal souligne que toute dictature repose sur « un nihilisme provenant du vide des âmes ». Il dit que l’exemple de Sakharov est là, qui nous invite à « cultiver les jugements moraux essentiels, les maintenir et les protéger sans les imposer de façon coercitive ». Comment ne pas adhérer à la conclusion du cardinal Joseph Ratzinger qui y voit « une condition de la subsistance de la liberté face à tous les nihilismes et à leurs conséquences totalitaires » ?
Ouvert par ce beau discours, le lien du cardinal avec l’Académie s’est perpétué au fil des années. Il s’est manifesté avec force lorsque, devenu le 19 avril 2005 le pape Benoît XVI, notre confrère a tenu à se rendre à l’Institut lors de son voyage officiel en France le 13 septembre 2008. Une plaque commémorative perpétue sous la Coupole le souvenir de cette visite sans précédent du souverain pontife. Il est agréable de rappeler aujourd’hui que, lors de ce même voyage, le pape Benoît XVI prononça ici même, au collège des Bernardins, un discours mémorable.
En 2013, après huit ans de pontificat, Benoît XVI décida de renoncer à ses fonctions et devint pape émérite, jusqu’à son décès le 31 décembre 2022. Accomplissant une de ses dernières missions avant sa propre disparition, notre confrère Philipe Levillain a représenté l’Académie à ses funérailles. Pour lui succéder comme associé étranger, notre académie a élu le 17 mars 2025 le patriarche œcuménique de Constantinople Bartholomée Ier. Installé sous la Coupole le 30 mars 2026, le patriarche a été accueilli par mon confère Thierry de Montbrial et il a prononcé la notice sur la vie et les travaux du cardinal Joseph Ratzinger, devenu Sa Sainteté le pape Benoît XVI.
Cette succession revêt une forte signification tant sur le plan humain que d’un point de vue spirituel. La pape Benoît XVI et le patriarche Bartholomée Ier s’étaient rencontrés à de multiples reprises. Ils se connaissaient bien, ils s’estimaient mutuellement et ils partageaient les mêmes idéaux. Thierry de Montbrial le soulignait dans son discours d’accueil, en s’adressant ainsi à Sa Toute Sainteté Bartholomée 1er : « Nous ne vous accueillons pas à n’importe quel fauteuil mais à celui qu’a occupé le regretté pape Benoît XVI pour lequel vous avez eu une affection particulière au regard de sa passion pour la théologie et, plus particulièrement, pour les pères de l’Eglise. Comme lui, vous n’avez guère besoin des honneurs terrestres. Mais nous nous plaisons à penser que, par cette succession, nous esquissons un trait d’union entre les deux Rome, d’Occident et d’Orient ». La même inspiration se retrouve dans la notice sur la vie et les travaux du cardinal Joseph Ratzinger, Sa Sainteté le pape Benoît XVI prononcée par le patriarche Bartholomée Ier, qui écrit : « Cette succession revêt une portée symbolique particulière. Elle manifeste non seulement la continuité d’une tradition académique, mais aussi le lien spirituel être l’ancienne et la nouvelle Rome ». Il souligne la « dimension profondément personnelle » d’une succession qui lui permet d’évoquer « le souvenir lumineux d’une fraternité fondée sur le respect, la confiance et le désir d’avancer sur le chemin du dialogue entre Rome et Constantinople ». Et, au-delà des personnes, le patriarche évoque la même « recherche inlassable d’une vérité qui ne divise pas mais unit ; qui ne domine pas mais sert. Car seule une telle vérité peut fonder un ordre juste et ouvrir l’horizon d’un avenir où liberté, égalité et fraternité ne seront pas seulement proclamées, mais réellement vécues ».
La vérité, la liberté, la solidarité sont au cœur des travaux et des réflexions de l’Académie des sciences morales et politiques. Comme l’a rappelé le patriarche Bartholomée Ier, elles ont animé la vie et inspiré l’action du pape Benoît XVI, qui avait ainsi dans notre académie une place aussi naturelle qu’éminente. L’Académie s’honore de l’avoir compté parmi ses membres. Cent ans après sa naissance, elle se réjouit de conserver le souvenir de sa personne et d’entretenir la fidélité à sa pensée.
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