Communication du lundi 16 mars 2026 de Franck Michelin, Professeur d’économie à l’Université Teikyô (Japon), membre de l’Académie des sciences d’Outre-mer
Thème de la communication : Les fantômes de l’empire japonais. Le Japon face à la question taïwanaise
Synthèse de la séance

Franck Michelin se propose d’analyser les raisons pour lesquelles Taïwan occupe une importance particulière pour le Japon. Il part d’un incident diplomatique survenu le 7 novembre 2025 lorsque la Première ministre japonaise, Takahichi Sanae, a évoqué devant le parlement la notion de « menace existentielle » pour le Japon en lien avec la question de Taïwan, déclenchant une tension avec la Chine. Si cette déclaration s’appuie sur la loi japonaise sur la sécurité adoptée en 2003, puis renforcée en 2015, qui autorise le recours à la force non seulement en cas d’attaque directe, mais aussi face à des menaces contre les intérêts vitaux du pays, cette position entre en contradiction avec la reconnaissance officielle par le Japon du principe d’une seule Chine depuis 1972.
Franck Michelin souligne que les relations économiques avec Taïwan existent mais restent modestes comparées à celles entre le Japon et la Chine, même si certains secteurs stratégiques comme les semi-conducteurs sont particulièrement développés. La proximité géographique est également relative : Taïwan est plus proche de la Chine et des Philippines que du cœur de l’archipel japonais, à l’exception de quelques îles situées à une centaine de kilomètres.
L’importance de Taïwan pour le Japon s’explique davantage par l’histoire et les relations culturelles. L’île fut une colonie japonaise de 1895 à 1945, période durant laquelle le Japon y développa des infrastructures, un système administratif et des institutions éducatives. Une partie des élites taïwanaises fut formée au Japon et la langue japonaise y resta largement répandue. Après 1949, lorsque le Kuomintang de Tchang Kaï-chek se réfugia à Taïwan après sa défaite face aux communistes chinois, l’isolement diplomatique de l’île et la menace de la Chine populaire renforcèrent ses liens avec le Japon. Au Japon, Taïwan est souvent perçu comme un pays « nippophile », contrairement à la Corée où la mémoire de la colonisation reste fortement négative.
Franck Michelin rappelle également les divisions internes de la société taïwanaise après 1949 entre les populations arrivées avec le Kuomintang, et les populations chinoises installées auparavant, souvent plus favorables à l’idée d’une identité taïwanaise distincte. Cette histoire contribue à l’image, au Japon, d’une colonisation relativement bien acceptée, ce qui nourrit parfois une vision nostalgique du passé impérial.
Enfin, Franck Michelin replace la position japonaise dans un contexte stratégique plus large. Face à la montée en puissance militaire et économique de la Chine, le Japon se trouve dans une situation fragile. Malgré un budget de défense important, ses forces armées restent limitées par la constitution pacifiste, par le vieillissement de la population et par une opinion publique réticente à l’usage de la force. Dans ce contexte, la question de Taïwan sert aussi d’outil politique interne pour justifier certaines orientations sécuritaires.
En conclusion, Franck Michelin montre que l’importance de Taïwan pour le Japon ne repose pas principalement sur la géographie ou l’économie, mais sur un ensemble de facteurs historiques, culturels et politiques. La question taïwanaise est devenue un élément central du débat stratégique japonais, dans un contexte marqué par la montée en puissance de la Chine et les incertitudes sur la sécurité régionale.
À l’issue de sa communication, Franck Michelin a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées J.R. Pitte, H. Gaymard, M. Bastid-Bruguière, M. Pébereau, J. de Larosière.

