Terrorisme islamiste et attentat-suicide
Séance ordinaire du lundi 14 mars « Sauver ? », sous la présidence de Rémi Brague Président de l’Académie des sciences morales et politiques
« Nous aimons la mort comme vous aimez la vie » Terrorisme islamiste et attentat-suicide
Jenny Raflik-Grenouilleau professeure d’histoire des relations internationales contemporaines Université de Nantes
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I – Dans le temps et l’espace : deux modèles de l’attentat-suicide islamiste
Les organisations islamistes ont recours à l’attentat-suicide depuis les années 1980. L’étude de la diffusion de ce mode opératoire dans le temps et dans l’espace permet de mettre en évidence deux échelles et modèles différents.Le chiisme : une pratique territorialisée fondée et/ou justifiée par la tradition.
Le premier cas de figure concerne le chiisme. Si les islamistes récusent le mot kamikaze et son histoire, leurs composantes chiites peuvent se réclamer d’un autre héritage : celui de la secte des Assassins. Leur fondateur, Hassan al-Sabah, a théorisé ce que l’on appelle aujourd’hui l’attentat-suicide, selon la formule que lui prête Amin Maalouf dans Samarcande : « Il ne suffit pas d’exécuter et de terroriser, il faut savoir aussi mourir, car si en tuant nous décourageons nos ennemis d’entreprendre quoi que ce soit contre nous, en mourant de la façon la plus courageuse nous forçons l’admiration de la foule. Et de cette foule des hommes sortiront pour se joindre à nous. Mourir est plus important que tuer. Nous tuons pour nous défendre, nous mourons pour convertir, pour conquérir. Conquérir est un but, se défendre n’est qu’un moyen »[7]. Il n’est pas anodin que ce soit chez les chiites, comme l’étaient les membres de la secte des Assassins, qu’émergent, dans le sillage de la révolution iranienne de 1979, de nouvelles formes sacrificielles de combat. Le martyre est au cœur du chiisme, dont les fêtes de l’Achoura commémorent celui du troisième imam, Hossein, décapité par les troupes du calife sur le champ de bataille de Kerbala (680). Le « Prince des Martyrs » (surnom donné au 3e imam par les chiites ») meurt alors sans avoir embrassé la victoire. Mais elle s’effectue « post-mortem par la mise à nu de l’illégitimité d’un pouvoir inique »[8]. La réinterprétation du martyre d’Hossein est centrale dans le sillage de la Révolution de 1979[9]. La dégradation de la situation économique, les luttes internes pour le pouvoir, la guerre Iran-Irak… constituent un nœud de désillusions après les espérances de la révolution. Elles accréditent chez certains l’idée que la fin des temps est proche. Faute de pouvoir vivre comme ils le souhaiteraient dans le temps présent, des centaines de milliers de jeunes iraniens choisissent alors la voie du martyre pour satisfaire leur quête d’absolu et assurer leur Salut dans l’au-delà. Ils le font d’abord dans le cadre de la guerre Iran-Irak. Ces formes sacrificielles de combat débordent ensuite rapidement l’armée iranienne. Elles inspirent les groupes chiites prônant la lutte armée, d’abord au Liban puis en Palestine. Le tout premier attentat-suicide commis par ces groupes vise l’ambassade d’Irak à Beyrouth en décembre 1981 et est probablement commandité par l’Iran de Khomeiny. Dès 1983, le Hezbollah libanais engage une série d’attentats-suicides contre les présences française et américaine au Liban[10]. À partir de 1984, une autre vague d’attaques-suicides cible les Israéliens ; dans un premier temps toujours sur le territoire libanais, puis directement sur celui d’Israël. Pour le Hezbollah, la pratique s’avère tactiquement utile : elle est plus « économique » qu’une guerre frontale, notamment dans le contexte d’un rapport de force défavorable ; elle permet d’infliger de lourdes pertes (58 parachutistes français tués par un seul homme lors de l’attentat du Drakkar) et son impact psychologique sur l’ennemi se révèle important sur l’ennemi. « On s’affirme dans cette mort comme supérieur à l’ennemi », écrit Khosrokhavar, « dans un monde hostile, face à un adversaire qu’on tente de détruire dans le même acte »[11]. Cela dit, les modes opératoires du Hezbollah diffèrent en fonction des théâtres d’opération. L’attentat du Drakkar contre la France est un attentat suicide[12]. Mais les 14 commis en France entre 1985 et 1986 sont réalisés par un commando clandestin, qui prend de multiples précautions pour ne pas être identifié et protéger ses membres[13]. Si la méthode diffère, c’est que l’objectif n’est pas le même. Au Liban, les membres du Hezbollah se sacrifient pour faire vivre la communauté nationale. Ils dessinent avec leur sang les frontières de leur territoire. À l’extérieur, le combat est plus « indirect ». Les attentats commis sur le territoire français visent à faire pression sur son gouvernement. Leur intérêt n’est pas « vital » au sens premier du terme. Par ailleurs, l’infiltration du commando nécessite des précautions, une logistique. Il est important de préserver son caractère opérationnel en ne sacrifiant pas inutilement ses membres. Cette différenciation territoriale entre attentat et attentat-suicide répond ainsi à des critères opérationnels et pragmatiques. Mais elle témoigne aussi d’un mélange, au sein des groupes chiites terroristes, entre une dimension religieuse et nationaliste et la recherche de l’efficacité militaire. Les organisations sunnites vont lui donner une tout autre dimension[14].La mondialisation de l’attentat-suicide par les sunnites, ou l’invention d’une tradition.
Pourquoi ? En partie parce que le martyre n’occupe initialement pas la même place chez les sunnites. Les premiers attentats-suicides commis par les groupes armés chiites suscitent la réprobation. Ils sont lus comme des suicides déguisés, interdits par l’Islam qui attribue à Dieu seul le droit de donner ou prendre la vie. Cela n’empêche pas que des jeunes y recourent. En premier lieu dans un cadre territorialisé, avec un mode opératoire est inspiré par les organisations chiites proches. Le tournant s’opère dans les années 1990. Dans le cadre du conflit israélo-palestinien, le lien entre chiisme et attentat suicide se dissipe. À partir de 1994, côté sunnite, le Hamas, puis le Djihad islamique y ont largement recours. L’attentat-suicide constitue même un élément clef de la Seconde Intifada, à partir de 2000. Le martyre, écrit Farhad Khosrokhavar, possède en effet « certains attributs d’une citoyenneté absente. Sa fonction de témoignage engendre une coappartenance nationale. Son rôle sacrificiel donne le sentiment d’abnégation dans une conjoncture de guerre contre un État étranger[15]. […] La sacralisation de la terre du côté israélien et la sacralisation de la mort du côté palestinien se constituent dans une équivalence symbolique »[16]. Au Cachemire, le « martyre » devient également la stratégie privilégiée de la lutte armée à partir de la seconde moitié des années 1990[17]. Concernant l’Europe et les États-Unis, certains terroristes sunnites recherchent la mort avant la mondialisation de la pratique de l’attentat-suicide, mais sans en commettre à proprement parler. À une exception : les membres du commando qui détourne le vol Alger-Paris, en 1996, avaient peut-être projeté un attentat suicide sur Paris. On a évoqué leur intention de jeter l’avion sur la Tour Eiffel. Ils savaient qu’ils ne s’en sortiraient pas, et meurent, sous les balles françaises, dans la fusillade qui suit l’assaut du GIGN. Il en est de même de Khaled Kelkal, principal responsable des attentats commis en France pour le compte du GIA en 1995, et abattu lors d’une fusillade avec la Gendarmerie. David Vallat, converti proche de Kelkal et qui lui a fourni son arme explique : « La règle, c’était de ne jamais se faire prendre vivant. Quand Kelkal voit les gendarmes, il sait qu’il va mourir. Il VEUT mourir ! »[18]. Mais il n’utilise pas sa mort et son corps comme arme. Parmi les facteurs conduisant à la globalisation progressive de l’attentat-suicide sans doute faut-il souligner la mondialisation du concept de djihad, laquelle découle de son individualisation. Initialement obligation collective liée à une forme de service militaire, le djihad évolue sous la plume de certains théologiens radicaux. L’Égyptien Farrag en fait « l’obligation absente », le 6e pilier de l’islam qui, de manière pour lui inexplicable, n’est pas défini comme tel dans le Coran. À sa suite, le Palestinien Abdallah Azzam, dans Join the Caravan (1989)[19] en fait la première obligation du croyant, après l’acte de foi. Il fournit 16 arguments à l’appui de sa thèse : le 6e fait des djihadistes l’avant-garde de l’islam, la base (Al qaïda) sur laquelle pourra se construire une société vraiment islamique ; le 8e fait du « goût » pour le martyre la porte d’accès au paradis[20] ; le 16e fait du djihad l’acte de dévotion le plus élevé[21]. L’Américain d’origine Yéménite Anwar al-Awlaki étend son obligation à tous les musulmans, femmes et enfants compris : « Le djihad est l’acte le plus grand dans l’islam et le salut de l’oumma est dans sa réalisation. Dans des temps comme ceux-là, quand des pays musulmans sont occupés par les kuffars, quand les prisons des tyrans sont pleines de prisonniers musulmans, quand l’autorité de la loi d’Allah est absente de ce monde et quand l’islam est attaqué pour être déraciné, le djihad devient obligatoire pour chaque musulman. Le djihad doit être pratiqué par l’enfant même si ses parents refusent, par la femme même si son mari objecte, et par l’endetté même si le prêteur n’est pas d’accord » [22]. Anwar Al-Awlaki explique que le djihad offre la possibilité d’appartenir à l’avant-garde, à une élite de la communauté musulmane. Pour lui, l’Oumma se compose de plusieurs groupes, mais un seul est l’est de musulmans authentiques. Il s’appuie sur un hadith sur les 73 sectes : « Ma communauté se divisera en 73 sectes et toutes iront en enfer sauf une ». Dans cette conception, il ne suffit pas de croire et de bien faire pour être sauvé. Seule une minorité le sera. Le salut réside dans le sacrifice : la mort consentie. Ainsi, progressivement, pour ceux qui adhérent à ces idées, le djihad cesse d’être un service militaire pour la défense de l’Islam. Il devient une école de formation religieuse et militante : « Son but, nous dit Olivier Roy, n’est pas tant la victoire sur le terrain que la formation d’un musulman de type nouveau, complément détaché des appartenances ethniques, nationales, tribales ou familiales. Un musulman global. Il ne saurait retourner à la vie civile une fois son service effectué. Il est devenu un djihadiste professionnel, un peu sur le modèle des membres du Komintern ou des révolutionnaires à la Che Guevara »[23]. De cette transformation du djihad découle une conception nouvelle de l’attentat-suicide, davantage « attentat » que « suicide ». Mais les divisions internes à l’Islam demeurent. Tout d’abord, cela est sans doute évident, mais il faut le rappeler, parce que la majorité des théologiens condamne le terrorisme, et parce que l’Islam n’est pas l’Islamisme[24]. Les oppositions se manifestent, aussi, entre partisans du terrorisme et de l’attentat-suicide. Le cheikh Youssef al-Qardhawi, célèbre téléprédicateur égyptien, participe au principal talk-show religieux d’Al-Jazira où il exalte de façon générale les kamikazes palestiniens. Mais il condamne fermement les auteurs des attentats du 11 septembre. Même condamnation de la part du cheikh Fadlallah, guide spirituel du Hezbollah libanais. Sans doute parce que le recours déterritorialisé à l’attentat-suicide est contraire au discours du Hezbollah sur les objectifs de la lutte. Mais aussi parce que, en s’appropriant de façon aussi spectaculaire un mode opératoire qui était devenu une sorte de marqueur identitaire des organisations chiites, Al Qaïda s’inscrit dans une relation de concurrence avec l’organisation libanaise[25]. Plus que les arguments théologiques, ce sont sans doute les facteurs politiques et médiatiques qui suscitent les oppositions. Pourtant, des points communs émergent de différents discours terroristes sur les attentats-suicides. Examinons-les maintenant.II – À l’échelle des auteurs d’attentats : l’articulation entre l’individuel et le collectif
Depuis les années 1980 le discours islamiste a profondément évolué sur la question des attentats-suicides. Né de la Révolution iranienne, et adapté de la glorification du martyre chez les chiites, le phénomène s’est généralisé à l’ensemble de la sphère djihadiste, au point d’en devenir un marqueur, une référence pour la dernière génération terroriste, celle qui a rejoint l’État islamique. Lorsqu’ils arrivent sur le territoire du Califat, les partisans de Daech remplissent un formulaire administratif. Ils y précisent par écrit s’ils acceptent de mourir en martyrs. Et tous, combattants ou non, indiquent les noms des personnes à prévenir après le décès. La mort est ainsi d’emblée associée à l’adhésion à l’État islamique, et l’attentat-suicide comme finalité de l’engagement. Les nouveaux venus n’ont pas à s’occuper de théologie. On leur fournit sur place le cadre référentiel dont ils ont besoin. Car les jeunes qui rejoignent l’État islamique reconnaissent volontiers manquer de culture religieuse, et ils se soucient peu de combler leurs lacunes. Dans les fiches qu’ils remplissent à leur arrivée, près de 70% déclarent avoir des connaissances limitées de l’islam. La question-clé est celle de la religiosité et non pas de la religion. En revanche, certains arguments ressortent régulièrement. En premier lieu il s’agit de venger les atteintes à l’Oumma, ensuite de la recherche d’un statut de héros, moyen d’assurer son salut ainsi que celui des autres, et notamment de ses proches. Ces discours s’inscrivent dans une perspective apocalyptique.Se sacrifier au bénéfice de l’Oumma
Pour ces djihadistes qui aspirent au martyre, il s’agit ainsi de se sacrifier pour venger la communauté. Le Salut réside dans le sacrifice de soi au service de l’Oumma. Pour cela, le discours terroriste procède à une inversion systématique des responsabilités qui légitime le martyre : son auteur est victime, ses victimes sont des bourreaux, ceux de la communauté pour laquelle il prétend combattre et mourir. Presque tous les discours terroristes contemporains (ceux des « revenants »[26], ceux diffusés par les revues de l’État islamique[27], ou bien les revendications des attentats) évoquent, pêle-mêle, les bombardements occidentaux en Syrie, les souffrances des Palestiniens et des Ouighours, les enfants musulmans victimes des croisés et des « romains ». On trouve déjà ces évocations dans le discours de Ben Laden, en 1996 : « Chacun d’entre vous sait quelle injustice, quelle oppression, quelle agression subissent les musulmans de la part de l’alliance judéo-croisée et de ses valets ! À tel point que le sang des musulmans n’a plus aucun prix, que leurs biens et leur argent sont offerts en pillage à leurs ennemis. Leur sang coule en Palestine, en Irak et au Liban (les horribles images du massacre de Qana sont encore présentes dans tous les esprits), sans compter les massacres du Tadjikistan, de Birmanie, du Cachemire, d’Assam, des Philippines, de Pattani, de l’Ogaden, de Somalie, d’Érythrée, de Tchétchénie et de Bosnie-Herzégovine, où les musulmans ont été victimes d’abominables boucheries. Et tout cela au vu et au su du monde entier, pour ne pas dire en raison du complot des Américains et de leurs alliés, derrière l’écran de fumée des Nations Injustes Unies. Mais les musulmans se sont rendu compte qu’ils étaient la cible principale de la coalition judéo-croisée, et toute cette propagande mensongère sur les droits de l’Homme a laissé la place aux coups portés et aux massacres perpétrés contre les musulmans sur toute la surface de la terre. »[28] Ces souffrances endurées par les musulmans ne sont pas toujours bien précises, ni spatialement ni chronologiquement. Dans les vidéos de propagande de l’État islamique, les images d’atrocités viennent de divers théâtres d’opération, et sont rarement datées ou légendées. Elles incarnent une idée : la souffrance d’une communauté. Chacune participe de la métaphore de l’opposition séculaire entre les musulmans et les autres, « judéos-croisés » ou « Romains ». Le terroriste est membre d’une communauté victime. Coulibaly, lors de la prise d’otages à l’hyper casher, explique à ses victimes qu’ils vont vivre ce que vivent les musulmans. Les bourreaux de l’État islamique organisent leurs exécutions pour reproduire la mort de ceux qu’ils prétendent venger : ils habillent leurs victimes en orange, pour rappeler les tenues des prisonniers de Guantanamo, et prétendent dupliquer les méthodes de mise à mort pratiquées par les Occidentaux contre les musulmans : on brûle ou on fait exploser les prisonniers, pour venger les bombardements. Les revendications des attentats du 13 novembre 2015 reprennent ces discours. Les paroles du nashîd (hymne) qui accompagne dès le 14 novembre la revendication des attentats du 13, expliquent, dans le refrain, que l’objectif était bien le martyre : « Avance, avance […]. Dans cette guerre tu as tout à y gagner / Un beau jour ta sueur et ton sang vont témoigner / Bats-toi jusqu’à la rencontre du Tout puissant / En courant vers ta proie, tu es là, Lion rugissant ! / avance, avance, avance, avance, / Sans jamais reculer, jamais capituler, / Avance, avance, avance, avance, / Guerrier invaincu, l’épée à la main tue-les ! / […] Alors coupe les têtes de l’ignorance / Coupe les têtes des soldats de l’errance ! […] / Tue les traîtres, attaque-les par surprise / Égorge-les, fais-leur payer leur traîtrise ». Le chant qui accompagne la deuxième vidéo de revendication (de 17 mn), le 24 janvier 2016 est plus explicite encore : « Ce sont des terroristes ceux qui terrorisent les musulmans / Nous sommes des terroristes, ceux qui terrorisent les mécréants / Vous ne serez à l’abri ni dans vos maisons ni dans vos têtes ». Les terroristes sont d’abord ceux qui terrorisent les musulmans. Ici, les auteurs acceptent de reprendre à leur compte le mot – ce qui est rare – sans doute dans un souci d’efficacité de communication à l’égard de leur cible française. Les testaments lus par les membres du commando dans la vidéo en question évoquent tous les bombardements français en Syrie. Or, précision importante, les enquêteurs ont pu dater les images de février 2015. Les bombardements évoqués alors n’avaient pas encore eu lieu. Ils ont commencé en septembre[29]. À l’image de la revendication du 13 novembre, ces discours proposent toujours une version très adaptée de la réalité des faits. Si tous les djihadistes mettent en avant la souffrance comme explication de leur radicalisation, et éprouvent sans doute sincèrement un sentiment d’humiliation, cette humiliation est vécue par procuration. Très peu sont originaires des pays dont ils se réclament. Comme le montre Olivier Roy dans le Djihad et la mort, ils s’identifient à des souffrances, mais par un choix fondé sur autre chose que leur situation objective, essentiellement en visionnant des vidéos sur internet. Ils se placent ainsi dans un monde largement fantasmé : « Ce n’est pas la victime des bombardements américains qui s’attaque aux chrétiens du Pakistan : c’est le pakistanais qui voit partout dans le monde l’islam opprimé par les chrétiens, sauf… dans son pays, où il est lui-même oppresseur »[30]. Les jeunes qui partent combattre en Syrie en justifiant leur décision par les souffrances du peuple palestinien ignorent, ou préfèrent consciemment ignorer, que l’État islamique a attaqué le camp palestinien de Yarmouk en mars 2014 et exécuté des cadres du Hamas. Lorsqu’ils rejoignent l’État islamique, ils participent aux combats contre le Hezbollah, qui pourtant lutte lui-même contre Israël. Le discours est donc bien éloigné de la réalité. Mais le sacrifice au nom de l’Oumma doit tout effacer, y compris les erreurs. Car le martyre est censé purifier celui qui s’y résout.Mourir pour assurer son Salut et celui de ses proches
Olivier Roy souligne que « les radicaux sont presque tous des born again, qui, après une vie fort profane (discothèque, alcool, petite délinquance), (re)trouvent soudainement une pratique religieuse, soit de manière individuelle, soit dans le cadre d’un petit groupe (jamais dans le cadre d’une organisation religieuse). Les frères Abdeslam géraient le bar Les Béguines (une référence chrétienne !), où l’on servait de l’alcool, et sortaient en boîte de nuit au cours des mois qui ont précédé l’attaque contre le Bataclan »[31]. La femme d’Abou Omar al Faransi témoigne de cette purification par la mort, après une vie d’errance et d’erreurs, dans le numéro 8 de Dar Al Islam, la revue francophone de l’État islamique : « Comme beaucoup de frères et de sœurs qu’Allah a guidés, ils vivaient avant cela dans les ténèbres de l’ignorance du tawhîd (monothéisme) véritable. Comme beaucoup également, […] pendant longtemps il est resté dans l’erreur. […] Il avait fini par saisir que le seul moyen de réaliser cet islam était de sacrifier son corps et son âme au service de sa religion afin d’obtenir la meilleure des récompenses. Cela lui a pris cinq ans mais – louange à Allah – lorsqu’il s’est réveillé, il n’a pas perdu de temps, il ne s’est pas trouvé d’excuses. »[32]. Cette mort efface tous les péchés, mais explique aussi que ceux qui choisissent cette voie se dispensent d’un certain nombre de contraintes religieuses. Ils peuvent boire de l’alcool, sortir, danser, manquer aux règles qu’ils professent pour les autres, puisque de toute façon leur mort effacera les péchés et les manquements. Seule la mort compte. Le reste est secondaire. Non seulement l’auteur de l’attentat-suicide pense assurer son Salut, mais bien souvent, il espère également sauver ses proches. Le noyau familial est essentiel pour les djihadistes. Ce sont souvent des familles complètes, comme celle des Clain (une trentaine de personnes), qui franchissent le pas ensemble, ou, à tout le moins, des fratries. Dans le cas de la cellule responsable des attentats du 13 novembre 2015 en région parisienne et du 22 mars 2016 à Bruxelles, cinq couples de frères sont impliqués. Six si l’on compte Abaaoud dont le frère est en Syrie, et qui associe sa cousine à la logistique de la cellule terroriste. Les Kouachi, auteurs de l’attentat contre Charlie Hebdo, sont également deux frères. Certaines de ces fratries sont en rupture avec leurs parents. Les Kouachi étaient orphelins. Mais la rupture n’est pas forcément une révolte contre les individus que sont les parents, plutôt contre ce qu’ils incarnent à leurs yeux. Le repenti David Vallat, proche de Kelkal, explique que le discours des prêcheurs radicaux oppose « l’islam de [leur] père, c’est celui que les colons ont laissé, l’islam de ceux qui courbent l’échine et qui obéissent. [Eux, leur] islam, c’est celui des combattants, du résistant »[33]. Ces jeunes, qui pensent mieux comprendre la religion que leurs parents, tentent souvent de les convertir et/ou reconvertir. Dans son testament, publié dans la revue Dar al Islam, Abdelhamid Abaaoud appelle ses « parents à craindre Allah, à se repentir, à faire la hijra et à combattre dans le sentier d’Allah »[34]. Mohammed Merah organise le mariage de sa mère avec le père de l’un de ses amis radicalisés, prend en charge la vie de sa mère, comme des parents le feraient pour leurs enfants. Ces jeunes achèvent d’inverser la relation générationnelle par leur mort : en mourant – volontairement – avant leurs parents, ils cherchent à assurer leur salut. Ils estiment que leur sacrifice leur permettra d’intercéder afin que leurs proches aillent au paradis malgré une vie de pécheurs. Ce qui fait écrire à Olivier Roy que « les terroristes engendrent leurs parents »[35].Perspective apocalyptique et nihilisme
Au-delà de l’espérance du salut, c’est une véritable fascination pour la mort (« nous aimons la mort ») qui émerge, dans une perspective apocalyptique. Aucun autre avenir n’est possible. Ce discours apocalyptique s’inspire, on l’a vu, du profond pessimisme déjà présent dans l’œuvre de Saïd Qotb. Le discours de l’État islamique le pousse à son paroxysme. Le titre même de la revue de Daech, Dabiq, en témoigne. Dabiq, c’est cette petite ville du nord de la Syrie où, selon un hadith, doit avoir lieu l’ultime bataille entre les « Romains » et les « musulmans ». C’est l’équivalent de l’Armageddon, version grecque de Megiddo, la ville du nord d’Israël, dans l’apocalypse chrétienne[36]. Les militants de l’État islamique attendent cette apocalypse imminente, où seule une minorité sera sauvée : celle de cette élite qui a accepté le sacrifice ultime dans la mort sacrée : « Daech, écrit Olivier Roy, veut faire le remake de la première communauté du temps du Prophète et de ses successeurs immédiats, sauf qu’il n’y aura pas de nouveau prophète. C’est la conséquence logique du retour à l’état de jahiliyah, l’ignorance des temps d’avant la Révélation, ignorance à laquelle les sociétés musulmanes sont revenues, selon l’analyse novatrice, profonde et pessimiste de Saïd Qotb. Si on est revenu au temps du Prophète, mais qu’il n’y a plus de prophète (parce que du point de vue théologique, il ne saurait y avoir d’autre prophète que Mohammed, sceau de la prophétie), alors les temps sont venus, car aucune société meilleure que celle du Prophète ne peut advenir »[37]. Il ajoute : « Les jeunes radicaux n’ont aucun mal à adopter cette vision eschatologique, car l’apocalypse transforme leur trajectoire nihiliste individuelle en destin collectif : ils ne font qu’anticiper ce qui va se passer, ils sont l’avant-garde qui meurt avant que la grande bataille finale ne commence, à Dabiq, en Syrie »[38]. Le suicide est messianique[39]. Comme le souligne Hélène L’Heuillet : « La haine de l’Occident donne une nouvelle allure à la justification du suicide ici promu, contre la tradition musulmane, au rang d’armes de guerre. Si l’Occident est dans son ensemble idolâtre, accorder de la valeur à la vie elle-même est idolâtre. Le vouloir vivre est le début de l’idolâtrie »[40]. Dans cette dimension apocalyptique, le djihadiste est aussi nihiliste. On le perçoit dès la campagne des Frères musulmans en Égypte. Pour eux, le problème du monde musulman est d’abord l’impiété de ses dirigeants. L’assassinat de Sadate, en 1981, est censé déclencher une conscientisation du peuple et entraîner un soulèvement. L’idée est exactement celle de la propagande par le fait pratiquée par les anarchistes au XIXe siècle. Cela ne fonctionne pas, mais accroît la répression.III – À l’échelle individuelle : de l’articulation du religieux et du profane
De la convergence des discours
Il peut sembler paradoxal de comparer le terrorisme islamiste et le nihilisme russe, qui émane d’une idéologie athée. Pourtant, des éléments de convergences apparaissent. Tout d’abord, l’islamisme emprunte à la rhétorique anti-impérialiste : les pays occidentaux sont des ennemis en raison de conflits de valeurs, sociales, politiques et économiques. Les moudjahidines du peuple en Iran se réfèrent à la pensée d’Ali Shariati, qui propose une synthèse de l’islam et de la critique marxiste de l’impérialisme, et qui a, détail intéressant, traduit le livre de Franz Fanon Les Damnés de la terre. L’itinéraire du Vénézuélien Illitch Ramirez Sanchez, actuellement emprisonné pour terrorisme en France sous le nom de Carlos, est un autre exemple emblématique : d’abord au service de la cause palestinienne, en l’occurrence du FPLP marxiste, il se convertit à l’islam en 1975 et propose une synthèse entre islamisme et idéologie révolutionnaire dans son livre L’islam révolutionnaire publié en 2003 : « Je suis et demeure un combattant révolutionnaire. Et la révolution aujourd’hui est avant tout islamique »[41]. Second élément de comparaison : l’argument du désespoir invoqué par les terroristes islamistes est déjà présent chez les anarchistes. Auguste Vaillant déclarait à son procès : « las de mener cette vie de souffrance et de lâcheté, j’ai porté cette bombe chez ceux qui sont les premiers responsables des souffrances sociales »[42]. Dans Les Justes de Camus, Kaliayev explique à Dora : « je sais maintenant que je voudrais périr sur place, à côté du grand-duc. Perdre mon sang jusqu’à la dernière goutte, ou bien brûler d’un coup, dans la flamme de l’explosion, et ne rien laisser derrière moi. »[43]. Elle lui répond : « à mon avis, il est honneur plus grand encore. L’échafaud », qui laisse entrevoir une autre mort, donnée par l’autorité honnie, mais choisie par celui qui décide de commettre l’attentat et sait ce qui l’attend.A celle des espérances en un Salut social
Au rapprochement des discours s’ajoute celui des espérances. Car au-delà du salut religieux, bon nombre de djihadiste recherchent aussi un salut social. Évacuons d’emblée l’argument de la désespérance par la pauvreté. Les travaux, nombreux, sur les profils des terroristes, et notamment des auteurs d’attentats-suicides, démontrent qu’ils n’appartiennent que rarement aux couches sociales les plus pauvres de la société à laquelle ils appartiennent. Nasra Hassan, étudiant les profils de 150 personnes impliquées dans des attentats-suicides de la Seconde Intifada, le souligne : aucun n’a une personnalité suicidaire, n’est illettré ou pauvre. La plupart appartiennent aux classes moyennes et tous ont un emploi rétribué[44]. Claude Berrebi, obtient les mêmes résultats sur les Palestiniens et Libanais auteurs d’attentats-suicides[45]. Les profils des Européens partis faire le djihad et qui commettent des attentats-suicides sont assez variés. Mais comme le montre la plupart des travaux[46], s’ils se trouvent à un moment donné dans une forme de précarité financière, c’est souvent la conséquence, et non l’origine, de leur radicalisation. Ils quittent leurs emplois ou abandonnent leurs études pour se consacrer à la religion. C’est un choix qu’ils font de se mettre en marge d’une société qu’ils rejettent. Le salut social qu’ils recherchent est d’une autre nature, qui renvoie plus à la culture jeune, voire à la culture pop : celle du super-héros. On observe chez les djihadistes des postures narcissiques, peu compatibles avec l’humilité du croyant, y compris dans leur rapport à la mort. Mohammed Merah filme avec une caméra Go Pro les assassinats qu’il commet, et projetait de faire diffuser les films sur Al Jazira. Coulibaly appelle les chaînes de télévision et donne des interviews au plein milieu de sa prise d’otages. En 2016, Larossi Abballa filme et diffuse sur internet les corps du couple de policiers qu’il a assassiné, et leur enfant qu’il retient, à Magnanville. Ces djihadistes tentent de donner une connotation religieuse à ces images : celle de quelqu’un qui mène une vie vide ou normale, qui reçoit un appel qui le transforme en un personnage presque tout-puissant. Cette construction s’inscrit dans un imaginaire islamique, car les images sont accompagnées de citations coraniques, de hadiths. Mais, fondamentalement, ces dernières renvoient à un imaginaire occidental. Les vidéos de l’État islamique sont particulièrement représentatives de cette tendance : les techniques de montage vidéo sont inspirées de celles des clips, des jeux vidéo, ou de la téléréalité. Le rythme est très rapide. On entend une voix off qui « raconte », explique. Les vidéos sont scénarisées avec des ralentis dramatiques. La violence des exécutions est mise en scène. Certaines sont parfois répétées avant d’être filmées. C’est le cas vraisemblablement de la vidéo montrant l’atroce exécution du pilote jordanien en janvier 2015[47]. Les tenues des djihadistes évoquent plus celles de Ninjas que la tradition islamiste. Dans ces vidéos, de nombreuses scènes montrent des combattants, cheveux aux vents, parcourant le désert dans de gros 4X4, comme dans les jeux vidéo. Les anciens petits délinquants se mettent en scène comme des héros de films d’aventure. C’est bien une émancipation sociale, autant (sinon plus) que religieuse, qu’ils semblent ainsi rechercher.La question du genre
Cette ambition sociale peut revêtir une dimension genrée. Chez les chiites, le corps de la femme n’est pas admis au martyre[48]. Et pourtant, des femmes commettent des attentats-suicides. Chronologiquement, elles le font même précocement. En 1985, une jeune femme de 17 ans, Sana Mhaydli, née en 1968 au Sud Liban dans une famille chiite, mène un attentat-suicide contre une patrouille israélienne. Elle ne le fait pas dans le cadre d’une organisation religieuse, mais pour le parti national syrien social, qui prône la formation de la Grande Syrie au sein de laquelle seraient réunis le Liban, l’Irak, la Syrie, la Jordanie, la Palestine et Chypre. C’est dans les partis nationalistes tout d’abord que les femmes jouent un rôle important, rôle qui leur est refusé dans les organisations religieuses. Dans son testament vidéo, elle reprend néanmoins le vocabulaire de la mort sacrée et du martyre : « Je suis la martyre Sana Youssef Mhaydli. J’ai 17 ans. Je suis du Sud-Liban. Le Sud occupé et opprimé, le Sud résistant et révolutionnaire […]. Je suis du Sud des martyrs, du Sud de Cheikh Raghab Harb […] du Sud du héros Wajdi al-Sayegh […]. Que votre joie éclate au jour de ma mort comme si c’était celui de mon mariage […]. J’espère que mon âme rejoindra celles des autres martyrs et retombera comme la foudre sur la tête des soldats ennemis […]. Je ne suis pas morte mais toujours vivante parmi vous : je chante, je danse, je réalise toutes mes ambitions, je suis comblée d’incarner l’héroïsme et le martyre […]. Ne pleurez pas sur moi […]. Soyez heureux, riez, puisque dans la vie il est toujours des gens pour vous apporter l’espoir de la libération […]. Je suis désormais enracinée dans la terre du Sud que je fortifie de mon sang et de mon amour […]. O ma mère, comme je serai heureuse lorsque mes os seront départagés d’avec ma chair, lorsque mon sang grondera sur la terre du Sud ! Je vais à la mort pour ne pas l’attendre […]. Mon dernier vœu est que l’on me nomme : la mariée du Sud ». On trouve dans ce testament des thèmes habituels du discours qui entoure les attentats-suicides : la glorification de la mort qui fertilise le territoire et assure la cohésion nationale. Dans le cas des femmes, un autre sujet est récurrent : celui de l’identification du martyre au mariage. Comme dans le mariage, la femme s’accomplit par ce biais. Elle trouve dans la mort une voie d’émancipation. Ce discours sur l’émancipation par le martyre est également mis en avant dans le cas des femmes tamoules. Au Sri Lanka, les Tigres tamouls ont souvent eu recours aux femmes et aux enfants pour commettre des attentats-suicides. Pour cette organisation d’obédience marxiste, les femmes présentaient de nombreux avantages : elles pouvaient dissimuler leurs ceintures explosives sous leurs saris, s’approcher davantage de leurs cibles, en suscitant moins l’attention des services de sécurité cinghalais. Mais dans son étude sur les attentats-suicides commis par les Tigres Tamoules, Eleanor Pavey souligne : « Dans les cultures traditionnelles, comme la culture tamoule, le rôle de la femme est un rôle de soumission et d’obéissance […]. Rejoindre le LTTE symbolise alors pour elle une certaine indépendance et une liberté de choix. La femme tamoule a vraisemblablement envie de rompre avec les stéréotypes qui gouvernent sa vie et de prouver qu’elle est capable de bien d’autres choses »[49]. Et de citer ce poème rédigé par Vanati, une cadre LTTE tuée au combat : « Son front ne sera pas orné d’une marque de safran mais de sang. On voit se refléter dans ses yeux non la tendresse de la jeunesse mais les tombeaux des morts. Ses lèvres ne prononceront pas des paroles inutiles mais les déclarations de ceux qui sont tombés au combat. A son cou ne pendra pas un thali mais une capsule de cyanure. Elle a embrassé non des hommes mais des armes. Ses pas ne la mènent pas vers la compagnie d’une famille mais vers la libération de la terre d’Eelam. »[50] Dans un cadre géographique et culturel très différent de celui du Liban, on retrouve ainsi le thème de l’émancipation de la femme via le martyre, et la comparaison avec le mariage (l’ornement de safran sur le front, le thali autour du cou). Ce discours d’émancipation est encore plus clair dans le testament vidéo que laisse Idriss Wafa, la toute première Palestinienne kamikaze, qui déclare avant de mourir que « permettre à une femme d’accéder au martyre constitue une étape décisive vers l’égalité des sexes dans le monde arabe »[51]. Ce cas est particulièrement intéressant du fait du discours politique et médiatique que la mort de l’infirmière suscite. En 2002, Patrick Chauvel lui a consacré un documentaire, Kamikaze 47, l’histoire de Wafa Idriss[52]. Elle fait la Une du Time, le 15 avril 2002. De très nombreux articles sont consacrés dans la presse occidentale à celle qui est considérée comme la « première femme kamikaze palestinienne ». En Occident, la surmédiatisation de la figure d’Idriss Wafa vient, en grande partie du fait que son profil ne coïncide pas avec l’image que l’on se fait du kamikaze : une femme est censée donner la vie, non l’ôter, une infirmière soigner et non tuer. Et comment une femme diplômée – le Time met en Une la photo de sa remise de diplôme – a-t-elle pu faire un tel choix ? D’autant qu’elle s’est engagée auprès de la Brigade des Martyrs d’al Aqsa, branche armée non religieuse du Fatah. Même la foi ne semblait donc pas pouvoir éclairer son passage à l’acte. Pour expliquer ce décalage entre attendus et faits[53], il « fallait » qu’Idriss Wafa soit présentée comme un cas particulier, non généralisable. La presse occidentale a ainsi insisté sur son statut de divorcée, qui l’aurait fragilisée. Sa stérilité a été mise en avant. La diffusion d’une photo d’elle avec un enfant de sa famille est venue illustrer symboliquement le malaise qui devait être le sien, faute de pouvoir donner la vie. Côté palestinien, c’est une tout autre image qui a été mise en avant. Idriss Wafa a été présentée comme une militante de longue date. La photo utilisée et diffusée lors de ses funérailles datait de la première Intifada, à laquelle, adolescente, elle avait participé. Les parades à sa gloire en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza insistèrent sur son engagement libre, son sacrifice volontaire et réfléchi. Le jour même de l’attentat, Yasser Arafat popularisa un mot nouveau : Shahida, martyre, au féminin. Surtout, la surmédiatisation qui a entouré la mort d’Idriss Wafa a montré qu’une femme kamikaze attirait plus l’attention, et devenait ainsi plus efficace qu’un homme sur le plan de la communication. Ce qui a conduit le Hamas à modifier sa position sur les femmes martyres. Après la mort d’Idriss Wafa, le maître à penser du Hamas, Cheikh Yassine, édicte une fatwa à leur intention : « Les femmes qui commettent un attentat suicide et tuent des juifs sont récompensées au paradis en devenant encore plus belles que les soixante-douze vierges promises aux hommes martyrs »[54]. Pour autant, rares sont les organisations islamistes à avoir encouragé les femmes à franchir le pas. Si elles sont nombreuses à avoir choisi le martyre au Liban et en Palestine, c’est surtout dans le cadre de groupes non confessionnels, nationalistes.*
Pour conclure, je souhaiterais insister sur trois points. Le premier est celui de la progressive mondialisation de l’attentat-suicide comme mode opératoire du terrorisme islamiste ; même s’il ne constitue que l’une de ses mises en pratique et continue à susciter le débat, au sein même de la mouvance terroriste. Deuxième idée : Parmi les facteurs de cette montée en puissance, les références religieuses fonctionnent en parallèle avec des considérations politiques et tactiques. Le mode opératoire renvoie peut-être à la petite guerre, au sens clausewitzien du terme, mais à une guerre survalorisée. En ce sens peut-être pouvons-nous ainsi dire, avec Hélène L’Heuillet, que « l’attentat suicide n’est pas un accident du terrorisme, mais son essence et son point culminant […] inscrit dans sa logique »[55], du moins côté terrorisme islamiste. Aussi (troisième point) retrouve-t-on le même mélange profane /sacré dans les composantes à la fois religieuses et sociales expliquant, à l’échelle individuelle, le passage à l’acte. Avec, en point d’orgue, un rapport entre l’individuel et le collectif fonctionnant de deux manières à la fois différentes et associées. Sur le mode de l’articulation tout d’abord (le salut du kamikaze est associé au salut de ses proches et à la défense de l’oumma). Sur le mode de la différenciation ensuite. Certains itinéraires d’auteurs d’attentats-suicides nous montrent en effet que le sacrifice suprême, à valeur religieuse, peut tout à la fois permettre de se voir en super-héros (ce qui ne renvoie guère à une figure sacrée), de s’affranchir personnellement des règles du bien-vivre, et de s’en voir pardonner dans l’au-delà. Sans doute faut-il chercher là, dans ces articulations parfois dissonantes entre le religieux et le profane, l’individuel et le collectif, l’un des facteurs de l’affirmation de l’attentat-suicide. Jenny Raflik est Professeur d’histoire des relations internationales contemporaines à l’université de Nantes, spécialiste des questions de sécurité et de défense. Elle est également chargée de mission auprès du GIP Musée Mémorial du Terrorisme. Elle a publié plusieurs ouvrages et de nombreux articles dont :- Terrorisme et mondialisation, approches historiques, Paris, Gallimard, 2016, 407 p.
- Une République moderne : La IVè République, 1946-1958. Le Seuil, 2018, 388 p.
- La Quatrième République et l’Alliance atlantique, Rennes, PUR, 2013, 323 p.
- Sélection d’articles :
- « Prise d’otages à l’Hyper-Cacher », dans Pierre Savy (dir.), Histoire des Juifs, un voyage en 80 dates de l’Antiquité à nos jours, Paris, PUF, 2020, p. 525-532.
- « Femmes terroristes à l’heure de la mondialisation », dans Martial Poirson (dir.), Combattantes, une histoire de la violence féminine en Occident, Paris, Seuil, 2020, p.210-223.
- « Les démocraties face au défi du terrorisme », dans Delsol, Chantal, De Ligio, Giulio, La Démocratie dans l’adversité, Enquête internationale, éditions du Cerf, 2019.
- « Comment devient-on terroriste ? », dans Pour l’amour de l’histoire, 30 conférences exceptionnelles des Rendez-vous de l’Histoire de Blois, Paris, Les Arênes, 2017, p. 343-363.
- « Les expressions du terrorisme dans l’histoire contemporaine », Les Cahiers français, n°395, novembre-décembre 2016.
- « Unis contre le terrorisme », L’Histoire, septembre 2015, p. 24.
- « De la question des liens entre piraterie et terrorisme : le cas du Golfe d’Aden », Revue d’histoire maritime, n°17, janvier 2014, p. 233-248.
