« Faut-il encore décider ? La décision à l’ère de l’intelligence artificielle » d’Éric Hazan et Olivier Sibony

Pierre-Michel MENGER

Pierre-Michel Menger a déposé l’ouvrage suivant en séance du 16 mars 2026 :

Faut-il encore décider ? La décision à l’ère de l’intelligence artificielle d’Éric Hazan et Olivier Sibony (Flammarion, 2026, 240 p.).

Présentation prononcée en séance

Les recherches sur la faillibilité du jugement humain sont anciennes, d’abord philosophiques, puis psychologiques. Au milieu du 20ème siècle, un livre de Paul Meehl, Clinical vs Statistical Prediction avait fait sensation. Il montrait comment l’analyse statistique de données objectives pouvait faire jeu égal avec le jugement des experts quand il convenait de décider d’un traitement médical, ou de remettre en liberté conditionnelle un prisonnier ou encore d’admettre des étudiants dans une université sélective. Et si l’outil statistique progressait, comment ne pas se demander si la décision fondée sur un jugement statistique ne serait plus fiable que celle d’un expert ?  

Eric Hazan et Olivier Sibony citent le travail de Meehl pour lancer leur enquête et leurs questions: dans quels domaines la prévision statistique est-elle devenue supérieure au jugement des experts ? Jusqu’où les erreurs algorithmiques peuvent-elles saper la confiance dans l’intelligence artificielle alors que l’équation coûts-bénéfices se modifie sans cesse avec les progrès de l’outil? Et surtout, qu’advient-il désormais de l’art ou de la science humains, trop humains, de la décision, une question dont notre très regretté confrère Bertrand Saint-Sernin aurait beaucoup aimé discuter les termes les plus contemporains ?

Maintenant que les prouesses statistiques et probabilistes de l’intelligence artificielle redéfinissent sans cesse la limite qui sépare celle-ci de l’intelligence humaine, c’est moins la faillibilité du jugement humain que celle du jugement algorithmique qui attire l’attention, l’inquiétude, la résistance ou la franche aversion, par exemple de ceux qui s’érigent en objecteurs de conscience contre l’IA générative, pour sauver l’humanisme et la rationalité, ni plus ni moins.

Mais une problématisation lucide est toujours plus intelligente qu’une aversion pétitionnaire. C’est ce que nous montrent Eric Hazan, ancien senior partner de McKinsey, et acteur autant qu’analyste de la révolution de l’IA, et Olivier Sibony, professeur à HEC et Oxford, dans ce livre court dont la densité analytique agit comme un guide.

Les deux auteurs explorent les champs et les conditions dans lesquels la prise de décision peut être efficacement déléguée aux outils artificiellement intelligents, afin de soustraire le jugement humain aux imprécisions et aux fluctuations qui entravent son exercice. L’autre foyer de leur réflexion et de leurs propositions concerne la délimitation des domaines qui doivent rester inconditionnellement sous le contrôle de la décision humaine. Pourquoi ? Parce que la décision doit rester gouvernée par le principe de responsabilité et par des valeurs éthiques et politiques dont la machinerie algorithmique ne saurait fournir un socle substitutif quelconque.

Les problèmes ainsi abordés sont d’autant plus lancinants que la frontière de l’efficacité avérée de l’IA se déplace sans cesse et que le risque grandit d’une technocratie algorithmique assise sur l’emploi d’outils dont la puissance et le fonctionnement demeurent opaques. Ni nostalg.IA ni technocrat.IA, écrivent Hazan et Sibony, mais une réinvention solidaire de la démocratie et de l’IA : le propos conclusif de leur livre est ferme et éclairant.

Pierre-Michel Menger, le 16 mars 2026

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