La surveillance de la compétitivité dans une union monétaire

Séance du lundi 28 mars 2011

par M. Jean-Claude Trichet

 

 

Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Monsieur le Chancelier,
Mes chers Confrères,
Mesdames et Messieurs,

C’est à la fois un honneur et un plaisir d’avoir été invité par notre Président à réfléchir avec vous à la question de la surveillance de la compétitivité dans une union monétaire ou, plus exactement, dans l’Union économique et monétaire.

Le terme de compétitivité suscite parfois des commentaires très contrastés. En effet, la compétitivité, comme capacité à faire face à la concurrence, dans le cadre d’une compétition, donne à penser qu’il y a nécessairement des gagnants et des perdants. Et si certains peuvent être stimulés par la compétition, dans l’espoir d’un gain ou d’une victoire, ou pour le plaisir ludique qu’elle procure, d’autres redoutent davantage le risque de perte. L’appréhension d’un déclassement peut même pousser à une certaine forme de repli sur soi ou, en matière commerciale, de tentation protectionniste.

Dans une économie ouverte, une telle forme de repli sur soi constituerait un non-sens. Pour ce qui est du protectionnisme en particulier, Montesquieu nous rappelle dans De l’esprit des lois que commerce et paix sont intimement liés et que « deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes ». C’est d’ailleurs en particulier sur cette idée de la création d’un marché unique qu’est fondée à son départ la construction européenne, dont le marché unique avec une monnaie unique est l’aboutissement économique.

Dans une union monétaire, il s’agit de converger pour gagner ensemble. La notion de compétitivité est indissociable de la notion de convergence. Si vous me permettez une métaphore cycliste, il ne s’agit pas de vouloir pousser les pays à s’échapper du peloton coûte que coûte, mais d’assurer que tous courent ensemble à un rythme le plus harmonieux possible. Bien sûr, des échappées sont toujours possibles, et normales, dans une union monétaire, rendant l’avancée de l’ensemble plus rapide. Les vainqueurs d’étape ne sont d’ailleurs pas nécessairement toujours les mêmes, comme les douze premières années de l’euro nous l’ont montré.

Dans mon exposé aujourd’hui, je voudrais d’abord me concentrer sur les grands enjeux de la compétitivité, pour les économies nationales en général et pour les membres de la zone euro en particulier.

Ensuite, je voudrais passer en revue certaines idées fausses concernant la compétitivité auxquelles je me suis heurté au fil du temps.

Enfin, je voudrais exposer les principaux éléments d’un cadre d’analyse et d’action relatif à la compétitivité, et j’aborderai les implications qui en découlent pour les propositions actuelles de renforcement de la surveillance macroéconomique du point de vue de la zone euro.

 

Les enjeux de la compétitivité

 

En matière économique, que signifie la notion de compétitivité ? Que signifie-t-elle en particulier pour la zone euro ? Et quel rôle doit-elle jouer ? Telles sont les questions que je me propose d’aborder avec vous aujourd’hui. Des questions qui sont centrales pour tout responsable s’agissant de politique économique [1]. Ce sont des questions centrales pour l’avenir des économies nationales en Europe, et particulièrement importantes pour celles qui constituent notre Union économique et monétaire.

La compétitivité est une notion difficile à cerner, souvent utilisée pour décrire des réalités très différentes, qu’il s’agisse de parts de marché à l’exportation, de taxation des entreprises, de niveau des contributions sociales, d’indexation des salaires, d’investissement dans les hautes technologies ou d’accroissement de la productivité.

Il me semble qu’une définition correcte de la compétitivité serait la capacité d’un pays d’améliorer de façon durable le niveau de vie, en termes économiques, de ses citoyens tout en favorisant les créations d’emplois durables dans une économie ouverte.

Aussi la compétitivité concerne-t-elle la globalité de nos vies économiques à l’époque de la mondialisation.

À l’évidence, de bons résultats en termes de compétitivité-prix et de coûts sont une condition primordiale du relèvement du niveau de vie et de la création d’emplois dans une économie ouverte. Les exportations sont bien entendu un élément important. Mais la compétitivité touche à tous les secteurs de l’économie, les biens et les services publics comme les biens et les services privés, les biens et les services exportables comme les biens et les services non exportables, les sociétés offrant des services financiers comme les sociétés œuvrant dans tous les domaines de l’économie réelle, les ménages comme les gouvernements.

Nos économies présentent des facettes extrêmement différentes. Les moyens d’atteindre une croissance économique soutenable à long terme et de créer des emplois sont eux aussi nombreux.

L’objectif d’une croissance soutenable à long terme pour une économie de la zone euro doit être replacé dans un contexte à la fois européen et mondial.

L’Union européenne elle-même est la plus vaste économie et le plus grand partenaire commercial du monde. Il est donc particulièrement bienvenu qu’elle ait conçu sa propre stratégie en vue de soutenir son potentiel de croissance dans l’économie mondialisée de demain. Celle-ci, appelée « stratégie Europe 2020 », s’articule autour de trois grands domaines : éducation, recherche et innovation ; efficacité des ressources ; niveaux d’emploi et de cohésion sociale élevés. Tous ces éléments sont importants pour la compétitivité européenne dans une économie mondialisée, et la BCE soutient résolument la « stratégie Europe 2020 ».

Je voudrais m’intéresser aujourd’hui plus particulièrement à la compétitivité dans sa dimension interne à l’Union économique et monétaire, c’est-à-dire au niveau de la zone euro. Dans une union économique et monétaire, la compétitivité doit être examinée au niveau national, en veillant à prendre en compte en particulier la très forte interdépendance que la monnaie unique a créée entre les économies. La compétitivité n’est donc pas seulement une question de création d’emplois et élévation du niveau de vie en termes économiques, elle concerne également le renforcement de la cohésion de l’union économique qui est essentielle à la prospérité durable de l’UME dans une perspective de long terme. Mes observations seront donc centrées sur les dispositifs relatifs à la surveillance de la compétitivité dont nous avons besoin dans la zone euro et sur les modalités d’intégration de ces dispositifs dans le cadre de gouvernance économique actuellement débattu par le Conseil et le Parlement européen.

Dans une union économique et monétaire, il est crucial d’éviter des divergences importantes et persistantes dans la mise en œuvre des politiques économiques et budgétaires. C’est la raison pour laquelle le traité sur l’Union européenne consacre un chapitre entier aux « politiques économiques » des pays membres de l’Union, et des pays ayant adopté la monnaie unique en particulier.

Dans une union économique et monétaire, les pays participants doivent élaborer et partager une même vision de la surveillance économique de chacun d’entre eux. Grâce à cette vision commune de ce qu’implique l’appartenance à une union monétaire, les différentes économies doivent s’assurer qu’elles préservent – ou renforcent lorsque cela est nécessaire – leur position concurrentielle relative dans un environnement ouvert ce qui permet par la même d’assurer la stabilité collective. Cette stabilité collective signifie notamment que les politiques macroéconomiques doivent être pleinement compatibles avec une politique monétaire de stabilité, ce qui est le mandat premier assigné par le Traité à la Banque centrale européenne.

Soulignons ici que compétitivité et refus des déséquilibres internes et externes ne sont pas pour autant synonymes d’uniformité. La diversité culturelle et économique dont nous jouissons en Europe est au contraire un atout que nous devons nous efforcer de cultiver.

Ce qui importe c’est que la diversité n’entraîne pas de divergences excessives persistantes. Et pour prévenir leur émergence, il nous faut un cadre commun garantissant que tous les pays participants, tout en conservant leurs caractéristiques nationales propres, s’engagent à regagner – le cas échéant -, consolider et préserver leur compétitivité relative.

Des politiques économiques nationales inappropriées entraînent l’apparition d’écarts de compétitivité excessifs entre les membres de l’union monétaire. Les principaux symptômes de tels écarts sont, en règle générale de substantielles accumulations de divergences entre indicateurs de compétitivité en termes de prix et de coûts. Ceci entraîne, notamment, des taux d’inflation se maintenant durablement au-dessus de la définition commune de la stabilité des prix dans la zone euro et s’accompagne naturellement d’une dégradation progressive de la balance des paiements courants.

De telles évolutions entraînent aussi des tensions, des processus d’ajustement douloureux et des effets de contagion pour les autres pays.

Tous ces éléments ont conduit la Banque centrale européenne à étudier régulièrement la question de la compétitivité et de son importance au sein de l’Union économique et monétaire.

De fait, la BCE a introduit le thème de la compétitivité relative dans la politique européenne de surveillance depuis plus de cinq ans et demi.

Lorsque, aux alentours de 2005, les signes de déséquilibres et de divergences dans des données importantes, en termes nominaux, en particulier concernant notamment les prix, les coûts unitaires de production et les salaires sont apparus significatifs, j’ai adressé au nom du Conseil des gouverneurs une première analyse à l’Eurogroupe. Celle-ci examinait l’évolution des prix et des coûts au sein des différents pays. Le message de divergence qu’elle véhiculait demandait une interprétation, une évaluation et des mesures de la part des autorités. Un groupe de travail du Système européen de banques centrales (le SEBC) a été créé à la même époque pour étudier plus en profondeur les problèmes de compétitivité des différents pays de la zone euro [2].

Par la suite, la BCE n’a cessé de fournir à l’Eurogroupe des mises à jour de cette analyse, les informations sur les coûts unitaires de main-d’œuvre, la productivité et l’évolution sectorielle des salaires dans les pays de la zone euro étant fournies régulièrement.

Depuis 2007, la BCE effectue un examen régulier et approfondi de l’évolution des différents pays de la zone euro en matière de compétitivité et, en 2010, elle a précisé la position du Conseil des gouverneurs en ce qui concerne un dispositif spécifique relatif à la compétitivité applicable à la zone euro.

Je voudrais à ce stade évoquer quelques traits de l’évolution macroéconomique de la zone euro au cours de la dernière décennie environ. Pour l’instant, je me contenterai de vous donner des faits, sans en analyser les causes ou les implications [3].

  1. Entre 1999 et 2009, les coûts unitaires de main-d’œuvre nominaux avaient augmenté de 24 %, en termes cumulés, dans la zone euro dans son ensemble. En Autriche et en Allemagne, ils avaient progressé de respectivement 13 % et 8 % ; en Grèce et en Irlande, ce taux a atteint respectivement 34 % et 38 %.

  2. La masse salariale du secteur public s’est accrue de près de 40 % dans la zone euro entre 1999 et 2009. L’augmentation avait été de 19 % en Allemagne, contre plus de 100 % en Irlande et en Grèce, soit environ 50 points de plus que dans le secteur privé dans ces deux derniers pays.

  3. Les prix de l’immobilier résidentiel dans la zone euro ont augmenté en moyenne d’environ 6 % par an entre 1999 et 2007. La hausse a été en moyenne de 9,5 % par an en Grèce et de près de 12 % en Irlande.

  4. L’endettement des ménages est passé en moyenne d’environ 50 % du PIB en 1999 à quelque 65 % en 2009 dans la zone euro, soit une hausse de quelque 30 % sur la période. Dans les pays où ce taux s’est le plus alourdi, un doublement a été constaté.

Je voulais vous donner ces quelques chiffres avant d’aborder, à présent, certaines idées fausses que j’entends parfois au sujet de la compétitivité et de thèmes apparentés.

 

Quelques idées fausses concernant la compétitivité

 

Les discussions sur la compétitivité révèlent parfois certaines perceptions erronées qui affectent, à mon sens, le débat. J’en citerai cinq, plus particulièrement, qui sont souvent mentionnées :

1ère idée – On entend souvent dire que « seul le secteur concurrentiel importe en termes de compétitivité ». « Notre économie n’a aucun problème de compétitivité : les entreprises actives à l’exportation se portent bien, les prix sont bas et les marges appréciables ».

2e idée – Certains prétendent que « l’évolution des coûts dans le secteur public n’affecte pas la compétitivité d’une économie ». « Le secteur public étant protégé de toute concurrence internationale, l’évolution des coûts et des traitements dans ce secteur influence peu le secteur privé et encore moins la compétitivité internationale des entreprises ».

3e idée – D’aucuns affirment que « si nous tenons compte du taux d’inflation actuel (relativement) élevé dans l’évolution des rémunérations, nous obtenons une situation plutôt favorable, en termes de modération des rémunérations réelles ».

4e idée – On entend aussi que « les comptes de transactions courantes intra-zone euro n’importent pas puisqu’ils reflètent un processus spontané d’optimisation de leurs investissements de la part des épargnants et des investisseurs. Les déficits courants reflètent un jugement positif de la part des investisseurs puisque ils traduisent des entrées de capitaux, attirés par des rendements plus élevés ».

5e idée – « L’assainissement budgétaire nuit à la compétitivité ». « L’assainissement budgétaire a un effet négatif sur la croissance et affecte nécessairement la compétitivité, elle-même liée à d’importantes dépenses publiques ».

 

Les principaux éléments d’une stratégie de la compétitivité

 

Si les points que je viens de mentionner correspondent à des perceptions erronées, quelle est la bonne stratégie pour les économies en général, et pour la zone euro en particulier ? Je voudrais précisément vous livrer quelques réflexions sur cinq éléments fondamentaux.

  1. Premièrement, le secteur non concurrentiel est fondamental pour la compétitivité d’une économie. Il nous faut donc analyser l’ensemble des secteurs quand on évalue la compétitivité.

  2. Deuxièmement, les évolutions des coûts dans le secteur public sont beaucoup plus importantes qu’on ne le pense habituellement. Il appartient donc au secteur public d’avoir à l’esprit les implications pour l’économie dans son ensemble quand il détermine ses niveaux de rémunérations, de même que l’« exemple » qu’il donne ce faisant aux autres secteurs de l’économie concurrentiels et non concurrentiels.

  3. Troisièmement, la référence pour les prix de moins de 2 % et proche de 2 %, à moyen terme (c’est-à-dire la définition de la stabilité des prix, retenue pour le zone euro, et assurée au cours des 12 premières années de l’euro) est adéquate pour le calcul, dans tous les pays, des indicateurs d’évolution de coûts en termes réels. Il est très important de ne jamais perdre de vue que les calculs de coûts de production en termes réels, calculés sur la base de l’inflation nationale, peuvent être totalement trompeurs si l’économie en question s’est engagée dans une spirale d’augmentation des prix et des salaires, ce qui détériore rapidement sa compétitivité relative. Les écarts d’inflation temporaires ne doivent donc pas provoquer de spirales prix-salaires très négatives pour l’emploi.

  4. Quatrièmement, le solde du compte de transactions courantes est un important indicateur synthétique susceptible de signaler des pertes de compétitivité et l’apparition de déséquilibres. Il doit donc faire l’objet d’un suivi attentif, tout particulièrement s’agissant de la persistance et de l’accumulation correspondante de l’endettement extérieur de l’économie concernée.

  5. Cinquièmement, enfin, des finances publiques saines sont une condition nécessaire d’une compétitivité durable. C’est une raison supplémentaire de veiller à la stabilité budgétaire.

Permettez-moi de revenir sur chacun de ces cinq points plus en détail.

Le secteur non concurrentiel est fondamental pour la compétitivité d’une économie

Il existe deux raisons principales pour lesquelles le secteur non concurrentiel est fondamental pour la compétitivité d’une économie. Tout d’abord, les biens et services non exportables sont des intrants importants dans la production de biens exportables. Une hausse des prix dans le secteur non concurrentiel entraîne donc une augmentation des coûts dans le secteur exposé. Ensuite, les augmentations des prix et des coûts unitaires de production dans le secteur non concurrentiel se traduisent toujours, en fin de compte, par des pressions à la hausse sur les coûts unitaires de production et les coûts unitaires de main-d’œuvre dans le secteur exposé (López-Salido et al., 2005). Cet effet de second tour exerce une tension à la hausse sur les coûts de production des biens exportables et réduit la compétitivité du secteur concurrentiel.

Des données récentes montrent que les pays où la hausse des coûts unitaires de production dans les services et le secteur de la construction a été plus forte que dans l’industrie manufacturière où ils étaient mieux maîtrisés, ont aussi enregistré une détérioration plus que proportionnelles de leur compte courant (voir, par exemple, Zemanek et al., 2010).

Si la croissance des coûts unitaires de production dans le secteur non concurrentiel est constamment plus élevée que dans le secteur exposé, les entreprises exportatrices sont contraintes de resserrer leurs marges bénéficiaires en raison de l’impossibilité pour elles de répercuter l’augmentation du coût des intrants dans les prix mondiaux. Les tensions sur les prix et sur les coûts exercées par un secteur non concurrentiel en croissance conduisent nécessairement les exportateurs à réduire leurs marges. Dans un premier temps, la situation des entreprises exportatrices ne semble donc pas trop affectée et les prix à l’exportation restent stables. Mais le secteur exportateur se contracte progressivement, en fait, plutôt que de s’accroître. Cela réduit non seulement le poids relatif du secteur exportateur dans l’économie, mais par voie de conséquence aussi le potentiel de croissance de l’économie dans son ensemble.

Les coûts dans le secteur public sont plus importants pour la compétitivité qu’on ne le pense habituellement

Dans la zone euro, les traitements dans le secteur public représentent, en moyenne, plus de 10 points de PIB et plus de 20 % de la masse salariale totale. La taille même du secteur public indique que les hausses de traitement qui y sont pratiquées ont un effet de signal important pour les négociations équivalentes dans le secteur privé. Naturellement cette influence dépend des structures des différentes économies. Plus le secteur public est vaste par rapport au secteur concurrentiel, plus les signaux en découlant pour les négociations entre partenaires sociaux dans le secteur privé sont forts, et donc également l’influence sur les coûts unitaires de production.

Les données signalent une influence importante des rémunérations dans le secteur public sur les coûts de production du secteur privé dans de nombreux pays de la zone euro. De ce point de vue les effets d’influence du public sur le privé semblent particulièrement notables dans les pays ayant enregistré des hausses importantes et rapides des rémunérations publiques. Dans ces pays, les vives augmentations des coûts unitaires de main-d’œuvre qui s’ensuivent dans l’ensemble des secteurs de l’économie et les fortes pertes de compétitivité intra-zone euro ne sont donc pas surprenantes (Pérez et Sanchez, 2010, Holm-Hadulla et al., 2010).

La référence pour les prix de moins de 2 % et proche de 2 % à moyen terme (c’est-à-dire la définition de la stabilité des prix retenue pour la zone euro) est appropriée pour le calcul, dans tous les pays, des indicateurs d’évolution des coûts en termes réels.

Dans la zone euro, le taux d’inflation annuel moyen au cours des douze premières années d’existence de la monnaie unique s’est élevé à 1,97 %. Ce résultat est conforme à la définition de la stabilité des prix de la BCE. Cette définition est solidement ancrée dans les anticipations d’inflation à moyen et long terme, ce qui illustre la crédibilité de la BCE et la confiance des agents économiques aussi bien que de nos concitoyens dans la capacité de la BCE de maintenir la stabilité des prix à moyen terme. La BCE fournit ainsi l’ancrage nominal pour les futures évolutions des prix dans la zone euro dans son ensemble.

Il est toutefois naturel, dans une union monétaire, que les taux d’inflation varient, à certain moment, entre les pays participants. Ces différences peuvent résulter de différences dans le niveau de développement économique ou dans la position dans le cycle conjoncturel, ou de la dépendance vis-à-vis des échanges internationaux et des évolutions internationales.

Des écarts temporaires par rapport à l’inflation moyenne de la zone euro ne sont donc pas nécessairement une source d’inquiétude. Ils sont en effet un canal d’ajustement potentiel au sein d’une union monétaire, caractérisée, par définition, par des taux de change absolument fixes. Mais les écarts d’inflation peuvent  et doivent devenir une préoccupation lorsqu’ils deviennent élevés et persistants.

Pendant une longue période, certains économistes ont expliqué les taux d’inflation constamment supérieurs à la moyenne de la zone euro observés dans certains pays par des effets de rattrapage. L’argument avancé est que les pays à plus faible revenu rattrapent progressivement les niveaux de productivité réalisés par les économies plus avancées dans le secteur concurrentiel, ce qui pousse l’inflation à la hausse dans l’ensemble de l’économie à travers l’ajustement des rémunérations nominales entre secteurs. Il s’agit de l’effet de Balassa-Samuelson.

Mais de nombreuses données suggèrent que cet effet a été surévalué comme explication des écarts d’inflation dans la zone euro. Dans certains cas, ces différences n’ont pas découlé d’effets de rattrapage, parfaitement justifiables économiquement et bénéfiques, mais ont tenu largement à des politiques macroéconomiques inappropriées et à des phases d’expansion de la demande intérieure financées par l’endettement.

Dans le moyen terme un taux d’inflation légèrement inférieur à 2 % doit donc être la référence au niveau national également. Les coûts unitaires de main-d’œuvre et, par conséquent, les évolutions des rémunérations compte tenu des progrès de la productivité du travail – qui sont essentiels dans le processus de croissance – doivent permettre la réalisation de cette inflation moyenne, à moyen terme, sauf à prendre le risque d’une augmentation relative du chômage par rapport à l’ensemble de la zone euro.

En outre, l’utilisation des données nationales d’inflation comme référence pour les rémunérations peut entraîner une spirale persistante, en termes nominaux,  des coûts, des rémunérations et des prix à un niveau supérieur à la moyenne de la zone euro. Ceci provoquerait une perte progressive de compétitivité et donc inévitablement une hausse du chômage. Cela explique pourquoi les banquiers centraux sont opposés à toutes les indexations en général, et en particulier à l’indexation des rémunérations, tout particulièrement dans une zone de monnaie unique.

Le solde du compte de transactions courantes est un important indicateur synthétique susceptible de signaler l’apparition de déséquilibres et des pertes de compétitivité

Permettez-moi de souligner ceci d’abord. Un déséquilibre externe n’indique pas toujours un dysfonctionnement économique et doit toujours être replacé dans le contexte de la situation macroéconomique d’ensemble. Cela vaut naturellement dans une union monétaire, où certains écarts entre les soldes courants nationaux sont une caractéristique normale.

Les flux de capitaux, par exemple, peuvent favoriser les pays participants affichant de meilleures perspectives de croissance et où les rendements attendus sont plus élevés, en particulier soit parce qu’ils sont dans une phase de rattrapage, soit parce qu’ils ont mis en œuvre des réformes structurelles avec succès. Les soldes courants peuvent aussi varier entre pays naturellement en fonction des réponses apportées à des chocs asymétriques.

Toutefois, des déficits courants de plus en plus importants, associés à des pertes significatives de compétitivité, à de hauts niveaux d’endettement privé et public et à une surchauffe des secteurs non concurrentiels, signalent des déséquilibres macroéconomiques et des problèmes structurels plus profonds.

Les pays présentant d’importants déficits courants ou présentant une détérioration du solde courant, par exemple, sont souvent aussi confrontés à des pertes cumulées de compétitivité-prix, qui sont généralement liées à des évolutions de prix et de coûts non justifiées économiquement. Les entrées de capitaux qui caractérisent les pays en déficit, plutôt que de financer des investissements productifs dans le secteur concurrentiel et de favoriser ainsi le dynamisme des exportations, peuvent contribuer à un surcroît de consommation et non d’investissement, à la hausse du prix des actifs et à un renforcement de l’endettement des ménages et des entreprises.

Par conséquent, même si les soldes courants entre les pays de la zone euro sont d’une nature particulière en raison de l’existence de la monnaie unique, les déséquilibres courants intérieurs sont, au sein de la zone euro, pertinents pour les responsables des politiques économiques. Ils constituent l’un des principaux indicateurs du fonctionnement en profondeur de leurs économies.

Des finances publiques saines sont une condition préalable d’une compétitivité durable

Certains observateurs craignent que l’assainissement budgétaire, au stade actuel, se traduise par un ralentissement de la croissance économique et des externalités négatives dues aux pressions sur la demande adressée aux partenaires commerciaux. Dans les circonstances actuelles je ne partage pas ces craintes [4]. Je vois trois raisons pour lesquelles l’assainissement budgétaire sera au total bénéfique à moyen terme pour la croissance et l’emploi.

Premièrement, l’expérience d’épisodes passés d’assainissement budgétaire suggère que, en présence d’importants déséquilibres budgétaires, les coûts à court terme de l’ajustement en termes de moindre croissance économique sont limités, pour autant que l’assainissement s’inscrive dans une stratégie de réforme globale. Les expériences passées  nous apprennent aussi que la réussite d’une stratégie d’assainissement budgétaire dépend fortement de la nature des décisions. Pour résumer, des réductions de dépenses, accompagnées de réformes structurelles favorables à la croissance à long terme, ont généralement constitué la meilleure stratégie, particulièrement lorsqu’elles s’inscrivaient dans le cadre d’un engagement crédible d’assainissement budgétaire pluriannuel.

Deuxièmement, l’assainissement budgétaire renforce la confiance, toujours très entamée par la dégradation des finances publiques. Or la confiance est une condition nécessaire pour la consolidation de la reprise en cours et pour une croissance durable et créatrice d’emplois.

Troisièmement, il revient aux autorités publiques de préserver la capacité ultime des finances publiques à intervenir dans des circonstances difficiles. Tel est déjà le cas quand nos économies traversent un cycle conjoncturel normal. La reconstitution de marges de manœuvre budgétaires est toujours nécessaire. Mais c’est encore plus indispensable quand nos économies sont confrontées à des circonstances exceptionnelles, comme la nécessité de sortir de la plus grave crise économique depuis plus de soixante ans. La solidité des finances publiques et la crédibilité des signatures souveraines sont donc une composante essentielle de la stabilité économique et financière aujourd’hui aussi bien que demain, sachant que l’imprévisibilité de l’irruption des crises économiques et financières, des crises géostratégiques ou des catastrophes naturelles est une de leurs caractéristiques principales.

 

Les implications pour la réforme du cadre européen de surveillance

Je voudrais à ce stade évoquer les implications des considérations précédentes pour la surveillance des politiques économiques en Europe et, notamment, comment ils devraient être intégrés dans le futur cadre européen de surveillance macroéconomique.

Dans une union économique et monétaire, les économies nationales constituent un système interdépendant, dans lequel les effets d’influences mutuelles sont importants pour la cohésion de l’union. Les différents pays ne tiennent pas nécessairement compte suffisamment de ces effets. C’est pourquoi une surveillance renforcée au niveau de la zone euro est indispensable pour éviter que les économies n’accusent des retards dus à des pertes de compétitivité, qui se traduiraient par des déséquilibres macroéconomiques.

J’ai abordé il y a quelques instants les évolutions des prix, des coûts et des rémunérations, les déficits courants et les indicateurs d’endettement des secteurs public et privé ainsi que la question de la dette extérieure nette des pays.

J’ai défendu, au nom du Conseil des gouverneurs, depuis plusieurs années, dans de nombreuses enceintes européennes, l’idée selon laquelle l’accumulation régulière de pertes substantielles de compétitivité, révélée par les évolutions des coûts unitaires de main-d’œuvre, parmi d’autres indicateurs, n’était pas soutenable. Je pense donc qu’il doit s’agir là d’un indicateur important dans la surveillance mutuelle visant à prévenir et corriger les déséquilibres macroéconomiques.

Ces indicateurs de compétitivité ne sont pas les seuls qu’il convient d’analyser avec soin. La réalité économique est complexe, bien plus que tout ensemble d’indicateurs. Mais de tels indicateurs de base n’en demeurent pas moins indispensables pour l’analyse économique et pour porter un diagnostic sûr.

Pour ce faire, laissez-moi vous présenter brièvement les principaux indicateurs que mes collègues de la BCE et moi-même avons retenus après un examen et une évaluation de la pertinence d’une gamme bien plus large de variables. Ces indicateurs émettront des signaux d’alerte précoce lors de l’émergence de déséquilibres et des risques de pertes significatives de compétitivité. Les indicateurs principaux aux yeux de la BCE sont les suivants :

  • une mesure à long terme de la croissance des coûts unitaires de main-d’œuvre,

  • le taux d’inflation national,

  • l’encours de l’endettement extérieur net d’un pays en pourcentage du PIB,

  • le déficit courant en pourcentage du PIB,

  • les taux d’endettement privé et public,

  • l’encours de crédit du secteur privé.

Ces variables sont toutes des indicateurs économiques courants larges et facilement disponibles dans les statistiques officielles. Elles ont été sélectionnées en vue d’établir un premier diagnostic aussi simple que possible, tout en couvrant les principales dimensions économiques pertinentes.

Un tel « tableau de bord » d’indicateurs doit nous aider à porter notre attention sur les questions essentielles. De la sorte, la Commission et le Conseil pourront engager des procédures de surveillance approfondies lorsque certains seuils sont dépassés.

La Commission européenne et le groupe de travail associé du Conseil travaillent activement à la mise au point de ce mécanisme d’alerte basé sur un ensemble restreint d’indicateurs macroéconomiques.

Sans entrer dans tous les détails techniques, je veux insister sur les éléments conceptuels fondamentaux de ce cadre qui doivent être améliorés. Il est impérieux, aux yeux de la Banque centrale européenne, de faire un progrès majeur dans la surveillance macroéconomique, et tout particulièrement de la compétitivité, si l’on veut tirer toutes les leçons de la crise. La BCE a publié récemment un avis (CON/2011/13) sur les propositions formulées par la Commission européenne. Si elle estime que ces propositions sont adéquates pour le Marché unique, des  «27 » elle juge en revanche qu’elles doivent être renforcées en ce qui concerne la zone euro des «17».

Premièrement, les particularités liées à l’appartenance à une union monétaire doivent être signalées plus explicitement. Cela devrait se refléter dans des indicateurs et seuils différenciés dans le tableau de bord applicable aux pays de la zone euro, par rapport aux autres États membres de l’Union européenne. Des seuils plus stricts de compétitivité sont ainsi nécessaires pour la zone euro. La palette d’indicateurs pour les pays de la zone euro devrait se concentrer sur la détection des déséquilibres macroéconomiques et, pour ce faire, s’appuyer sur des indicateurs de pertes de compétitivité-prix, d’endettement privé et public et d’endettement extérieur comme indiqué précédemment. Ils diffèrent par nature de la gamme bien plus large d’indicateurs examinés pour évaluer l’avancée des réformes structurelles dans le cadre de la « stratégie Europe 2020 », qui vise à renforcer durablement la croissance et l’emploi en Europe.

Deuxièmement, la pertinence du cadre de surveillance est d’autant mieux préservée que seuls les cas de déséquilibres macroéconomiques entravant le bon fonctionnement de l’union monétaire sont pris en compte. Le cadre proposé par la Commission européenne est symétrique en ce qui concerne la détection, la prévention et la correction à la fois des pertes excessives et des gains de compétitivité. Je pense cependant qu’une approche totalement symétrique ignore un élément : l’Union européenne et la zone euro ne sont pas des économies fermées. Au contraire, elles comptent parmi les économies les plus ouvertes au monde. Les gains de compétitivité obtenus dans une économie en particulier constituent un élément « gagnant-gagnant » pour l’ensemble des économies membres de la zone euro : ils ne s’agit pas d’un jeu à somme nulle puisque nos économies sont toutes ouvertes sur le monde. Le risque existe d’une surveillance en apparence symétrique mais pouvant perdre de vue les défis les plus lourds posés à l’union monétaire : pertes significatives de compétitivité, déficits courants persistants, hausses non soutenables du prix des actifs, y compris de l’immobilier, et niveaux élevés d’endettement extérieur et intérieur.

Troisièmement, un degré beaucoup plus élevé d’automaticité est indispensable dans le fonctionnement concret de la surveillance macroéconomique. Un important pouvoir discrétionnaire du Conseil constitue un risque pour la crédibilité du mécanisme de surveillance, si les règles et les mesures adoptées ne sont pas appliquées de manière cohérente. Il conviendrait donc de ne pas prévoir de dérogations à l’imposition de sanctions. Ceci est essentiel à la crédibilité du nouveau concept de surveillance.

Quatrièmement, à l’instar des réformes apportées au pacte de stabilité et de croissance, les sanctions financières prévues par le cadre de surveillance macroéconomique doivent être appliquées à un stade plus précoce afin de donner aux pays participants toutes les incitations indispensables au respect des recommandations qui leur sont adressées. Cela signifie que les premières incitations financières, comme le dépôt portant intérêt, devraient être décidées dès le premier manquement aux obligations ou le premier cas de non-coopération de la part d’un pays participant, alors que les propositions actuelles ne prévoient des amendes qu’après un manquement répété par le pays concerné de se conformer aux recommandations du Conseil.

Je suis persuadé que le Parlement européen, qui a un pouvoir de co-décision, améliorera très sensiblement la législation européenne à l’étude et j’espère que les propositions que j’ai formulées seront utiles à cette fin.

 

Conclusion

 

La « stratégie Europe 2020 » fait partie intégrante du concept global de compétitivité. Elle constitue, d’une certaine manière, la dimension « extérieure » de la compétitivité de l’Union européenne au sein de l’économie mondiale. Je me suis penché sur sa dimension « intérieure » aujourd’hui, le renforcement de la « gouvernance » de la gestion économique du Marché unique et, plus spécifiquement, de la zone euro.

Quand on analyse la situation avec attention, un certain nombre de préconceptions apparaissent comme étant non pertinentes. Et, à l’inverse, émerge un petit nombre d’idées forces. On voit que l’on doit s’intéresser de près au secteur non concurrentiel quand on évalue la compétitivité. On doit surveiller de près les évolutions des rémunérations et des coûts dans le secteur public lui-même. On comprend également, et c’est absolument crucial, qu’une vision à l’échelle de la zone euro des évolutions des prix doit s’imposer par rapport aux calculs nationaux pour appréhender les évolutions en termes nominaux des recettes et des rémunérations. On doit reconnaître que la balance des paiements courants fournit un important indicateur synthétique. Il nous faut, enfin, tenir compte du fait capital que des finances publiques saines créent les conditions d’une compétitivité durable de nos économies.

 

Puisque c’est la communauté qui en bénéficie, la compétitivité ne revient pas à s’enrichir au détriment des autres, comme le recommanderait une doctrine erronée du « chacun pour soi » qui recommande le protectionnisme. Renforcer la compétitivité au sein de la zone euro signifie renforcer la bonne santé individuelle et collective, les deux dimensions se s’épaulant mutuellement.

Une stratégie Europe 2020 mise en œuvre de façon rigoureuse associée à un renforcement de la gouvernance au sein de l’Union européenne et de la zone euro – dans ses deux dimensions, finances publiques saines et compétitivité préservée – permettra de consolider prospérité, création d’emplois et stabilité dans l’Union européenne et la zone euro, elles mêmes ouvertes au sein de l’économie mondialisée d’aujourd’hui et de demain.

La contribution de la politique monétaire unique elle-même est claire. La politique monétaire fournit un ancrage nominal fiable aux ménages, aux entreprises, aux épargnants et aux investisseurs qui savent que les prix à la consommation à l’échelle de la zone euro évolueront à moyen et long terme, comme ils l’ont fait au cours des douze dernières années, conformément à la définition de la stabilité des prix à moyen terme de la BCE.

Nos 331 millions de concitoyens peuvent être assurés que la BCE est pleinement attachée au mandat premier que lui ont assigné les démocraties européennes. C’est en maintenant la stabilité des prix à moyen terme et en garantissant l’ancrage solide des anticipations d’inflation à un niveau conforme à la définition de la stabilité des prix que le Conseil des gouverneurs de la BCE peut consolider la confiance, si essentielle aujourd’hui, et préserver un environnement financier favorable à la croissance parce qu’intégrant une faible inflation à moyen en long terme. Ainsi la politique monétaire apporte-t-elle sa meilleure contribution à la réalisation d’une croissance économique soutenable à long terme et à la création d’emplois.

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, je vous remercie de votre attention.

 

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[1] Cf. Trichet (1992) pour une analyse de la stratégie de désinflation compétitive menée en France à l’époque.

[2] Groupe de travail du Comité de la politique monétaire du SEBC (2005) “ Competitiveness and the export performance of the euro area”, étude n° 30 dans la série des études de la BCE concernant des sujets spécifiques.

[3] Les coûts unitaires de main-d’œuvre sont calculés pour l’ensemble de l’économie sur la base de données d’Eurostat. Les salaires dans le secteur public correspondent à la rémunération totale par fonctionnaire tirée de la base de données des perspectives économiques de l’OCDE. Les prix de l’immobilier proviennent de sources nationales et de calculs de la BCE. Le champ couvert diffère entre les pays. L’endettement des ménages est la somme des crédits à court et long terme accordés aux résidents.

[4] Voir aussi Trichet (2010).