Séance ordinaire du lundi 10 janvier « Sauver ? », sous la présidence de Rémi Brague Président de l’Académie des sciences morales et politiques
Où est la spécificité de la conception chrétienne du salut ?
Monseigneur Jean-Pierre Batut Evêque de Blois
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Introduction
Le thème de cette intervention me rappelle un souvenir comique et quelque peu humiliant. Jadis étudiant en théologie à Rome dans une université pontificale, je devais passer un examen oral sur le thème du salut et cet examen se déroulait en italien. Après m’avoir écouté une dizaine de minutes, l’examinateur me regarde avec un sourire et me dit en français : « Et maintenant, vous allez enfin me parler du salut ? » – « Mais je viens d’en parler ! » lui dis-je stupéfait. Et lui de me répondre en riant : « Non, vous m’avez parlé de la santé ! » Tout au long de mon exposé en effet, j’avais confondu le mot salute (qui signifie la santé) avec le mot salvezza (qui veut dire salut), et j’avais employé le premier pour le second. Mon erreur n’était peut-être pas si catastrophique : car « salut » et « santé » ont partie liée, au point que saluer quelqu’un est une manière de lui souhaiter une bonne santé. En première approche, on peut dire que si « santé » désigne un état de bien-être physique et psychique, « salut » connote davantage un processus, celui qui permettra précisément de conserver ou de recouvrer cet état – l’état de l’homme saluus personnifié chez les Latins par la déesse Salus, celle « qui assure le salut ». Salus est donc, « comme fides, un exemple d’un ancien terme religieux, passé ensuite dans la langue courante, puis repris dans la langue de l’Église chrétienne qui lui a donné un nouveau sens religieux[1]. » Il n’en va pas différemment chez les Grecs. « À saluus correspond saos d’où dérive le verbe factitif saô, rendre sain, ainsi que sôzô et sôtèria. « Sauver » signifie délivrer d’une situation particulièrement périlleuse, d’un danger mortel (guerre, périls de la navigation…), mais surtout d’une maladie en guérissant le malade […] ce qui suggère que le salut n’est pas simple délivrance, mais aussi préservation et conservation. C’est en ce sens que Zeus et Athéna sont sôtèr, et que Sôtèria (la déesse Salus des Latins) est une divinité tutélaire de la maison[2]. » Comme dans le latin et avant lui, les termes Sôter et Sôteria feront florès dans le grec biblique et la théologie pour désigner respectivement le Christ Sauveur et le salut. Avant d’en venir à ces acceptions propres au christianisme, remarquons la grande banalité de la notion de salut prise au sens large. Malgré l’extrême diversité des formes qu’elle revêt dans les différentes traditions religieuses et culturelles, cette notion est à peu près universelle, tant il est vrai que l’homme attend en premier lieu de sa relation avec le divin qu’il lui assure une plénitude d’existence, sinon ici-bas, du moins dans l’une ou l’autre des formes d’au-delà auxquelles il espère avoir accès. À cet égard il est possible de distinguer deux aspects fondamentaux du salut, l’un positif et l’autre négatif, que l’allemand – à la différence du français – permet de mettre en évidence. L’aspect négatif, déjà signalé ci-dessus, correspond au mot Erlösung et désigne la délivrance de maux matériels ou du moins temporels tels que la maladie, les infortunes diverses et la mort elle-même, et de maux spirituels tels que le péché ou l’emprise d’un monde mauvais. L’aspect positif, correspondant au mot Heil, désigne quant à lui l’octroi d’un bien, d’un unique nécessaire, vie éternelle ou salut eschatologique, qui doit être déjà présent dans cette vie de façon inchoative[3]. Quelles que soient la manière dont on le considère et l’aire culturelle que l’on étudie, il est clair que l’idée de salut engage une conception de la temporalité en y introduisant une rupture ou un accomplissement qui permet de se dégager de la fatalité du retour du même. C’est ainsi que la doctrine du karman, caractéristique du védisme de l’Inde ancienne, condamne l’âme à « toujours subir une renaissance nouvelle dans une condition humaine ou animale déterminée par la qualité de ses actes passés »[4], et que le salut consiste dans ce contexte à assigner un point d’arrêt à cette fatalité cyclique. On sait que le bouddhisme a repris à son compte la même aspiration dans sa doctrine du nirvâna comme affranchissement de l’emprise du désir et du devenir. Né à peu près à la même époque que le bouddhisme en Inde, l’orphisme qui se développera en Grèce est lui aussi, comme ces doctrines orientales, de nature sotériologique : pour échapper au cycle des réincarnations, l’orphisme prône comme elles une ascèse rigoureuse permettant de se préparer à la vraie vie. Au terme de ce survol bien trop allusif, je voudrais relever un trait sur lequel le pape Jean-Paul II a insisté jadis dans un de ses ouvrages[5] : il s’agit de ce qu’on pourrait appeler le pessimisme que ces courants spirituels, au demeurant fort respectables, semblent avoir en commun dans leur vision de la condition humaine. De leur point de vue soulignait Jean-Paul II (même si ce jugement lui a été reproché en particulier par les bouddhistes), « ce monde est mauvais, il est une source de malheurs et de souffrances pour l’homme. Pour se délivrer de ces maux, il convient donc de se délivrer du monde ; il faut couper nos liens avec la réalité extérieure, donc les liens que nous impose notre constitution humaine, psychique et corporelle. Au fur et à mesure de cette libération, nous devenons de plus en plus indifférents à tout ce qu’il y a dans le monde et nous nous libérons de la souffrance, c’est-à-dire du mal qui provient du monde[6]. » Et Jean-Paul II concluait en soulignant qu’au contraire de cela, dans la tradition catholique (il mentionnait à titre d’exemple les mystiques rhénans ou les saints de l’école carmélitaine), « la mystique chrétienne naît de la Révélation du Dieu vivant »[7].1 – Le salut en perspective ontologique : que nous apporte le salut ?
Que veut-on dire par ce recours à la « Révélation du Dieu vivant » pour fonder la « mystique chrétienne », c’est-à-dire aussi à coup sûr la sotériologie propre au christianisme ? On veut souligner au moins trois points fondateurs : le premier est que le salut chrétien est de nature intersubjective, présupposant un sauveur qui propose de l’accueillir ; le second est que ce sauveur est lui-même convaincu que la nature humaine est sauvable, et donc originairement bonne – ce qui se comprend aisément si ce même sauveur est en même temps le créateur de cette nature ; le troisième, indissociable des deux premiers, est qu’il existe un rapport étroit entre la conception chrétienne de Dieu et la « sotériologie », la doctrine chrétienne du salut. C’est ce point que je vous propose comme point de départ de notre réflexion.- Nous constatons dans l’Écriture que la première affirmation sur l’homme qu’elle nous propose est en même temps une affirmation sur Dieu. Cette affirmation introduit le récit biblique de la création de l’homme au livre de la Genèse: « Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance» (Gn 1, 26). Selon ce texte bien connu, l’homme est créé à l’image de Dieu, comme son icône pourrait-on dire[8], dans un acte originaire antérieur à tout péché. Toute action ultérieure de Dieu en direction de l’humanité sera marquée du sceau de cette ressemblance, jusqu’aux paroles adressées par le Père au Christ au moment de son baptême dans le Jourdain : « Tu es mon fils, l’aimé, en toi je me plais » (Mc 1, 11 ; cf. Mt 3, 17). La « complaisance » divine qu’exprime la formule « en toi je me plais » nous fait retrouver le thème de l’image : celui à qui s’adressent ces paroles est en effet l’homme tel que Dieu l’a créé à l’origine et tel qu’il veut le recréer en chacun des humains, « image [visible] du Dieu invisible » comme le dit la lettre aux Colossiens (1, 15).
- En évoquant les paroles de la Genèse (« faisons l’homme à notre image»), je disais qu’elles révélaient à la fois qui est l’homme et qui est Dieu. Pour le christianisme, la révélation plénière de Dieu est celle de la Trinité, ou mieux de la « Tri-unité » (Dreieinigkeit) en laquelle Dieu demeure unique tout en étant relation entre ce que, faute de mieux, nous appelons des « personnes »[10]. De ce mystère, la foi chrétienne affirme qu’il est un mystère d’amour et qu’il existe un lien étroit entre l’affirmation que Dieu est Trinité et l’affirmation johannique que « Dieu est amour» (1 Jn 4, 8.16) : « Par conséquent, ils ne sont pas plus de trois : l’un aimant celui qui tient l’être de lui, l’autre aimant celui dont il tient l’être, et cet amour même. Et si cet amour n’est pas Dieu, comment Dieu est-il charité ? »[11] Cet amour mutuel permet de parler, par sur-analogie, d’une « famille trinitaire » et d’affirmer que dans le Christ nous cessons d’être « étrangers et hôtes de passage » pour devenir « familiers de Dieu » (Ep 2, 19). Ce qui signifie que notre relation à Dieu n’est plus seulement de création, mais qu’elle est devenue une relation spécifique à chacune des personnes trinitaires ; nous sommes très réellement enfants du Père, frères ou sœurs du Christ et temples de l’Esprit. Telle est l’œuvre de salut réalisée par Dieu, œuvre d’amour paternel qui a fait écrire à Saint Léon le Grand : « C’est en nous aimant que Dieu restaure l’image en nous, afin de trouver en nous l’empreinte de sa tendresse, c’est-à-dire en nous donnant le pouvoir d’agir comme lui, par la lumière qui éclaire nos esprits et l’amour qui embrase nos cœurs[12]. »
2 – Le salut en perspective fonctionnelle : comment opère le salut ?
Je n’ai pas voulu parler en premier lieu du « mécanisme » du salut, tel qu’a essayé de le penser un saint Anselme par exemple : j’ai voulu me situer résolument à un niveau ontologique et mystique, en essayant d’esquisser une réponse à la question « en quoi consiste le salut que le Christ nous apporte » plutôt que « comment le Christ nous sauve-t-il ? ». Il est pourtant nécessaire de s’interroger sur ce « comment », comme ont tenté de le faire les théologies de la rédemption. Sans pouvoir les passer en revue dans les limites de cet exposé, soulignons quelques éléments.- La Croix du Christ reste la pierre d’achoppement à propos de laquelle il est impossible de se taire – « scandale pour les juifs, folie pour les païens» (1 Co 1, 23). Tout chrétien est sommé de s’expliquer devant le choix assumé par Dieu de ce moyen à l’exclusion de tout autre pour opérer notre salut. Les différentes variantes du docétisme représentent d’ailleurs autant de tentatives pour échapper au scandale, tandis que celui-ci se mue en protestation contre le christianisme tout court dans le jugement porté sur lui par d’autres religions : à titre d’exemples citons, en plus du judaïsme, l’islam[15], et de nouveau le bouddhisme[16].
- Il est significatif de constater que le langage de l’Écriture procède presque exclusivement par images pour désigner le mécanisme du salut par la croix. L’image peut être morale ou pénale : on parlera alors de sacrifice, d’expiation ou de propitiation en référence au rituel de l’Ancien Testament (et en particulier du Kippour) par lequel les péchés sont « couverts », c’est-à-dire pardonnés. Elle peut être sociale : on parlera de rachat ou de rançon, comme pour l’affranchissement d’un esclave. Elle peut être politique : on parlera de réconciliation, au sens où l’on utilise ce mot pour désigner le processus qui transforme les ennemis en amis. Elle peut être juridique : on parlera alors de justification, où le seul Juste ne se contente pas de plaider en faveur de l’injuste, mais prend sur lui la peine que ses forfaits lui ont méritée, de telle sorte que le résultat final va bien au-delà de l’acquittement ou de l’amnistie – il transforme le pécheur en juste. Elle peut être aussi cosmique : ce sera la nouvelle création, qui nous projette vers l’accomplissement final[17] et nous fait ainsi retrouver la théologie de l’image de Dieu, rendue par lui à la ressemblance qu’elle avait jadis perdue.
- La thématique de la nouvelle création nous permet aussi de préciser le propre de la divinisation entendue au sens chrétien : il s’agit, si l’on peut se permettre ce néologisme, d’une filialisation, c’est-à-dire d’une entrée dans la condition filiale du Fils unique, ce qui suppose que l’Esprit d’engendrement soit communiqué[18]. « Quelle que soit la symbolique utilisée, il n’y a de salut pour l’homme que parce que le Père l’engendre à sa propre vie. La rédemption n’est autre que le mystère filial en son accomplissement : aussi consiste-t-elle essentiellement dans l’effusion de l’Esprit»[19].
