Communication de Jean-Noël BARROT « La Grande Inconnue »

Communication du lundi 19 janvier 2026 de Jean-Noël Barrot, Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères

Thème de la communication : La Grande inconnue

 Synthèse de la séance

Jean-Noël BARROT

Jean-Noël Barrot commence en soulignant qu’en quelques jours à peine, l’année 2026 a montré la pertinence du thème retenu pour les travaux de l’Académie : celui de la transformation profonde du monde et de l’ordre mondial, marquée par la brutalisation des rapports de force et le recul d’un ordre international stabilisé par le droit au profit d’une rivalité de puissance de plus en plus frontale, principalement entre les États-Unis et la Chine (renversement et capture de Nicolás Maduro au Venezuela, répression sans précédent du régime iranien sous la menace d’une intervention armée, revendication par les États-Unis d’un territoire européen placé sous la protection de l’OTAN… ).

Le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères rappelle que la force n’a jamais disparu des relations internationales, mais qu’elle a été encadrée au XXe siècle par des institutions (ONU, Bretton Woods) fondées sur un compromis : reconnaître la puissance des grands États, tout en la rendant plus prévisible et compatible avec des règles communes. Les États-Unis auraient largement profité de cet ordre multilatéral — sur le plan sécuritaire, monétaire et commercial. Mais, après la guerre froide, l’Occident aurait cru à tort à la victoire définitive de son modèle et pris des libertés avec le droit, tandis qu’une partie du monde vivait cette période comme une mise sous tutelle. Cette frustration nourrit aujourd’hui des logiques de revanche, particulièrement visibles dans le réveil chinois.

Jean-Noël Barrot décrit l’ascension spectaculaire de la Chine, passée en quelques décennies d’une place marginale à un rôle central dans l’économie mondiale, et désormais engagée dans une stratégie complète de puissance : économique, diplomatique et militaire. Face à elle, les États-Unis seraient tentés par le “piège de Thucydide”. Parallèlement, une série de mesures américaines (droits de douane massifs, restrictions technologiques, pressions sur les entreprises et les échanges, renforcement militaire dans l’Indopacifique) traduisent une stratégie assumée de containment. Il souligne enfin que chacun propose désormais des architectures alternatives à l’ONU, signe d’un basculement historique.

Dans un deuxième temps, le ministre affirme pourtant que le choc sino-américain n’est pas forcément une fatalité, car il existe une “variable inconnue” capable de modifier l’équation : l’Europe. L’Europe serait attendue dans le monde comme une force d’équilibre, refusant la logique des blocs et proposant une voie fondée sur la souveraineté, le droit international et une sécurité collective par le dialogue. Mais elle serait aussi une cible : la Chine chercherait à la fragmenter par le bilatéral, tandis que certains discours américains annonceraient son déclin et son “effacement civilisationnel”. Jean-Noël Barrot rejette cette idée et défend la civilisation européenne comme une civilisation de l’esprit, de résistance aux totalitarismes et capable d’unir les peuples dans un projet politique unique : l’Union européenne, née en 1950 et symbole de paix durable.

Jean-Noël BARROT

Cependant, il reconnaît que l’Europe est traversée par des doutes : corrosion morale (individualisme, matérialisme, solitude), lassitude démocratique, sentiment de dépossession des citoyens et montée des forces nationalistes. L’Union européenne est en danger si elle ne renoue pas avec les peuples par un nouveau pacte, fondé sur une souveraineté européenne réelle : protection, défense, maîtrise des frontières, résistance aux ingérences et capacité à dire non, y compris aux États-Unis lorsque les intérêts vitaux européens sont menacés. L’autonomie stratégique est présentée comme la ligne à suivre, mais le temps presse.

Dans une troisième partie, le ministre fait de la France la condition décisive du sursaut européen : l’Europe ne se relèvera que si la France retrouve sa capacité d’entraînement et sa “grandeur”. Il critique la stérilité du débat politique mais affirme que le pays dispose d’un potentiel intact, illustré par des réussites intellectuelles et économiques contemporaines. Il identifie trois défis majeurs : d’abord la répartition des responsabilités, en appelant à une refonte de l’action publique, à la simplification, à la décentralisation et à une clarification des compétences pour libérer les énergies ; ensuite la justice générationnelle, face au basculement démographique, à la pression sur les jeunes et à la nécessité de rééquilibrer le modèle social (notamment des retraites) ce qui implique des investissements dans l’éducation, la recherche, le logement notamment ; enfin le courage civique, c’est-à-dire la capacité collective à assumer des choix difficiles, à résister aux pressions et à retrouver un sens du devoir, nourri par l’histoire nationale.

C’est au prix de ces efforts que la France pourra redevenir un moteur, permettant à l’Europe d’éviter le déclassement et d’ouvrir une troisième voie dans un monde dominé par la rivalité des empires.

À l’issue de sa communication Jean-Noël Barrot a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées X. Darcos, J.C. Casanova, Th. de Montbrial, D. Senequier, H. Gaymard, G.H. Soutou.

Verbatim du communicant

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