Les Écoles, les Humanités et notre siècle. Un regard romain

séance du lundi 30 mars 2009

par M. Michel Gras,
Directeur de l’École française de Rome

 

 

En commençant, je ne peux m’empêcher d’évoquer, avec respect et admiration, mon lointain prédécesseur Auguste Geffroy, membre de votre Compagnie, professeur à la Faculté des Lettres de Paris et premier directeur de l’École française de Rome à s’installer au palais Farnèse, en décembre 1875. Son portrait, peint en 1876 par Jules-Eugène Lenepveu, alors directeur de l’Académie de France à Rome, est toujours exposé dans le salon rouge, au 2e étage du Palais face au buste de bronze d’Albert Dumont, son prédécesseur à Rome puis son collègue comme directeur de l’École française d’Athènes. Geffroy prenait en effet le relais de Dumont, son ancien élève à l’École normale supérieure, qui avait conduit, tambour battant, une mise en place de l’École en trois temps et au rythme de trois décrets : en 1873, en 1874 et en 1875.

Albert Dumont et Auguste Geffroy furent de grands directeurs, trop souvent oubliés, qui contribuèrent aussi à construire l’enseignement supérieur de la IIIe République. Ils voulurent une École de Rome comme complément et renfort de l’École d’Athènes, et comme prolongement naturel de l’Université française hors de ses frontières, au contact de la science allemande et internationale et se confrontant, depuis Rome comme depuis Athènes au terrain, c’est-à-dire aux monuments et aux archives.

Aujourd’hui ce terme d’École gêne souvent. Nos contemporains le comprennent de moins en moins. Ils songent au « primaire » plus qu’au « supérieur », même si le prestige de Normale « Sup », de Polytechnique, de Centrale ou des Mines, ou encore des Chartes ou des diverses « Hautes Études » est toujours présent : ce sont les « Grandes Écoles », à qui on reproche parfois une concurrence déloyale vis-à-vis des Universités mais nos Écoles humanistes, littéraires, historiques ou archéologiques peuvent souvent échapper à ce type de reproche.

Le terme d’institut de recherche serait sans doute plus adapté, et pourtant la grandeur de nos institutions, à Athènes, à Rome mais aussi à Madrid et au Caire, c’est d’être précisément des « Écoles », c’est-à dire des lieux de formation, de transmission du savoir, et d’élaboration de nouveaux savoirs, ce qui explique et justifie que nous soyons sous la tutelle du ministre en charge de la recherche.

Je voudrais tenter de vous montrer comment ces Écoles donnent un regard contemporain sur nos savoirs dans le domaine des Humanités, je veux dire par là le domaine des sciences humaines, et plus particulièrement des sciences philologiques, historiques et archéologiques.

Pour cela, je partirai précisément de 1876 et de Geffroy.

En 1876, une chaire d’archéologie est créée pour la première fois dans l’Université française et son titulaire en Sorbonne est Georges Perrot, ancien « athénien » ; en 1883, quand Perrot devient directeur de l’École normale supérieure, lui succède Maxime Collignon, à la fois normalien, « romain » et « athénien » puisqu’il a fait sa première année d’École à Rome en 1873-1874 avant de partir pour Athènes. Un modèle se construit, avec retard par rapport à la science allemande qui avait eu dès 1844 la première chaire d’archéologie à Berlin avec Eduard Gerhard.

Toujours en 1876, Gabriel Monod, qui fut membre de votre Académie à partir de 1897, fonde la Revue Historique. Parmi les savants qui sont cités en ouverture du premier volume pour soutenir l’initiative, on relève ceux de Dumont, Victor Duruy, Fustel de Coulanges, Geffroy, Lavisse, Perrot, Renan, Renier, Sorel et Taine. Les directeurs des Écoles d’Athènes et de Rome sont en bonne compagnie, et Monod dans l’article qui ouvre la revue, faisant un large exposé sur le progrès des études historiques en France depuis le XVIe siècle, cite les deux Écoles (RH, 1, 1876, p.32).

La même année, Geffroy fait, devant votre Académie, une longue communication sur l’École française de Rome, qui va bientôt être republiée et commentée dans un livre à paraître à Rome. Ce texte est parfois étonnamment moderne comme souvent les écrits de Geffroy.

Se mettre à l’École de l’Italie, pour un homme cultivé de la fin du XIXe siècle, c’était se mettre dans les pas de Mabillon et de Montfaucon qui, deux siècles plus tôt, avaient initié ce qui allait devenir les « missions scientifiques et littéraires » soutenues par la France pour permettre à des érudits de travailler sur le terrain, dans les bibliothèques et les archives : concept étonnamment actuel et que Georges Vallet, alors directeur, a revivifié en 1974 par la création des boursiers de l’École française de Rome. L’expression « bourses de voyage » est d’ailleurs utilisée par Geffroy devant votre Compagnie (p.14). Ces missions donnaient lieu à de savants comptes rendus, souvent conséquents, publiés dans les « Archives des missions ». Et Louis Duchesne et Charles Bayet, membres de la première promotion romaine de 1873-1874, étaient en fait encore des « chargés de mission » comme les nomme Geffroy.

Toutefois, l’objectif de Dumont et de Geffroy, soutenus par des membres de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres comme Félix Ravaisson et Léon Renier, c’était de passer de missions ponctuelles à une mission permanente ; de capitaliser ces actions individuelles et répétées, bref d’institutionnaliser. Croire à l’institution, c’est en fait croire à l’efficacité, à la coordination, à la programmation, au collectif. On dirait aujourd’hui, avec une expression que je n’aime pas, « mutualiser les ressources » mais avec l’objectif de faire plus et de faire mieux. Geffroy lui le disait ainsi : « Il s’agissait de réunir des éléments épars, de rassembler nos forces, de former un groupe studieux capable de faire promptement ses preuves » (p.10). Travail de groupe, respect des échéances, dirions-nous aujourd’hui. Les mots seuls changent, non les idées.

Le travail de Dumont et de Geffroy se fit main dans la main avec le directeur de l’enseignement supérieur Du Mesnil. Il y a, en effet, liaison étroite entre Paris, Rome et Athènes où Dumont, ancien « athénien », est retourné comme directeur dès la parution du décret de novembre 1875 sur l’École de Rome. Et ce ne sera pas une surprise que de retrouver, quelques années après, Dumont comme directeur de l’enseignement supérieur, poste qu’il occupa, aux côtés de son ministre Jules Ferry, jusqu’à sa mort brutale et prématurée à 42 ans en 1884, au terme d’un parcours dont la fulgurance étonne. On se prend à rêver à ce qu’aurait pu être le destin de Dumont s’il n’avait pas été brisé ainsi : son successeur, à sa mort, se nomme Louis Liard, qui devait être en charge de l’enseignement supérieur jusqu’en 1902, puis recteur à Paris jusqu’en 1917…

Le ministère de l’instruction publique, dans les années 1875-1880, met les Écoles d’Athènes et de Rome au cœur de son nouveau dispositif. Ce sont des Écoles qui sont « en deuxième ligne », pour ainsi dire, du fait qu’elles accueillent des jeunes gens qui, pour la plupart, viennent d’autres Écoles, de Normale, des Chartes, ou des Hautes Etudes, celle-ci fondée en 1868 avec Léon Renier comme premier président de la section des sciences historiques et philologiques. Le même Renier joua un rôle décisif pour la création de l’École de Rome. Les mêmes hommes sont derrière toutes les innovations.

Athènes et Rome, transposées dans le vocabulaire d’aujourd’hui, sont des Écoles postdoctorales ou encore des Écoles d’application, c’est-à-dire des structures où l’on met en œuvre sa première formation, tout en l’approfondissant ; le passage entre le savoir reçu et le savoir utilisé pour ouvrir de nouvelles voies. Le vocabulaire pour désigner les utilisateurs en dit long : des « pensionnaires » ou des « membres », et non plus des « élèves », mais pas encore des « chercheurs » ni évidemment des « doctorants ».

Geffroy ne sous-estimait pas la dimension internationale : « Rome, disait-il (p.13) est le rendez-vous des savants du monde entier ». Bon connaisseur de l’Allemagne et de sa science il avait été choisi précisément pour cela, comme Claude Nicolet, ancien directeur de l’École française de Rome, l’a montré dans La fabrique d’une nation (p. 248-250) : Geffroy était l’homme juste pour la reprise du dialogue avec l’Allemagne après la guerre de 1870, la création de l’Institut archéologique allemand et la perte du rêve européen qu’avait constitué, depuis 1829, l’Institut de correspondance archéologique de Rome, pulvérisé par les stratégies politiques. On rapporte que Geffroy sut résister aux provocations de Mommsen et bâtir une relation plus confiante entre savants allemands et savants français. En 1882, il permit à Camille Jullian, futur professeur au Collège de France et grand historien de la Gaule, de passer six mois à Berlin tout en étant membre de l’École ; et Jullian lui écrit le 23 septembre : « Croyez que je partirai pour l’Allemagne pénétré du désir de justifier vos espérances et de mériter votre approbation » (O. Motte, Camille Jullian élève de Mommsen à l’Université de Berlin, dans Ius commune, IX, 1980, p. 441). Toutefois, Geffroy n’oubliait pas l’Italie et les Italiens, « un peuple ami » dont il fallait « gagner les sympathies » (p.10).

Le champ de l’international, c’était pour Dumont et Geffroy, alors directeurs à Athènes et à Rome, le terrain « d’une émulation salutaire et d’une vive concurrence » (Geffroy, p.13), et donc de la stimulation. Certes, le contexte politique, quoique en train de s’apaiser peu à peu, poussait à la confrontation. L’ambition en France dans le terrain des Humanités c’était d’égaler l’Allemagne, et le domaine de la philologie et de l’histoire ancienne s’y prêtait particulièrement.

En effet, l’Allemagne était la patrie de la philologie depuis que Friedrich-August Wolf, en 1777, eut pris son inscription à l’Université de Göttingen sous le titre de « studiosus philologiae » (Reinach, p.3). Avec des savants de l’envergure d’August Boeckh (1785-1867) et de son élève Karl-Ottfried Müller (1797-1840), le « prince des philologues », lui aussi mort très jeune à 43 ans, l’Allemagne devint la référence. La philologie était, pour eux, l’ensemble des savoirs sur le passé ; Boeckh avait réfléchi à la fois sur les concepts de philologie et d’encyclopédie, et Salomon Reinach, futur « athénien », écrivit en 1879-1880, dès ses années d’École normale, un Manuel de philologie qui avait pour ambition de présenter à un public français l’état du savoir et « de la vie intellectuelle des anciens » (p.3) : deux volumes, souvent en petits caractères, bourrés de références qui sont aujourd’hui trop oubliés ; une deuxième édition sera nécessaire dès 1883. Ce savoir s’accroît alors de manière vertigineuse : on disait que Boeckh connaissait 10 000 inscriptions grecques, et Reinach en 1880 cite le chiffre de 20 000 pour les inscriptions grecques et de 120 000 pour les inscriptions latines. Je n’ose aujourd’hui avancer un chiffre après les travaux de Louis Robert, de Hans-Georg Pflaum, et des épigraphistes de ma génération, pour ne parler que de la France.

L’initiative de Reinach, qui montre le souci de construire des outils pour les nouveaux savoirs d’alors, pourrait trouver beaucoup d’autres comparaisons, en Allemagne notamment, avec les recueils de fragments des auteurs grecs, avec les corpus d’inscriptions, avec les travaux des « geographi graeci minores », pour ne citer que quelques exemples. Ces grands outils de Karl Muller, de Felix Jacoby et d’autres ont été utilisés par des générations d’étudiants et de chercheurs à travers le monde. Ils sont toutefois peu à peu oubliés aujourd’hui, marginalisés sans avoir été remplacés. Nul doute qu’il faille réfléchir, — pour transmettre une érudition adaptée à notre temps — à la fabrication de nouveaux outils. Au moment où l’informatique donne de nouveaux moyens, il faut repenser des outils qui ne peuvent pas être mis en ligne tels quels.

La transmission du savoir est devenue, comme à la fin de l’Antiquité et dans le haut Moyen Age, une priorité de notre temps. De nombreux débats contemporains montrent en effet que des concepts qui faisaient partie du patrimoine intellectuel de tous, et qui avaient été élaborés par Platon, Aristote, la science arabe, la Chrétienté médiévale, la Renaissance, les Lumières, la Révolution française et la Révolution industrielle, sont aujourd’hui maltraités, mal compris, mal acceptés ou oubliés. Les sciences humaines servent d’abord à cela : assurer une transmission correcte, efficace et moderne de tous les savoirs afin que ceux-ci soient facilement compris et mobilisables par les décideurs puis aisément expliqués aux citoyens.

Geffroy évoquait aussi dès 1876 la nécessité d’avoir une bibliothèque, non par routine mais par modernité. Il savait pertinemment que Rome ne manquait pas de livres mais il voulait une bibliothèque de nouveautés « qui représentent le mouvement philologique, les derniers progrès de l’archéologie et de l’épigraphie » (p.14). Il désirait en fait, je cite : « les livres modernes, les nouvelles éditions classiques, les plus récents commentaires ». Les vieux fonds ne suffisaient pas, ne suffisaient plus. Aujourd’hui, grâce à lui et à ses successeurs, la bibliothèque de Rome est, avec ses 200 000 livres et ses 2 000 revues, la plus grande bibliothèque française implantée hors de l’Hexagone ; et par bibliothèque française, j’entends, vous le savez, une bibliothèque acquise par la France mais possédant des livres dans toutes les langues. Son fichier numérisé et sa liaison avec le SUDOC la mettent en contact avec toutes les bibliothèques universitaires françaises ; son appartenance au réseau URBS la relie à toutes les bibliothèques romaines. N’importe quel lecteur, partout dans le monde, peut désormais se relier par internet à son catalogue, voir si nous possédons tel ou tel livre, et savoir ce qui est en commande. Geffroy, sans doute, serait satisfait mais il nous a appris à regarder sans arrêt vers de nouvelles frontières.

Envisageons à présent le fonds des choses, c’est-à-dire le contenu des savoirs. Geffroy montrait quant à lui la nécessité de ne pas réformer pour réformer mais cette position n’était conservatrice qu’en apparence. Elle s’accompagnait en effet d’un profond désir de renouveler les approches, notamment en mettant en évidence les processus de formation et de transmission. Relisons-le : « Comment saurons-nous la langue même dont nous nous servons aujourd’hui si nous ne sommes pas curieux d’en connaître la formation et les origines ? » (p.22). C’est dans cet esprit qu’il était enthousiaste de l’archéologie et de l’épigraphie car il ne voulait pas, je cite : « renoncer à prendre notre part du mouvement qui transforme depuis trente ans la science de l’antiquité » (p.23).

Geffroy fut profondément novateur dans le domaine archéologique, champ du savoir bien éloigné de sa propre spécialité mais dont il avait une admirable vision historiographique et stratégique : il suffit pour s’en convaincre de lire son article de la Revue des deux mondes de 1883. Il comprit que le terrain était indispensable mais que fouiller en Italie était difficile face à un légitime protectionnisme des dirigeants de la nouvelle Italie désireux de prendre en main leur patrimoine et de ne plus le laisser aux mains des voyageurs et surtout des collectionneurs incontrôlés. Dès lors il fallait aller en Afrique, où les vestiges romains abondaient. La prise de Tunis fut en mai 1881 un coup de tonnerre qui résonna fort dans le Palais Farnèse. Et Camille Jullian rapporte l’enthousiasme général et le désir de partir fonder une « École française de Carthage », un peu comme ces colons grecs qui, installés depuis peu dans une nouvelle fondation, partaient à leur tour pour en fonder une autre. Le premier qui franchit le pas fut de La Blanchère, nommé à l’automne 1881 sur une chaire d’épigraphie à l’École supérieure des lettres d’Alger (CRAI, 1881, p.392). Beaucoup d’autres suivront à partir de 1888, début des fouilles des membres de l’École, — comme celles de Jules Toutain à Tabarka — jusqu’à aujourd’hui. L’École vient de publier en 2008 un volume sur Tabarka médiévale, 120 ans après. Belle continuité scientifique malgré les changements profonds du contexte politique.

Suivre Geffroy aujourd’hui, c’est sans doute faire entrer d’une autre manière l’archéologie dans nos savoirs, dans nos pratiques et dans nos enseignements. C’est d’abord reconnaître que cette science nous permet de renouveler nos connaissances sur notre propre territoire, que nous croyons connaître alors que, très souvent, nous ne répétons que des poncifs élaborés il y a longtemps. La « Carte archéologique de la France », menée à un rythme d’enfer, a permis de rassembler l’état du savoir. Mais que pouvions-nous dire de l’histoire de la vallée du Rhône dans l’Antiquité avant que les fouilles financées par le projet du TGV Méditerranée ne permettent de dresser un état des lieux complet entre Lyon et Marseille ? Que pouvions-nous dire de la partie méridionale de régions comme la Champagne-Ardennes ou la Lorraine avant que le TGV Paris-Strasbourg ne permette aux archéologues d’y mettre au jour plus d’une centaine de sites préhistoriques, et protohistoriques ? Et les exemples pourraient se multiplier. Avec plus de 2 000 interventions chaque année, l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP) renouvelle nos connaissances sur notre propre sol et on entend encore des interrogations sur son utilité, alors que nos voisins européens le considère comme un fleuron de la recherche française. Et il n’est pas le seul à opérer : le Ministère de la Culture, le CNRS, les Universités travaillent aussi : qu’aurais-je pu vous dire de Lattes, marais infecté de moustiques dans mon enfance montpelliéraine, alors que 18 volumes ont été publiés sur ce site préromain depuis vingt ans ?

Sur l’utilité de l’archéologie pour nos sociétés contemporaines, je pourrais être trop bavard. Qu’il me suffise de dire ici que certaines inondations tragiques du Sud de la France auraient pu être en partie évitées si, au fil des décennies, on n’avait pas oublié l’histoire des territoires et par histoire, j’entends précisément ici, non les événements historiques qui s’y sont déroulés mais la longue histoire millénaire des paysages et de l’intervention des hommes sur eux. Autre exemple : le Pont du Gard n’est plus un monument isolé mais devient un élément d’un aqueduc qui permet de comprendre le ravitaillement de la ville romaine de Nîmes ; et pour comprendre le fonctionnement de cet aqueduc c’est le territoire tout entier qu’il faut connaître.

Toujours un retour à Geffroy est nécessaire et je le cite encore : « l’historien de l’Antiquité doit faire sa lumière à lui-même en recueillant avec dextérité les faibles vestiges épars » (p.24). Pour renouveler les savoirs, il faut être capable de renouveler les sources, et l’archéologie offre un magnifique exemple, contrairement à l’image véhiculée par les médias : les trésors nouveaux ne sont pas ceux que l’on croit.

D’autres disciplines ont su renouveler leurs sources : les assyriologues par l’étude des textes cunéiformes ont porté à notre connaissance des milliers de textes nouveaux, et une nouvelle littérature, antérieure au texte homérique, est aujourd’hui disponible, à côté des textes égyptiens, alors qu’elle était inconnue il y a un demi-siècle encore. Et son apport est d’autant plus important que le Proche-Orient contemporain est encore le territoire le plus fragile de notre monde méditerranéen.

« Pour que le moulin puisse moudre, il y faut confier du grain » concluait Geffroy (p. 24), tout en recommandant « plus d’air et de liberté », et « un nouveau souffle de saine critique » (p.24-25).

Ces Écoles d’Athènes et de Rome devaient-elles suivre des routes totalement parallèles ? Non selon Geffroy qui savait bien que Rome était née comme succursale d’Athènes, expression blessante peut-être, car trop péjorative et que les directeurs de Rome ont souvent voulu oublier. Mais elle fait partie de l’histoire des premiers décrets de 1873 et 1874. Sans doute Geffroy est-il, en 1876, le directeur d’une École indépendante et autonome mais il n’oublie pas l’intérêt des actions conjointes. Il écrit : « les deux Écoles d’Athènes et de Rome se prêtant un mutuel appui, deux ou plusieurs de leurs membres peuvent se réunir pour quelque mission lointaine » (p.32). Depuis plus d’un siècle on trouverait sans doute quelques exemples de collaboration : il faut bien dire qu’ils sont à la marge. Certes, les nouveaux « Athéniens » ont longtemps continué à passer par Rome quelques semaines, et quelques « Farnésiens » sont allés à Athènes faire leur troisième année : cela n’a pas changé la stratégie des institutions et il s’est agi tout au plus de parcours personnels.

Les deux Écoles ont leur histoire et se trouvent surtout dans des pays qui ont la leur. La Grèce et l’Italie sont des nations amies et unies, aujourd’hui ensemble dans l’Union européenne mais ne sont pas des nations jumelles. L’Italie a une Scuola archeologica à Athènes depuis 1908 mais la Grèce ne réussit pas à faire de même à Rome malgré quelques efforts louables. Les Italiens fouillent en Grèce depuis longtemps (la célèbre mission de Crète) ou plus récemment (aujourd’hui dans l’île de Lemnos). Les Grecs ont récemment fouillé en Italie, à Sybaris, site symbole. Rome, elle, a surtout la chance d’avoir en son sein des archives qui concernent le monde entier (Archivio segreto vaticano, Propaganda fide…), ainsi que des bibliothèques uniques, comme la Bibliothèque apostolique vaticane avec ses manuscrits.

Les stratégies des deux Écoles ont aussi été conditionnées par les pratiques : on ne pouvait fouiller en Italie avant la fin de la seconde guerre mondiale, et Geffroy et ses successeurs ont envoyé leurs archéologues en Afrique du Nord, alors que les Athéniens ont pu travailler en Grèce, à Délos depuis 1873, à Delphes à partir de 1892 – début de la « Grande Fouille » —, et ne sont allés en Crète (Malia) qu’en 1922 et à Chypre qu’en 1975. Enfin pendant longtemps les « Athéniens » de certaines générations, à de notables exceptions près, ne crurent pas beaucoup à la Grèce d’Occident et à l’intérêt d’y travailler comme le faisaient et le font toujours l’École française de Rome et le Centre Jean Bérard de Naples (USR CNRS/EFR) : que n’ai-je entendu sur ce point dans ma jeunesse ! Certes les choses ont bien changé depuis mais le pli de l’histoire a été pris. D’une certaine manière, cela a été mieux ainsi et les cohérences territoriales l’ont emporté sur les logiques thématiques : sans le savoir ni le vouloir, les frilosités d’un temps ont anticipé sur des évolutions récentes de l’archéologie. Il serait absurde que Rome ait le monopole des interventions sur les sites romains de la Méditerranée.

C’est naturellement en Albanie que les deux Écoles avaient vocation à se retrouver, à mi chemin entre Athènes et Rome et elles coopèrent ensemble à la mission du ministère des affaires étrangères sur le site d’Apollonia, une colonie de Corinthe qui n’est finalement rien d’autre qu’une jeune sœur de Syracuse.

Cette stratigraphie culturelle doit être méditée au moment où notre ministère de tutelle nous invite à penser à des stratégies convergentes et à des modes de fonctionnement croisés. Sans doute peut-on progresser même si le chemin est balisé d’embûches. Surtout il faut ne pas oublier notre spécificité, moins celles de nos histoires que celles des territoires dans lesquels nous opérons. Les Écoles françaises à l’étranger ne sont implantées ni dans le désert ni sur la lune et il faut rester proches du terrain, à l’écoute de nos hôtes et partenaires, tout en ne refusant aucune ouverture, aucun appel d’air comme Geffroy le recommandait déjà.

Travailler autour de la Méditerranée, sur la rive Nord comme sur la rive Sud, come le font aujourd’hui l’École française de Rome et la Casa de Velázquez de Madrid, c’est contribuer à tisser des réseaux intellectuels de dialogue et de collaboration. Depuis 1975, de jeunes maghrébins ont franchi régulièrement le portail du palais Farnèse pour travailler dans la bibliothèque de l’École avec des bourses de l’institution. Et nos publications contiennent un nombre significatif de volumes publiés sous le double sceau de l’École et de nos partenaires, tunisiens et marocains.

Si nous sommes plus présents au Maghreb dans le domaine de l’archéologie antique et médiévale que dans le domaine des études contemporaines, c’est en partie en raison de l’histoire mais aussi de la présence sur la rive sud, de deux institutions du ministère des affaires étrangères et du CNRS, à Rabat (le Centre Jacques Berque pour les études en sciences humaines et sociales depuis 1999) et à Tunis (l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain depuis 1992). Chacun travaille dans le respect de l’autre. Des projets entre les Écoles et ces Centres sont à l’étude.

Les études contemporaines sont bien présentes à l’École. A la fin du XIXe siècle ce sont des transfuges qui ont, les premiers, ouverts la voie : Georges Goyau arrive à Rome en 1892 avec un projet de thèse sur Dioclétien, il en repart comme critique à la Revue des deux mondes et comme un jeune maître des relations entre la France et le Saint-Siège, domaine dans lequel il ne cessera de s’illustrer jusqu’à l’Académie française ; Georges Bourgin, arrive en 1903 comme antiquisant et devient un expert en histoire économique et sociale du XIXe siècle. Ces deux précurseurs ont des émules, et Romain Roland, René Massigli et Louis Canet sont plus connus pour leur carrière littéraire ou diplomatique que pour leur spécialité de départ ; sans compter l’antiquisant Jean Bérard, fils de Victor Bérard, qui – clandestinement – écrit dans les années 1935-1937 un livre intitulé Histoire du fascisme italien qui sera détruit à Paris sur ordre d’Hitler et à la demande de Mussolini. En 1974 le décret officialise l’ouverture de l’École jusqu’à l’époque contemporaine avec un directeur des études pour l’histoire moderne et contemporaine et, depuis 1996, un poste supplémentaire de membre (le 18ème) est réservé aux sciences sociales : depuis lors plusieurs jeunes spécialistes de géographie sociale y ont en particulier fait leurs preuves avec succès.

Si l’on porte à présent un regard d’ensemble sur la relation qui existe entre l’évolution de la recherche historique en France et dans les Écoles, on remarquera d’apparentes anomalies. En effet, si on présentait la liste des anciens membres des Écoles à un agrégatif d’histoire — de bon niveau —, il aurait certainement beaucoup de mal à identifier la plupart des noms. Il ne trouverait que de rares noms liés à « l’École des Annales » et noterait les absences de Marc Bloch, de Lucien Febvre et de Fernand Braudel. Il retrouverait en revanche facilement beaucoup des maîtres de l’archéologie grecque (à Athènes), et de l’histoire et la civilisation romaines (à Rome). Il verrait ainsi dans les fastes romains le nom de Gustave Bloch (première promotion), le père de Marc Bloch précisément. Notre agrégatif identifierait les grands archéologues « africains », depuis Stéphane Gsell. D’une manière plus générale, seuls de rares noms lui sauteraient aux yeux : pour Athènes, ceux de Fustel de Coulanges, Vidal de La Blache, Salomon Reinach, Victor Bérard, Louis Robert, Roland Martin, Pierre Lévêque ; pour Rome, ceux de Camille Jullian, Louis Madelin, Emile-Gaston Léonard, Michel de Bouard, Alphonse Dupront, Henri-Irénée Marrou, Yves Renouard, Paul-Albert Février, Robert Etienne (décédé il y a trois mois) pour ne citer que des disparus et sans compter les directeurs. La promotion romaine de 1930 est en évidence avec, la même année, les recrutements de de Bouard, Dupront et Marrou.

Les historiens de l’art pourraient faire la même expérience : remarquer la présence d’Emile Bertaux à la fin du XIXe siècle et celle de Louis Hautecœur, plus récemment de Daniel Arasse mais les absences d’Emile Mâle (comme membre), d’Henri Focillon (qui passa tout de même quelques mois à Rome), et surtout celles d’André Chastel ou de Pierre Francastel, qui marquèrent durablement l’histoire de l’art en France ; cela dit sans oublier la coopération entre Chastel et l’École pour l’étude du Palais Farnèse.

Il faut bien s’entendre ici pour ne pas commettre de contre-sens. Certes, jusqu’à la réforme de 1974 ce sont les conditions du recrutement qui expliquent, au moins en partie, certaines absences. Pour la période plus récente, il est trop tôt pour faire des bilans historiographiques mais on trouverait à coup sûr une forte évolution en ce qui concerne Rome, dans la mesure où le recrutement des chartistes, qui n’a pas disparu, a considérablement évolué par rapport au premier siècle de l’histoire de l’École : or, statistiquement le poids des chartistes pèse lourdement pour cette période. Ensuite, on devra ne pas oublier que, toujours jusqu’en 1974, les recrutements des historiens modernistes et contemporainistes, au-delà du XVIe siècle, sont très rares.

Il faut aborder plus largement mais aussi plus précisément la relation que les Humanités ont avec la recherche. On entend souvent dire, en effet, que les sciences humaines ne sont pas vraiment des sciences : on n’y ferait pas de « découvertes » à proprement parler, si ce n’est en archéologie, et quand l’on dit à certains interlocuteurs que les livres anciens du XIXe siècle, voire antérieurs, sont toujours des livres importants, on se classe dans la catégorie des « érudits », cette expression — devenue trop souvent péjorative —, désignant ceux qui prennent du plaisir à la lecture de récits anciens, sans aucune relation avec l’activité scientifique telle que nous l’entendons aujourd’hui. Certes, nous ne dissimulons pas notre plaisir mais il n’est que le résultat de notre passion pour la recherche. L’essentiel est de produire une recherche de qualité, reconnue comme performante au niveau international et servant de référence.

Dans ce contexte, les Écoles donnent une contribution majeure à l’émergence de nouvelles générations qui maintiennent un niveau d’excellence, non en raison d’un cursus privilégié et protégé mais du fait de la qualité des projets. Elles servent aussi à rendre possible une formation permanente du milieu scientifique, en lui permettant de revenir dans de bonnes conditions travailler soit dans les archives et en bibliothèque, soit sur le terrain et à se confronter aux autres communautés scientifiques dans des programmes et des opérations de recherche. Les Écoles d’aujourd’hui et de demain ont donc vocation à tisser des liens, toujours plus nombreux et plus variés, en ouvrant les partenariats. Les relations bilatérales qu’elles construisent depuis un siècle avec les pays de l’Europe du Sud (Espagne, Grèce, Italie, Portugal) mais aussi avec les pays du Maghreb, du Sud-Est européen, de l’Albanie à la Croatie et à la Roumanie, avec l’Egypte grâce à l’IFAO, avec l’Inde, l’Asie du Sud-Est, la Chine et le Japon grâce à l’EFEO, sont le fondement pour une internationalisation de la recherche et non pour la poursuite de dialogues « fermés ». On pourrait distinguer trois réseaux en fonction de trois aires géographiques et culturelles : la Méditerranée, les Proche et Moyen Orient, enfin l’Extrême-Orient. Le ministère des affaires étrangères, depuis longtemps, et le CNRS, plus récemment, sont particulièrement engagés, dans le Proche et Moyen Orient (du Caire jusqu’à Istanbul en passant par Damas et Téhéran) et le nom d’Henri Seyrig vient naturellement à l’esprit ; Seyrig, qui, avant sa grande carrière proche-orientale, notamment dans les instituts du Ministère des affaires étrangères (Damas, Beyrouth), se forma à l’École française d’Athènes comme membre à partir de 1922, puis en fut le secrétaire général en 1928-1929.

Je voudrais pour finir prendre deux exemples (deux seulement faute de temps), pour illustrer une situation bien différente qui montre que les humanités peuvent être le terrain d’une véritable recherche, au sens plein de ce terme.

Premier exemple.

En 1990, la publication à Wiesbaden d’un catalogue des manuscrits de la bibliothèque de Mayence permit de connaître le contenu d’un sermonaire de la seconde moitié du XVe siècle, qui avait appartenu dans le passé aux chartreux de Mayence. Le manuscrit en question qui compte 252 feuillets sur papier et sur deux colonnes, avait toujours été dédaigné car on le jugeait bien tardif. Or, il est apparu aux auteurs du catalogue, Ekkehard Roter et Gehrard List, et à François Dolbeau ancien membre de l’École française de Rome et directeur d’études à l’EPHE, que ce sermonaire — qui avait été copié par une douzaine de scribes vers 1470-1475 — contenait en fait 26 sermons inédits de Saint Augustin. Progressivement les résultats d’un long travail furent annoncés dans les CRAI, 1993, p. 153-171 et dans la Revue d’Histoire des textes, 1993, 143-158, puis publiés dans la Revue des Etudes augustiniennes avant que paraisse l’édition princeps en 1996 dans le volume 147 de la Collection des Etudes augustiniennes.

Cette collection de sermons, prononcés entre 397 et 410, avait été formée du vivant même d’Augustin. Malgré le caractère inégal de la qualité textuelle, selon les copistes, l’intérêt de cette découverte est majeur.

Cet intérêt s’accroit si l’on considère plus largement l’évolution des recherches depuis 50 ans sur le plus célèbre des docteurs latins, connu par ses livres, par ses lettres, par ses sermons. La bibliographie augustinienne, accessible sur internet, compte aujourd’hui 30 000 titres. Ces travaux n’ont pas été, pour beaucoup d’entre eux, des commentaires répétitifs (cf. F. Dolbeau, in Revue des études augustiniennes et patristiques, 50, 2004, p.271-293). Qu’il suffise de rappeler que les découvertes de sermons n’ont cessé depuis le XVIIIe siècle.

Au cours du dernier demi-siècle, les résultats ont été d’autant plus abondants que l’Allemagne a fait un gros effort, après la seconde guerre mondiale, pour cataloguer ses manuscrits : on estime que, chaque année, ce sont plusieurs centaines, voir un millier de manuscrits médiévaux qui sont décrits pour la première fois. Les catalogues de fragments se multiplient, et les banques de données textuelles permettent l’identification de fragments mutilés. Ici l’informatique apparaît comme un outil qui permet d’accélérer les découvertes à condition de disposer de spécialistes et de moyens de recherche. Certes le cas d’Augustin est le plus spectaculaire, et cet auteur a été le plus concerné par la révolution informatique.

François Dolbeau observe, je le cite : « les inventaires de manuscrits sont les chantiers de fouille des philologues » (p.283). Un nombre gigantesque de fragments d’Augustin attendent encore d’être inventoriées. Il reste donc du travail pour les nouvelles générations, qui ont des perspectives de travail comparables à celles qu’ont donné au XIXe siècle les palimpsestes dont le principe « stratigraphique » avait été découvert à la fin du XVIIe siècle (Jean Boivin) (Reynolds, Willson, DÕHomre ˆ Erasme. La transmission des textes latins et grecs, Paris, 1988, p.131) avant qu’un ancien Farnésien, Emile Chatelain, membre de la promotion 1876 précisément, ne fasse dans ce domaine des travaux pionniers (Annuaire EPHE, 1904, p.5-42). Quant à la réception médiévale des œuvres d’Augustin c’est un chantier inépuisable, conclut Dolbeau. Il y a du travail pour les « bénédictins de l’avenir » comme le disait déjà Salomon Reinach (Manuel de philologie, p.26).

Après le latin, le grec. Second et dernier exemple.

La vitalité d’une discipline (ou d’un corps de doctrine) se mesure-t-elle à l’existence de débats publics ? Si tel est le cas, la question du papyrus d’Artémidore qui défraie actuellement la chronique, serait un bon indicateur parmi d’autres.

Ce papyrus a été redécouvert chez un privé au cours des années 90, en 50 fragments et fut publié en 1998 (Cl. Gallazzi, B. Kramer, Artemidor im Zeichensaal. Eine Papyrusrolle mit Text, Landkarte und Skizzenbüchern aus späthellenisticher Zeit, dans Archiv für Papyrusforschung, 44,2, 1998, p. 189-208).

Il s’agit d’un rouleau de taille importante (32,5 cm de haut et 2,55 m de long), récupéré dans un cartonnage en forme de masque funéraire égyptien qui fit partie d’une collection attestée en Europe au début du XIXe siècle, et illustré d’une carte (cas unique), de dessin anatomiques (visages etc..) et au verso de dessins d’animaux réels ou fantastiques.

En 2004, il fut acheté pour la somme de 2 750 000 euros par la Fondazione per l’Arte della Compagnia di San Paolo avec l’objectif de le céder au musée égyptien de Turin.

Artémidore, peut-être prêtre du temple d’Artémis à Ephèse, vécut à la fin du IIe siècle et au début du Ier siècle av. J.C. (floruit 140-100) et écrivit 11 livres de Géographie dont il ne reste presque rien si ce n’est des indications transmises par le géographe Strabon. Les 5 colonnes de texte retrouvées sur le papyrus devaient appartenir au début du livre II des Geographica.

Les deux premières colonnes sont une introduction, la 3e est très mal conservée, les 4e et 5e décrivent la côte espagnole. A gauche de la colonne 4, se trouvait la carte géographique qui a fait aussi couler beaucoup d’encre ; elle est accompagné de 14 vignettes représentant surtout des villes.

Depuis dix ans, le débat passionne l’Italie, et oppose notamment deux grands intellectuels italiens de notre temps, deux « humanistes » éminemment respectables si l’on en juge par leur œuvre scientifique, imposante dans les deux cas : Luciano Canfora (1942), professeur de philologie grecque à l’Université de Bari, et Salvatore Settis (1941), directeur de l’École normale supérieure de Pise. Celui-ci publie chez Einaudi (à Turin), celui-là chez Laterza (à Bari), deux grands et prestigieux éditeurs de la péninsule.

Débat qui est sur la place publique : une exposition à Turin en 2006, deux publications monumentales en 2008 avec un livre de 523 pages coordonné par Canfora (L. Canfora, Il papiro di Artemidoro, Rome-Bari, 2008) et que l’on trouve dans toutes les librairies d’Italie, et une monumentale édition du papyrus, par les deux éditeurs allemands et Settis, publié avec le soutien de la Compagnia di San Paolo (Il Papiro di Artemidoro (P.Artemid.), edito da Cl. Gallazzi, B.Kramer, S. Settis, Milan, 2008) ; enfin une synthèse très récente encore due à Settis (Artemidoro. Un papiro dal I secolo al XXI, Turin, Einaudi, 2008).

Une nouvelle version de la querelle des Anciens et des Modernes ? En tout cas une querelle sur les Anciens avec deux types de critique qui s’affrontent : la critique externe (Settis) qui s’appuie aussi sur des analyses archéométriques (carbone 14 notamment) et de l’encre et qui conclut à l’authenticité du document ; la critique interne (Canfora) qui met en avant certaines incohérences philologiques et linguistiques du papyrus et l’attribue à un faussaire du XIXe siècle. Le premier répondant au second que nos connaissances sur la littérature et la langue grecques sont limitées du fait de la perte de très nombreuses œuvres : dès lors, il ne serait pas étonnant que de nouveaux textes fassent surgir des données nouvelles. L’hapax crée l’hapax. Ainsi, le débat n’est pas entre sciences dures contre sciences humaines ; les deux camps débattent de philologie, et l’un d’entre eux en appelle aussi à l’archéométrie.

Canfora et ses collaborateurs mettent un nom derrière le faux : Constantin Simonidis, grec dont les dates de vie sont incertaines (né en 1820 ou 1824 et mort vers 1866 ou 1890 ?) mais faussaire bien connu, qui avait séjourné un an au Mont Athos où il avait lu des manuscrits grecs en 1851-1852.

Il aurait noté l’absence d’Artémidore dans la grande édition de Karl Muller, GGM, 1, publié en 1855 par Firmin Didot à Paris et il aurait noté, l’année suivante, le rassemblement par Robert Stiehle, pour la première (et dernière fois) des fragments d’Artémidore dans la revue Philologus (XI, 1856).

Settis et les autres notent en retour que plusieurs éléments contenus dans le papyrus étaient inconnus à l’époque de Simonidis et ont été révélés ensuite, au XIXe siècle, par la recherche : le faussaire ne pouvait donc pas inventer ce qui était inconnu de son temps. Canfora répond que le passage retrouvé d’Artémidore sur l’Espagne est, comme par hasard, l’unique passage important de cet auteur qui se trouvait déjà dans le corpus de Stiehle (frag.21) grâce à Constantin Porphyrogénète (Xe siècle).

On le voit le débat est de ceux qui peuvent durer. L’autorité des intervenants italiens et allemands, l’engagement des moyens de la recherche (restauration du papyrus à l’Université de Milan, analyses à l’Université de Brescia), l’intervention d’une grande banque italienne et à travers elle d’un grand musée européen (Turin), tous les ingrédients existent pour faire de ce débat un cas d’école, où une question — purement philologique a priori — devient un enjeu de recherche au plus haut niveau qui touche le grand public (comme l’on dit) puisque des dizaines d’articles de journaux lui ont été consacrés.

 

Conclusion

 

La recherche en sciences humaines est un grand laboratoire qui désormais opère avec des outils modernes. Elle ne saurait cependant oublier les fondamentaux : la qualité des chercheurs. Elle nécessite des formations lourdes que l’on ne saurait compter en années dans la mesure où un chercheur en sciences humaines (mais pas seulement) apprend toujours, ne cesse de découvrir. Ce ne sont pas des semaines de 35 heures qui suffisent, dans le cours d’une existence dont la durée n’est pas donnée au départ.

Pour commencer à avoir un regard large sur le domaine ne faut-il pas chercher à maîtriser au moins l’histoire de la culture et celle-ci n’a de sens qu’à condition de prendre en considération l’histoire de l’écriture, l’histoire des bibliothèques, l’histoire de l’imprimerie, l’histoire de la lecture, l’histoire du patrimoine sous toutes ses formes (architectural, archéologique, artistique, ethnologique, textuel, immatériel, etc…). Toutes ces histoires sont particulièrement importantes pour notre identité culturelle, individuelle et collective.

Cette histoire des savoirs, des pratiques et des techniques a toujours été, curieusement marginalisé dans nos formations. Nos jeunes élèves se souviennent plus facilement des noms d’Austerlitz, d’Arcole ou de Rivoli, que de ceux des grands monastères de Bobbio ou de Vivarium, qui ont contribué à transmettre au Moyen Age le savoir antique, et Waterloo retient autant l’attention que le Code Civil. Et qui, en entrant dans son « lycée » a une pensée pour Aristote ?

Cette histoire des savoirs est une conquête permanente et parfois récente. Les auteurs grecs ou latins ne sont pas connus depuis toujours. C’est grâce à deux papyrus d’Egypte que nous connaissons la Constitution d’Athènes d’Aristote et ce seulement depuis la fin du XIXe siècle (1880 et 1891). Et l’édition princeps du de Republica de Cicéron ne remonte qu’à 1822, à partir d’un manuscrit de la Bibliothèque vaticane (Vat.lat.5757). En archéologie, c’est à l’École française d’Athènes que l’on doit la connaissance des grands sites du monde antique que furent Delphes ou Délos ; et c’est à Georges Vallet et François Villard et à la fouille de l’École française de Rome à Mégara Hyblaea (Sicile) que l’on doit de dater la naissance de la ville grecque – et donc de la ville occidentale — à la fin du VIIIe siècle ou peu après, soit plus de deux siècles avant Hippodamos de Milet, à qui on continue d’en attribuer la paternité dans beaucoup de livres. C’est un premier « urbanisme », même si ce mot n’apparaît qu’en 1867 comme me l’a fait remarquer Françoise Choay.

En écrivant ces lignes, j’ai pensé à quelques membres et anciens membres de l’École française de Rome. Et d’abord à Henri-Irénée Marrou qui rappelait que si les papyrus sont toujours en fragments c’est parce que leur destin naturel les avait conduits d’abord dans la corbeille à papier des Anciens : dérisoire transmission du savoir mais grandeur de la recherche ; les archéologues eux aussi fouillent les poubelles de l’Histoire.

Je n’ai pas pu non plus m’empêcher de penser à Fulvio Orsini, qui a été le premier bibliothécaire du Palais Farnèse et qui a travaillé pendant des décennies, au cours du XVIe siècle, dans les espaces où est installée depuis 1876 l’École française de Rome. Ce grand érudit a fait basculer l’érudition puis la recherche : à partir de lui, ce ne sont plus seulement les textes mais ce sont aussi les objets qui ont été systématiquement collectionnés et étudiés. Une révolution dans les pratiques et dans notre approche des savoirs.