Communication de Nicolas Roche « La manipulation des opinions comme outil de politique étrangère »

Communication du lundi 5 octobre 2026 de Nicolas Roche, Secrétaire général de la Défense et de la Sécurité nationale

Thème de la communication : « La manipulation des opinions comme outil de politique étrangère »

 Synthèse de la séance

Monsieur le président, Monsieur le vice-président, Monsieur le secrétaire perpétuel, Monsieur le chancelier, Mesdames et Messieurs les académiciens, Mesdames et Messieurs,

Introduction

Je vous adresse d’abord mes remerciements pour l’honneur que vous me faites en me conviant à m’exprimer devant vous. J’ai examiné la liste des précédents intervenants que vous avez invités cette année pour ce cycle de conférences. J’en retire la conviction que votre Compagnie en sait plus que quiconque sur le monde tel qu’il va ; tel qu’il va mal !

J’ai aussi remarqué que vous vous étiez intéressés aux questions relatives à l’intelligence artificielle, sujet sur lequel je reviendrai dans le contexte particulier des sujets qui nous occupent aujourd’hui. Je m’en félicite, tant le caractère considérable de ces enjeux techniques, politiques, stratégiques n’a d’égal que le caractère approximatif de nombre d’expressions sur un sujet objectivement complexe, politiquement et techniquement.

Pour ma part, répondant aux instructions de Jean-David Levitte, je vais tâcher de vous parler le moins mal possible des fausses informations, de l’usage stratégique que certains tentent d’en faire et de la façon dont il est possible de contrebattre ces tentatives. Ce sujet est lui aussi complexe, et il est d’ailleurs assez facile de mélanger des choses qui sont moins similaires qu’il semble parfois. Je m’imposerai donc un effort de clarification des idées et des termes, tant l’enjeu du flou en la matière est justement un combat entre ceux qui veulent créer de la confusion et ceux qui doivent au contraire apporter de la clarté.

Premier détour que je m’autorise dans cette introduction : la Genèse attribue au créateur l’action décisive de séparer la ténèbre et la lumière, car il est bon qu’elles soient séparées. Au plus modeste niveau qui est le nôtre, celui de l’administration et des politiques publiques, le combat pour tenter d’éclairer ce qui est obscur et d’assurer à nos concitoyens les conditions de choix éclairés est un effort permanent, qui est effectivement entré récemment dans le champ de la sécurité nationale.

Plus près de nous que la naissance du monde, permettez-moi un second détour historique, en remontant à l’œuvre théorique de Gueorgui Joukov, le fameux maréchal soviétique, qui était d’abord un praticien mais qui a formulé trois principes opératifs ayant guidé son action et l’ensemble des forces soviétiques pendant la Seconde Guerre mondiale. Ces principes sont :

  • la liaison des fronts, autrement dit la coordination stratégique ;
  • les transmissions, c’est-à-dire la réduction de l’incertitude, ce fameux brouillard de la guerre ;
  • la manœuvre de leurrage, point auquel je veux arriver, la fameuse maskirovka, qui vise à tromper l’ennemi sur le lieu, l’heure et la puissance de l’effort principal en cours.

Il me semble que ces idées simples, universelles – la définition des objectifs stratégiques, la parfaite connaissance de ceux que vous désignez comme des adversaires ou des ennemis, l’utilisation du leurrage pour entourer une action d’un brouillard protecteur et tromper l’adversaire sur ses intentions – sont des éléments que nous retrouvons parfaitement chez les principaux acteurs de la menace informationnelle sur laquelle je vais revenir.

Troisième détour : je parlais à l’instant d’adversaires. Je ne parle pas d’ennemis. La France n’a pas d’ennemis. L’Union européenne n’a pas d’ennemis. Nous sommes pétris, innervés, construits par la conviction que la guerre est un accident de l’histoire, que l’utilisation de la force armée, qui peut être ponctuelle, est destinée à mettre fin le plus vite possible à une situation intenable, conformément au droit international public. Et nous avons construit de longue date, nous Français, nous Européens, des enceintes, des instances, des règles, du droit, des critères qui permettent de limiter en principe le recours à la guerre et, le cas échéant, d’en limiter les effets, notamment sur les populations civiles.

Les Européens n’aiment pas la guerre, qui au cours du XXe siècle a causé les pires drames de l’histoire du continent et a même pu prendre, à partir du milieu des années 1950, la forme d’une hypothèse extrême : celle d’un conflit nucléaire dont notre continent aurait été l’épicentre. J’ajoute que cette vision, cette approche, va de pair avec une conception de la démocratie et de l’État de droit qui font de la régulation des conflits et de la recherche de l’apaisement des réflexes obligés. Que ce soit en cas de guerre ou de difficultés internes, en démocratie, le citoyen sait qu’il paiera le prix du conflit et il a le choix de rechercher de meilleures solutions.

Pour autant, nous, Européens, sommes aujourd’hui désignés comme des ennemis, ou traités comme tels, par certains États. Vous mettrez des noms sur mes ellipses. Il y a donc une très fondamentale asymétrie entre notre vision du monde – celle de Kant, de De Gasperi, de Monnet, de Schuman, teintée de réalisme gaullien – et l’approche des États qui partagent entre eux la même horreur de notre système politique, démocratique, fondé sur le droit, parce qu’ils ne sont ni des États de droit, ni des démocraties.

Pour être complet sur cet aspect, j’ajoute, et j’y reviendrai, que cette asymétrie vaut aussi dans le rapport à la vérité et à la réalité. Pour un démocrate, la vérité importe, puisqu’elle fonde une opinion raisonnable qui se traduira le cas échéant en choix civiques. Dans un État où les élections sont une mascarade et où le pouvoir est d’abord le butin d’un rapport de force favorable, la vérité est tout simplement ce que le chef décide qu’elle est. La fameuse maxime de Charles Prestwich Scott, qui veut que pour un journaliste digne de ce nom les faits soient sacrés, n’a aucun sens hors de la démocratie.

Joukov, ce même maréchal, sera diffamé dans la Pravda en 1957, pour justifier sa purge par la faction dominante du Politburo, qui prenait ombrage de la trop forte influence de l’appareil militaire. On lui reprocha le niveau des pertes subies en 1941. Naturellement, il n’y avait aucune vérité à rechercher là-dedans. Quant à la réalité, elle était que Joukov n’était pas majoritaire dans l’appareil du parti. Le reste n’était qu’habillage.

De quoi parle-t-on ? L’exigence terminologique

Au terme de cette introduction, je voudrais maintenant entrer dans le vif du sujet en revenant à cet effort de terminologie, de clarté des termes et de définition sémantique. De quoi parle-t-on exactement quand on parle de manipulation de l’information ? Car cette notion recouvre une importante diversité de termes aux significations très différentes : désinformation, influence, propagande, fausses informations – parfois qualifiées en mauvais français de fake news –, ingérence numérique étrangère, communication stratégique.

Tous ces termes, trop souvent mélangés, ne sont pas des synonymes. Les mélanger, c’est s’exposer à confondre menaces de déstabilisation étrangère et complotisme domestique, ingérence et influence. En matière de politique publique de lutte contre les manipulations de l’information, l’exigence terminologique protège l’action de l’État et garantit le cadre d’expression des libertés publiques.

Influence et ingérence

En premier lieu, il convient de distinguer l’ingérence et l’influence. Tout État cherche à défendre ses intérêts et à agir sur les perceptions étrangères et sur les audiences internationales. L’influence est ouverte, attribuée, assumée. Elle passe par la diplomatie publique, par la culture, par les médias internationaux, par la parole politique. La France a récemment fait de l’influence sa sixième fonction stratégique et en a confié le pilotage au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.

En revanche, l’ingérence est d’une autre nature. Elle désigne une action dissimulée, clandestine, qui cherche à s’immiscer subrepticement dans une société ou un débat public avec des moyens et des infrastructures inauthentiques. Faux comptes, avatars, sites Internet usurpant l’identité de sites officiels sont des exemples de procédés utilisés pour l’ingérence.

La lutte informationnelle

En second lieu, coordonnée celle-là aujourd’hui par le ministère des Armées, la lutte informationnelle participe directement de ces manœuvres d’influence. Elle répond à une logique de rapport de force et vise à prendre l’ascendant face à des adversaires désignés pour produire des effets préalablement identifiés. Dans le champ numérique, cette lutte informatique d’influence, comme les armées l’appellent, constitue un relais des opérations militaires menées dans un environnement informationnel où nos forces sont déployées.

L’ingérence numérique étrangère

Au sein de l’Union européenne, c’est un autre concept, qui porte un nom anglais, Foreign Information Manipulation and Interference (FIMI), qui s’est imposé pour qualifier ces manipulations de l’information ou ingérences numériques étrangères. Il présente l’intérêt de déplacer l’attention non plus seulement sur le contenu, mais sur les comportements et les procédés qui permettent sa diffusion.

En France, nous avons traduit cette notion dans notre droit par celle d’ingérence numérique étrangère, qui s’est imposée d’abord à la faveur de la création de Viginum et du travail interministériel qui l’a précédée. Définie dans le décret de création de cette agence, placée sous l’autorité du SGDSN, l’ingérence numérique étrangère réunit quatre critères :

  1. l’implication d’un État étranger ou d’une entité étatique étrangère ;
  2. une diffusion artificielle ou automatisée, massive et délibérée ;
  3. la présence d’allégations ou d’imputations de faits manifestement inexactes ou trompeuses ;
  4. une finalité : une activité susceptible de porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation.

Ainsi, un contenu ou un récit n’est jamais qualifié d’ingérence au seul motif qu’il est polémique, hostile au Gouvernement ou favorable à une puissance étrangère. Il doit réunir plusieurs critères qui permettent d’objectiver l’action de l’État. L’analyse porte sur des procédés objectivables : inauthenticité des comptes, coordination automatisée, usurpation d’identité, financement publicitaire dissimulé, amplification artificielle et indices d’une implication étrangère.

En tant qu’État de droit, l’enjeu n’est pas de surveiller la substance d’un débat, mais de révéler les conditions dans lesquelles il peut être manipulé par des moyens inauthentiques, dissimulés et clandestins. Nommer précisément cette menace est déjà une forme de réponse. Face à des adversaires qui cherchent justement à produire de la confusion, à nous rendre inconscients de ce qui nous arrive à travers des stratégies dites hybrides, la première force d’une démocratie consiste à désigner clairement son adversaire dans le respect de l’État de droit. C’est précisément à cet objectif que s’attache la stratégie nationale de lutte contre les manipulations de l’information d’origine étrangère, que nous avons publiée au début de l’année 2026.

L’état de la menace

Deuxièmement, à quoi faisons-nous face ? Nous sommes confrontés à un nombre croissant d’ingérences numériques étrangères et de manipulations de l’information. Cette menace s’est significativement accrue au cours des dernières années. À la faveur de la dégradation continue du contexte international, elle est désormais permanente et massive.

En 2025, Viginum a détecté 432 opérations d’ingérence numérique étrangère. Mi-juillet 2026, nous en étions déjà à 430.

Outre qu’elle est omniprésente et massive, cette menace est également multiple. Elle prend de nouveaux visages, et nous observons à ce titre trois grandes tendances dans l’évolution de notre environnement et de cette menace numérique.

Des acteurs prépositionnés dans notre débat public

Première évolution : la persistance d’acteurs étrangers malveillants, liés ou non à des puissances étrangères, qui sont parvenus à se prépositionner, à s’immiscer de façon permanente dans notre débat public numérique. Ces acteurs déploient désormais des infrastructures numériques complexes, en propre ou en recourant à des sociétés privées, à l’image des modes opératoires informationnels que nous nommons Storm-1516 ou Rokh Solis. Ces noms regroupent des opérations d’ingérence numérique étrangère sous la forme de faux sites Internet, de réseaux de faux comptes, d’usages détournés de l’intelligence artificielle, et parfois même d’actions combinant le numérique et le champ physique. Je pense en particulier aux étoiles de David peintes sur des murs ou aux mains rouges, au collage d’affiches, à la distribution de tracts.

Parce qu’ils sont prépositionnés dans notre débat public, ces modes opératoires informationnels sont désormais capables de planifier des opérations structurées sur le temps long, tout en se saisissant de façon opportune et réactive de tout sujet d’actualité en vue de nous déstabiliser. Les objectifs poursuivis par ces acteurs, la Russie par exemple, relèvent la plupart du temps du chaos, de la confusion ou de la polarisation, pour nuire à la capacité des citoyens de s’informer, de débattre, de décider, d’assumer leur souveraineté électorale.

Certains acteurs vont chercher au contraire à promouvoir leurs modèles et leurs valeurs idéologiques, ou encore à s’appuyer sur des thèmes d’actualité préexistants et clivants pour promouvoir leurs propres intérêts. D’autres encore peuvent chercher à exploiter en ligne des mouvements d’opinion ou des communautés engagées, comme l’a fait par exemple un intervenant qui a instrumentalisé les idées des mouvements indépendantistes pour tenter de porter atteinte à notre souveraineté dans nos territoires d’outre-mer. L’enjeu est ici celui de notre capacité collective à détecter et caractériser ces acteurs, mais aussi à riposter pour leur imposer un coût, en les dénonçant publiquement, voire en les plaçant sous sanction. C’est ce que nous avons fait à plusieurs reprises.

L’exploitation du modèle des plateformes

La deuxième tendance montre une imbrication étroite et croissante des opérations d’ingérence numérique étrangère avec le modèle même des plateformes en ligne. Le modèle économique et algorithmique des plateformes génère aujourd’hui une forme de marchandisation du débat public qu’elles hébergent, où la valeur publicitaire prime sur la fiabilité du contenu. De nouveaux types d’acteurs étrangers s’engouffrent dans cette dynamique et tentent d’exploiter les fonctionnalités de monétisation des plateformes pour mener des opérations d’ingérence numérique étrangère à visée lucrative, cette fois.

Nous assistons ainsi à l’émergence d’une économie alternative, qui se développe notamment dans des pays d’Asie du Sud-Est et d’Afrique de l’Ouest, et dont le modèle économique repose sur la diffusion de contenus de manipulation de l’information, parfois générés par l’intelligence artificielle, à destination d’audiences françaises. C’est ce que nous avons observé lors des élections municipales françaises, avec un mode opératoire lié à une société privée basée au Vietnam, qui a créé de toutes pièces des campagnes de manipulation polarisantes visant plusieurs partis et plusieurs candidats, dans le simple but de générer du revenu publicitaire.

Il s’agit d’un phénomène massif, exponentiel, qui rappelle à certains égards l’évolution de la menace cyber, avec l’élargissement à une menace de bas niveau, motivée avant tout par l’appât du gain. L’enjeu est ici celui de notre capacité à réguler efficacement ces plateformes pour préserver et garantir un débat public sain, condition sine qua non de notre modèle de démocratie participative et délibérative.

Le saut technologique de l’intelligence artificielle

Enfin, troisième évolution : l’intelligence artificielle crée un saut quantitatif et qualitatif majeur en matière d’ingérences numériques étrangères. Elle représente à la fois un nouveau champ des possibles et une menace dans ce domaine. Elle abaisse drastiquement les coûts et les barrières techniques pour les acteurs malveillants, leur permettant de créer en un temps record des contenus hyperréalistes – les fameux deepfakes –, des voix synthétiques, des textes adaptés à des contextes culturels et linguistiques précis, conçus pour polariser l’opinion publique et semer la confusion.

L’intelligence artificielle permet aussi une amplification massive et automatisée des contenus, avec la capacité de publier et de renouveler des messages à un rythme inégalé, qui contourne les quelques éléments de modération subsistant sur les grandes plateformes. Elle introduit enfin de nouveaux vecteurs de désinformation via les agents conversationnels, dont les modèles de langage peuvent être empoisonnés ou détournés pour diffuser de fausses informations à grande échelle.

De façon plus positive, l’intelligence artificielle peut également fournir un formidable réservoir d’outils dans la lutte contre les manipulations de l’information. L’enjeu est ici celui de notre capacité à innover, à nous adapter pour rester à l’état de l’art sur le plan technologique, et à structurer une capacité pérenne d’évaluation de l’intelligence artificielle appliquée à cette lutte.

Une réponse étatique résolue et coordonnée

Troisième temps de mon propos : la réponse, et notamment la réponse étatique, qui doit être résolue et coordonnée. La lutte contre les manipulations de l’information ne se limite pas à la seule détection des campagnes hostiles ou à la caractérisation des ingérences numériques étrangères. Elle suppose la capacité à répondre, dans le respect du droit, avec des effets dissuasifs ou correctifs clairement identifiés.

À cette fin, la France s’appuie sur une instance de coordination interministérielle spécifique, placée sous l’autorité conjointe du SGDSN et du Quai d’Orsay. Il s’agit non seulement de gérer les conséquences d’un événement, mais surtout d’agir sur les causes, en élaborant des stratégies de réponse interministérielle face aux campagnes identifiées d’ingérence numérique étrangère et, plus largement, de manipulation étrangère de l’information. Chaque réponse est construite en fonction de la nature et de la gravité de l’ingérence, de son origine présumée, de l’efficacité et de la disponibilité des leviers mobilisables, ainsi que du cadre de coopération nationale ou internationale pertinent.

Ainsi, depuis 2023, la France a dénoncé publiquement près d’une dizaine de campagnes d’ingérence numérique étrangère – majoritairement russes, mais impliquant également un acteur azerbaïdjanais, un acteur privé israélien ou un acteur localisé au Vietnam – et fait placer sous sanction de l’Union européenne plus d’une douzaine de personnes physiques et morales étrangères.

Protéger la souveraineté électorale

Quatrième temps de mon raisonnement : cette lutte appliquée spécifiquement à la protection de la souveraineté électorale et au renforcement de la protection de nos grands rendez-vous électoraux. En période électorale, la capacité désormais acquise par l’État à détecter et caractériser des opérations d’ingérence numérique étrangère a fait naître un enjeu spécifique de décision publique. Intervenir pour dénoncer ou contrer une manœuvre peut influencer le débat démocratique, tandis que l’inaction peut laisser prospérer une manipulation de l’information susceptible, in fine, d’altérer manifestement la sincérité du scrutin – comme cela a été le cas en Roumanie, où l’élection présidentielle a été annulée par la Cour constitutionnelle sur ce fondement même.

Le réseau de coordination et de protection des élections (RCPE)

Aussi, à l’approche du scrutin majeur d’avril et mai 2027, et fort des enseignements tirés des élections municipales de cette année 2026 et des élections provinciales en Nouvelle-Calédonie, l’État a fait le choix de renforcer sa posture en pérennisant le réseau de coordination et de protection des élections (RCPE) dès la fin de l’année 2026, en amont de l’élection présidentielle.

Placé sous la coordination du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, ce réseau réunit les administrations et les autorités administratives indépendantes qui ont un rôle à jouer dans la protection de notre processus électoral : l’Arcom, la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques, le Secrétariat général du Gouvernement, le bureau des élections du ministère de l’Intérieur – bien sûr, au titre de ses responsabilités en matière d’organisation du scrutin –, Viginum, ainsi que son comité éthique et scientifique composé de personnalités indépendantes.

Ces entités sont chargées d’évaluer la menace d’ingérence numérique étrangère pendant la période électorale et de proposer, le cas échéant, des mesures de réponse pouvant comprendre l’information du grand public. Composé exclusivement d’acteurs administratifs et d’autorités indépendantes, ce réseau est dépourvu de toute fonction politique ou partisane. Il a pour finalité d’objectiver l’analyse de la menace et d’éclairer la puissance publique sur la nature, le moment et les modalités de son intervention en période électorale, dans un contexte où toute action, comme toute absence d’action, est susceptible d’avoir un impact sur le débat démocratique.

Ce dispositif permet ainsi d’articuler en temps réel et de manière proportionnée les leviers administratifs, judiciaires, techniques, de communication et diplomatiques mobilisables, tout en respectant les compétences propres de chaque acteur. Il contribue à garantir une réponse cohérente, graduée et lisible de l’État face aux tentatives d’ingérence numérique étrangère visant le processus électoral, tout en préservant la neutralité de l’action publique et la sincérité du scrutin.

Une commission indépendante d’information du public

Avec l’ambition de protéger chaque élection avec un niveau croissant d’exigence, un décret publié le 22 juillet 2026 a institué une commission indépendante d’information du public en cas d’ingérence étrangère en contexte électoral. Disposant des mêmes prérogatives que le réseau de coordination et de protection des élections, elle est compétente pour toutes les élections, hors élection présidentielle. Comme vous le savez, pour l’élection présidentielle, une commission spécifique, la Commission nationale de contrôle de la campagne en vue de l’élection présidentielle, est chargée de cette responsabilité propre.

Au travers de cette action résolue, les autorités françaises inscrivent leur action dans le cadre de l’État de droit, avec trois principes cardinaux :

  • la neutralité ;
  • l’objectivité d’une analyse centrée exclusivement sur les critères techniques et comportementaux d’inauthenticité ;
  • une transparence permanente envers le public.

Pour ne prendre que ce dernier exemple, pendant les élections municipales, nous avons décidé de publier chaque vendredi un bulletin d’information à destination du public, rendant publiques l’ensemble des détections d’ingérences numériques étrangères réalisées dans la semaine écoulée.

Faire de la résilience de la Nation une priorité

Mais, une fois toutes ces actions réalisées, reste l’essentiel, ma cinquième partie : faire de la résilience de la Nation une priorité et le cœur de notre action. Car avec l’extension de la menace informationnelle, aujourd’hui permise par les progrès technologiques et par le modèle économique des plateformes, aucun dispositif opérationnel ne pourra détecter chaque faux compte, vérifier chaque vidéo, empêcher chaque manipulation. Le coût de production d’un contenu est très faible, tandis que celui de sa vérification restera toujours élevé. Une stratégie exclusivement réactive condamnerait les pouvoirs publics, les médias, la société civile à courir derrière un flux sans fin.

La réponse la plus efficace sur le long terme repose sur le renforcement de la capacité du citoyen à maintenir un haut niveau de vigilance, en lui fournissant les outils et les réflexes pour résister au choc informationnel sans perdre ses repères démocratiques. En 2025, la Revue nationale stratégique a fait de « la France unie et résiliente » un objectif stratégique en tant que tel. Elle définit la résilience comme la volonté et la capacité du pays, de la société et des pouvoirs publics à résister aux conséquences d’une agression ou d’une catastrophe majeure, puis à retrouver un fonctionnement normal ou socialement acceptable. Appliquée au champ informationnel, elle suppose des citoyens capables de se forger une opinion par eux-mêmes, sachant rechercher une information fiable, la vérifier et identifier les emprises en ligne.

Publiée, comme je le disais, en février 2026, la stratégie nationale de lutte contre les manipulations de l’information d’origine étrangère décline cette ambition autour de quatre piliers :

  1. mobiliser la Nation pour renforcer la résilience – et ce n’est pas un hasard si ce pilier est le premier ;
  2. responsabiliser les plateformes et l’écosystème numérique ;
  3. consolider les capacités opérationnelles de détection et de réponse ;
  4. agir avec nos alliés et nos partenaires européens pour préserver un environnement informationnel libre, ouvert, pluraliste et sécurisé.

Cette stratégie ambitieuse rappelle que la responsabilité est collective, et que seul un rempart associant pouvoirs publics, société civile et, enfin, chaque citoyen aura l’efficacité requise et pérenne.

L’éducation aux médias et à l’information

Le premier chantier en matière de résilience est celui de l’éducation aux médias et à l’information. Celle-ci ne consiste pas seulement à connaître une liste de sources de qualité, mais à développer le raisonnement et l’esprit critique : distinguer un fait d’une opinion, retrouver une source primaire, repérer une image sortie de son contexte, détecter l’usage de l’intelligence artificielle, comprendre la publicité ciblée et les algorithmes de recommandation.

Cette éducation doit couvrir toutes les générations. Elle commence à l’école, mais concerne également les élus, les agents publics, les entreprises, les associations et tous les publics, même les plus éloignés du numérique. Elle suppose de former des relais : enseignants, journalistes, éducateurs, responsables associatifs. L’Académie de lutte contre les manipulations de l’information, que nous avons lancée en septembre 2026 au sein de Viginum, il y a quelques semaines seulement, contribue à structurer cette filière et à rapprocher le monde de la recherche, l’administration et la société civile.

La transparence de l’action publique

Le deuxième chantier est celui de la transparence de l’action publique en matière de protection du débat public numérique, comme je l’évoquais pour la période électorale. Les rapports publics que Viginum publie régulièrement, les bulletins publics du réseau de coordination et de protection des élections, les guides de sensibilisation que Viginum met à disposition de différents publics – collectivités territoriales, journalistes – transforment une connaissance technique en un bien commun pour toute la société. Ils exposent et expliquent les méthodes adverses, livrent des analyses au débat public et permettent de reconnaître plus rapidement une opération hostile.

La responsabilité des plateformes

Enfin, les grandes plateformes ont une responsabilité majeure. Leurs systèmes de recommandation et leur marché publicitaire organisent aujourd’hui une part majeure de l’accès à l’information. La résilience suppose davantage de transparence sur le fonctionnement des algorithmes, sur les publicités, sur les contenus synthétiques, sur les réseaux coordonnés, ainsi qu’un meilleur accès aux données pour les chercheurs et les pouvoirs publics. Elle exige aussi d’agir sur l’économie de la désinformation : tant que l’indignation, le mensonge et l’inauthenticité resteront aussi profitables, de nouveaux opérateurs de l’ingérence numérique étrangère apparaîtront et continueront à sévir.

Conclusion

La résilience ne signifie pas rendre la société imperméable à toute influence. Une telle société serait une société fermée et, in fine, peu démocratique. L’ambition démocratique, au contraire, est de rester une société ouverte sans être désarmée, pluraliste sans être manipulable, et ferme sans renoncer à l’État de droit.

Les manipulations étrangères exploitent souvent des fractures et des divisions préexistantes dans notre société et dans notre débat public. Dévoiler ces opérations malveillantes ne doit pas dispenser de traiter les causes internes de la défiance, véritable terreau pour les acteurs étrangers de la déstabilisation.

Comme vous le voyez, pour l’État, pour le SGDSN et ses différentes agences, la lutte contre les manipulations de l’information est aujourd’hui une véritable politique publique, qui mêle enjeux de sécurité nationale, d’éducation, de recherche, de culture et de diplomatie. C’est autour de cette politique publique que je vous invite à réfléchir, car nous avons devant nous, notamment dans les mois qui viennent, un enjeu qui n’est rien de moins que la préservation de notre modèle démocratique et républicain.

Je vous remercie.

Communication de Serge Sur « La gangstérisation du monde »

Communication du lundi 21 septembre 2026 de Serge Sur, membre de l’Académie des sciences morales et politiques

Thème de la communication : « la gangstérisation du monde »

 Synthèse de la séance

Cette intervention est doublement dérogatoire par rapport au registre général des lundis organisés par le président Jean-David Levitte, et je le remercie de l’avoir accepté. D’abord parce que la plupart des communications ont été faites par des professionnels, des hommes de terrain qui avaient une connaissance directe et approfondie de leur sujet, et qui y apportaient une réflexion nourrie par l’expérience. Ce n’est pas mon cas, je ne suis ni policier, ni magistrat, ni journaliste d’investigation, ni gangster.

Ensuite, la plupart des interventions ont concerné les relations interétatiques, alors que je vais bien davantage traiter des relations transnationales dont les acteurs sont avant tout non étatiques et privés – avec bien sûr des interférences étatiques. Alors je jette un regard d’amateur sur un sujet très complexe et je veux d’emblée dire que je l’aborde avec modestie.

Mais pourquoi l’avoir choisi ? Un mot d’explication peut être utile. Le point de départ a été une interrogation sur le principe organisateur des relations internationales. En quoi y a-t-il une société internationale et quelles sont les règles qui la solidarisent et l’organisent ?

On conviendra rapidement de deux points. D’une part elle est dominée par les Etats souverains, tous soumis au même statut et juridiquement égaux. D’autre part c’est la puissance qui est leur langage commun, et qui crée une hiérarchie entre eux. Si elle est acceptée, elle est facteur d’ordre et de stabilité. Si elle est contestée, alors s’installent désordre et instabilité, comme nous le vivons aujourd’hui.

Mais quels sont les ressorts de la puissance ? Longtemps, parfois encore aujourd’hui, on a assimilé puissance et force armée. Et il est vrai que longtemps la guerre a été le principe organisateur. La société internationale était une société polémique, au sens que Plutarque donnait à ce terme. Plus de huit décennies plus tard, nous sommes toujours sous l’emprise des résultats de la Seconde guerre mondiale.

Les choses ont cependant changé, et ceci sur deux plans. D’in côté, on constate de plus en plus l’impuissance de la force armée. Les Etats-Unis, qui se targuent d’avoir les meilleures forces armées du monde, ont en réalité perdu toutes leurs guerres depuis 1945. Les interventions militaires d’autres pays n’ont guère mieux réussi.  Mais quel rapport avec la gangstérisation ? Guerre et gangstérisation sont deux aspects de la violence internationale, la première violence des sociétés politiques, la seconde violence des sociétés civiles.

Entre les deux, une inversion, puisque la guerre externalise la violence alors que la gangstérisation l’internalise. Et les deux formes sont autodestructrices des sociétés qu’elles affectent. Ceci nous conduit à introduire dans les relations internationales ces nouveaux acteurs que sont les acteurs non étatiques, ce qui constitue un autre changement.

C’est une catégorie désormais reconnue par le Conseil de sécurité de l’ONU, à côté des Etats. On parle d’ANE. Cette catégorie est fourre-tout, puisqu’on y trouve des groupes légaux, qui n’ont pas de personnalité juridique internationale, mais un statut de droit interne. C’est le cas des firmes transnationales, à but lucratif, et des ONG, à but non lucratif. Ces acteurs interfèrent avec les Etats, mais ce n’est pas mon sujet.

On trouve aussi parmi ces ANE des acteurs transgressifs, qui sont facteurs de désordre, comme les groupes terroristes et les mafias, les premiers théoriquement à but politique et les seconds à but lucratif. Les deux sont en principe combattus par les Etats, avec des fortunes diverses. On ne peut manquer d’être impressionné par l’expansion, la vitalité et l’importance croissante du banditisme organisé, perturbateur des sociétés civiles mais aussi des relations interétatiques.      

La perception du rôle croissant de la gangstérisation du monde a été amorcée depuis longtemps par les films de gangsters, très populaires, jusqu’à créer un genre cinématographique à part entière. Dans ces films, on ne voit guère de juges, sauf s’ils sont corrompus. L’accent est mis sur le vieil affrontement entre gendarmes et voleurs, avec une indulgence particulière pour les gangsters, hommes du destin, incarnant en quelque sorte la figure de Prométhée, défiant les hommes et les Dieux en transgressant les interdits, et comme Prométhée voués à être châtiés.

Il est une dimension de la gangstérisation que l’on peut mentionner ici, pour l’écarter de notre sujet : c’est la gangstérisation des relations interétatiques par les Etats eux-mêmes dans leur comportement international. Churchill écrivait que les grandes nations s’étaient toujours comportées comme des gangsters et les petites nations comme des prostituées. Aujourd’hui, même certaines petites nations se comportent aussi en gangsters.

Agressions, violations massives du droit humanitaire, transgressions multiples tendent à devenir le pain quotidien des relations intergouvernementales. Elles vont de l’espionnage aux assassinats ciblés, de la corruption à l’agression armée, en passant par toute une gamme de mesures clandestines violentes ou non violentes, les cyberattaques n’étant que l’une de leurs formes récentes.

Dans la saga du Parrain, plusieurs scènes soulignent la proximité entre les pratiques des gangs et celles des Etats. On assiste notamment à une rencontre des cinq familles mafieuses de New York qui n’est pas sans évoquer les réunions du Conseil de sécurité. Et les chefs peuvent se comparer à des hommes d’Etat. Le Parrain Vito Corleone ne cache pas ses ambitions : il rêve d’entendre un jour « « Gouverneur Corleone ! Sénateur Corleone ! »

Cette saga, de Francis Ford Coppola, est à la fois le parangon et le modèle des films du genre. On sait que ces trois œuvres n’ont pu être entreprises qu’avec la tolérance de la mafia italo-américaine, voire avec son financement. Qui n’a pas une sympathie ouverte ou secrète pour Vito Corleone, alias Marlon Brando, ou pour Michael, alias Al Pacino, qui ont aussi voulu vivre libres et protéger leur famille ?

S’y oppose la série télévisée des Soprano, qui montre à l’inverse le côté miteux, crapuleux et vulgaire de groupes mafieux de banlieue. Ce qui n’empêche pas dans l’imaginaire l’attirance pour les truands. Déjà Vautrin était admiré et, à l’instar du baron de Charlus, beaucoup de lecteurs ne se consolent pas de la mort de Lucien de Rubempré.

Mais revenons à la réalité, du moins à ce que l’on peut en savoir publiquement. Il faut préciser ce que l’on va ici entendre par gangstérisation. Il s’agit d’activités des sociétés civiles, même si elles sont appelées à interférer avec les pouvoirs publics. On ne vise pas des transgressions individuelles et isolées, mais celle de gangs, c’est-à-dire de groupes, de groupes organisés et hiérarchisés, des activités collectives. Des activités en principe réprouvées et combattues par les pouvoirs publics parce qu’elles sont contraires à l’ordre juridique des Etats, qu’elles menacent autant qu’elles spolient et maltraitent les sociétés civiles puériles et honnêtes.

Ce banditisme organisé est largement clandestin, souterrain voire sous-marin. Il tend à se cacher le plus possible aux regards. On pourrait observer que la plupart des systèmes juridiques connaissent une incrimination des associations de malfaiteurs et que leur criminalisation permet de les mettre à jour. Cependant, gangstérisation et criminalisation sont loin d’être synonymes, comme on va d’abord le montrer dans une première série de remarques.  

Les activités mafieuses de déploient sur de multiples registres, tout comme sont multiples les acteurs, leurs cibles et leurs prédations. Elles évoluent aussi au rythme des développements économiques et technologiques. Bref, c’est un parasitisme multiforme et protéiforme qu’il faudra ensuite présenter dans une deuxième série de remarques.

Contre ce parasitisme, c’est aux Etats qu’il appartient de lutter individuellement.. Mais sont-ils tous désireux ou capables de mener cette lutte ? En toute hypothèse, ils ont besoin de coopération internationale, policière, judiciaire, éventuellement sécuritaire et coercitive. C’est que nous verrons dans une troisième série de remarques.    

Gangstérisation et criminalisation

Les deux termes sont loin d’être synonymes. D’un côté parce que la criminalisation des actes individuels ou collectifs s’étend bien au-delà du crime organisé. De l’autre, parce que le banditisme peut échapper en réalité aux incriminations pénales, et c’est même l’une de ses grandes préoccupations.

Pour autant, la conscience de son importance s’est fortement développée au cours des années récentes. C’est ainsi que, en France, un rapport sénatorial de 2025 est consacré au narcotrafic, suivi d’une loi du 13 juin 2025, sur laquelle on reviendra. L’expansion indéfinie du narcotrafic, sa montée en puissance, sa violence croissante ont rendu le banditisme organisé particulièrement visible, mais sa visibilité ne doit pas masquer la diversité, la vitalité et le frégolisme des autres groupes mafieux. Et la gangstérisation est un phénomène universel, accéléré par la mondialisation. Il est une composante du roman noir de la mondialisation.

Mais si le banditisme présente un peu partout les mêmes formes, les mêmes objets, s’attaque aux mêmes cibles, il s’en faut de beaucoup qu’il suscite les mêmes réponses juridiques dans les différents pays du monde. Il bénéficie selon les cas de tolérances plus ou moins grandes, il arrive même qu’il ne soit pas illégal – ainsi divers Etats ne répriment pas les fouilles archéologiques clandestines, l’activité des passeurs ou sont très passifs face au trafic de drogue dès lors qu’il est une activité d’exportation. Criminaliser n’est donc qu’une réponse à la gangstérisation, et non le phénomène lui-même. Les confondre est donc prendre la question à l’envers.

La lutte contre elle demeure essentiellement nationale, la coopération internationale est relativement peu développée, en toute hypothèse largement insuffisante comme on le voit avec l’expansion des narcotrafics. Il n’existe pas en la matière de crimes internationaux, comme dans le domaine du droit humanitaire.

Alors il est vrai qu’il existe depuis quelques décennies une recherche de la judiciarisation de la criminalité internationale, avec le développement d’incriminations pénales visant des responsables étatiques. De Nuremberg à la CPI, en passant par Tokyo et les TPI institués par le Conseil de sécurité dans les affaires de l’ex-Yougoslavie et du Rwanda, des juridictions internationales pénales ont poursuivi et réprimé des hommes d’Etat. Mais elles ne sont pas compétentes en matière de crime organisé, ce qui est aussi une limite de sa criminalisation.

Plus largement, la criminalisation peut être en échec, voire volontairement limitée. Tant de moyens financiers sont à l’œuvre, tant d’agents publics sont vulnérables, ou de personnages politiques, que la corruption est partout en expansion, comme les trafics eux-mêmes. On connaît les exemples du douanier peu rémunéré à qui on demande de ne pas regarder tel ou tel conteneur moyennant récompense, ou qui est menacé s’il fait du zèle. Et les responsables politiques qui complètent leurs indemnités ne sont pas inexistants. La police, la magistrature sont aussi des cibles.

La résolution ou la capacité des Etats d’entreprendre la lutte est donc inégale et souvent incertaine. Des scandales éclatent parfois – le parlement européen est ainsi manifestement affecté par une corruption endémique provenant de pays extérieurs – mais le silence revient rapidement sur la question et aucune mesure sérieuse n’est prise pour la prévenir ou la réprimer.

On peut ajouter que ceux qui mènent la lutte – douane, police, services de sécurité et dans certains cas forces armées – et qui doivent commencer par le connaître et l’analyser pratiquent souvent eux-mêmes le secret, parce qu’ils ne veulent pas dévoiler leur degré d’information aux trafiquants afin de conserver l’avantage de la surprise.

La révélation par les médias d’activités et groupes mafieux gêne parfois les poursuites, parce qu’elle les avertit et les conduit à renforcer leur clandestinité. Les poursuites peuvent ainsi être retardées ou infructueuses, parce que les dirigeants des groupes mafieux sont insaisissables, réfugiés à l’étranger, voire invisibles parce que protégés par des couvertures légales, avec éventuellement une protection publique. 

 Quoi qu’il en soit, la répression revient aux Etats. Mais avant d’y venir, il faut analyser davantage le phénomène de la gangstérisation.

Un parasitisme multiforme et protéiforme

Peut-être faut-il commencer par dire un mot du terme parasitisme, pour justifier son emploi. Un parasite vit de la prédation d’un organisme ou d’un système, c’est-à-dire qu’il vit à ses dépens, et que s’il n’est pas décelé et combattu, il peut le détruire. Michel Serres a consacré en 1980 un ouvrage au Parasite, republié en collection de poche en 2014. Il va, dans l’analyse, au-delà de la prédation. Il considère le parasite comme un révélateur des faiblesses d’un système, puisqu’il peut s’y infiltrer et le dérégler. Il est donc la mesure de ses lacunes, de ses insuffisances, mais aussi de sa capacité de résister, de se défendre, et donc de sa solidité.

Voilà qui s’applique très bien au banditisme organisé, qui repère les failles d’un système, s’y introduit et les exploite à son profit tout en s’efforçant de se dissimuler. On mesure le péril que représente pour la société internationale en général et pour chaque Etat en particulier l’expansion d’une gangstérisation de plus en plus puissante, capable de défier la puissance publique sur son propre territoire, le plus souvent grâce à des asiles ou à des relais extérieurs.

Cela signifie qu’il faut au parasite bien connaître le système dans lequel il pénètre, auquel il reste étranger mais auquel il est aussi incorporé. Le premier acte de protection contre lui est de pouvoir analyser les menaces ou les atteintes. Comme dit le Dr Miracle dans Les Contes d’Hoffmann, « Pour conjurer le danger, il faut le reconnaître ». Il existe à cette fin des grilles d’analyse.

On peut ainsi évoquer les acteurs de la gangstérisation, puis leurs méthodes, puis leurs domaines d’activité, enfin leurs cibles. Toutes ces catégories sont démultipliées.

La galaxie des acteurs

Les plus visibles, les plus médiatisés, les plus puissants, les plus interventionnistes, y compris dans la politique, sont les narcotrafiquants. Leur activité est particulièrement répandue dans les pays occidentaux, les démocraties libérales, aux frontières les plus ouvertes, aux marchés les plus riches, aux régimes répressifs les plus fragiles. Les narcotrafics sont par nature internationaux ou transnationaux, mais leurs bases restent nationales.

On connaît ainsi les cartels d’Amérique latine, les mafias maghrébines – la Mocro Maffia particulièrement active aux Pays-Bas, la DZ Mafia très présente en France et en expansion continue. Ils sont implantés en Europe, mais leurs dirigeants et leurs cadres relèvent d’un même pays, le Maroc ou l’Algérie.

Leurs réseaux sont articulés. On peut distinguer les producteurs, que l’on trouve dans différentes régions du monde, principalement dans les pays du Sud Global, les transformateurs, qui peuvent être locaux ou extérieurs, les transporteurs, qui ont souvent à franchir des mers, les diffuseurs, proches du marché, et qui mobilisent souvent des mineurs afin d’échapper aux poursuites pénales, enfin les consommateurs sans lesquels le marché n’existerait pas.  

Le narcotrafic participe ainsi d’une sorte de lutte des classes internationale, puisque ce sont les pays du Nord qui consomment le plus, et que le commerce des drogues bénéficie surtout à des mafias du Sud ou provenant de pays pauvres, comme à des diasporas qui en proviennent. Ces groupes disposent souvent de la tolérance passive, voire de la complicité active de leurs gouvernements nationaux. Une autre dimension politique réside dans les liens entretenus entre certains de ces réseaux et les groupes terroristes. Ceux-ci peuvent participer aux trafics pour se financer.

Tous ces acteurs drainent des sommes considérables, dont les évaluations varient – 7 à 8 milliards d’euros pour le narcotrafic en France, mais qui leur donnent une forte capacité d’influence, notamment pour corrompre. Elles leurs donnent également les moyens de résister à la lutte contre eux puisque leurs énormes bénéfices leur permettent de supporter des captures de produits considérables, et de relancer leurs réseaux lorsque des membres en sont arrêtés.

Le caractère spectaculaire de la lutte menée contre eux ne doit pas faire illusion, puisque la consommation de produits stupéfiants ne cesse de croître.

L’arbre massif, aux branches multiples, des narcotrafics ne doit pas être celui qui cache la forêt. Il existe beaucoup d’autres réseaux mafieux, internationalement actifs et participant à toutes sortes de banditismes Ils ont aussi souvent une base nationale – entre autres les Triades chinoises, les Yakuzas japonais. Aux Etats-Unis ou en Europe, les mafias italiennes ne se mélangent pas avec les mafias russes, ukrainiennes, asiatiques ou balkaniques. Ces groupes sont généralement moins visibles que les narcotrafiquants, cherchent l’obscurité, sont moins médiatisés, et pour autant ne sont pas moins dangereux.

Les différents acteurs peuvent conclure des accords de partage d’activités – à moi les trafics d’êtres humains, à toi le racket, à tel autre le trafic d’armes – , mais sont aussi en concurrence voire en guerre ouverte. Les opposer les uns aux autres, les conduire à l’extermination mutuelle peut être une manière de lutter contre eux, au risque d’accroître les risques de corruption, car cela implique un certain degré de complicité avec les autorités policières.

Méthodes : de la ruse à la violence

On peut ici distinguer la ruse et la violence, bien que, depuis l’Antiquité, les deux stratégies soient le plus souvent associées à des degrés divers –  le rusé Ulysse et le bouillant Achille, et c’est Ulysse qui survit. Assassins et voleurs, c’était aussi le titre d’un des derniers films de Sacha Guitry. Il existe cependant une escalade entre elles. La ruse est la plus commode, parce qu’elle peut demeurer dissimulée et expose moins les acteurs. Les cyberattaques associées à des demandes de rançon sont un exemple. Il en est souvent difficile d’en identifier les auteurs, encore plus de les réprimer. Là aussi, politique et gangstérisme se mêlent, puisque ce sont parfois des sous-marins étatiques qui en sont à l’origine.

De multiples formes d’escroqueries imaginatives sont aussi à l’œuvre. Ainsi l’escroquerie sentimentale, souvent en provenance d’Afrique. Des femmes âgées et solitaires sont dépouillées à distance par de pseudo-séducteurs qui sollicitent leur aide. Des hommes peuvent aussi être victimes : on connaît le cas d’un Belge persuadé d’avoir gagné à une loterie en Afrique mais devait payer une somme importante pour toucher sa fortune, et qui s’en acquitta.

Il existe aussi des trafics immobiliers pratiqués par des réseaux spécialisés. Des investisseurs sont invités à acheter à prix modérés des appartements avec promesse de les revendre avec un substantiel bénéfice, puis ne voient rien venir. Dans de nombreux cas, c’est l’appât du gain des victimes qui les piège. D’autres trafics reposent sur une tromperie pacifique, et par exemple les trafics de médicaments ou de produits contrefaits. Ils n’en sont pas moins dangereux pour les victimes.

Le mélange de ruse et de violence est cependant la méthode la plus pratiquée dans les diverses formes de gangstérisation. Les trafics de voitures par exemple commencent par des vols discrets, mais peuvent aussi passer par du car jacking, c’est—à-dire la prise violente d’un véhicule à son conducteur, frappé et sorti de force. Ce sont surtout les voitures de haut de gamme qui sont recherchées, et les trafics encouragés par des commandes extérieures.

Ces trafics sont organisés en Europe vers les pays de l’Est ou en Afrique. On connaît la formule touristique plaisamment attribuée à un pays balkanique particulièrement gangstérisé : « Touristes, venez au Kosovo, votre voiture y est déjà ». Le racket des commerçants, censés bénéficier d’une protection contre les malfrats en échange d’une honnête mensualité est quant à lui bien connu, puisque cette protection s’exerce sous la menace de la violence.    

Pour ce qui est de la violence, elle revêt différents degrés de gravité. Elle peut être dirigée contre les biens, les personnes, ou les institutions. Contre les biens, un exemple en est l’intrusion par effraction dans des immeubles privés, ou encore l’assaut contre des bijouteries, ou des agences bancaires, ou des transports de fonds parmi d’autres cibles. Contre les personnes, les vols avec violence d’individus dans les espaces publics… Contre les institutions, la violence organisée peut se rapprocher du terrorisme, qui vise en dernière analyse l’Etat, dont l’autorité se trouve défiée.

Elle le rejoint de façon plus indirecte lorsque des hold up ont pour objet de favoriser le financement des activités et des groupes qui s’y livrent. On peut aboutir à ce que des organisations mafieuses subvertissent l’Etat. On parle ainsi de narco-Etats, phénomène qui menace même certains pays européens. Des gangs purement prédateurs peuvent prendre le contrôle d’un Etat, ce qui est le comble de sa défaillance. Voici quelques années, on parlait d’Haïti comme d’un Etat des ONG, parce qu’elles y jouaient un rôle prépondérant face à l’effondrement des autorités publiques. Désormais, Haïti est devenu l’Etat des gangs, on va y revenir. 

Domaines indéfinis

Indéfinis, et il serait aussi difficile que fastidieux de les énumérer. En un mot, la gangstérisation parasite toutes les activités humaines, aussi bien sociales que privées, on en a vu un exemple avec les rackets sentimentaux.  Elle constitue une contre-société qui s’intègre dans l’ensemble des corps sociaux pour vivre à ses dépens de ses prédations. Elles peuvent être démultipliés à l’infini, et l’on retiendra seulement quelques exemples significatifs : la circulation des personnes, la libération des échanges, la cybercriminalité, la corruption.

–  A la circulation des personnes s’attachent les trafics autour des migrations internationales. Il ne s’agit pas tant des individus qui franchissent de façon irrégulière les frontières qui sont autant victimes que responsables des trafics. Ils sont quant à eux souvent protégés par le droit, international comme interne. Il s’agit ici des réseaux de passeurs qui organisent les départs et les passages moyennant finances. Ils en tirent des profits importants, parfois encore accrus par la vente des migrants comme esclaves au sein de pays de transit.

Ces réseaux n’hésitent pas à risquer la vie des migrants dans des traversées dangereuses. On ne confondra pas non plus les réseaux clandestins avec l’assistance altruiste apportée aux migrants par des ONG humanitaires, y compris pour le franchissement des frontières. Des réseaux internationaux se consacrent à d’autres formes de traite d’êtres humains, par exemple avec la prostitution forcée qui peut être assimilée à une forme d’esclavage. Tous ces trafics d’êtres humains ont un point commun, c’est de bénéficier de relais et de complicités au sein des pays d’accueil.

–  La libération des échanges, fruit de la mondialisation, permet la prolifération et la prospérité de multiples trafics favorisés par l’ouverture ou la porosité des frontières. Fausse monnaie, trafics d’armes, de stupéfiants, de médicaments, de produits alimentaires, contrefaçons diverses, parasitent l’économie officielle. Ils parviennent parfois même à s’y intégrer. On sait par exemple que le produit des trafics de stupéfiants est désormais comptabilisé dans le produit national brut. Celui-ci est indifférent à l’origine de la richesse nationale, légale ou illégale.

Les transports maritimes, par lesquels transitent environ 85 % du commerce mondial de marchandises, sont particulièrement vulnérables à toutes formes de trafics. L’usage des conteneurs, qui franchissent les frontières dans les ports sont si nombreux que l’on n’en peut contrôler qu’une faible partie, est un instrument qui favorise toutes sortes de trafics. Plus généralement, la libération des échanges peut favoriser le contournement des sanctions prises contre certains Etats, dont on sait que l’efficacité est limitée.

–  La cybercriminalité, internationale par nature, est à la fois récente et en voie de développement accéléré. Elle est le véhicule des trafics de toute nature, surtout de la criminalité rusée. Elle en devient aussi un domaine autonome. Elle peut être aussi bien privée que publique, dans la mesure où non seulement des réseaux mafieux, mais aussi des services étatiques opaques les utilisent, à des fins différentes. Pour les usages privés, Internet est un outil de communication à toutes mains et de prédation polymorphe.

Un exemple, outre ceux déjà mentionnés, est celui des paris sportifs, pour lesquels des mafias sont à la manœuvre, avec notamment des matchs truqués. Le récent projet du président de la FIFA de privatiser partiellement la coupe du monde de football aurait sans doute contribué à la livrer aux mafias.

Mais toutes formes de dénis de service, de captations de données, d’extorsion de fonds sont pratiquées. Pour les usages publics, on a affaire, en plus de prédations privées, à des activités étatiques couvertes. On sait que le droit n’est pas la défense la plus efficace en ce domaine, compte-tenu de la dérégulation d’internet et du refus des principaux acteurs, notamment des Etats-Unis, de toute réglementation internationale.

–  La corruption associe transgressions privées et publiques. Elle sert souvent à couvrir d’autres trafics en incitant les autorités compétentes pour leur poursuite à fermer les yeux et à en bénéficier – police, douane, voire justice et monde politique. Elle est omniprésente.

Des indices de corruption élaborés par des think tanks spécialisés permettent d’évaluer sa pénétration au sein des différents Etats. Ils sont évidemment incertains et reposent sur des perceptions. Les démocraties sont relativement moins corrompues que les régimes autoritaires, mais le sont malgré tout dans des proportions croissantes, notamment en raison du développement considérable des trafics de stupéfiants.

Le plus grave pour les démocraties est peut-être la tolérance de l’opinion publique à l’égard de la corruption. Elle peut être active ou passive. Elle peut être le fait de réseaux privés, mais elle peut aussi provenir d’agents étatiques, qui cherchent à obtenir des informations ou à peser sur certaines décisions. J’ai déjà mentionné le parlement européen. Une affaire qui mettait en cause des parlementaires ukrainiens a été récemment dévoilée, mais d’autres parlements nationaux sont aussi touchés. Passive, ses victimes en sont complices.

Cibles multiples

Dans la mesure même où les domaines de la gangstérisation sont indéfinis, les cibles en sont multiples. Les sociétés civiles sont plus ou moins vulnérables, particuliers, collectivités, entreprises, et en leur sein certaines catégories plus que d’autres. Elles le sont d’autant plus lorsque la prédation tend à faire des victimes des complices de leur propres spoliations. Les pyramides de Ponzi attirent par exemple des investisseurs qui cherchent à faire des bénéfices dissimulés, et à échapper au fisc.

Les cryptomonnaies sont souvent des pyramides de Ponzi inavouées. Des spéculateurs avisés savent vendre leurs avoirs avant les déconfitures, qui sont régulières mais semblent ne décourager personne. C’est notamment le cas du Bitcoin. Les cryptomonnaies jouent un rôle croissant dans la gangstérisation, on va y revenir. Mais ici on va surtout dire un mot des cibles publiques, des Etats, qu’elle met au défi sur nombre de registres. L’ Etat est censé être un rempart de la société civile. De ce point de vue, en l’atteignant, c’est le contrat social que met en cause la gangstérisation.  

Celle-ci est d’abord un défi posé aux ordres juridiques étatiques dans leur ensemble. Sont-ils en mesure de réagir efficacement contre elle ? On doit souvent constater leurs lacunes en la matière. Elle devient alors une mesure de la défaillance relative des Etats. Plus précisément, elle met en cause leur ordre public. Lorsque le narcotrafic provoque plusieurs dizaines d’assassinats par an non résolus, l’efficacité de l’appareil policier, mais aussi du renseignement intérieur, est en cause. Des magistrats honnêtes le constatent et le déplorent, mais on les fait parfois taire, comme à Marseille voici peu.

La gangstérisation affecte aussi les finances publiques. La fraude, l’évasion fiscales contribuent à la paupérisation des Etats, les prive de recettes non négligeables. Des cabinets de conseil tout à fait légaux peuvent y contribuer, cabinets parfois animés par d’anciens fonctionnaires des finances dont la déontologie est modeste.

Le défi concerne aussi les systèmes sociaux. On sait que la fraude sociale, qui concerne de l’argent public, est considérable même si son évaluation est difficile. Or elle est en partie le fait de réseaux organisés, qui sont des réseaux internationaux. Voilà qui nous conduit aux difficultés de la lutte contre la gangstérisation, à ses obstacles, à ses insuffisances, à ses balbutiements.

La lutte contre la gangstérisation :

obstacles, insuffisances, balbutiements

L’existence d’un banditisme organisé, de groupes de malfrats est consubstantielle à toute société. On se souvient en France du Courrier de Lyon, de la bande à Bonnot, des écumeurs post-Libération. On se souvient aussi des gangsters de Chicago, des bandes de New York, de l’ancienneté des mafias italiennes. Ils ont inspiré chansons, littérature, cinéma, par une sorte de fascination cathartique. Mais il semble que l’on soit passé de phénomènes, sinon restreints, du moins contenus, à une croissance exponentielle et internationale de la gangstérisation, de sorte que de nombreux Etats sont mis au défi de sauvegarder leur ordre public et plus largement leur intégrité politique.

 Pour les obstacles, on peut relever la mutabilité permanente du gangstérisme, ou son frégolisme d’une part, et ses efforts de légalisation d’autre part. il faut aussi constater les insuffisances de l’approche judiciaire, et les balbutiements de l’approche sécuritaire, c’est-à-dire des mesures coercitives qui commencent à être prises ici ou là.

Obstacles : frégolisme permanent, efforts de légalisation

D’un côté, le gangstérisme tente de se dérober aux coups par un frégolisme permanent, de l’autre il cherche parallèlement à légaliser ses activités.

Un frégolisme permanent

Le frégolisme rend le banditisme organisé capable d’adaptations permanentes aux transformations économiques, sociales, technologiques, mais aussi aux mesures prises contre lui, de sorte qu’il peut être contenu, marginalisé, résorbé mais jamais éliminé. Qu’il s’agisse de modifications du droit, des progrès technologiques, de l’évolution des produits frauduleux, les gangs sont toujours aux avant-postes. C’est particulièrement visible en matière de narcotrafics.

On voit les lieux de deal se déplacer et suivre le marché, les modes de livraison s’adapter, connaissant désormais une sorte d’ubérisation avec les livraisons à domicile. On voit aussi les trafiquants changer de routes d’approvisionnement, utiliser des modes différents, de mules plus ou moins volontaires aux go fast, qui tendent à devenir désormais des low fast. On connaît aussi les largages de stupéfiants près des côtes, que récupèrent discrètement des complices. On voit expérimenter toutes les formules, inventer de nouveaux produits stupéfiants, et l’avenir semble ouvert aux drogues de synthèse.

Cette mobilité, cette adaptabilité immédiate contrastent avec les moyens d’action étatiques ou interétatiques, statiques, lents, toujours à la poursuite de cibles mobiles et élusives.  

Efforts de légalisation : le blanchiment

La légalisation permet de blanchir les activités, de les réintégrer dans les circuits économiques légaux, de les soustraire préventivement aux poursuites, et même de les dissimuler entièrement aux enquêtes. C’est ce qu’on dénomme le blanchiment. Il connaît deux formes : juridique avec l’effort pour intégrer les systèmes légaux, financière avec la réintégration de l’argent volé dans les circuits officiels. 

– Pour le blanchiment financier, le frégolisme est encore plus manifeste, parce que rien n’est plus fluide que l’argent. Et, quel que soit leur registre, toutes ces activités doivent blanchir leurs bénéfices afin de les réintégrer dans les circuits officiels de financement.

Or ils se savent traqués, ils savent que la lutte contre leur dissimulation s’attache à l’une de leurs activités vulnérables. Ils disposent pour se protéger de toutes les formules qui permettent d’anonymiser l’origine des fonds, et force est de reconnaître que les systèmes bancaires, dont certains n’ont d’autre loi que le profit, sont parfois indifférents à l’origine des sommes qui leur sont confiées.

Des associations de magistrats instructeurs se sont fait l’écho de cette béance du réseau bancaire international, notamment avec les fonds off shore, béance sur laquelle des scandales éclatants et récurrents attirent un instant l’attention avant que le silence médiatique ne favorise un oubli protecteur. Les Panama Papers, voici une dizaine d’année, ont ainsi révélé l’existence de trafics financiers considérables, pour la plupart restés impunis.

S’y ajoutent aujourd’hui les cryptomonnaies dont l’existence et la régulation échappent aux Etats et sont une autre manifestation de frégolisme transgressif. Ces produits informatiques sont le lieu de tous les trafics. La spéculation frauduleuse n’est qu’une de leurs virtualités. Les cryptomonnaies peuvent accueillir les produits de toutes les activités, licites ou illicites, transparentes ou clandestines. Il suffit ensuite de les convertir par le jeu du marché en monnaies officielles dont on ne pourra pas, ou alors très difficilement, découvrir l’origine.

Le développement des cryptomonnaies est actuellement considérable. Certains Etats même semblent les encourager, comme l’Administration Trump, voire en faire des monnaies ayant officiellement cours. C’est notamment le cas pour le Bitcoin au Salvador en Amérique latine, et en République Centrafricaine. Le Bitcoin est la plus connue des crypto, mais il en existe un nombre croissant dont certaines disparaissent rapidement, et qui ont toutes un trait commun : elles sont les paradis du blanchiment.         

–  Quant au blanchiment juridique, il consiste à convertir des activités illicites en commerces licites. C’est une question largement traitée dans la saga du Parrain. Vito Corleone s’abrite derrière une société d’importation d’huiles d’olive, et son fils Michael Corleone entend légaliser toutes ses activités. Il finit par devenir l’un des principaux actionnaires du patrimoine immobilier du Vatican. On sait que, en France par exemple, un nombre important de commerces de bouche s’installent dans des villes moyennes où ils n’ont qu’une activité réduite.

Des cabinets d’avocats spécialisés sont actifs dans ces conversions, comme ils le sont dans la défense des accusés de trafics illicites. C’est pour eux une source abondante de clients solvables. La lutte contre la gangstérisation est une lutte juridique, et dans ce combat les trafiquants ne manquent pas d’alliés dont on peut se demander s’ils ne deviennent pas des complices, à l’instar de Tom Hagen, l’avocat du Parrain, qui n’a qu’un seul client. Autant d’obstacles qui compliquent la lutte.

Les défis sont aujourd’hui de plus en plus vastes et de plus en plus profonds, avec l’expansion des narcotrafics en tête du mouvement. En face, on doit bien constater que les réponses restent inadaptées ou insuffisantes, de sorte que le combat, s’il n’est pas encore perdu, est pour l’instant un échec. Alors il faut se souvenir de la formule de Chamfort : « On ne nettoie pas les écuries d’Augias avec un plumeau », ce qui nous conduit à considérer que l’approche judiciaire reste, en dépit de renforcements récents, insuffisante.

Insuffisances judiciaires

On peut les rassembler autour de deux observations : les instruments juridiques sont rapidement inadaptés ; les moyens matériels sont généralement saturés. 

Inadaptation des instruments juridiques

On n’entrera pas ici dans le détail de législations multiples et complexes. On ne méconnaîtra pas non plus les efforts entrepris depuis quelques années, en France et en Europe notamment, pour les renforcer, avec par exemple le PNF pour la délinquance financière ou le nouveau parquet national anticriminalité. On n’oubliera pas non plus la récente loi sur le narcotrafic, dont il doit procéder.

Des tableaux complets sont dressés dans deux rapports sénatoriaux récents, dont l’un a déjà été mentionné, celui du sénateur Etienne Blanc sur l’impact du narcotrafic en France du 14 mai 2024 et celui de la sénatrice Nathalie Goulet du 20 juin 2025 sur la délinquance financière. Ils font de nombreuses propositions dont la plupart demandent encore à être mises en œuvre.

– Considérons d’abord les instruments nationaux. Ils sont confrontés à une criminalité mobile, qui se modifie et s’adapte sans cesse, qui est opportuniste et imaginative. On l’a vu, elle explore tous les registres et tous les domaines de la prédation. Elle montre une capacité toujours renouvelée d’utiliser de nouvelles techniques, de nouvelles méthodes, d’impliquer de nouveaux groupes, de nouveaux objets, de transgresser ou de contourner les obstacles légaux pour toutes formes de captation de ressources qui en définitive sont fongibles en avantages monétaires.

En regard, la criminalisation de ces activités est toujours en retard, en raison même des sauvegardes que le droit pénal comporte pour les libertés individuelles. Les infractions doivent être spécifiquement prévues et restrictivement interprétées, les incriminations pénales ne sont pas rétroactives, la charge de la preuve appartient à l’accusation…

Les réseaux ont les moyens de mobiliser et de rémunérer des cabinets d’avocats habiles à exploiter toutes les difficultés procédurales pour arrêter ou retarder l’action pénale. En outre, la fragmentation de la société internationale en Etats indépendants, disposant chacun de leur système juridique et pénal propre complique et au minimum retarde l’action publique face à des phénomènes transnationaux.

Il existe toutefois, notamment en Europe, des systèmes nationaux plus efficaces que d’autres. En Italie, pays confronté depuis très longtemps à l’activité criminelle des mafias, régionales ou internationales, des mesures judiciaires très fortes ont été prises depuis quelques décennies. Un effort concerté et prolongé de l’institution judiciaire a obtenu des résultats significatifs. En attendant sans doute que de nouveaux groupes se reforment, beaucoup de bandes anciennes ont été décimées.

Pour ne prendre qu’un exemple, 70 % des patrimoines suspects bloqués ont été définitivement saisis par la justice, alors que l’on n’en compte que 30 % en France. On peut donc s’inspirer de législations nationales plus avancées pour prendre exemple, et on le fait dans certains domaines. Mais la question est globale, c’est-à-dire internationale. En l’absence d’une concertation et d’une coopération entre Etats, universelle autant que possible, on risque fort de labourer la mer.   

– Sur le plan de la coopération internationale, le GAFI joue un rôle important. Ce Groupe d’action financière a été créé en 1989 par le G7. Mais il concerne surtout le financement du terrorisme et n’émet que des recommandations. Sur le plan européen, le GRECO, Groupe d’Etats contre la corruption, établi en 1999 dans le cadre du Conseil de l’Europe plus les Etats-Unis, évalue les dispositifs nationaux et formule des recommandations dans des rapports publics.

Au-delà, on rencontre, outre le jeu ordinaire des conventions d’extradition, diverses conventions internationales consacrées à la corruption ou à diverses formes de trafics. On peut aussi mentionner le parquet européen voué à lutter contre les fraudes affectant les finances de l’Union.

Mais on peut prendre deux exemples très significatifs des limites actuelles : la Convention de Palerme de 2000 contre la criminalité transnationale organisée et la Convention de Merida de 2004 contre la corruption. Toutes les deux sont presque universelles, 194 parties pour la première, 193 pour la seconde. Ces traités prévoient d’abord l’obligation pour les parties d’adapter leur législation pénale interne, ensuite celle de coopérer entre elles sur le plan policier et judiciaire pour permettre une répression transnationale.  

Les deux conventions sont très puissantes sur le papier. Mais elles sont insuffisamment appliquées, parce qu’elles sont essentiellement déclaratoires, sans mécanismes d’exécution. On prévoit bien une conférence annuelle des parties, mais sans pouvoir décisionnel, de sorte que leur mise en œuvre reste soumise au bon vouloir des Etats parties. Force est de constater que, dans ces conditions, leur efficacité reste limitée. En outre, la convention de Palerme comporte des protocoles additionnels (traite des personnes, migrants, armes à feu) sensiblement moins ratifiés.

Saturation des moyens matériels 

Comme on sait, le nombre de policiers et de magistrats affectés à la lutte contre la criminalité transnationale est la plupart du temps insuffisant. Leur expertise, leur professionnalisme ne sont pas en cause, mais les crédits dont ils disposent dans un contexte où la coopération internationale est particulièrement difficile rendent l’efficacité de leur action aléatoire. Ils connaissent des succès spectaculaires, saisie de stupéfiants, arrestations de passeurs, répression de trafics financiers – le PNF a ainsi rapporté plus d’une dizaine de milliards au trésor français.

Mais la proportion de délits ou crimes réprimés ne varie guère. La douane française estime par exemple saisir environ 10 % des stupéfiants qui franchissent les frontières. La saturation des services est une technique des trafiquants, qui sont prêts à sacrifier une partie des produits pour mieux faire passer les autres. Lorsque des millions de colis arrivent de l’étranger, que des centaines de milliers de conteneurs transitent dans les ports, comment les contrôler tous ? Le renseignement est important mais insuffisant à lui seul. Et puis on peut augmenter le nombre ou la taille des plumes, ce seront toujours des plumeaux. De sorte qu’il faut explorer la piste sécuritaire.

Balbutiements sécuritaires

Balbutiements, parce qu’il s’agit d’initiatives isolées et récentes, sans stratégie internationale d’ensemble. On va en prendre trois exemples, le premier tiré de la France, le deuxième du Salvador, pays d’Amérique centrale, le troisième des Etats-Unis. Leurs fondements et leur efficacité sont parfois contestés, et leurs résultats restent incertains. Or une politique ne se juge ni sur ses intentions ni sur ses moyens mais sur ses résultats. En conclusion enfin on pourra dire un mot de ce que pourrait être une bonne stratégie associant sécuritaire et judiciaire, et qui passerait par le Conseil de sécurité de l’ONU.

–  Pour la France, la politique récemment suivie offre deux exemples de lutte contre le narcotrafic, deux exemples provenant du ministère de l’Intérieur puis de la Justice, avec le même ministre dans les deux cas. D‘abord, les opérations « place nette » contre les points de trafic de stupéfiants dans diverses villes. Elles ont été spectaculaires, mais leurs résultats sont restés sans lendemain, de sorte qu’elles ont été souvent perçues comme des opérations de communication et non de fond.

Ensuite, la création de prisons de haute sécurité destinées à empêcher les trafiquants de communiquer et de diriger leurs trafics à partir de leur cellule. L’expérience est encore trop récente pour en mesurer l’efficacité réelle. On notera qu’elle a initialement renforcé la violence des gangs, en la dirigeant contre les prisons elles-mêmes et contre le personnel pénitentiaire. Des avocats se sont aussi mobilisés pour protester contre ces conditions d’emprisonnement au nom des droits de l’homme.

–  Pour le Salvador, le président Bukele a lancé une politique sécuritaire de grande ampleur contre le narcotrafic et plus généralement le crime organisé qui gangrenait le pays. Arrestations massives, conditions de détention très sévères ont réduit considérablement le nombre de meurtres et de réseaux organisés.

Cette politique, qui fait fi des libertés publiques et des droits de la défense, emprisonnant massivement les suspects, a le soutien de la population et des Etats-Unis, qui y transfère certains trafiquants. Elle est toutefois discutée, aussi bien sur le plan des droits de l’homme, largement méconnus dans ce cadre, que sur celui de son efficacité. Certains soutiennent qu’en réalité elle n’est qu’une apparence et que le crime organisé s’est reconstitué de façon plus invisible.

Ce qui est clair, c’est qu’une telle politique ne peut être un produit d’exportation. Outre les obstacles juridiques, il y faut un petit pays, peu peuplé, au territoire restreint et aux échanges internationaux limités.

–  Les Etats-Unis ont inauguré récemment, sous la présidence Trump, une politique radicale contre le narcotrafic. Ils ont capturé par la force armée le président du Venezuela, Nicolas Maduro, accusé d’être à la tête d’un réseau. Dans le même esprit, ils ont bombardé et détruit en haute mer des navires supposés transporter des stupéfiants vers leurs côtes. Ils ont ainsi tué plusieurs dizaines de personnes. Il y avait un précédent, remontant à 1990, avec la capture du président Noriega, au Panama, par une opération militaire ordonnée par le président Bush père, qui avait entraîné nombre de victimes civiles.

Ces opérations évoquent un lointain souvenir, celui du Torrey Canon, pétrolier en perdition détruit en 1967 dans la Manche par la marine britannique pour protéger les côtes. Cela avait entraîné nombre de protestations, parce que la légalité internationale de l’action était douteuse. Il en était résulté en 1969 une nouvelle convention, la convention de Bruxelles sur l’intervention en haute mer, dérogeant à l’exclusivité du pavillon et à l’interdiction du recours à la force.

Rien de tel face aux destructions américaines, pas de protestations internationales, très peu de débats, et encore ils portent sur l’efficacité de ces frappes plutôt que sur leur légalité, ce qui montre que le recours à la violence armée par les Etats est de plus en plus toléré, surtout lorsqu’il est le fait des Etats-Unis. Ce n’est qu’aux Etats-Unis qu’un débat interne sur la légalité de ces bombardements a été amorcé, y compris par des militaires, dont des marins, mais sans lendemain.

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*     *

En conclusion, on peut s’interroger sur une stratégie internationale universelle qui associerait coercition, sécuritaire et judiciaire. Elle passerait par le Conseil de sécurité. Pour le moment, le Conseil de sécurité n’est intervenu que de façon plus modeste, et ponctuelle. Il s’agit de la situation à Haïti.

Dans un premier temps, face à la défaillance structurelle de l’Etat, le Conseil avait lancé une opération de maintien de la paix, la MINUSTAH, qui malgré divers renforcements, a échoué. Aujourdhui, le Conseil a autorisé une opération qu’il ne dirige pas. Il s’agit d’une Mission internationale d’appui à la sécurité (MSS), conduite par le Kenya avec ses propres forces et le soutien d’autres Etats. Les résultats ne sont guère convaincants. 

Pourtant, il existe un précédent et un instrument efficace, qui pourrait servir de modèle. C’est la Résolution 1373 du 28 septembre 2001, adoptée après les attentats du 11 Septembre. Elle concerne la lutte contre le terrorisme international, et définit un programme complet de lutte, obligatoire, civil, contrôlé.

Tous les Etats sont tenus d’adapter leurs législations internes et de développer leur coopération internationale, en termes douaniers, policiers, judiciaires, de renseignement, de financement et de fiscalité. Un Comité de suivi est instauré, devant lequel tous les Etats doivent faire rapport sur les mesures prises, et s’exposent aux suites de leur inaction.

La gangstérisation du monde n’est aujourd’hui pas moins redoutable pour la sécurité internationale que le terrorisme en son temps. Celui-ci a été combattu avec efficacité. Il n’a pas disparu, mais largement résorbé. Une fausse solution, celle de l’Argentine du Président Milei, qui classe des réseaux de narcotraficants comme terroristes. Cela ne peut être effectif en dehors du pays, car le Conseil de sécurité dresse des listes, qui peuvent être judiciairement contrôlées. Ces réseaux n’y figurent pas, au moins pour l’instant. Le Conseil pourrait le faire s’il décidait  de donner des dents aux conventions de Palerme et de Merida, qui sont déjà une solide base normative. Est-ce envisageable ? Passé un certain degré de gravité, une telle solution pourrait finir par s’imposer.

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Communication d’Olivier DELLENBACH « Géopolitique de l’intelligence artificielle »

Communication du lundi 29 juin 2026 d’Olivier Dellenbach, Président de ChapsVision

Thème de la communication : Géopolitique de l’intelligence artificielle

 Synthèse de la séance

L’intelligence artificielle constitue une révolution technologique majeure qui redéfinit les rapports de puissance mondiaux. Comme le pétrole au XXᵉ siècle, elle devient un levier stratégique, mais son développement repose avant tout sur la maîtrise de l’électricité, des semi-conducteurs, du cloud et des données. Cette transformation, d’une rapidité inédite, s’accompagne de l’essor de systèmes capables d’agir de manière autonome et renforce le pouvoir de quelques grandes entreprises technologiques, désormais aussi influentes que certains États.

La compétition mondiale est dominée par les États-Unis, qui bénéficient d’un écosystème d’innovation exceptionnel, et par la Chine, qui mise sur une stratégie étatique ambitieuse pour rattraper son retard. L’Europe possède des atouts scientifiques, industriels et réglementaires importants, mais peine encore à transformer ces avantages en véritable souveraineté numérique. Malgré cette rivalité, Olivier Dellenbach estime que le risque de conflit entre grandes puissances demeure limité en raison de la forte interdépendance des chaînes de valeur de l’IA : aucun acteur ne maîtrise seul l’ensemble des ressources nécessaires, ce qui favorise un équilibre fondé sur des dépendances réciproques.

Selon lui, le principal danger de l’intelligence artificielle ne réside donc pas dans les tensions géopolitiques, mais dans ses conséquences sociales. L’automatisation touche désormais les métiers qualifiés, fragilise les classes moyennes et risque d’accroître les inégalités en concentrant les richesses entre les mains des détenteurs des technologies. À cela s’ajoutent un sentiment croissant de perte de contrôle face aux grandes plateformes numériques et des tensions liées aux besoins énergétiques de l’IA. Ces évolutions pourraient alimenter les populismes, affaiblir les démocraties et, indirectement, déstabiliser les relations internationales.

Face à ces défis, la France et l’Europe doivent développer une véritable stratégie de puissance en s’appuyant sur leurs atouts, notamment leur excellence scientifique, leurs capacités industrielles et leur production d’énergie décarbonée. Toutefois, la souveraineté technologique ne sera durable que si elle s’accompagne de politiques permettant de redistribuer les gains de productivité, de former les travailleurs et de préserver la cohésion sociale. En définitive, Olivier Dellenbach soutient que l’enjeu central de la révolution de l’intelligence artificielle est moins technologique que politique et moral : il s’agit de maîtriser cette transformation afin qu’elle renforce la prospérité collective sans compromettre la stabilité des démocraties et le contrat social.

À l’issue de sa communication, Olivier Dellenbach a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées J. de Larosière, P.-M. Menger, Th. de Montbrial, J.-R. Pitte, Ph. Aghion, D. Senequier, L. Ravel, J.-C. Trichet, M. Pébereau, G.-H. Soutou.

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Communication de Mattias GUYOMAR « Les droits de l’homme dans les relations et la justice internationales »

Communication du lundi 22 juin 2026 de Mattias Guyomar, Président de la Cour européenne des droits de l’homme

Thème de la communication : Les droits de l’homme dans les relations et la justice internationales

ÉLECTION

Le président Jean-David Levitte ouvre la séance, qui se tient exceptionnellement sous la Coupole de l’Institut de France du fait des températures extrêmes, et fait procéder à l’élection prévue ce jour, au fauteuil n°8 de la section Philosophie laissé vacant par le décès de Bertrand Saint-Sernin le 24 juin 2024. Par ordre alphabétique quatre candidats se présentent à ce fauteuil : Albert Doja, Emmanuel Picavet, Olivier Rey, Hervé Zwirn. Olivier Rey est élu membre de l’Académie des sciences morales et politiques au premier tour de scrutin avec 20 voix sur 32 votants ce jour.

 Synthèse de la séance

La reconstruction de l’ordre mondial s’est opérée, après 1945, autour et sur le fondement même des droits de l’homme, et les tentatives actuelles de déstabilisation voire de destruction du Rules-based international order qui s’est alors mis en place se traduisent par une attaque en règle contre l’idée même des droits de l’homme, le principe de leur protection et les acteurs, en particulier judiciaires, chargés d’en assurer le respect effectif.

Cette reconstruction, dont les architectes français furent René Cassin et Pierre-Henri Teitgen, est marquée, à différents égards, par « l’influence des droits de l’homme sur la structure du droit international » pour citer le titre d’un article du Président Sicilianos : l’ordre international voit en quelques années se multiplier les instruments de droit international des droits de l’homme, avec une grande variété d’échelle, d’objet et de portée.

Il faut y voir l’expression d’un jus gentium revisité qui place les droits de l’homme autour du droit international alors que le XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle avaient été marqués par la consécration d’un modèle stato-centré où l’idée même d’une communauté humaine universelle s’était effacée au profit d’une conception fondée sur les relations inter-étatiques (jus inter gentes).

Cette reconstruction se traduit par un phénomène combinant les trois caractéristiques suivantes : une humanisation du droit international (institutionnalisation d’un corpus juridique destiné à protéger les droits de l’homme, dont l’individu, titulaire de droits fondamentaux opposables à l’État, aux États, est le destinataire final), une objectivisation du droit international (non-réciprocité et mise en place d’un système de garantie collective, appréciation de la validité des réserves par les organes de contrôle) et une judiciarisation du droit international (quelle que soit la force performative du droit, seule la sanction de la méconnaissance de la règle en assure l’efficacité et seule la justiciabilité des droits en garantit le respect effectif).

La judiciarisation de la protection internationale des droits de l’homme repose sur l’efficacité inégalée du droit de recours individuel devant la Cour européenne des droits de l’homme qui permet à chaque particulier de la saisir directement après épuisement des voies de recours internes.

À notre époque, la déstabilisation des relations internationales – la guerre en Ukraine dure depuis maintenant plus de 4 ans, depuis l’invasion massive par la Fédération de Russie en février 2022 – s’accompagne de la remise en cause des piliers sur lesquels reposent toutes les démocraties : l’État de droit, la séparation des pouvoirs et la confiance dans la justice.

Le populisme anti-judiciaire ne se limite plus à l’habituelle dénonciation d’un prétendu gouvernement des juges. Il nourrit un procès en illégitimité démocratique qui autorise les remises en cause institutionnelles comme les attaques personnelles.

Mais chez tous les acteurs et actrices du Rules-based international order s’exprime le même optimisme de la volonté, la même énergie positive mobilisée pour pouvoir tenir le rôle qui nous a été confié, malgré le contexte et les difficultés, pour être à la hauteur de l’héritage des Fondateurs et architectes de cet ordre, pour faire du rêve de nos prédécesseurs la réalité de nos successeurs.

Il nous faut reprendre, alors que nous célébrons le 50ème anniversaire de sa disparition, la route de René Cassin, fantassin des droits de l’Homme, Soldat de la paix et Patriote de l’Universel : les droits humains doivent avant tout se comprendre comme les droits de l’humanité, ce qui signe leur caractère universel.

Et œuvrer en vue de l’universel ne relève pas d’un dogme abstrait, mais bien de cet « idéal commun » inscrit dans le Préambule de la Convention.

Ce que nous avons à reconstruire aujourd’hui, c’est l’adhésion à un système de règles fondé sur un ensemble de valeurs. Un système à la fois anthropocentré (tourné autour de l’individu – la Convention est le traité européen de l’humanisme juridique) et stato-centré (organisé autour de l’État). La souveraineté des États – qui sont les acteurs indépassables de l’ordre international – doit être pensée en même temps que la souveraineté de l’individu. Le respect des identités constitutionnelles nationales doit être concilié avec le respect de l’identité constitutionnelle de l’individu que constitue la dignité humaine.

À l’issue de sa communication, Mattias Guyomar a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées J.-C. Casanova, G. Guillaume, L. Vogel, Y. Gaudemet, J.-C. Trichet, M. Pébereau.

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Communication de Lionel ZINSOU « Quel avenir pour le continent africain ? »

Communication du lundi 8 juin 2026 de Lionel Zinsou, ancien Premier ministre du Bénin, président du think tank Terra Nova

Thème de la communication : Quel avenir pour le continent africain ?

 Synthèse de la séance

Lors de son intervention, Lionel Zinsou propose une lecture à la fois lucide et résolument optimiste de l’avenir du continent africain. Son analyse s’articule autour des grandes transformations économiques, démographiques et politiques actuellement à l’œuvre.

Il souligne tout d’abord que l’Afrique connaît aujourd’hui des taux de croissance soutenus dans de nombreux pays. Cette dynamique reste cependant fragile, car elle repose encore largement sur des économies peu industrialisées, dominées par l’agriculture et un secteur informel très important. La transformation structurelle des économies africaines constitue donc un enjeu majeur pour les décennies à venir.

Lionel Zinsou insiste ensuite sur le rôle central de la démographie. L’Afrique est le continent le plus jeune du monde, et l’augmentation rapide de l’espérance de vie modifie profondément les équilibres sociaux. Cette évolution représente une opportunité considérable — un véritable « dividende démographique » — à condition de réussir à créer suffisamment d’emplois. À défaut, elle pourrait devenir une source de tensions sociales et politiques.

Sur le plan économique, il met en évidence un obstacle majeur : le manque de capital. Les systèmes financiers restent peu développés, le crédit est difficile d’accès et coûteux, ce qui freine l’investissement et l’initiative privée. Il souligne toutefois que les innovations, notamment dans les télécommunications et les technologies financières, pourraient accélérer l’inclusion financière et transformer profondément les économies africaines.

L’éducation et la diffusion des connaissances apparaissent également comme des leviers décisifs. Si l’accès à l’éducation progresse, des efforts importants restent nécessaires, notamment dans la formation technique et professionnelle. Lionel Zinsou insiste en particulier sur l’importance de la scolarisation des filles, qui est un facteur déterminant du développement. Par ailleurs, le numérique ouvre de nouvelles perspectives en permettant un rattrapage rapide dans les domaines de la recherche et de la formation.

L’ancien Premier ministre du Bénin n’ignore pas les fragilités du continent. Il évoque les fortes inégalités territoriales et sociales, les difficultés de gouvernance, ainsi que les tensions liées au chômage des jeunes et aux transformations économiques rapides. Ces déséquilibres peuvent alimenter l’instabilité politique et favoriser des phénomènes tels que le terrorisme ou la criminalité organisée. Enfin, Lionel Zinsou souligne que l’avenir de l’Afrique dépendra largement de la qualité de sa gouvernance et de sa capacité à renforcer ses institutions. L’intégration économique régionale et l’adoption de modèles de développement adaptés aux réalités locales seront essentielles pour accompagner la croissance.

En conclusion, il défend une conviction forte : l’Afrique est engagée dans une transformation rapide et profonde, comparable à celle qu’ont connue certaines régions d’Asie. Si les défis sont nombreux, les potentialités du continent sont immenses, à condition de réussir à conjuguer croissance économique, création d’emplois et stabilité politique.

À l’issue de sa communication, Lionel Zinsou a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées J.R. Pitte, X. Darcos, P.M. Menger, H. Gaymard, P. Delvolvé, M. Pébereau, G. Guillaume, M. Bastid-Bruguière.

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Communication de Bruno TERTRAIS « La transformation démographique du monde et son impact géopolitique »

Communication du lundi 1er juin 2026 de Bruno TERTRAIS, politologue

Thème de la communication : La transformation démographique du monde et son impact géopolitique

 Synthèse de la séance

Bruno Tertrais analyse les grandes transformations démographiques mondiales et leurs conséquences géopolitiques. Selon lui, l’humanité traverse une période historique marquée par trois évolutions majeures : la baisse généralisée de la fécondité, l’approche du pic de population mondiale et le vieillissement progressif des sociétés.

La croissance démographique mondiale ralentit fortement. Alors que la population continue d’augmenter, son rythme de croissance s’effondre et devrait conduire à un pic situé entre 2050 et 2080, avec une population mondiale comprise entre 9 et 11 milliards d’habitants à la fin du siècle. Cette évolution résulte principalement de la baisse de la fécondité, qui se rapproche progressivement du seuil de remplacement des générations (environ 2,1 enfants par femme) à l’échelle mondiale.

Parallèlement, l’urbanisation constitue l’un des phénomènes les plus marquants de l’histoire récente. Depuis une vingtaine d’années, plus de la moitié de l’humanité vit en ville. Contrairement aux idées reçues, la planète n’est pas globalement surpeuplée : la population reste concentrée dans quelques grandes régions favorables à l’activité humaine, notamment les plaines de l’Inde du Nord et les zones côtières chinoises.

Le vieillissement démographique est l’autre grande tendance mondiale. L’allongement de l’espérance de vie et la diminution des naissances entraînent une hausse continue de l’âge moyen de la population mondiale. Cette évolution modifie profondément les équilibres économiques et sociaux, notamment en réduisant progressivement la population active dans de nombreux pays.

Concernant les migrations, Bruno Tertrais souligne que les perceptions sont souvent déconnectées de la réalité statistique. À l’échelle mondiale, la proportion de migrants reste relativement stable dans le temps, autour de 3,7 % de la population mondiale. Les principaux pays d’origine demeurent l’Inde, la Chine et le Mexique, tandis que les principaux pays d’accueil sont les États-Unis, l’Allemagne et l’Arabie saoudite. Il rappelle également que le développement économique tend à favoriser l’émigration dans un premier temps, car il donne aux individus les moyens matériels de partir. Ainsi, l’augmentation des migrations africaines vers l’Europe s’explique davantage par l’amélioration du niveau de vie que par un appauvrissement du continent africain.

Les évolutions démographiques diffèrent fortement selon les régions du monde. L’Eurasie connaît un déclin marqué de sa population. L’Europe, la Russie, le Japon, la Corée du Sud et surtout la Chine voient leur fécondité chuter à des niveaux très faibles. La Chine fait face à une situation particulièrement préoccupante, avec une diminution rapide de sa population active susceptible de freiner sa croissance économique future. À l’inverse, l’Afrique demeure le seul continent dont la population continuera à croître fortement pendant plusieurs décennies, malgré une baisse progressive de la fécondité. Le Nigeria illustre cette dynamique et pourrait devenir l’un des pays les plus peuplés du monde.

Ces transformations auront des conséquences géopolitiques importantes. La démographie influence directement la puissance économique à travers l’évolution de la population active. Si les tendances actuelles se poursuivent, les États-Unis pourraient conserver ou retrouver un avantage économique relatif grâce à une démographie plus favorable que celle de la Chine. L’Inde, dont la population active continuera de croître plus longtemps, pourrait également bénéficier d’un important potentiel de développement.

Bruno Tertrais souligne cependant qu’un déclin démographique n’empêche pas l’agressivité internationale. Au contraire, le sentiment de déclin peut parfois nourrir des politiques plus offensives, comme l’illustre selon lui le cas de la Russie. Il note également que la baisse du poids démographique relatif des membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU pose la question de leur représentativité dans le monde contemporain. Ce poids est passé de 40% de la population mondiale en 1945 à 23% aujourd’hui.

Enfin, Bruno Tertrais évoque l’hypothèse d’une « paix gériatrique ». Les sociétés vieillissantes pourraient être moins enclines à la violence, celle-ci étant historiquement davantage associée aux populations jeunes, notamment aux jeunes hommes.

En conclusion, Bruno Tertrais montre que la démographie constitue l’un des facteurs majeurs de transformation du XXIᵉ siècle. La baisse de la fécondité, le vieillissement des populations, les dynamiques migratoires et les contrastes croissants entre régions du monde redessinent progressivement les rapports de puissance et les équilibres géopolitiques mondiaux. Ces évolutions imposent aux sociétés et aux gouvernements de faire des choix politiques, économiques et culturels déterminants pour l’avenir.

À l’issue de sa communication, Bruno Tertrais a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées L. Ravel, J.R. Pitte, F. d’Orcival, Ph. Aghion, J.C. Casanova, J. de Larosière.

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Communication du Général Thierry BURKHARD « Quel réarmement pour la France et l’Europe ? »

Communication du lundi 18 mai 2026 du Général Thierry Burkhard, ancien chef d’état-major des Armées

Thème de la communication : Quel réarmement pour la France et l’Europe ?

 Synthèse de la séance

Le Général Thierry Burkhard analyse la dégradation rapide de l’environnement stratégique international et appelle la France ainsi que l’Europe à engager un réarmement global pour faire face au retour des rapports de force. L’ancien chef d’état-major des Armées souligne tout d’abord que le monde est entré dans une période d’instabilité durable marquée par la multiplication des conflits, le retour des grandes puissances et l’affaiblissement du droit international. Les crises ne se succèdent plus mais se cumulent, tandis que la guerre de haute intensité réapparaît en Europe avec le conflit ukrainien. Dans ce contexte, les États privilégient désormais la puissance et les rapports de force plutôt que les règles internationales.

Le Général Burkhard met également en évidence la constitution de nouveaux blocs géopolitiques dominés par la Chine, la Russie et les États-Unis. La Chine poursuit une stratégie de puissance globale, la Russie remet en cause l’ordre européen par la force, et les États-Unis réorientent progressivement leurs priorités vers l’Asie, rendant leur soutien à l’Europe moins certain. À cela s’ajoutent de nouveaux facteurs d’instabilité comme la guerre informationnelle, l’usage stratégique de l’intelligence artificielle et les conséquences du changement climatique, qui accentuent les tensions mondiales.

Face à cette situation, le Général Burkhard estime que la France et l’Europe doivent reconstruire les instruments de leur puissance à travers un réarmement non seulement militaire, mais aussi moral, industriel et opérationnel. Le premier enjeu est le réarmement intellectuel et moral, fondé sur la cohésion nationale, l’esprit de défense et la résilience de la population. L’exemple ukrainien montre qu’une nation capable de résister est avant tout une nation unie et consciente des sacrifices nécessaires à sa survie. Il faut donc renforcer l’éducation civique, lutter contre la désinformation et restaurer le sens du collectif.

Le deuxième axe concerne le réarmement capacitaire. La France doit préserver sa souveraineté stratégique tout en développant des coopérations européennes plus efficaces dans les domaines industriels et technologiques. Le Général Burkhard insiste sur l’importance des partenariats ciblés, notamment dans les secteurs de l’intelligence artificielle, des drones ou du quantique, afin de bâtir une véritable autonomie européenne face aux dépendances extérieures. Il souligne aussi le rôle essentiel des startups, des PME et de la recherche civile dans l’innovation militaire.

Michel Pébereau

Enfin, le Général Burkhard aborde le réarmement opérationnel et doctrinal. Les armées doivent s’adapter à des conflits plus rapides, plus meurtriers et technologiquement plus complexes. La dissuasion nucléaire, la cybersécurité, la protection du territoire et la capacité à produire rapidement des équipements deviennent des priorités stratégiques. Les guerres modernes imposent également une grande capacité d’adaptation, une meilleure exploitation de l’innovation et une forte réactivité dans la conduite des opérations.

En conclusion, l’ancien chef d’état-major des Armées affirme que la France et l’Europe doivent défendre leurs valeurs tout en retrouvant la capacité d’agir dans un monde dominé par la puissance. Selon lui, l’inaction serait aujourd’hui plus dangereuse que la prise de risque. Sans réarmement moral, capacitaire et opérationnel, les Européens risqueraient de subir les décisions imposées par d’autres puissances.

À l’issue de sa communication, le Général BURKHARD a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées Th. de Montbrial, P.M. Menger, J.C. Trichet, J. de Larosière, X. Darcos, B. Cotte, L. Vogel, G.H. Soutou, M.B. Bruguière, M. Pébereau, G. Alajouanine, E. Maury.

Verbatim du communicant

 

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Communication de Camille GRAND « L’impact de la présidence de Donald Trump sur le continent européen dans le domaine militaire : la Russie, l’Ukraine et l’avenir de l’OTAN »

Communication du lundi 11 mai 2026 de Camille Grand, ancien Secrétaire général adjoint de l’OTAN

Thème de la communication : L’impact de la présidence de Donald Trump sur le continent européen dans le domaine militaire : la Russie, l’Ukraine et l’avenir de l’OTAN

 Synthèse de la séance

Camille Grand analyse l’évolution du rôle des États-Unis au sein de l’OTAN et les conséquences possibles pour la sécurité européenne. Il explique que Washington est aujourd’hui confronté à plusieurs priorités stratégiques simultanées : rivalité avec la Chine dans l’Indo-Pacifique, engagements militaires au Moyen-Orient et ambitions dans l’hémisphère occidental. Dans ce contexte, l’Europe apparaît comme une priorité secondaire, notamment en matière de livraisons d’armes et d’engagement militaire.

Camille Grand estime qu’un retrait officiel des États-Unis de l’OTAN reste peu probable en raison des obstacles juridiques et politiques. Cependant, il souligne qu’il n’est pas nécessaire de quitter formellement l’Alliance pour l’affaiblir : un président américain refusant d’assumer le rôle traditionnel des États-Unis dans l’OTAN produirait des effets comparables. Cette orientation correspondrait d’ailleurs à certaines idées défendues par les proches de Donald Trump, favorables à une alliance « moins américaine ».

Camille Grand revient également sur les engagements récents des Européens à augmenter fortement leurs dépenses militaires, sous la pression de Donald Trump. Les pays européens se sont engagés à consacrer 3,5 % de leur PIB à la défense, auxquels s’ajoutent 1,5 % pour les infrastructures de sécurité, permettant à Trump d’affirmer avoir obtenu un effort total de 5 % du PIB. Malgré cet accord, les tensions récentes liées au Groenland et au Moyen-Orient ont ravivé les désaccords entre Washington et ses alliés européens, rendant les prochains sommets de l’OTAN particulièrement délicats.

Camille Grand considère néanmoins que l’OTAN pourrait survivre à un désengagement partiel des États-Unis. L’Alliance conserverait son expérience, ses structures de planification et ses mécanismes de commandement, même si elle fonctionnerait de manière « dégradée ». Toutefois, le rôle militaire américain reste jugé essentiel, notamment pour les capacités stratégiques, le renfort rapide du continent européen et la dissuasion nucléaire. Une OTAN sans ou avec moins d’Amérique exigerait donc une adaptation profonde des Européens.

Camille Grand décrit ensuite plusieurs scénarios possibles pour l’avenir de l’Alliance. Le premier serait une transition progressive et organisée sur une dizaine d’années, avec un transfert maîtrisé du fardeau militaire vers les Européens. Le deuxième, jugé plus probable, correspondrait à un retrait américain plus chaotique et unilatéral, créant une période de vulnérabilité susceptible d’être exploitée par les adversaires de l’OTAN, notamment la Russie. Un troisième scénario envisagerait un retrait presque total des forces américaines d’Europe, tandis qu’un quatrième, plus extrême, imaginerait des États-Unis devenus hostiles aux Européens, provoquant une rupture historique de l’alliance occidentale.

Face à ces perspectives, l’ancien Secrétaire général adjoint de l’OTAN affirme que les Européens doivent se préparer à défendre le continent avec moins d’appui américain. Cela implique plusieurs priorités : poursuivre l’aide à l’Ukraine, renforcer les capacités militaires européennes, retrouver de la « masse » et de la réactivité militaire, et investir dans les technologies critiques. Il insiste aussi sur la nécessité d’adapter les armées européennes aux transformations modernes de la guerre et de développer une véritable autonomie stratégique.

Enfin, Camille Grand défend l’idée d’une « manière européenne de faire la guerre », différente du modèle américain, afin de ne pas dépendre entièrement des capacités des États-Unis. Cette transformation nécessiterait un effort durable sur une décennie, des investissements massifs, une ambition technologique et industrielle forte ainsi qu’une meilleure coordination entre l’Union européenne et l’OTAN. Camille Grand conclut sur une note relativement optimiste : selon lui, les Européens ont les moyens de construire une OTAN plus européenne et de garantir eux-mêmes la sécurité du continent, tout en maintenant, si possible, une coopération transatlantique renforçant une Europe devenue plus autonome.

À l’issue de sa communication, Camille Grand a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées J. de Larosière, M. Pébereau, J.C. Trichet, C. Tiercelin, L. Stefanini, S. Sur, G.H. Soutou, A. Vacheron.

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Communication de Gaël VEYSSIÈRE « Quel avenir pour l’Ukraine ? »

Communication du lundi 4 mai 2026 de Gaël Veyssière, ambassadeur de France en Ukraine

Thème de la communication : Quel avenir pour l’Ukraine ?

 Synthèse de la séance

Le président Jean-David Levitte a appellé aux honneurs de la séance les ambassadeurs Philippe Etienne, ambassadeur de France, ancien ambassadeur aux États-Unis et Pierre Levy, ambassadeur de France, ancien ambassadeur en Russie ainsi que Madame Priscilla Toffano, représentante du Fonds Monétaire International en Ukraine.

De gauche à droite : Priscilla Toffano, Pierre Lévy, Philippe Etienne et Gaël Veyssière

L’ambassadeur de France en Ukraine analyse la guerre en Ukraine comme un événement central dans la déconstruction de l’ordre mondial actuel et dans la difficile émergence d’un nouvel équilibre international. Gaël Veyssière, s’appuyant sur son expérience directe à Kyiv, propose une lecture à la fois factuelle et engagée de la situation.

Il décrit d’abord une réalité militaire marquée par une relative stabilisation du front depuis 2025. Si la Russie progresse lentement dans l’est de l’Ukraine, notamment dans le Donbass, ces avancées se font à un coût humain et matériel extrêmement élevé. L’Ukraine, bien que sous pression et en infériorité numérique, parvient à contenir l’offensive grâce à son innovation technologique, notamment dans l’usage des drones, et à une capacité de résilience remarquable. La guerre s’inscrit désormais dans une logique d’attrition où aucun camp ne semble en mesure de l’emporter rapidement.

Sur le plan intérieur, la société ukrainienne fait preuve d’une cohésion forte. Malgré les pertes humaines, les destructions et les difficultés énergétiques, la population reste mobilisée et refuse majoritairement toute concession territoriale ou affaiblissement de son armée. La vie politique est suspendue au temps de la guerre : les élections sont repoussées et aucune opposition structurée ne remet en cause le pouvoir en place. Cette unité nationale s’accompagne d’une transformation profonde de l’identité ukrainienne, renforçant son orientation européenne et son rejet durable de la Russie.

Cependant, cet équilibre demeure fragile. L’Ukraine fait face à plusieurs défis à moyen terme : difficultés de mobilisation militaire, dépendance au soutien économique et financier international, vulnérabilité énergétique et risque d’usure politique interne. La question du temps est centrale : la capacité de l’Ukraine à tenir dépend largement de la continuité de l’aide occidentale et de l’évolution de la situation économique et stratégique en Russie.

Dans ce contexte, le soutien international, en particulier européen, apparaît déterminant. L’Union européenne et ses États membres ont pris un rôle central en apportant une aide financière, militaire et humanitaire considérable. Ce soutien s’accompagne d’une perspective d’intégration européenne pour l’Ukraine, qui constitue à la fois un objectif politique majeur pour Kyiv et un levier de transformation interne, malgré les défis importants que poserait une adhésion, notamment dans le domaine agricole.

Enfin, les perspectives de règlement du conflit restent incertaines. Les différentes tentatives de négociation ont échoué ou stagnent, en raison de désaccords fondamentaux entre les parties. Un éventuel accord reposerait probablement sur un gel du conflit, des garanties de sécurité solides pour l’Ukraine et des compromis territoriaux difficiles. Toutefois, sa réalisation dépendrait d’une pression accrue sur la Russie et d’une volonté politique encore incertaine des grandes puissances.

En conclusion, l’avenir de l’Ukraine dépasse largement son seul destin national : il conditionne l’équilibre sécuritaire européen et la recomposition de l’ordre mondial. L’issue du conflit, même provisoire, aura des conséquences durables sur les rapports de force internationaux et sur la place de l’Europe dans ce nouvel environnement.

Gaël Veyssière achève sa communication en citant le poète ukrainien Taras Chevtchenko dont la dimension romantique du propos est un moteur très puissant en Ukraine aujourd’hui : « Notre âme ne peut pas mourir, la liberté ne meurt jamais » et qui fait écho à la vieille leçon de Périclès : « Il n’y a pas de bonheur sans liberté, ni de liberté sans vaillance ».

À l’issue de sa communication, Gaël Veyssière a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées X. Darcos, C. Talon-Hugon, J. de Larosière, P.M. Menger, D. Senequier, J.C. Trichet, M. Bastid-Bruguière, A. Vacheron, H. Gaymard, L. Bély.

Verbatim du communicant

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Communication de Pierre LÉVY « La Russie et l’Europe : quel avenir pour la Russie ? »

Communication du lundi 13 avril 2026 de Pierre Lévy, ancien ambassadeur de France en Russie

Thème de la communication : La Russie et l’Europe : quel avenir pour la Russie ?

 Synthèse de la séance

Pierre Levy, ancien ambassadeur en Russie, se propose d’analyser les relations entre la Russie et l’Europe à travers la guerre en Ukraine et les tensions géopolitiques actuelles. Il souligne d’abord le paradoxe actuel d’une Russie historiquement liée à l’Europe sur les plans économique, culturel et technologique, qui s’en détourne aujourd’hui pour se tourner vers l’Asie et adopter une posture hostile envers l’Union européenne. Moscou cherche désormais à marginaliser les Européens, à affaiblir leurs institutions et à étendre son influence.

L’origine du conflit remonte à 2013-2014, lorsque le refus du président ukrainien de signer un accord avec l’Union européenne, sous pression russe, déclenche une série d’événements menant à la révolution Maïdan, puis à l’annexion de la Crimée et à la guerre en Ukraine. Toutefois, ce conflit dépasse largement le cadre ukrainien : il s’inscrit dans une confrontation plus large avec l’Occident et dans l’ambition russe de promouvoir un ordre mondial multipolaire. Selon certaines analyses, cette politique extérieure servirait aussi un objectif interne : renforcer le régime en construisant une société russe mobilisée et détachée de l’influence européenne.

Pierre Levy met en avant deux causes profondes du conflit : un passé mal assumé et un avenir refusé. D’une part, le pouvoir russe développe une vision révisionniste de l’histoire, nourrissant un sentiment de victimisation et justifiant ses actions par une lecture idéologique du passé. D’autre part, il rejette l’intégration européenne de ses voisins, notamment de l’Ukraine, perçue comme une menace pour sa sphère d’influence. Cette posture s’explique aussi par une crise identitaire et un sentiment de déclin, renforcés par des facteurs démographiques et politiques.

Sur le plan intérieur, la Russie évolue vers un régime de plus en plus autoritaire, marqué par la concentration du pouvoir autour de Vladimir Poutine, la restriction des libertés et l’usage de la propagande historique pour légitimer le pouvoir. La guerre apparaît ainsi comme un outil de cohésion nationale et de consolidation politique.

Enfin, le bilan de la guerre, après plusieurs années, est contrasté. Si la Russie contrôle une partie du territoire ukrainien et conserve l’initiative militaire, elle fait face à une forte résistance ukrainienne et à un soutien occidental massif. Le conflit est devenu une guerre d’usure, aux pertes humaines et matérielles considérables. Paradoxalement, cette guerre a renforcé l’unité européenne, consolidé l’OTAN et affirmé l’identité nationale ukrainienne. En somme, cette crise dépasse largement le cadre régional : elle engage l’avenir de la sécurité européenne et de l’ordre international, tout en révélant les tensions profondes qui traversent la Russie contemporaine, entre héritage historique, ambitions géopolitiques et fragilités internes.

Pierre Levy analyse ensuite les perspectives de sortie de la guerre en Ukraine en mettant en lumière la stratégie russe et les contraintes des différents acteurs. La Russie s’inscrit dans une vision de long terme, convaincue de la faiblesse et de la lassitude des démocraties occidentales. Le pouvoir russe, stable politiquement et soutenu par une population globalement passive, estime pouvoir tenir dans la durée malgré des fragilités économiques croissantes. La guerre est intégrée à un système économique et social, parfois qualifié « d’économie de la mort », qui renforce à la fois le contrôle politique et certains revenus.

Moscou se considère en position de force, notamment grâce à son statut de puissance nucléaire, et bénéficie d’une asymétrie décisionnelle : contrairement à l’Ukraine et aux démocraties occidentales, le pouvoir russe peut décider seul de l’arrêt du conflit et en définir l’issue narrative. Sur le plan diplomatique, la Russie affiche une ouverture de façade mais refuse toute négociation réelle sans conditions préalables très exigeantes, notamment territoriales, politiques et sécuritaires. Elle privilégie une stratégie de « victoire hybride », consistant à geler le conflit pour conserver un levier durable sur l’Ukraine et empêcher son rapprochement avec l’OTAN.

L’évolution du conflit dépend largement des États-Unis, dont la position est jugée instable, notamment sous la présidence de Donald Trump. Moscou tire déjà profit de cette situation, ainsi que des tensions internationales, comme celles liées à la guerre dans le Golfe, qui renforcent sa position stratégique et économique malgré certaines limites structurelles. Face à cela, l’Union européenne se trouve dans une situation difficile, prise entre l’hostilité russe et les incertitudes américaines. Elle doit renforcer son unité, sa crédibilité stratégique et sa capacité d’action, notamment à travers un rapport de force, des sanctions et un soutien durable à l’Ukraine. Les objectifs européens reposent sur deux principes : garantir la sécurité de l’Ukraine et préserver sa souveraineté, même au prix de compromis temporaires. À plus long terme, la question des relations avec la Russie reste ouverte. Si celle-ci demeurera durablement une menace, un dialogue futur pourrait être nécessaire pour éviter une rupture totale. Toutefois, la reconstruction d’une relation dépendra d’une évolution interne de la Russie, marquée aujourd’hui par un « syndrome post-impérial ».

En conclusion, Pierre Levy souligne la profondeur et la complexité du conflit, ainsi que la nécessité pour l’Europe de repenser son rapport à la puissance dans un monde instable. La guerre pourrait s’achever, mais la confrontation avec la Russie s’inscrit dans la durée, imposant aux Européens de s’affirmer comme une véritable puissance stratégique.

À l’issue de sa communication, Pierre Levy a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées J.C. Casanova, L. Ravel, B. Arnault, Th. de Montbrial, M. Pébereau, J.C. Trichet, J. de Larosière.

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