Communication du lundi 5 octobre 2026 de Nicolas Roche, Secrétaire général de la Défense et de la Sécurité nationale
Thème de la communication : « La manipulation des opinions comme outil de politique étrangère »
Synthèse de la séance

Monsieur le président, Monsieur le vice-président, Monsieur le secrétaire perpétuel, Monsieur le chancelier, Mesdames et Messieurs les académiciens, Mesdames et Messieurs,
Introduction
Je vous adresse d’abord mes remerciements pour l’honneur que vous me faites en me conviant à m’exprimer devant vous. J’ai examiné la liste des précédents intervenants que vous avez invités cette année pour ce cycle de conférences. J’en retire la conviction que votre Compagnie en sait plus que quiconque sur le monde tel qu’il va ; tel qu’il va mal !
J’ai aussi remarqué que vous vous étiez intéressés aux questions relatives à l’intelligence artificielle, sujet sur lequel je reviendrai dans le contexte particulier des sujets qui nous occupent aujourd’hui. Je m’en félicite, tant le caractère considérable de ces enjeux techniques, politiques, stratégiques n’a d’égal que le caractère approximatif de nombre d’expressions sur un sujet objectivement complexe, politiquement et techniquement.
Pour ma part, répondant aux instructions de Jean-David Levitte, je vais tâcher de vous parler le moins mal possible des fausses informations, de l’usage stratégique que certains tentent d’en faire et de la façon dont il est possible de contrebattre ces tentatives. Ce sujet est lui aussi complexe, et il est d’ailleurs assez facile de mélanger des choses qui sont moins similaires qu’il semble parfois. Je m’imposerai donc un effort de clarification des idées et des termes, tant l’enjeu du flou en la matière est justement un combat entre ceux qui veulent créer de la confusion et ceux qui doivent au contraire apporter de la clarté.
Premier détour que je m’autorise dans cette introduction : la Genèse attribue au créateur l’action décisive de séparer la ténèbre et la lumière, car il est bon qu’elles soient séparées. Au plus modeste niveau qui est le nôtre, celui de l’administration et des politiques publiques, le combat pour tenter d’éclairer ce qui est obscur et d’assurer à nos concitoyens les conditions de choix éclairés est un effort permanent, qui est effectivement entré récemment dans le champ de la sécurité nationale.
Plus près de nous que la naissance du monde, permettez-moi un second détour historique, en remontant à l’œuvre théorique de Gueorgui Joukov, le fameux maréchal soviétique, qui était d’abord un praticien mais qui a formulé trois principes opératifs ayant guidé son action et l’ensemble des forces soviétiques pendant la Seconde Guerre mondiale. Ces principes sont :
- la liaison des fronts, autrement dit la coordination stratégique ;
- les transmissions, c’est-à-dire la réduction de l’incertitude, ce fameux brouillard de la guerre ;
- la manœuvre de leurrage, point auquel je veux arriver, la fameuse maskirovka, qui vise à tromper l’ennemi sur le lieu, l’heure et la puissance de l’effort principal en cours.
Il me semble que ces idées simples, universelles – la définition des objectifs stratégiques, la parfaite connaissance de ceux que vous désignez comme des adversaires ou des ennemis, l’utilisation du leurrage pour entourer une action d’un brouillard protecteur et tromper l’adversaire sur ses intentions – sont des éléments que nous retrouvons parfaitement chez les principaux acteurs de la menace informationnelle sur laquelle je vais revenir.
Troisième détour : je parlais à l’instant d’adversaires. Je ne parle pas d’ennemis. La France n’a pas d’ennemis. L’Union européenne n’a pas d’ennemis. Nous sommes pétris, innervés, construits par la conviction que la guerre est un accident de l’histoire, que l’utilisation de la force armée, qui peut être ponctuelle, est destinée à mettre fin le plus vite possible à une situation intenable, conformément au droit international public. Et nous avons construit de longue date, nous Français, nous Européens, des enceintes, des instances, des règles, du droit, des critères qui permettent de limiter en principe le recours à la guerre et, le cas échéant, d’en limiter les effets, notamment sur les populations civiles.
Les Européens n’aiment pas la guerre, qui au cours du XXe siècle a causé les pires drames de l’histoire du continent et a même pu prendre, à partir du milieu des années 1950, la forme d’une hypothèse extrême : celle d’un conflit nucléaire dont notre continent aurait été l’épicentre. J’ajoute que cette vision, cette approche, va de pair avec une conception de la démocratie et de l’État de droit qui font de la régulation des conflits et de la recherche de l’apaisement des réflexes obligés. Que ce soit en cas de guerre ou de difficultés internes, en démocratie, le citoyen sait qu’il paiera le prix du conflit et il a le choix de rechercher de meilleures solutions.
Pour autant, nous, Européens, sommes aujourd’hui désignés comme des ennemis, ou traités comme tels, par certains États. Vous mettrez des noms sur mes ellipses. Il y a donc une très fondamentale asymétrie entre notre vision du monde – celle de Kant, de De Gasperi, de Monnet, de Schuman, teintée de réalisme gaullien – et l’approche des États qui partagent entre eux la même horreur de notre système politique, démocratique, fondé sur le droit, parce qu’ils ne sont ni des États de droit, ni des démocraties.
Pour être complet sur cet aspect, j’ajoute, et j’y reviendrai, que cette asymétrie vaut aussi dans le rapport à la vérité et à la réalité. Pour un démocrate, la vérité importe, puisqu’elle fonde une opinion raisonnable qui se traduira le cas échéant en choix civiques. Dans un État où les élections sont une mascarade et où le pouvoir est d’abord le butin d’un rapport de force favorable, la vérité est tout simplement ce que le chef décide qu’elle est. La fameuse maxime de Charles Prestwich Scott, qui veut que pour un journaliste digne de ce nom les faits soient sacrés, n’a aucun sens hors de la démocratie.
Joukov, ce même maréchal, sera diffamé dans la Pravda en 1957, pour justifier sa purge par la faction dominante du Politburo, qui prenait ombrage de la trop forte influence de l’appareil militaire. On lui reprocha le niveau des pertes subies en 1941. Naturellement, il n’y avait aucune vérité à rechercher là-dedans. Quant à la réalité, elle était que Joukov n’était pas majoritaire dans l’appareil du parti. Le reste n’était qu’habillage.
De quoi parle-t-on ? L’exigence terminologique
Au terme de cette introduction, je voudrais maintenant entrer dans le vif du sujet en revenant à cet effort de terminologie, de clarté des termes et de définition sémantique. De quoi parle-t-on exactement quand on parle de manipulation de l’information ? Car cette notion recouvre une importante diversité de termes aux significations très différentes : désinformation, influence, propagande, fausses informations – parfois qualifiées en mauvais français de fake news –, ingérence numérique étrangère, communication stratégique.
Tous ces termes, trop souvent mélangés, ne sont pas des synonymes. Les mélanger, c’est s’exposer à confondre menaces de déstabilisation étrangère et complotisme domestique, ingérence et influence. En matière de politique publique de lutte contre les manipulations de l’information, l’exigence terminologique protège l’action de l’État et garantit le cadre d’expression des libertés publiques.
Influence et ingérence
En premier lieu, il convient de distinguer l’ingérence et l’influence. Tout État cherche à défendre ses intérêts et à agir sur les perceptions étrangères et sur les audiences internationales. L’influence est ouverte, attribuée, assumée. Elle passe par la diplomatie publique, par la culture, par les médias internationaux, par la parole politique. La France a récemment fait de l’influence sa sixième fonction stratégique et en a confié le pilotage au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.
En revanche, l’ingérence est d’une autre nature. Elle désigne une action dissimulée, clandestine, qui cherche à s’immiscer subrepticement dans une société ou un débat public avec des moyens et des infrastructures inauthentiques. Faux comptes, avatars, sites Internet usurpant l’identité de sites officiels sont des exemples de procédés utilisés pour l’ingérence.
La lutte informationnelle
En second lieu, coordonnée celle-là aujourd’hui par le ministère des Armées, la lutte informationnelle participe directement de ces manœuvres d’influence. Elle répond à une logique de rapport de force et vise à prendre l’ascendant face à des adversaires désignés pour produire des effets préalablement identifiés. Dans le champ numérique, cette lutte informatique d’influence, comme les armées l’appellent, constitue un relais des opérations militaires menées dans un environnement informationnel où nos forces sont déployées.
L’ingérence numérique étrangère
Au sein de l’Union européenne, c’est un autre concept, qui porte un nom anglais, Foreign Information Manipulation and Interference (FIMI), qui s’est imposé pour qualifier ces manipulations de l’information ou ingérences numériques étrangères. Il présente l’intérêt de déplacer l’attention non plus seulement sur le contenu, mais sur les comportements et les procédés qui permettent sa diffusion.
En France, nous avons traduit cette notion dans notre droit par celle d’ingérence numérique étrangère, qui s’est imposée d’abord à la faveur de la création de Viginum et du travail interministériel qui l’a précédée. Définie dans le décret de création de cette agence, placée sous l’autorité du SGDSN, l’ingérence numérique étrangère réunit quatre critères :
- l’implication d’un État étranger ou d’une entité étatique étrangère ;
- une diffusion artificielle ou automatisée, massive et délibérée ;
- la présence d’allégations ou d’imputations de faits manifestement inexactes ou trompeuses ;
- une finalité : une activité susceptible de porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation.
Ainsi, un contenu ou un récit n’est jamais qualifié d’ingérence au seul motif qu’il est polémique, hostile au Gouvernement ou favorable à une puissance étrangère. Il doit réunir plusieurs critères qui permettent d’objectiver l’action de l’État. L’analyse porte sur des procédés objectivables : inauthenticité des comptes, coordination automatisée, usurpation d’identité, financement publicitaire dissimulé, amplification artificielle et indices d’une implication étrangère.
En tant qu’État de droit, l’enjeu n’est pas de surveiller la substance d’un débat, mais de révéler les conditions dans lesquelles il peut être manipulé par des moyens inauthentiques, dissimulés et clandestins. Nommer précisément cette menace est déjà une forme de réponse. Face à des adversaires qui cherchent justement à produire de la confusion, à nous rendre inconscients de ce qui nous arrive à travers des stratégies dites hybrides, la première force d’une démocratie consiste à désigner clairement son adversaire dans le respect de l’État de droit. C’est précisément à cet objectif que s’attache la stratégie nationale de lutte contre les manipulations de l’information d’origine étrangère, que nous avons publiée au début de l’année 2026.
L’état de la menace
Deuxièmement, à quoi faisons-nous face ? Nous sommes confrontés à un nombre croissant d’ingérences numériques étrangères et de manipulations de l’information. Cette menace s’est significativement accrue au cours des dernières années. À la faveur de la dégradation continue du contexte international, elle est désormais permanente et massive.
En 2025, Viginum a détecté 432 opérations d’ingérence numérique étrangère. Mi-juillet 2026, nous en étions déjà à 430.
Outre qu’elle est omniprésente et massive, cette menace est également multiple. Elle prend de nouveaux visages, et nous observons à ce titre trois grandes tendances dans l’évolution de notre environnement et de cette menace numérique.
Des acteurs prépositionnés dans notre débat public
Première évolution : la persistance d’acteurs étrangers malveillants, liés ou non à des puissances étrangères, qui sont parvenus à se prépositionner, à s’immiscer de façon permanente dans notre débat public numérique. Ces acteurs déploient désormais des infrastructures numériques complexes, en propre ou en recourant à des sociétés privées, à l’image des modes opératoires informationnels que nous nommons Storm-1516 ou Rokh Solis. Ces noms regroupent des opérations d’ingérence numérique étrangère sous la forme de faux sites Internet, de réseaux de faux comptes, d’usages détournés de l’intelligence artificielle, et parfois même d’actions combinant le numérique et le champ physique. Je pense en particulier aux étoiles de David peintes sur des murs ou aux mains rouges, au collage d’affiches, à la distribution de tracts.
Parce qu’ils sont prépositionnés dans notre débat public, ces modes opératoires informationnels sont désormais capables de planifier des opérations structurées sur le temps long, tout en se saisissant de façon opportune et réactive de tout sujet d’actualité en vue de nous déstabiliser. Les objectifs poursuivis par ces acteurs, la Russie par exemple, relèvent la plupart du temps du chaos, de la confusion ou de la polarisation, pour nuire à la capacité des citoyens de s’informer, de débattre, de décider, d’assumer leur souveraineté électorale.
Certains acteurs vont chercher au contraire à promouvoir leurs modèles et leurs valeurs idéologiques, ou encore à s’appuyer sur des thèmes d’actualité préexistants et clivants pour promouvoir leurs propres intérêts. D’autres encore peuvent chercher à exploiter en ligne des mouvements d’opinion ou des communautés engagées, comme l’a fait par exemple un intervenant qui a instrumentalisé les idées des mouvements indépendantistes pour tenter de porter atteinte à notre souveraineté dans nos territoires d’outre-mer. L’enjeu est ici celui de notre capacité collective à détecter et caractériser ces acteurs, mais aussi à riposter pour leur imposer un coût, en les dénonçant publiquement, voire en les plaçant sous sanction. C’est ce que nous avons fait à plusieurs reprises.
L’exploitation du modèle des plateformes
La deuxième tendance montre une imbrication étroite et croissante des opérations d’ingérence numérique étrangère avec le modèle même des plateformes en ligne. Le modèle économique et algorithmique des plateformes génère aujourd’hui une forme de marchandisation du débat public qu’elles hébergent, où la valeur publicitaire prime sur la fiabilité du contenu. De nouveaux types d’acteurs étrangers s’engouffrent dans cette dynamique et tentent d’exploiter les fonctionnalités de monétisation des plateformes pour mener des opérations d’ingérence numérique étrangère à visée lucrative, cette fois.
Nous assistons ainsi à l’émergence d’une économie alternative, qui se développe notamment dans des pays d’Asie du Sud-Est et d’Afrique de l’Ouest, et dont le modèle économique repose sur la diffusion de contenus de manipulation de l’information, parfois générés par l’intelligence artificielle, à destination d’audiences françaises. C’est ce que nous avons observé lors des élections municipales françaises, avec un mode opératoire lié à une société privée basée au Vietnam, qui a créé de toutes pièces des campagnes de manipulation polarisantes visant plusieurs partis et plusieurs candidats, dans le simple but de générer du revenu publicitaire.
Il s’agit d’un phénomène massif, exponentiel, qui rappelle à certains égards l’évolution de la menace cyber, avec l’élargissement à une menace de bas niveau, motivée avant tout par l’appât du gain. L’enjeu est ici celui de notre capacité à réguler efficacement ces plateformes pour préserver et garantir un débat public sain, condition sine qua non de notre modèle de démocratie participative et délibérative.
Le saut technologique de l’intelligence artificielle
Enfin, troisième évolution : l’intelligence artificielle crée un saut quantitatif et qualitatif majeur en matière d’ingérences numériques étrangères. Elle représente à la fois un nouveau champ des possibles et une menace dans ce domaine. Elle abaisse drastiquement les coûts et les barrières techniques pour les acteurs malveillants, leur permettant de créer en un temps record des contenus hyperréalistes – les fameux deepfakes –, des voix synthétiques, des textes adaptés à des contextes culturels et linguistiques précis, conçus pour polariser l’opinion publique et semer la confusion.
L’intelligence artificielle permet aussi une amplification massive et automatisée des contenus, avec la capacité de publier et de renouveler des messages à un rythme inégalé, qui contourne les quelques éléments de modération subsistant sur les grandes plateformes. Elle introduit enfin de nouveaux vecteurs de désinformation via les agents conversationnels, dont les modèles de langage peuvent être empoisonnés ou détournés pour diffuser de fausses informations à grande échelle.
De façon plus positive, l’intelligence artificielle peut également fournir un formidable réservoir d’outils dans la lutte contre les manipulations de l’information. L’enjeu est ici celui de notre capacité à innover, à nous adapter pour rester à l’état de l’art sur le plan technologique, et à structurer une capacité pérenne d’évaluation de l’intelligence artificielle appliquée à cette lutte.
Une réponse étatique résolue et coordonnée
Troisième temps de mon propos : la réponse, et notamment la réponse étatique, qui doit être résolue et coordonnée. La lutte contre les manipulations de l’information ne se limite pas à la seule détection des campagnes hostiles ou à la caractérisation des ingérences numériques étrangères. Elle suppose la capacité à répondre, dans le respect du droit, avec des effets dissuasifs ou correctifs clairement identifiés.
À cette fin, la France s’appuie sur une instance de coordination interministérielle spécifique, placée sous l’autorité conjointe du SGDSN et du Quai d’Orsay. Il s’agit non seulement de gérer les conséquences d’un événement, mais surtout d’agir sur les causes, en élaborant des stratégies de réponse interministérielle face aux campagnes identifiées d’ingérence numérique étrangère et, plus largement, de manipulation étrangère de l’information. Chaque réponse est construite en fonction de la nature et de la gravité de l’ingérence, de son origine présumée, de l’efficacité et de la disponibilité des leviers mobilisables, ainsi que du cadre de coopération nationale ou internationale pertinent.
Ainsi, depuis 2023, la France a dénoncé publiquement près d’une dizaine de campagnes d’ingérence numérique étrangère – majoritairement russes, mais impliquant également un acteur azerbaïdjanais, un acteur privé israélien ou un acteur localisé au Vietnam – et fait placer sous sanction de l’Union européenne plus d’une douzaine de personnes physiques et morales étrangères.
Protéger la souveraineté électorale
Quatrième temps de mon raisonnement : cette lutte appliquée spécifiquement à la protection de la souveraineté électorale et au renforcement de la protection de nos grands rendez-vous électoraux. En période électorale, la capacité désormais acquise par l’État à détecter et caractériser des opérations d’ingérence numérique étrangère a fait naître un enjeu spécifique de décision publique. Intervenir pour dénoncer ou contrer une manœuvre peut influencer le débat démocratique, tandis que l’inaction peut laisser prospérer une manipulation de l’information susceptible, in fine, d’altérer manifestement la sincérité du scrutin – comme cela a été le cas en Roumanie, où l’élection présidentielle a été annulée par la Cour constitutionnelle sur ce fondement même.
Le réseau de coordination et de protection des élections (RCPE)
Aussi, à l’approche du scrutin majeur d’avril et mai 2027, et fort des enseignements tirés des élections municipales de cette année 2026 et des élections provinciales en Nouvelle-Calédonie, l’État a fait le choix de renforcer sa posture en pérennisant le réseau de coordination et de protection des élections (RCPE) dès la fin de l’année 2026, en amont de l’élection présidentielle.
Placé sous la coordination du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, ce réseau réunit les administrations et les autorités administratives indépendantes qui ont un rôle à jouer dans la protection de notre processus électoral : l’Arcom, la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques, le Secrétariat général du Gouvernement, le bureau des élections du ministère de l’Intérieur – bien sûr, au titre de ses responsabilités en matière d’organisation du scrutin –, Viginum, ainsi que son comité éthique et scientifique composé de personnalités indépendantes.
Ces entités sont chargées d’évaluer la menace d’ingérence numérique étrangère pendant la période électorale et de proposer, le cas échéant, des mesures de réponse pouvant comprendre l’information du grand public. Composé exclusivement d’acteurs administratifs et d’autorités indépendantes, ce réseau est dépourvu de toute fonction politique ou partisane. Il a pour finalité d’objectiver l’analyse de la menace et d’éclairer la puissance publique sur la nature, le moment et les modalités de son intervention en période électorale, dans un contexte où toute action, comme toute absence d’action, est susceptible d’avoir un impact sur le débat démocratique.
Ce dispositif permet ainsi d’articuler en temps réel et de manière proportionnée les leviers administratifs, judiciaires, techniques, de communication et diplomatiques mobilisables, tout en respectant les compétences propres de chaque acteur. Il contribue à garantir une réponse cohérente, graduée et lisible de l’État face aux tentatives d’ingérence numérique étrangère visant le processus électoral, tout en préservant la neutralité de l’action publique et la sincérité du scrutin.
Une commission indépendante d’information du public
Avec l’ambition de protéger chaque élection avec un niveau croissant d’exigence, un décret publié le 22 juillet 2026 a institué une commission indépendante d’information du public en cas d’ingérence étrangère en contexte électoral. Disposant des mêmes prérogatives que le réseau de coordination et de protection des élections, elle est compétente pour toutes les élections, hors élection présidentielle. Comme vous le savez, pour l’élection présidentielle, une commission spécifique, la Commission nationale de contrôle de la campagne en vue de l’élection présidentielle, est chargée de cette responsabilité propre.
Au travers de cette action résolue, les autorités françaises inscrivent leur action dans le cadre de l’État de droit, avec trois principes cardinaux :
- la neutralité ;
- l’objectivité d’une analyse centrée exclusivement sur les critères techniques et comportementaux d’inauthenticité ;
- une transparence permanente envers le public.
Pour ne prendre que ce dernier exemple, pendant les élections municipales, nous avons décidé de publier chaque vendredi un bulletin d’information à destination du public, rendant publiques l’ensemble des détections d’ingérences numériques étrangères réalisées dans la semaine écoulée.
Faire de la résilience de la Nation une priorité
Mais, une fois toutes ces actions réalisées, reste l’essentiel, ma cinquième partie : faire de la résilience de la Nation une priorité et le cœur de notre action. Car avec l’extension de la menace informationnelle, aujourd’hui permise par les progrès technologiques et par le modèle économique des plateformes, aucun dispositif opérationnel ne pourra détecter chaque faux compte, vérifier chaque vidéo, empêcher chaque manipulation. Le coût de production d’un contenu est très faible, tandis que celui de sa vérification restera toujours élevé. Une stratégie exclusivement réactive condamnerait les pouvoirs publics, les médias, la société civile à courir derrière un flux sans fin.
La réponse la plus efficace sur le long terme repose sur le renforcement de la capacité du citoyen à maintenir un haut niveau de vigilance, en lui fournissant les outils et les réflexes pour résister au choc informationnel sans perdre ses repères démocratiques. En 2025, la Revue nationale stratégique a fait de « la France unie et résiliente » un objectif stratégique en tant que tel. Elle définit la résilience comme la volonté et la capacité du pays, de la société et des pouvoirs publics à résister aux conséquences d’une agression ou d’une catastrophe majeure, puis à retrouver un fonctionnement normal ou socialement acceptable. Appliquée au champ informationnel, elle suppose des citoyens capables de se forger une opinion par eux-mêmes, sachant rechercher une information fiable, la vérifier et identifier les emprises en ligne.
Publiée, comme je le disais, en février 2026, la stratégie nationale de lutte contre les manipulations de l’information d’origine étrangère décline cette ambition autour de quatre piliers :
- mobiliser la Nation pour renforcer la résilience – et ce n’est pas un hasard si ce pilier est le premier ;
- responsabiliser les plateformes et l’écosystème numérique ;
- consolider les capacités opérationnelles de détection et de réponse ;
- agir avec nos alliés et nos partenaires européens pour préserver un environnement informationnel libre, ouvert, pluraliste et sécurisé.
Cette stratégie ambitieuse rappelle que la responsabilité est collective, et que seul un rempart associant pouvoirs publics, société civile et, enfin, chaque citoyen aura l’efficacité requise et pérenne.
L’éducation aux médias et à l’information
Le premier chantier en matière de résilience est celui de l’éducation aux médias et à l’information. Celle-ci ne consiste pas seulement à connaître une liste de sources de qualité, mais à développer le raisonnement et l’esprit critique : distinguer un fait d’une opinion, retrouver une source primaire, repérer une image sortie de son contexte, détecter l’usage de l’intelligence artificielle, comprendre la publicité ciblée et les algorithmes de recommandation.
Cette éducation doit couvrir toutes les générations. Elle commence à l’école, mais concerne également les élus, les agents publics, les entreprises, les associations et tous les publics, même les plus éloignés du numérique. Elle suppose de former des relais : enseignants, journalistes, éducateurs, responsables associatifs. L’Académie de lutte contre les manipulations de l’information, que nous avons lancée en septembre 2026 au sein de Viginum, il y a quelques semaines seulement, contribue à structurer cette filière et à rapprocher le monde de la recherche, l’administration et la société civile.
La transparence de l’action publique
Le deuxième chantier est celui de la transparence de l’action publique en matière de protection du débat public numérique, comme je l’évoquais pour la période électorale. Les rapports publics que Viginum publie régulièrement, les bulletins publics du réseau de coordination et de protection des élections, les guides de sensibilisation que Viginum met à disposition de différents publics – collectivités territoriales, journalistes – transforment une connaissance technique en un bien commun pour toute la société. Ils exposent et expliquent les méthodes adverses, livrent des analyses au débat public et permettent de reconnaître plus rapidement une opération hostile.
La responsabilité des plateformes
Enfin, les grandes plateformes ont une responsabilité majeure. Leurs systèmes de recommandation et leur marché publicitaire organisent aujourd’hui une part majeure de l’accès à l’information. La résilience suppose davantage de transparence sur le fonctionnement des algorithmes, sur les publicités, sur les contenus synthétiques, sur les réseaux coordonnés, ainsi qu’un meilleur accès aux données pour les chercheurs et les pouvoirs publics. Elle exige aussi d’agir sur l’économie de la désinformation : tant que l’indignation, le mensonge et l’inauthenticité resteront aussi profitables, de nouveaux opérateurs de l’ingérence numérique étrangère apparaîtront et continueront à sévir.
Conclusion
La résilience ne signifie pas rendre la société imperméable à toute influence. Une telle société serait une société fermée et, in fine, peu démocratique. L’ambition démocratique, au contraire, est de rester une société ouverte sans être désarmée, pluraliste sans être manipulable, et ferme sans renoncer à l’État de droit.
Les manipulations étrangères exploitent souvent des fractures et des divisions préexistantes dans notre société et dans notre débat public. Dévoiler ces opérations malveillantes ne doit pas dispenser de traiter les causes internes de la défiance, véritable terreau pour les acteurs étrangers de la déstabilisation.
Comme vous le voyez, pour l’État, pour le SGDSN et ses différentes agences, la lutte contre les manipulations de l’information est aujourd’hui une véritable politique publique, qui mêle enjeux de sécurité nationale, d’éducation, de recherche, de culture et de diplomatie. C’est autour de cette politique publique que je vous invite à réfléchir, car nous avons devant nous, notamment dans les mois qui viennent, un enjeu qui n’est rien de moins que la préservation de notre modèle démocratique et républicain.
Je vous remercie.































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