Justice et médias

Séance du lundi 12 juin 2006

par M. Jean-Pierre Berthet

 

 

Vous m’avez demandé une communication sur un sujet dont l’actualité est permanente, la justice et les médias. Parlons au présent : Affaire d’Outreau, dossier Clearstream. Qu’il s’agisse de gens modestes ou de dirigeants politiques, peu importe. Les relations entre la justice et les médias sont essentielles à la connaissance des faits, à la recherche de la vérité et au respect des personnes visées.

Ma contribution sera modeste. Je ne suis pas un théoricien, je n’en ai ni la formation, ni la vocation. Je revendique, en revanche, le statut de praticien, en regard de mes 35 années de journalisme télévisé, dont 25 consacrées à l’actualité judiciaire.

Je vais donc vous raconter ma vie … enfin, rassurez-vous, ma vie professionnelle. Et ce n’est pas du narcissisme. Il se trouve que mon aventure professionnelle avance au rythme des évolutions du couple singulier que forment la justice et les médias. Et c’est naturellement à travers le prisme particulier de la chronique judiciaire à la télévision que se décline mon histoire.

 

Le début des années 70

 

Je fais mes premières armes dans la chronique judiciaire, à la télévision. Et sur le banc de la Presse, je reçois les conseils d’un ancien, Jean Laborde, journaliste à l’Aurore et romancier :

« Tu es jeune. Laisse tomber le judiciaire ça ne mène à rien. Fais du journalisme politique. C’est là qu’on rencontre les gens importants et qu’on fait carrière ».

A l’ORTF, où j’ai été recruté en 70, après cinq années à Europe 1, il n’y a plus de chroniqueur attitré depuis les évènements de mai 68. L’irremplaçable Frédéric Pottecher a laissé aux Rédacteurs en chef le souvenir d’un journaliste trop indépendant, imprévisible et, pour tout dire, ingérable.

Pour la télévision des années 68-74 la justice est donc un genre mineur, la rubrique judiciaire est quasiment à l’abandon et les faits de société ne sont pas loin d’être considérés comme subversifs par certains patrons de Rédactions.

 

La fin de la guillotine

 

Je crois que ma passion pour le judiciaire a été définitivement scellée à la Cour d’assises de Troyes en 1977. J’y ai vu, dans une plaidoirie d’anthologie, Robert Badinter, chef de file des avocats abolitionnistes, arracher Patrick Henry, ravisseur et tueur d’enfant, à la peine de mort.

En 1981, je rencontre à la chancellerie le nouveau Garde des Sceaux Robert Badinter. Je lui apprends que j’ai été sollicité pour présenter le journal de 20 heures. J’ai encore sa répartie en mémoire. Il ne m’en voudra pas de la rappeler ici.

« Il est vrai, me suggère Robert Badinter, que sans la peine de mort et son effet de dramatisation, la chronique des grands procès criminels va baisser en intensité ».

Un constat très clinique, mais peut-être le nouveau ministre voulait-il me rassurer au moment ou je m’éloignais du judiciaire. Peut-être cherchait-il à se consoler lui-même de devoir quitter sa robe d’avocat.

 

Les années 1990

 

Ni Robert Badinter, ni mon confrère Jean Laborde ne pouvaient imaginer ce qui allait se produire : l’irruption de la justice dans les problèmes de société. On assiste en particulier à l’explosion des dossiers politico-financiers. La chronique judiciaire redevient un genre moderne et prioritaire de l’actualité. Les comptes rendus d’audience font régulièrement la Une. Et la couverture, jusqu’alors occasionnelle des procès de longue durée, donne lieu à des feuilletons quotidiens : les cinq semaines de la saga Villemin, les deux procès du sang contaminé, les quinze jours de l’affaire OM-VA, le dossier Péchiney, les procès Noir, Botton, Tapie, Carignon, etc.…

Les chroniqueurs judiciaires, longtemps considérés comme les Survivants d’un exercice un peu désuet, se retrouvent au cœur de la tourmente judiciaro-politique, financière et sociale. Et ils découvrent, non sans surprise et appréhension, les enjeux et les pressions.

Ici une précision. Ce qui est vrai pour la télévision, l’est aussi pour la radio et la presse écrite. Il existe une interaction, un phénomène d’entraînement entre ces différents médias. Les journalistes judiciaires cultivent d’ailleurs une tradition de solidarité, un état d’esprit qui n’est pas si répandu dans la Presse. Ils sont tous regroupés au sein d’une association confraternelle qui est largement centenaire et qui a ses locaux au sein du Palais de Justice de Paris. Les chroniqueurs échangent leurs informations, préparent ensemble la couverture des procès, et opposent un front commun aux pressions venues d’ailleurs.

J’ai compris très vite que les médias étaient un enjeu majeur dans le processus judiciaire. Tenez, mon plus lointain souvenir de charmeur des prétoires, s’attache curieusement à un ennemi public numéro 1 : Jacques Mesrine. Début 77, à la Cour d’assises de Paris, on s’attend à voir entrer un fauve dans le box des accusés. Jugé pour homicides, il est un spécialiste de la prise d’otages et de l’évasion. Stupeur ! L’homme qui apparaît entre des gendarmes athlétiques offre un visage aimable. Il se contrôle, il est presque mondain.

Comme s’il entrait dans un salon, Mesrine regarde les chroniqueurs judiciaires et adresse à certains un salut qui paraît personnalisé. Il m’a vu à la télévision, il me le fait savoir sans exagération et même avec une certaine élégance. Comme quoi, pour la Presse, les flatteries peuvent venir de partout, même d’un ennemi public numéro 1.

Avec Action Directe, j’ai connu l’intimidation. En janvier 88, les meneurs du groupe terroriste s’apprêtent à comparaître pour les assassinats de Georges Besse, Président de la Régie Renault et du Général Audran, ingénieur de l’armement. Jean-Marc Rouillan, Nathalie Ménigon, Joëlle Aubron et Georges Cipriani, en grève de la faim depuis quarante jours, somnolent dans leur box aux vitres blindées. Un autre accusé, plus dynamique, s’enflamme brusquement contre la presse télévisée.

« Ça ne va pas, les commentaires de Berthet. Il faut dire la vérité sur les gendarmes qui nous distribuent des coups. »

Plus tard, un magistrat de la section anti-terroriste du Parquet de Paris m’explique discrètement dans un couloir du Palais que je suis dans le collimateur du groupuscule. Je lui demande : – « Que dois-je faire ? » – « Rien, il n’y a pas de menace physique pour l’instant, mais vous êtes prévenu. » Curieux message qui m’en dit trop ou pas assez et dont je ne connaîtrai jamais la part de vérité et la part d’intoxication.

Je retiendrai, en revanche, le conseil du magistrat qui présidait la Cour d’assises et à qui je m’étais confié. Xavier Versini ne s’affole pas : « Il suffit de ne pas en rajouter, me dit-il. Chacun doit rester dans son rôle. Le Président préside. L’avocat général accuse. Le journaliste commente. La provocation, la vexation, l’humiliation sont inutiles. N’importe quel accusé, fût-il terroriste, a droit, dans son box, à une certaine forme de respect. »

Une belle leçon de neutralité qui mériterait d’être rappelée, aujourd’hui encore, à certains acteurs et commentateurs du débat judiciaire. Même si le président Versini a dérapé ensuite en disant des jurés populaires qu’ils étaient les « sélectionnés du métro ».

Quand les hommes d’influence entrent dans les prétoires, à partir de 90, c’est un autre combat qui commence. Hommes d’affaires, hommes politiques, ils sont alors persuadés que leurs procès se gagnent ou se perdent dans la Presse et à la télévision. On se souvient des bras de fer entre Bernard Tapie et le Procureur Eric de Mongolfier à Valenciennes. Un Bernard Tapie qui était prêt à « refaire l’audience » devant les caméras chaque soir à la sortie du Palais de justice. En fait à l’époque, ces inculpés très médiatiques ont une totale méconnaissance du débat judiciaire. Les recettes habituelles, la séduction, la protestation, l’intimidation, si efficaces sur un plateau de télévision, ne marchent pas au tribunal. Bernard Tapie et les autres se heurtent pour la première fois à un mur de trois juges qui s’appuient sur un dossier et qui se retranchent derrière la loi et la procédure.

Et ces hommes importants, brusquement inquiets, désemparés, prennent la Presse à témoin. Ils se lamentent du traitement qui leur est fait par la justice ou ils se plaignent auprès des journalistes, de leurs papiers ou comptes-rendus.

Depuis, les stratégies de communication ont considérablement évolué puisqu’au dernier grand procès politico-financier, celui des marchés publics d’Ile de France, en 2005, pas un inculpé, pas un avocat de la défense, n’acceptait de commenter les audiences devant micros et caméras. Ne croyez pas que, dans ces années 90, les magistrats restaient parfaitement stoïques devant l’écho médiatique. Ils étaient eux-mêmes sous pression face à des prévenus influents et experts en communication. Certains, comme Eric de Mongolfier, prenaient le risque de sortir de leur réserve pour répliquer dans les médias. D’autres se préparaient à diriger le procès de leur vie.

Je me souviens de ce Président de tribunal provincial, très sympathique, qui m’avait accueilli fièrement avant un procès de Bernard Tapie. Comme un architecte inventif, il m’avait montré l’installation mise en place avec de faibles moyens. Pendant le procès, après l’audience du matin, il se précipitait chez lui à 13 heures pour voir le compte-rendu. C’était l’évènement, c’était un peu la fête. Jusqu’au jour où la tonalité de mon commentaire ne lui a pas plu. Il a fait savoir qu’il ne regardait plus TF1, et, quand je le croisais dans un couloir du Palais, il y avait dans son regard, de l’amertume et de l’incompréhension.

Signe avant-coureur, dans les années 70 : mon premier contact avec la haute magistrature a été rude. Je croyais pouvoir rencontrer un Procureur Général, près la Cour d’appel de Grenoble, à propos d’un magazine télévisé. Quel n’a pas été mon accueil au secrétariat du Procureur Général. Une fin de non-recevoir qui voulait dire : « Mais vous n’y pensez pas jeune homme. » J’avais commis un crime de lèse majesté. Cet enfermement dans une tour d’ivoire a d’ailleurs été longtemps vécu par les magistrats comme une prise de distance salutaire avec l’extérieur et en particulier la Presse.

En 1986, courageusement, à une époque où c’était révolutionnaire, la direction de la formation continue à l’ Ecole Nationale de la Magistrature a créée une session, d’apprentissage des techniques de communication. J’anime toujours aujourd’hui cette session avec Dominique Verdeilhan et Hugues Liese.

A l’origine, je co-dirigeais avec un magistrat chevronné dont le premier conseil à ses collègues stagiaires a été : « Apprenez ces techniques d’expression. Mais, croyez-moi, la seule attitude à avoir, c’est la langue de bois. » Résistance. Résistance.

Au fil des années, j’ai vu les magistrats stagiaires se décrisper. Ceux du Parquet, plus particulièrement, ont compris l’utilité de pouvoir faire face aux médias lorsqu’une actualité judiciaire le commande. Et ces dernières années, la Chancellerie a fait désigner des délégués à la communication dans toutes les Cours d’appel et pour les grands procès médiatiques.

Le monde de la justice a longtemps montré sa méconnaissance des médias et des choix de l’actualité. Par exemple à propos du retentissement prévisible de certains procès, il m’est souvent arrivé de prévenir des magistrats que telle ou telle audience organisée par leur juridiction allait attirer la Presse et le public. Réaction d’étonnement, du style : « je ne comprends vraiment pas l’intérêt pour ce dossier. » Un refus qui peut d’ailleurs dissimuler une inquiétude : « Je n’ai pas du tout envie de voir débarquer la presse. »

Un procureur de TGI de province m’avait d’ailleurs très bien expliqué la problématique : « Une affaire délicate ou compliquée vous tombe dessus. Il faut gérer en urgence l’enquête, la procédure, les victimes éventuelles. Et en plus de tout ce travail de juriste et de directeur d’enquête il faut improviser dans la communication face à la sollicitation des médias. »

A l’ ENM, en formation continue, je suis d’ailleurs souvent interrogé sur la gestion de la communication en situation d’urgence. La conscience collective de la magistrature souffre encore du syndrome de l’instruction à ciel ouvert, qui s’enlise dans une médiatisation outrancière et non maîtrisée. Souvenir notamment de l’affaire tristement emblématique du petit Grégory et du juge Lambert en 84. C’est un chapiteau médiatique qui tombe en 48 heures sur la tranquille Epinal. Un tourbillon de reporters, de radio-reporters, de cameramen, de photographes, de paparazzi qui sème la confusion et la démesure. Le juge est traqué, harcelé. Il n’a plus de recul et aucune stratégie de communication. Il cède, il lâche quelques petites phrases ici et là, aux détours de couloirs du Palais et, se prenant au jeu, il finit par parler à tort et à travers.

Depuis des années, je conseille aux magistrats de cadrer leur communication. Sur une affaire brûlante, il s’agit de renvoyer l’ensemble des médias à des points de presse périodiques, selon l’évolution de l’enquête. Ça évite l’exercice difficile, risqué et consommateur de temps, de l’entretien individuel et impromptu. Cela donne aux journalistes et à leurs Rédactions une promesse régulière d’information. J’ai pu mesurer à TF1, l’effet bénéfique de cette communication programmée et organisée. A la conférence de Rédaction, le matin, il est annoncé que le Procureur s’exprimerait sur l’affaire à 17 heures ou à 18 heures. Cela fait baisser la pression et l’impatience d’une Rédaction en quête légitime d’information sur un sujet d’actualité.

Les journalistes connaissent l’angoisse de la page blanche. Pour la plupart ce sont des salariés à qui leur Rédaction en chef commande un travail. Elle leur demande de rapporter des informations. Et qu’elles qu’en soient les bonnes ou mauvaises raisons, il est toujours douloureux pour un journaliste de dire « Je ne sais rien. Je n’ai rien appris, je ne suis au courant de rien. » Or il y a encore des juridictions qui se refusent à toute communication, même la plus anodine.

Récemment, à propos d’un contentieux automobile, un TGI du centre de la France refusait de donner au téléphone une indication de temps pour un référé. Légitimement choqué, le reporter de TF1 disait à ses confrères : « Je connais un tribunal en France où les juges ne veulent même pas te dire l’heure qu’il est ».

A la décharge des magistrats frileux, leurs interlocuteurs ne sont pas toujours rassurants. Dans la Presse on ne choisit pas des spécialistes du judiciaire pour couvrir ce qu’on appelle les faits divers. Les juges d’instruction et les procureurs voient débarquer des reporters tout terrain. Tous ne font pas la différence entre siège et parquet, ils font ouvrir les enquêtes par des juges, et ils prêtent les mises en examen aux procureurs.

Dans les écoles de journalisme, la formation au judiciaire est insuffisante. TF1 et France 2 ont pris cette difficulté en compte il y a une dizaine d’années. Des formations juridiques spécifiques ont été dispensées aux journalistes. Et le niveau de connaissance de la chose judicaire s’est amélioré dans les Rédactions. A un moment où on parle de rapprocher les formations initiales des futurs magistrats et avocats, il serait sûrement utile d’y associer les élèves journalistes. Un stage à l’école de Bordeaux auraient des vertus pédagogiques certaines.

On ne pourra jamais obtenir de la presse et des médias qu’ils fraternisent. Tout les sépare. Tout les incite à se méfier l’un de l’autre. La Presse est à l’affût des dérapages de la justice. Erreurs de procédure, remises en liberté intempestives, récidives, dysfonctionnements. Les journaux se nourrissent de bavures judiciaires. Les journalistes font de leur exploitation un devoir d’information et même un devoir citoyen.

Les magistrats dénoncent volontiers les approximations de la Presse. Même la chronique judicaire, réputée plus fiable que le reportage d’investigation, n’échappe pas aux critiques. Un Président de Cour d’assises parisien expliquait récemment que contrairement à une idée reçue, les jurés populaires ne sont pas influencés par les papiers de la Presse. Ils s’en amusent. Les jurés, ont évidemment suivi toute l’audience de la première à la dernière seconde. Les journalistes, quant à eux, sont bien obligés de « décrocher », comme ils disent, pour taper leurs comptes-rendus. Et selon ce Président persifleur, les jurés, en lisant les journaux le matin, ont parfois l’impression de ne pas avoir suivi le même procès que les chroniqueurs la veille.

Je suis naturellement solidaire de mes confrères et je trouve que le propos est, pour le moins, sévère. Il est possible, néanmoins, que l’on ait pas la même perception du débat judiciaire selon l’endroit d’où on le suit.

Juger ou relater une audience suppose des approches et des finalités différentes. Et on touche, là encore, au malentendu permanent qui sépare la justice des médias. Il y a de toutes façons une différence de rythme entre les deux institutions. Les juges ont besoin de temps et de réflexion pour établir une vérité. Ils se doivent de privilégier la présomption d’innocence et de protéger les intérêts des citoyens. Les journalistes aussi, mais ce n’est pas leur première obsession. Ils travaillent dans l’urgence. Ils revendiquent la transparence pour une information immédiate et aussi complète que possible.

On l’a vu dans l’affaire d’Outreau, ou dans l’affaire Baudis, le système peut déraper quant les médias informent sur l’enquête judiciaire en temps réel. Gare à la tentation du reporter de se substituer au juge d’instruction. Il cherche lui-même des preuves, des documents, des témoignages. Parfois il contribue à faire avancer l’enquête. Parfois, il s’égare, il se fourvoie, et son travail de pseudo-enquêteur, sans les moyens de la police et de la justice, peut faire de gros dégâts sur l’image et la réputation des personnes visées.

Récemment, une jeune magistrate en colère me disait : « les reporters sont des requins, assoiffés par l’odeur et le goût du sang. Ils bousculent tout sur leur passage. Et ils repartent sans se soucier du mal qu’ils ont fait en laissant parfois derrière eux des juges détruits. » Vision un peu apocalyptique du journalisme d’investigation mais qui en dit long sur le fossé qui sépare encore ces deux mondes la justice et l’enquête journalistique.

Ces dernières années, l’actualité a connu une formidable accélération avec l’irruption, dans les médias, des radios et des télévisions d’information continue. L’image, si l’on peut dire, va plus vite que la musique. Au procès d’une affaire de pédophilie, à la Cour d’assises de Melun, des adolescents, partie civile, sont filmés à leur entrée dans le prétoire. Un peu plus tard, leur avocate demande que les images ne soient pas exploitées. Trop tard, transmises directement du Palais de justice, elles sont déjà diffusées de flash en flash sur une chaîne d’info continue.

L’actualité vieillit très vite : l’information qu’on découvre le matin à la radio et qui est maintenant répétée toute la journée, se retrouve souvent dépassée à l’heure de la grand messe, le JT de 20 heures. A fortiori quand il s’agit de justice. La sensation d’avoir tout vu, tout compris, dès que l’affaire éclate se répercute sur la suite des évènements. Le procès, quand il survient des années plus tard, est souvent perçu comme du réchauffé. Même dans le public, la sentence est sans appel : « Encore cette histoire là. Mais je croyais que ça avait déjà été jugé. » Combien de fois j’ai entendu cette réflexion, y compris dans les rédactions. Et la tendance qui consiste à exploiter à fond le fait divers dans les médias, au détriment du procès qui suivra ne fait, me semble t-il que s’accentuer.

Devant la commission d’enquête sur Outreau, des juges de Boulogne sur Mer se sont plaints d’avoir dû travailler sous la pression des médias. Notamment les JLD et les magistrats de la chambre de l’instruction lorsqu’ils devaient prendre des décisions sur des demandes de remise en liberté. Il est certain que le tintamarre médiatique peut nuire à la sérénité de la justice. On connaît des magistrats qui rêveraient d’un monde sans médias où les décisions judiciaires seraient rendues dans le silence et le recueillement.

On connaît d’autres juges qui ont suffisamment d’autorité et de professionnalisme pour ne pas se laisser influencer par des ambiances extérieures. Et puis la justice doit balayer devant sa porte. Dans son attitude vis-à-vis des médias, elle n’est pas exempte d’ambiguïtés.

Par exemple, il y a 10, 15 ans, certains juges financiers emblématiques avaient une stratégie de communication pour faire avancer leurs enquêtes. Ils choisissaient des relais dans la Presse pour contrer les pressions exercées sur les dossiers sensibles. C’est d’ailleurs sa confrontation avec le monde des affaires et celui de la politique qui a poussé la justice à se rapprocher des médias. Car l’ennemi juré du magistrat est-il le journaliste ? N’est-il pas plutôt le politique ?

Des siècles de soumission au pouvoir politique ont rendu le cuir de Thémis sensible. Les juges, qui ont obtenu de haute lutte, une certaine émancipation, ne craignent qu’une chose, la reprise en main. Les magistrats, qui se sont mobilisés contre les travaux de la commission d’enquête parlementaire sur Outreau, y voyaient une manœuvre pour les remettre au pas. « L’occasion est trop belle de rabaisser nos caquets. », me confiait une magistrate appartenant à la haute hiérarchie. Et c’est vrai que le juge, drapé dans son indépendance, coincé dans son armure corporatiste, doit se méfier de ne pas voir des ennemis partout.

L’avocat est souvent considéré comme un gêneur, un faiseur d’incidents, alors que dans une justice idéale, il pourrait être un partenaire associé à la recherche de la vérité. L’avocat davantage préoccupé, il est vrai, par le sort de son client que par la bonne tenue du procès. L’avocat infiniment plus libre de ses propos que le magistrat. Et c’est très logiquement que le journaliste et l’avocat opèrent un rapprochement, souvent dans le dos du juge.

Le défenseur a la possibilité de communiquer à tous les stades de la procédure, dès le début de l’instruction, avant le procès, pendant le procès et au jugement. Il n’est tenu que par le secret professionnel. Dans un procès polémique, comme celui de l’affaire d’Outreau, à Saint Omer, les voix de la défense ont raisonné tous les soirs dans les médias, contre l’instruction, contre l’accusation, contre la conduite des débats. Les reporters sont avides de « sonores », comme ils disent, pour bâtir leurs sujets à la radio et à la télévision. Et ce n’est pas leur faire injure de dire des avocats qu’ils sont attirés par les micros et les caméras comme les papillons par la lumière.

Je revois le regretté Jean-Marc Varaut, il y a une trentaine d’années, sauter de joie devant le Palais de justice de Versailles, comme un lycéen reçu au bac, parce que, dans mon compte-rendu d’audience, je citais sa plaidoirie. Et moi, jeune chroniqueur, j’étais le premier surpris par cette réaction. Je pense qu’il fallait y voir une question de notoriété et de retombées commerciales pour un professionnel qui investit parfois sans la garantie d’être payé, dans une procédure au long cours.

On voit bien que dans les relations entre les médias, l’opinion, et la justice, beaucoup de malentendus tiennent à des problèmes de transparence et de communication. Le secret de l’instruction a tourné depuis longtemps au secret de polichinelle. Voyez avec quelle facilité les procès-verbaux d’auditions dans l’affaire Clearstream inondent la Presse.

La solution, me semble-t-il, n’est pas de lever le secret. Il est inhérent au système inquisitoire. Il faut conserver un minimum de garanties pour tout citoyen aux prises avec la justice, pendant toute la phase de l’enquête et de l’instruction. Mais on peut aménager l’article 11 du code de procédure pénale vers davantage de transparence. L’idée d’une audience publique et contradictoire, dès que la procédure le permet, est séduisante. Elle ferait baisser la pression sur l’instruction en offrant un premier rendez-vous d’information aussi honnête et loyal que possible.

Si le juge est tenu au secret, le procureur et ses substituts sont habilités à communiquer. Hé bien, qu’ils le fassent au moins pour rectifier des erreurs, démentir de fausses informations et de fausses pistes.

Et quand vient le temps du procès, faut-il autoriser les caméras dans les prétoires ? Vaste sujet qu’il me faut résumer en quelques phrases.

Comment répondre à une demande de publicité grandissante tout en préservant les débats judiciaires et les acteurs du procès ? Le journaliste de télévision que je suis est évidemment favorable à une plus large diffusion, mais pas n’importe quand et pas n’importe comment. Le chroniqueur judiciaire que je suis aussi n’imagine pas des extraits de procès en direct, ou même en léger différé, dans les journaux télévisés. Le saucissonnage de l’audience ne peut que favoriser la justice spectacle et la caricature du débat judiciaire.

On ne peut courir le risque de réduire par exemple le procès de Saint Omer aux coups de théâtre provoqués par les revirements de Myriam Badaoui, accusée n°1 et mythomane avérée. En revanche, après la décision judiciaire, à bref délai, on pourrait autoriser une diffusion unique des débats aux médias qui s’engagent à produire un montage large et équilibré. A défaut de pouvoir tout diffuser. Cette avancée de l’image présenterait un double avantage : une meilleure information du public et un document-vérité sur le fonctionnement de la justice. Une conclusion à laquelle a d’ailleurs abouti la commission Linden sur la captation et la diffusion des débats judiciaires, commission à laquelle j’ai participé l’année dernière. Bien entendu, il faut favoriser les documentaires et magazines de société qui s’attachent à montrer comment marche la justice et comment elle se comporte avec les justiciables. La retransmission des débats de la commission d’Outreau sur la chaine parlementaire a eu au moins un effet positif : elle a familiarisé le grand public avec la justice et elle a mis l’accent sur ses problèmes de personnels et de moyens financiers.

Soit dit en passant, les tribunaux, si souvent distants et méfiants avec la Presse, sont ravis de lui ouvrir ses portes pour souligner par exemple le manque de greffiers et de fonctionnaires et l’insuffisance des budgets de fonctionnement des juridictions. Il est dommage que la Presse n’ait pas vocation à faire aussi des reportages sur elle-même. Le public apprendrait que la qualité du journalisme judiciaire est en cause. Dans cette spécialité qui exige du temps, des précautions, des vérifications, les professionnels sont de plus en plus bousculés. Au nom de la concurrence et du moindre coût, on leur demande de faire vite, de fournir beaucoup et d’être interchangeables. On voit des reporters sauter d’un fait divers à un autre et même d’un procès à un autre, parfois dans la même journée. La qualité a un coût, pour la Presse, comme pour la justice.

Cette inquiétude commune, face à la détérioration des conditions de travail, devrait d’ailleurs rapprocher magistrats et journalistes. Ils doivent se rencontrer, se parler, apprendre à mieux se comprendre. Si la justice ne peut pas tout dire, elle doit faire des efforts pour en dire plus et le dire mieux. Si la presse ne doit pas se taire, elle ne peut pas raconter n’importe quoi. On ne passera pas radicalement d’un climat de défiance à un climat de confiance entre les deux institutions. Chacun d’ailleurs doit garder ses distances, mais une meilleure connaissance des contraintes et des exigences de l’autre ne peut qu’aider à apaiser les relations entre la justice et les médias.