L’industrie nationale du médicament : un enjeu stratégique ?

Séance du lundi 10 décembre 2007

par le Dr. Jacques Servier,
Président-fondateur des Laboratoires Servier

 

 

Une profonde joie

 

C’est un immense honneur, une très profonde joie, de pouvoir m’exprimer devant vous. Le seul titre auquel je pourrais prétendre est celui-ci, en un demi siècle de carrière, j’ai vécu et je vis chaque jour une expérience assez peu courante.

J’ai débuté en effet à la tête d’une entreprise de 9 personnes qui en comporte aujourd’hui 20 000. Cette expérience est mondiale puisque nos médicaments sont consommés pour 82 % hors de France contre 18 % seulement dans l’hexagone.

Et puis, si nos politiques promettent sans cesse du changement, j’ai été singulièrement privilégié pour avoir agi depuis 50 ans au milieu d’un bouleversement permanent.

Qu’il me soit permis d’exprimer aujourd’hui l’aspect stratégique du médicament pour le peuple français.

 

Les origines et la misère

 

Ma fonction n’est pas d’écrire l’histoire mais l’on ne peut comprendre la situation d’aujourd’hui qu’à la lumière d’anciens épisodes significatifs ou de personnalités hors série. Elles montrent la misère des origines.

Un cas est significatif : Marc Aurèle le plus remarquable des empereurs de Rome disposait de tout. Il avait la fortune, la gloire, la popularité, un intellect exceptionnel – oui il disposait de tout sauf de la santé.

Et l’on voit peu à peu cet homme exceptionnel s’enfoncer dans la maladie. Il ne mangeait presque plus mais ne se soutenait que par un assez extravagant mélange : la thériaque auquel l’on n’imagine pas une activité positive. La thériaque contenait une centaine de composants dont du venin de vipère.

Et l’on voit l’homme le plus puissant, le plus admirable, le plus riche de l’empire être médicalement dans la situation d’un indigent. Il s’enfonce dans la misère physiologique et l’empire romain avec lui.

Mais voyageons vite dans le temps. Saint Louis marque une première ébauche de l’ère moderne. C’est d’abord parce qu’il donne une situation légale aux apothicaires considérés comme une profession « de danger » au même titre que les chirurgiens, les orfèvres et les armuriers. Les médecins ne sont pas mentionnés.

Et puis Saint-Louis manque de peu de périr sous le poignard des « Assassins », cette étrange secte fanatisée par le Haschich, instrument déjà d’une toxicomanie terroriste.

On remarquera que la drogue est largement aussi ancienne que le médicament.

Sautons 4 siècles. Les Jésuites activent et répandent largement ce qui est un médicament : le quinquina et ce qui est une drogue bourgeoise : le mathé, d’action assez comparable au thé. C’est déjà une industrie qui soutient leur activité missionnaire.

A peine plus tard, il faut citer trois grands personnages : le roi Louis XV, le régent Philippe d’Orléans et sa fille Louise Adélaïde.

Tous les trois sont des fanatiques du progrès et des travaux de chimie.

Louise Adélaïde, abbesse d’un grand couvent, ne craint pas d’y installer un laboratoire. Malheureusement leur activité empeste le soufre et l’ammoniaque. On les soupçonne de magie noire.

Ils préparent pourtant les triomphes des siècles suivants mais malheureusement aussi une image de sorcellerie qui nous fait tort jusqu’à aujourd’hui dans l’inconscient collectif.

Cela n’empêche pas la lente élaboration puis l’éclosion de la chimie moderne.

 

L’explosion

 

Et nous sommes à la veille de l’explosion.

Au début du 20ème siècle on connaît déjà l’opium, la digitaline, la quinine, l’aspirine. Mais c’est sans doute la découverte de l’insuline en 1921 et sa diffusion après la première guerre mondiale qui marque une ère nouvelle.

Et voici l’explosion. Pendant les années 1930, apparaissent les sulfamides qui pour la première fois sont efficaces contre les maladies infectieuses. C’est un profond bouleversement.

Les broncho-pneumonies très banales et très souvent mortelles, les méningococcies et une très large gamme de maladies infectieuses sont très largement guéries.

Mais à l’approche de la seconde guerre mondiale, les sulfamides sont évincés par les antibiotiques qui élargissent encore l’efficacité des traitements anti-infectieux. Et contrairement à tout espoir, on découvre qu’ils traitent efficacement deux maladies fréquentes et cruelles : la syphilis et la tuberculose.

Ces avancées immenses s’accompagnent de bien d’autres : contentons nous de citer les antihistaminiques, les anti-inflammatoires, les anti-hypertenseurs, les antidiabétiques, et même les anti-cancéreux qui font chaque année des progrès laborieux mais certains. S’ajoutent les diurétiques, les corticoïdes et bien d’autres thérapeutiques précieuses.

Une découverte sous estimée est celle des psychotropes et une immense étape a été la découverte en 1952 du premier antipsychotique par Delay et Deniker.

C’est un immense progrès sur le plan humain.

Jusque là les asiles étaient encombrés de schizophrènes internés et soustraits à tout avenir. Je me souviens les avoir observés avec consternation dans les années 40. C’étaient souvent des adolescents pleins d’espoir qui avaient perdu toute cohérence psychique et qui étaient voués à une vie asilaire.

Or, on peut évaluer qu’à la suite de la découverte de Delay et Deniker un tiers des schizophrènes a pu mener une vie normale et un autre tiers une vie quasiment normale.

Cette découverte a posé aussi des problèmes philosophiques : c’était la première fois qu’on pouvait clairement traiter une maladie psychiatrique par une substance chimique. Mais nous sortons de cet exposé.

Je n’insisterai pas davantage sur cette prodigieuse explosion d’après guerre. J’oublie trop de progrès essentiels mais l’expérience est trop gigantesque pour être ici détaillée.

Mais l’on y remarquera le rôle décisif joué par les Français.

 

L’apport du médicament

 

Il faut parfois souffler et regarder en arrière.

Quelle est la situation d’aujourd’hui ? C’est déjà celle d’une immense exigence : celle d’une vie plus longue et aussi moins douloureuse et moins inconfortable. Cette impatience est compréhensible : le peuple souverain dit, j’ai failli attendre.

Mais les résultats sont là et ils sont prodigieux. Ainsi l’espérance de vie était de 20 ans au temps du Christ, de 35 ans sous Louis Philippe, elle sera bientôt de 90 ans. Elle augmente en France de 3 mois chaque année.

L’on pourrait donc dire que chaque jour nous ne vieillissons que de 18 heures et non de 24 heures.

Très significative aussi une étude récente de l’Organisation Mondiale de la Santé. Elle évalue l’espérance de vie en bonne santé. Sur ce point, la France est placée au premier rang. Des nations aussi remarquables que l’Allemagne ou les Etats-Unis se placent seulement au 15ème et au 27ème rang.

L’on dit quelquefois que le progrès est ralenti. Il ne l’est plus si l’on tient compte que l’on s’attaque à des maladies de plus en plus difficiles d’accès tels que le cancer ou la maladie d’Alzheimer.

Mais un historique des grands succès, des chercheurs toujours plus capables et mieux équipés et enfin une croyance profonde dans le progrès, encore largement répandue, ne permettent pas de douter d’un avenir de succès. C’est une immense chance pour les Français de revenir à l ‘un des tous premiers rangs mondiaux. Il faut le vouloir et surtout ne pas détruire l’industrie créatrice du médicament. Or notre histoire est une histoire de vandalisme et de destruction.

Reste le problème du soulagement des malades. C’est un domaine de grande exigence et il est certain que beaucoup de progrès peuvent et doivent encore y être obtenus.

Et j’entends souvent dire : « pourquoi prolonger la vie si l’on ne la rend pas plus acceptable ».

 

La vraie nature du médicament

 

Le lieu où le médicament est visible, celui où le public le rencontre, c’est la pharmacie. Or, cela vaut la peine un instant de faire une expérience toute simple : pénétrez dans une pharmacie, contemplez les médicaments sur les rayons et prenez l’un d’entre eux en main. L’impression ne sera pas forte. Le médicament est limité dans sa taille, dans son poids et dans son aspect. C’est une petite boîte grisâtre, chétive dans son volume, modeste dans son aspect et peu impressionnante.

Car le médicament est essentiellement un produit intellectuel dans le droit fil des capacités des Français. Il est tout à fait certain qu’en créant des produits ou des services nouveaux apportant un progrès, l’on assure du même coup l’avenir de la nation. La recherche est sans aucun doute le constituant fondamental du médicament.

Ce qui fait toute la valeur du médicament, ce n’est pas un peu de carton ou de matière plastique, ce n’est même pas les excipients, ce n’est pas même à l’extrême son principe actif.

Ce qui fait toute l’existence du médicament, c’est la recherche qui l’a préparé et c’est la découverte qui a fait sa naissance.

Le médicament est en fait largement un produit intellectuel à base scientifique. Il serait aussi absurde de calculer la valeur d’un médicament par le coût de son principe actif que d’estimer la capacité d’un chirurgien par la teneur en nickel de son bistouri.

L’industrie pharmaceutique est essentiellement une industrie de matière grise.

Or, si la France est pauvre en matières premières elle garde toujours un énorme potentiel de créativité.

L’on ne dira jamais assez que la recherche est essentielle. Mais elle ne va pas sans angoisses. Les inventions sont le fait des hommes. « Les découvertes sont rares », disait Lavoisier, elles sont le fruit d’un long travail, de pénibles méditations, elles ne se commandent pas.

La recherche a ses angoisses, elle a aussi ses maladies. Le siècle précédent a été marqué par une foi forcenée dans le progrès. Aujourd’hui, l’on peut observer quasi quotidiennement l’affaiblissement de cette croyance.

Mais la recherche n’est pas un stade ultime.

Pour naître, un médicament doit subir une gestation de l’ordre de dix ans. Elle est représentée par le développement. Ce stade est très onéreux. Il mobilise des disciplines très variées : galénique, analytique, toxicologie, clinique et tant d’autres.

Elle est plus coûteuse encore par sa durée. Car le brevet du médicament ne dure que 20 ans et au moins la moitié de ces 20 ans est ainsi absorbée.

La création du médicament supporte encore un poids énorme : celui de la législation et de la réglementation.

La France en a été largement la promotrice. Certes avant 1939, il n’existait, pour un nouveau médicament, que l’obligation de faire une déclaration au Laboratoire National de contrôle des médicaments.

C’est pendant l’occupation en 1941 qu’une législation a été créée. Elle n’était pas inutile mais compte-tenu de diverses pressions, l’on a fait plutôt lourd. Cette initiative a été largement imitée dans le monde et même dépassée, il ne sera pas sans intérêt d’en deviner quelques facteurs.

 

Une grande guerre civile américaine inconnue : Mary Baker contre la médecine

 

Ce grand événement trop ignoré est nécessaire à la compréhension du médicament d’aujourd’hui.

Dans les années 1870 l’histoire commence aux Etats-Unis.

Une femme vieillissante, malade, sans ressource ne survit qu’en trouvant une soupe et une mansarde chez de braves gens. Mais elle rencontre divers guérisseurs appartenant en général au sillage du fameux magnétiseur MESSMER.

La voici guérie et elle fait mieux, elle est convaincue que, Dieu étant bon, la maladie ne saurait exister. Dévorée par cette conviction, cette femme modeste mais fanatique multiplie les disciples et fonde le mouvement mondialement connu de la « Christian Science », la Science Chrétienne.

A 90 ans elle laisse un mouvement prestigieux, mondial, richissime et comportant des animateurs de niveau intellectuel et social. Et son mouvement n’a pas été le seul.

Pourtant mon propos n’est pas cette fabuleuse et inquiétante histoire mais sa répercussion sur la médecine américaine. On comprend que le corps médical des Etats-Unis, aussi fortement mis en question, ait intensément réagi par une sorte de surcompensation.

Il était à l’époque déjà très conscient de sa mission et très marqué par le cartésianisme et le puritanisme.

Mais, raisonnablement et comme par instinct, il s’est lancé dans une escalade permanente vers toujours plus de science, de sérieux et de contrôles.

Cela explique l’ambition et la lourdeur de l’administration américaine qui estime n’avoir jamais assez de preuves. Or, son influence mondiale est considérable.

Elle fait beaucoup pour le contrôle, assurément beaucoup moins pour la créativité.

 

Pourquoi l’industrie française du médicament est une industrie stratégique ?

 

Cette notion simple très curieusement n’est pas toujours comprise. J’aimerais éviter des polémiques, autant que possible sur l’idée de nation. Certes la nation est un concept ancien mais il a servi de lien et d’abri à un peuple qui a connu d’immenses malheurs et affronté des dangers vitaux.

Et ici surgit une réalité à laquelle il faut songer : il est courant de se grouper dans des associations sportives ou professionnelles et l’on ne voit pas pourquoi un peuple ne s’appuierait pas sur 2000 ans d’histoire et ne défendrait pas ses intérêts vitaux.

Pourtant ici distinguons bien, la France torturée et massacrée par des guerres cruelles, peut réussir par la paix et elle l’a largement prouvé.

Mais je m’intéresse surtout au peuple des Français et c’est un grand devoir de les protéger contre la pauvreté, l’insécurité et le désespoir.

Or, nous avons largement prouvé ce que nous savons faire et le domaine du médicament est un de nos domaines d’élection.

Certes il s’appuie sur la tradition scientifique qui commence bien avant Descartes et continue sans interruption bien au delà de Lavoisier, Claude Bernard et de Pasteur. Et pourquoi serions nous plus stupides que nos grand-pères ?

Or l’industrie du médicament a suivi le même sillage de progrès. Jusqu’à la guerre de 1914, elle était la première industrie pharmaceutique exportatrice du monde. Jusqu’en 1939 elle était au deuxième rang.

Elle a depuis perdu des places. Elle reste pourtant la première en Europe pour la production. Elle peut et doit redevenir la première pour l’innovation.

Mais les signes de renaissance sont nombreux et particulièrement dans le domaine de la recherche.

Et puis notre crédit dans le monde reste appréciable et l’on nous redoute moins que certaines nations plus peuplées et plus riches.

Mais pourquoi ce déclin pendant un siècle ? Il est dû d’abord à deux guerres atroces qui ont massacré la jeunesse et fait perdre 40 ans de progrès.

Mais il est temps dès maintenant d’ouvrir le musée des horreurs du dirigisme.

Le musée des horreurs :

Que le médicament français existe encore est le résultat de l’extrême ténacité de quelques dirigeants.

Comment expliquer son recul en 50 ans d’un rang mondial dominant à un niveau simplement honorable.

Voici quelques mesures lourdes de conséquences :

  • Le blocage des prix depuis 1938. En période de rapide inflation, elle explique la disparition d’un plus
    grand nombre de laboratoires et le dépérissement des autres.

  • Le calcul du prix de vente en fonction du prix de revient. Plus une maison était industriellement incapable, plus elle disposait d’une marge importante. L’on peut admirer qu’on ait inventé cette prime à la mauvaise gestion et à la chimie de travaux pratiques. Et puis, les prix de revient des maisons multinationales étant hors de portée des vérificateurs français, nos concurrents les plus redoutables disposaient de la liberté des prix.

  • L’introduction de la très lourde réglementation allemande en 1941. Voici un événement qui échappe aux historiens alors que les libraires croulent sous les ouvrages relatant les désastres de l’occupation. Remarquablement, c’est chez nous que cet édifice a laissé le plus de traces et le plus coupé les ailes à une industrie qui voulait vivre.

  • La censure de l’information médicale en 1976 en pleine explosion des médias et dans un milieu médical dépendant très largement de la presse anglosaxone intouchable en toutes circonstances. Or, l’on ne retire pas impunément la dignité de toute une profession.

  • L’existence autour du médicament d’une zone de non droit. En pratique la polysynodie écrasante qui régit le médicament ne peut pas être contestée par des moyens légaux certaines décisions étant travesties en « avis ».

  • La plus étrange : l’idéologie sans cesse répétée passant sous silence le fait que le médicament ne représente qu’un pourcentage des dépenses de santé très modeste.

  • Une sinistre mode parfois considérée comme élégante chez certains grands décideurs : elle consiste à donner généralement la préférence aux médicaments étrangers.

  • Une horreur à observer avec le sérieux qu’elle mérite est la guerre contre les médicaments de soulagement. Or, si l’on prolonge la vie, il faut la faire acceptable. Et, si l’on compare l’immensité des souffrances et le peu de moyens dont nous disposons, l’on dévoile une autre immense priorité et une très belle motivation pour le futur.

Si l’on songe à toutes ces déviations, il est sûr qu’un petit nombre d’entre elles auraient suffi à ruiner le médicament français. Il faut tenir aussi compte du facteur de démotivation. Survivre à ce magma a exigé une extrême ténacité, une pointe de stoïcisme et peut-être quelque inconscience.

Il reste enfin un immense facteur, mal quantifiable mais surpuissant : la jalousie nationale ; créatrice d’un étonnant phénomène : la légende dorée du médicament.

A l’appui de décisions hostiles, j’ai constamment entendu et j’entends encore invoquer des prospérités remontant aux années 1920.

 

La stratégie et l’économie

 

Quelques données importantes doivent être rappelées :

L’ industrie pharmaceutique française est la première en Europe pour la production. Elle emploie directement 100 000 personnes, indirectement 300 000.

Sa balance commerciale en fait une des toutes premières industries françaises. Elle était en 2005 de 6,2 milliards d’euros. Elle est en très grand progrès depuis 1995 où elle n’était que de 1,5 milliard d’euros.

Mais plus décisif est le domaine de la recherche : Les Français ont toujours montré là un très grand talent. Or depuis les années 50, nous sommes passés d’une situation dominante à une situation seulement honorable.

On peut raisonnablement espérer que l’effort des nouvelles générations nous place à nouveau au rang qui est normalement le nôtre.

Pourtant il ne faut pas ignorer certains dangers.

La difficulté de décider juste dans un tourbillon d’idées et d’événements :
La décision très lourde de développer un nouveau médicament repose sur des facteurs objectifs mais aussi sur le bon sens. Cela peut donner des états d’âme.

La fébrilité de l’industrie pharmaceutique mondiale : la brièveté des brevets, le parasitisme industriel et la lenteur du développement et des démarches inciteraient logiquement à une précipitation très dangereuse que nous avons pu éviter jusqu’à présent. Or, la fébrilité dans un domaine aussi lourd doit être évitée à tout prix.

La perte de créativité : la lourdeur du développement et des démarches laissent de moins en moins de place à la recherche créative.

Enfin, c’est un danger classique et constant de voir le développement dévorer la recherche appliquée et la recherche fondamentale.

 

Une stratégie dans l’intérêt d’un peuple

 

L’Europe s’est donnée ses lois et chaque état s’y trouve largement assujetti.

Mais en Europe comme ailleurs la concurrence fait rage entre les intérêts nationaux dans le domaine des normes, de la propriété industrielle, du droit du travail et une extrême vigilance est nécessaire pour éviter des injustices très lourdes de conséquences.

Il faut ajouter que la technostructure responsable de décisions très lourdes peut parfois se laisser éblouir par des démonstrations conduites par certains pays avec une force et un illusionnisme certains.

Pour les grands décideurs il est essentiel de peser les conséquences de leurs activités. Car l’erreur serait particulièrement grave. L’enjeu est l’existence d’une industrie qui fait vivre plus de 100 000 Français.

Et puis c’est le plus important, le médicament étant un bien de grande nécessité, ce serait une imprudence extrême de ne pas avoir sur notre sol au moins une partie importante de sa production et plus encore de sa découverte.

Le bon sens dit aussi que si l’on possède un grand talent, il faut aussi miser sur ce grand talent.

Ce talent, la tradition scientifique est faite pour la garantir.

En outre, nous sommes un pays plutôt pauvre en matières premières. Or nous ne sommes pas une industrie consommatrice de pétrole ruineux, de charbon laborieux, de métaux raréfiés. Nous sommes essentiellement une industrie qui tire ses ressources de l’électricité.

Et surtout, nous sommes une industrie de matière grise. Et, c’est une ressource qui s’est toujours trouvée excellente.

Il faut encore répéter et enfin réaliser que les dépenses faites pour les organismes sociaux rémunèrent des dépenses largement bénéfiques et stimulantes : salaires, recherches, investissements.

 

Le médicament et la protection sociale

 

La grande vérité c’est que le « welfare State », « L’Etat Providence », la Sécurité Sociale, sont un immense bienfait.

Autrefois leur simple existence serait apparue comme un miracle. Que chaque français soit couvert contre les grands périls de la vie est un fait prodigieux. Il faut ajouter que cette énorme machine fonctionne avec une régularité et une commodité acceptables.

Mais il ne faut pas croire que la Sécurité Sociale soit une pure bénédiction pour l’industrie pharmaceutique. Car, avec ou sans couverture sociale, le médicament a toujours marqué une tendance à l’expansion.

Donc l’assurance maladie a surtout soufflé sur le foyer d’un feu déjà vigoureux.

Pourtant, les contraintes qu’imposent cette institution, ne sont pas minces.

Il faut aussi penser à l’extrême lourdeur d’une machine dont le budget est égal à 50 % du budget traditionnel de l’Etat. Et puis, l’édifice du pouvoir et le mécanisme des décisions ne sont pas très faciles à saisir.

L’on s’inquiète aujourd’hui du déficit de la Sécurité Sociale. Cela nécessite des commentaires attentifs. Si l’on part de l’idée que chaque individu a droit à des qualités idéales de soins ainsi qu’à une égalité absolue, la notion de budget perd toute signification.

Et puis il faut penser à l’idée initiale quand de bons compagnons de travail se groupaient pour faire face au danger. Or, depuis quelques années, certaines mesures grandioses peuvent soulever des questions, par exemple, la suppression du ticket modérateur ou encore la généralisation rapide du tiers payant.

En fait l’existence d’un organisme immense et très bienfaisant oblige à une extrême prudence.

Personnellement j’ai toujours tendance à redouter une certaine tentation au glissement vers l’utopie. Car les utopies ne manquent pas.

Une lecture de la « République » de Platon, de « l’Evangile éternel » de Joachim de FIORE ou encore de la « Cité du Soleil » de Campanella, ont de quoi faire frémir. Certes nous en sommes loin mais les idées mènent le monde.

Pourtant le médicament ? Il ne faut jamais oublier qu’il représente 5 % des dépenses de la Sécurité Sociale et 1,6 % des dépenses des ménages. C’est peu par rapport aux services rendus.

Le bon sens amène à remarquer que les dépenses faites financent la technologie et l’économie générale : recherche, salaires, achats, taxes.

Pour résumer, la Sécurité Sociale évoque l’éléphant d’Asie : monstre bienfaisant, providentiel et à orienter avec une extrême sagesse. Craignons simplement qu’il n’aille pas étourdiment poser son pied bienveillant sur les escarpins de tout un peuple.

 

Le médicament et l’esprit d’entreprise

 

Pour faire face à l’énorme tâche de la conception, de la création, de la recherche, du développement il a fallu un immense effort et une dose peu commune d’esprit d’entreprise dans un métier de progrès.

C’est tout autre chose que les lourdes industries fumantes, les « smokestack industries » du 19ème siècle.

L’industrie du médicament n’est pas une dévoreuse de charbon laborieux, de pétrole inabordable, de métaux raréfiés.

C’est avant tout une industrie d’électricité qui peut s’installer fort loin des grands centres.

Et puis cette industrie est compatible avec la verdure. Je l’ai toujours entourée d’arbres et autour du Caire ou de Tianjin, cela ne passe pas inaperçu.

Et notons bien que la science est complémentaire avec la recherche et l’esprit d’entreprise. Sans citer d’autres cas remarquables, j’aime raconter l’aventure de GAY LUSSAC, considéré trop souvent comme seulement un grand bourgeois de la recherche et de l’industrie.

Rappelez-vous la rue Gay Lussac et la tour de Gay Lussac . Il a pourtant couronné sa jeunesse par une ascension mémorable en ballon le 16 septembre 1804. Parvenu déjà à 7000 mètres, il veut à tout prix monter encore plus haut pour parvenir à 7016 mètres et il jette alors tout ce qu’il avait sous la main y compris sa dernière chaise qui atterrit au milieu d’un troupeau de moutons. Ce record de 7016 mètres n’a jamais été dépassé pendant 46 ans jusqu’en 1850.

 

Le médicament et la drogue

 

On comprend mieux le médicament si l’on comprend l’existence de sa sœur, la drogue. La division est ancienne et date en fait de Saint Louis peut-être édifié par les ravages du Cannabis et des « assassins ».

La drogue est largement millénaire. Un bel exemple est l’alcool qui cumule la qualité de drogue avec autrefois celle du seul remède connu. L’on s’épuiserait à disserter sur la drogue, forme sauvage du médicament.

Elle a toujours été un terrible danger et une immense séduction.

L’opium, la morphine, l’héroïne sont à la fois des médicaments et des drogues.

La cocaïne a provoqué un tel enthousiasme que Freud, le futur grand psychanalyste, l’a recommandée au début de sa carrière pendant quelques années jusqu’à ce que surgissent de lourds inconvénients.

Et puis la liste s’allonge tous les jours et bien heureux qui en épuisera la description.

Mais, ce qu’il faut souligner, c’est qu’à force de critiquer le médicament, à force d’attaquer les médicaments de soulagement, l’on arrivera à remplacer une bonne part de la thérapeutique légale, le médicament, par une thérapeutique sauvage, la drogue.

Or, le péril est immense car les états sont largement débordés, toute une jeunesse est gravement droguée et l’on voit de véritables états dans l’état se constituer pour exploiter la drogue et employer même des milices très armées et de puissants réseaux internationaux.

Un des meilleurs remparts à une dévastation croissante est d’encourager le médicament légal à assister sans cesse davantage la souffrance humaine.

Enfin, que l’on me permette une pensée idéaliste : quel bienfait si l’on avait pu consacrer tous les efforts et toutes les dépenses de la drogue à soulager de mieux en mieux les malades en fin de vie.

C’est un souhait peu réaliste mais il en faut parfois.

 

Quelles mesures pour l’avenir ?

 

  1. Le premier problème est l’attitude des pouvoirs publics. Une action positive est de nature à remettre notre industrie dans les tous premiers rangs mondiaux. Il suffit de leur faire voir tout ce qu’elle peut apporter.

  2. Si l’on veut encourager et même seulement maintenir la recherche il est très nécessaire de rétablir une durée décente de la propriété intellectuelle protégeant mieux la recherche et la découverte.

    Par exemple en prolongeant les brevets en faisant dater leur début de vie du jour du lancement du produit.
    Car les dossiers du médicament, mobilisant le travail et la créativité de nombreux chercheurs et développeurs, méritent autant d’égard qu’un spectacle théâtral protégé aujourd’hui pendant environ 70 ans.

  3. Il est bien certain que le prix du médicament doit être suffisant pour permettre une recherche et un développement de plus en plus onéreux.

  4. Il est capital aussi de faire sortir le médicament d’une zone de non droit. Tout ce qui concerne le médicament, qu’il s’agisse d’une décision ou d’un avis pouvant peser sur une décision doit pouvoir être légalement contesté.

  5. Dans la politique du médicament, il faut bien intégrer que toute décision actuelle implique des conséquences très importantes à terme étant donné la difficulté de la recherche et la lourdeur du développement.

    Enfin, l’on peut fonder de très grands espoirs sur les nouvelles mesures fiscales en faveur de la recherche initiées par le Président de la République.

 

Une immense gratitude

 

Une immense gratitude c’est ce que m’inspire votre aimable invitation. Et puis ce qui compte dans mon message, c’est l’immense capacité des Français au profit du progrès. Ils l’ont prouvé cent fois, ils le pourront encore davantage.

Et jamais ils ne doivent oublier que la recherche engendre le progrès et que le progrès engendre la recherche.