Peut-on faire confiance aux historiens ?

 

sous la direction de
Jean Tulard

 

Peut-on avoir confiance dans les historiens ? La question est aujourd’hui brûlante. L’Histoire s’écrira-t-elle au Parlement ou dans les prétoires plutôt que dans les bibliothèques et les dépôts d’archives ?

Personnalités politiques, médecins, sociologues et historiens débattent de ce problème devant l’Académie des Sciences morales et politiques.

Sommaire

Introduction — Jean TULARD

Première partie — Grandes figures

Qu’est-ce qu’un historien ? De Guizot à de Gaulle, la diversité est grande. Sacha Guitry lui-même n’affirmait-il pas faire œuvre d’historien au début de son film Si Paris nous était conté ?

Gabriel DE BROGLIE — Guizot

Xavier DARCOS — Mérimée et l’histoire

Jean PIAT — Sacha Guitry

Bernard VALADE — Du bon usage de l’histoire selon Pareto

Alain LARCAN — De Gaulle historien

Deuxième partie — Modes d’approche

Où commence l’histoire ? Dans les dépôts d’archives ou dans la presse, dans les documentaires cinématographiques ou dans le roman ?

Martine DE BOISDEFFRE — Les Archives nationales

Denis MARAVAL — Le choix de l’éditeur

Henri PIGEAT — Le journaliste et l’historien

Jean-Louis SERVAN-SCHREIBER — L’histoire au péril des médias

Jean A. CHÉRASSE — Le film documentaire historique vérités et mensonges

Françoise CHANDERNAGOR — Peut-on écrire des romans historiques ?

Robert KOPP — Le roman, une histoire du présent ?

Troisième partie — Avancées et reculs

L’Histoire s’est élargie à des domaines qu’avaient négligés Thucydide ou encore Lavisse. Mais, en s’interrogeant sur le réchauffement de la planète ou sur l’évolution des saveurs en cuisine, ne condamne-t-elle pas les vieux livres d’histoire à l’obsolescence ?

Jean BAECHLER — Peut-on écrire une histoire universelle ?

Emmanuel LE ROY LADURIE — Peut-on écrire l’histoire du climat ?

Jean-François LEMAIRE — Peut-on faire confiance aux historiens de la médecine ?

Jean VITAUX — Peut-on écrire l’histoire de la gastronomie ?

François MONNIER — L’obsolescence des œuvres historiques

Quatrième partie — Légendes et falsifications

Déjà Tacite et Suétone étaient soupçonnés de dénigrement systématique envers la dynastie julio-claudienne. Que dire des falsifications et des déformations de l’histoire contemporaine ou des révisions du passé ? L’historien se voit dépossédé de son pouvoir de dire la vérité au profit du juge. Thémis supplante Clio.

Jacques DUPÂQUIER — L’Ancien Régime vu par les manuels d’histoire de la IIIe République (1871- 1914)

Jean-Paul CLÉMENT — Chateaubriand, Byron et Pouchkine face à Napoléon

Jean DES CARS — Les historiens et la légende noire du Second Empire

Alain BESANÇON — Fluctuations de l’historiographie de la Russie

Bernard BOURGEOIS — La fin de l’histoire

Conclusion — Jean TULARD

Introduction

Jean Tulard

 

A Sainte-Hélène, Napoléon découvre la sagesse. S’interrogeant sur l’image que les historiens donneront de lui, il confie à Las Cases : « II faut en convenir, les véritables vérités sont bien difficiles à obtenir pour l’historien. Heureusement que la plupart du temps, elles sont bien plutôt un objet de curiosité que de réelle importance. »

C’est dire le peu d’intérêt attaché par Napoléon à l’Histoire. Du moins en apparence.

Pour lui la vérité historique n’existe pas. Elle n’est le plus souvent, dit-il, qu’un mot. « Elle est impossible au moment même des événements, dans la chaleur des passions et si, plus tard, on trouve un accord, c’est que les intéressés et les contradicteurs ne sont plus. Qu’est alors la vérité historique ? Une fable convenue. »

Et Napoléon de souligner l’absurdité de toute biographie. « J’ai donné un ordre, mais qui a pu lire le fond de ma pensée, ma véritable intention ? Et pourtant chacun va se saisir de cet ordre, le mesurer à son échelle, le plier à son plan, à son système individuel. »

Non, il est impossible de pénétrer dans l’âme humaine. Orson Welles le rappellera dans son film Citizen Kane. L’enquêteur ne saura jamais ce que signifiait le dernier mot prononcé par le magnat de la presse, « Rosebud », et la grille de Xanadu se refermera, comme elle s’était ouverte, sur l’écriteau « No trespassing », « défense d’entrer ». Défense d’entrer dans la vie d’un homme.

Napoléon s’indigne : « 0n me supposera des projets que je n’eus jamais ; on se demandera si je visais à la monarchie universelle ou non. On raisonnera longuement pour savoir si mon autorité absolue et mes actes arbitraires dérivaient de mon caractère ou de mes calculs, si mes guerres constantes vinrent de mon goût ou si je n’y fus conduit qu’à mon corps défendant. »

« Il en sortira, conclut l’Empereur, la fable convenue qu’on appellera mon histoire. »

L’Histoire une fable convenue ? La question peut se poser en un temps où le juge tend à se substituer à l’historien, Celui-ci est-il impartial et Tacite n’a-t-il pas volontairement noirci Néron ? L’historien dispose-t-il de toutes les sources au moment où les modes modernes de transmission sont en train de les raréfier ? Et l’obsolescence des livres d’histoire ne connaît-elle pas, avec l’inflation des ouvrages, une brusque accélération ? Bref, faut-il faire confiance aux historiens ?

Tel est le débat qui a animé l’Académie des Sciences morales et politiques au cours de l’année 2005. On trouvera dans ce volume les communications qui ont été présentées sur ce sujet.

 

Conclusion

Jean Tulard

 

Fin de l’Histoire  Déjà Volney, l’un des premiers membres de l’Institut, dans ses leçons sur l’Histoire prononcées à l’éphémère Ecole normale de l’an III, condamnait cette prétendue science et écrivait : « Plus j’ai analysé l’influence journalière qu’exerce l’Histoire sur les actions et les opinions des hommes, plus je me suis convaincu qu’elle était l’une des sources les plus fécondes de leurs préjugés et de leurs erreurs. »

Faut-il rêver d’un monde sans Histoire ? Un monde où se substituerait au devoir de mémoire l’obligation d’oubli ? Les Parisiens passeraient devant la colonne Vendôme sans savoir ce qu’elle représente. Les noms des rues et des places (Général Leclerc, Jean Jaurès, Wagram) ne diraient plus rien. Les livres d’histoire seraient proscrits des librairies.

Utopie ? Mais pensons aux fellahs égyptiens en 1797 qui vivaient à l’ombre de monuments en ruines dont la signification leur échappait puisqu’ils ne pouvaient en déchiffrer les inscriptions. Le passé était abolit ils ignoraient Ramsès et Aménophis. Paisiblement ils se contentaient d’attendre les crues du Nil.

Paisiblement car l’absence de passé signifie l’absence de mauvaise conscience, l’absence de polémiques, l’absence d’esprit de revanche. C’est l’Histoire qui crée les guerres. Tous les dictateurs, tous les conquérants y font référence. L’Histoire justifie tout : massacres, viols et pillages. Excité par le souvenir du passé, on rend à l’ennemi la monnaie de sa pièce. Tel fut le terrible engrenage des conflits franco-allemands.

Supprimer l’Histoire pour établir la paix ? Même Volney n’y a pas songé sérieusement. Au demeurant l’Histoire débarqua rapidement à Alexandrie sous la forme de Bonaparte, de ses soldats et de ses savants. Ramsès et Aménophis ressuscitèrent.

On n’échappe pas à Clio, muse menteuse et volage, mais finalement si charmante. Qu’elle soit un art ou une science, qu’on la déclare quantitative ou narrative, qu’on la veuille philosophique ou érudite, qu’importe : l’Histoire est la meilleure source de l’émotion et du plaisir. Continuons de faire semblant de faire confiance aux historiens.