
Georges-Henri Soutou a déposé l’ouvrage suivant en séance du 9 mars 2026 :
Le Général Beauffre. Père de la stratégie française du Général Hervé Pierre, (Perrin, 2025).
Présentation prononcée en séance
Le travail considérable du général Hervé Pierre, fondé sur une masse d’archives et de papiers privés souvent tout à fait nouveaux, fait revivre la vie et l’œuvre d’un homme qui a compté dans la vie militaire mais peut-être encore plus dans la vie intellectuelle française, grâce à la vigueur et à la diffusion de sa pensée stratégique, d’une grande clarté.
Le grand mérite de ce livre est de relier constamment la vie personnelle de son sujet, ainsi que ses nombreuses relations, aux étapes de sa vie militaire et au développement de sa pensée stratégique dans le contexte international. Ainsi l’unité du personnage est maintenue et cette approche est la meilleure façon de suivre le développement de sa pensée, qui a connu un développement par étapes successives, liées à la fois aux circonstances et aux aléas de sa carrière.
Pleinement officier, avec une carrière bien remplie, de l’Afrique du Nord à l’Indochine en passant par l’Europe, André Beaufre a été souvent placé au cœur des événements : il fait partie de la délégation franco-anglaise qui va tenter, en août 1939, d’arracher une alliance à Staline ; il s’embarquera sur un sous-marin britannique en novembre 1942 avec le général Giraud pour rejoindre les Alliés ; il fut un collaborateur essentiel de De Lattre en Allemagne, en Indochine, et en 1948, aux débuts de l’organisation militaire du traité de Bruxelles, première (et à ce jour unique) ébauche d’une défense européenne. En 1956 il commande les forces terrestres françaises lors de l’expédition de Suez, qui fut un véritable tournant, et pour le monde d’après-guerre, et pour la maturation de la pensée stratégique de Beaufre. Sa carrière se poursuit ensuite au sein de différents commandements de l’OTAN, ce qui élargit considérablement son expérience et ses contacts au sein du monde des stratèges occidentaux (il était depuis toujours en relation suivie avec Liddell Hart mais bien d’autres aussi).
En 1962 son nom fut évoqué pour devenir CEMA, mais de Gaulle lui préféra Ailleret, spécialiste des armes nucléaires et moins « atlantiste ». Mais le président lui confia la création et la direction de l’Institut français d’études stratégiques, une nouveauté en France, ici assez en retard sur les Anglo-Saxons. Son Introduction à la Stratégie de 1963, son ouvrage le plus connu dans le monde entier, devenu un classique (mais qui ne représente qu’une petite partie d’une œuvre écrite considérable) fut en quelque sorte la rampe de lancement et le programme de l’IFDES. Avec des collaborateurs civils et militaires de talent, les débuts, dont témoignent la revue Stratégie, furent fulgurants, en pleine époque du Grand débat (Raymond Aron en 1963) au sujet des effets stratégiques et politiques des armes nucléaires.
Mais à partir de 1968 l’IFDES fut de moins en moins soutenu par les autorités, tandis que la doctrine officielle devenait de moins en moins compatible avec les orientations de l’Alliance atlantique. Progressivement l’activité de Beaufre, sans nullement se réduire, eut moins d’écho, et l’auteur a raison de la remettre ici à sa juste place.
Son livre n’est nullement une hagiographie ; le seul vrai commandement de Beaufre, à Suez en 1956, ne fut pas une réussite (encore faut-il se souvenir que la situation était très difficile, en particulier à cause de la mauvaise entente franco-britannique). Son œuvre, peut-être trop démultipliée en participations à des journaux ou en cycles de conférences divers, n’a peut-être pas été assez concentrée.
J’ajouterai que le livre souligne, déjà à cette époque, une tendance à la multiplication, dans le système militaire français, d’instances diverses, peu durables et changeantes (tendance qui s’accélère encore d’ailleurs, depuis quelque temps). C’est une grande différence avec les Anglo-Saxons, beaucoup plus stables et chez qui la réflexion stratégique dispose d’un cadre qui freine les dérives égotistes de certains auteurs.
Georges-Henri Soutou

