Que faire, quoi faire avec l’opinion publique ?

séance du lundi 15 janvier 2018

par M. Bernard Bourgeois

 

 


Introduction par M. François d’Orcival,
Président de l’Académie des sciences morales et politiques

 

« Que faire, quoi faire avec l’opinion publique » par M. Bernard Bourgeois,
Membre de l’Académie des sciences morales et politiques


 

 

Introduction par M. François d’Orcival,
Président de l’Académie des sciences morales et politiques

 

Cher confrère et cher ami,

Après l’exercice très stimulant de définition de l’opinion publique que nous a proposé la semaine dernière Jean Baechler, nous poursuivons notre exploration avec votre communication. C’est vous qui m’en avez proposé son intitulé légèrement énigmatique : « Que faire, quoi faire avec l’opinion publique ? »

Au mois d’octobre dernier, lors du colloque de la conférence nationale des académies que nous préfacions tous deux, je vous ai entendu exposer votre conception du rôle du philosophe que vous êtes : « Le philosophe, disiez-vous, ne se soucie de recevoir et d’être reçu, pour assurer la nécessaire continuité de l’effort d’enrichissement de l’esprit, que dans la vigilance critique primordiale à l’égard des autres comme à l’égard de soi-même [1] »

Il y a quelques années, c’est au micro de Canal Académie [2], que vous expliquiez pourquoi vous vous étiez orienté vers des études philosophiques après votre entrée à l’École normale supérieure : parce que la philosophie était à vos yeux la mieux à même de répondre à ce que vous considérez comme la question fondamentale de l’existence humaine : comment réconcilier l’affirmation de soi et l’appartenance à une communauté humaine, le singulier et le multiple, le citoyen et la nation… Nous voici déjà, par ces réflexions, ramené à notre sujet, puisque l’opinion publique, composée de jugements individuels, ne peut être appréhendée qu’à l’échelle collective.

Ce sont les penseurs idéalistes allemands, Kant et ses disciples, qui ont occupé une grande partie de votre longue et brillante carrière universitaire, depuis la Faculté des Lettres de Lyon jusqu’à l’université Paris Panthéon-Sorbonne.

Un nom, surtout, est associé à vos recherches : celui de Hegel, dont vous vous êtes imposé comme l’un des meilleurs spécialistes français et même internationaux. Vous le devez, notamment, à une entreprise colossale de traduction et d’édition critique de diverses œuvres de ce philosophe, qui représente plusieurs milliers de pages et fait autorité.

Vous avez encore publié l’an dernier un petit livre d’une grande acuité, « Penser l’histoire avec Hegel » – le penseur de la liberté humaine. Vous insistiez sur l’attention que Hegel portait à l’actualité, lui qui vécut les grands bouleversements de l’époque révolutionnaire, et fut sans doute un des premiers philosophes à s’aventurer dans le journalisme… Car il exerça, entre 1806 et 1807, les fonctions de rédacteur en chef du quotidien la Gazette de Bamberg, un emploi qu’il prit même très au sérieux, au point que l’on en a retenu la formule tirée de ses Notes et fragments, dans laquelle il affirmait que « La lecture du journal, le matin au lever, est une sorte de prière du matin réaliste ». Formule si souvent reprise sans en citer la source…

Poursuivant ce travail de décryptage des grandes tendances à l’œuvre dans le monde, vous venez de publier tout récemment Sept questions politiques du jour, un recueil d’études sur les grands sujets qui animent le débat public : faire société, devoir de mémoire et devoir d’oubli, laïcité, maîtrise de la mondialisation, penser l’Europe. Tous sujets où vous avez, j’imagine, puisé la matière de vos réflexions de ce jour. Alors, que faire, quoi faire de l’opinion publique ? Je vous cite : « l’échange et le débat dans l’espace public supposent le tout politique en son débat pacifié [3] ». Comment articuler de nouveau – j’emploie vos termes – « raison communicationnelle » et « communication rationnelle » ? Vous avez la parole.

 

 

« Que faire, quoi faire avec l’opinion publique » par M. Bernard Bourgeois,
Membre de l’Académie des sciences morales et politiques

 

Dans son volumineux ouvrage Critique de l’opinion publique, paru en 1922 – et fort bien traduit en français par mon ami Pierre Osmo (Gallimard 2012) – Ferdinand Tönnies (1855-1936), l’auteur du livre beaucoup plus connu Communauté et société (1887), paraît se situer par rapport à Hegel puisqu’il y place en exergue une citation des Principes de la philosophie du droit (§ 318), ouvrage paru un siècle avant, en 1821 :

« L’opinion publique mérite d’être aussi bien considérée que méprisée, suivant ce côté-ci quant à sa conscience et son expression concrètes, suivant ce côté-là quant à sa base essentielle, laquelle, plus ou moins brouillée, ne fait que paraître en ce qu’on a là de concret ».

Belle pépite, seule pépite, à la vérité, de cet ouvrage fort riche, mais trop semblable à son objet, cette opinion publique dont il souligne sans cesse le caractère volatile.

Hegel définit la base essentielle de l’opinion publique comme étant l’esprit d’un peuple (Volksgeist) : l’esprit, qui,  en sa profondeur, est le principe actif de l’opinion, point de vue superficiel, et le peuple, pleinement réalisé dans la nation-État, dans le politique, qui est le socle puissant du public. L’opinion publique est bien une sorte de volatilisation de l’esprit du peuple, et dans son caractère spirituel, et dans son caractère populaire.

S’inscrivant dans le sillage de Hegel, Tönnies aurait dû d’abord analyser ce que signifiait pour l’opinion publique le fait d’être le brouillage concret de l’esprit du peuple, puis en quoi devait consister la double exigence s’imposant à qui possède le pouvoir d’agir sur elle, à savoir de tenir grand compte d’elle et de la dédaigner souverainement. Il ne l’a pas fait de façon rigoureuse, a fortiori systématiquement, dans la liberté qu’il prenait à l’égard des exigences universitaires, celles d’une Université qui fut d’ailleurs fort réticente à l’accueillir en elle. Il me faut donc tenter de me substituer scolairement à lui, sans trop vous ennuyer.

Je procéderai en deux temps. Le premier sera consacré à l’établissement du statut en quelque sorte ontologique de l’opinion publique, dans le cadre de l’existence collective des hommes, fixé comme l’institution étatique. Cette élaboration théorique permettra de déterminer dans un second moment une pratique rationnelle de l’opinion publique par l’homme exerçant directement ou indirectement une responsabilité politique.

* * *

L’opinion publique est la conscience de soi non savante, c’est-à-dire non théoriquement scientifique ou pratiquement experte, que le politique, alors phénoménalisé ou irréalisé, idéalisé, comme public (« publicus » provient bien de « politicus »), prend de lui-même. – Sa base, le peuple, a sa réalité immédiate, la plus réelle, dans la foule, comme rassemblement physique des individus. Nécessairement limitée dans l’espace et le temps, suscitée par la seule émotion vitale, l’unité non spirituellement ou intellectuellement ordonnée de la foule ne s’anime que dans l’explosion destructrice du réel. L’inévitable dispersion de cette foule dans la maintenance de son unité devenue purement idéelle des individus constitue ceux-ci en un public, comme Gabriel de Tarde en a retracé la genèse dans son beau livre de 1901 : L’opinion et la foule (dont le premier chapitre est précisément intitulé : « Le public et la foule »). Au lien sensible et senti, ressenti, par des individus alors mobilisés par une même situation singulière, se substitue le lien idéel, en cela désengagé et universalisable, entre des individus constitués en un public par leur commune affirmation d’une chose elle-même commune ou publique semblablement désengagée ou universalisable, la chose publique ou la république ; une république, il est vrai, non proprement objectivée ou institutionnalisée politiquement, mais idéalisée en du public. Cette affirmation de soi de l’idéalité qu’est le public est elle-même une affirmation idéelle, c’est-à-dire qui s’irréalise, comme acte personnel d’affirmer, en la simple présence commune, routinière, dans les individus, d’une opinion. La communication dans un public ou entre des publics – un individu peut appartenir à plusieurs publics – est ainsi la pure circulation d’opinions dont l’apparition en chaque tête est la négation de toute activité intellectuelle, de toute pensée véritable.

Il y a bien une affinité essentielle entre le public et l’opinion, et elle réside dans leur commune passivité ou réceptivité. Celle-ci laisse survenir, dans un public, des opinions contingentes ou sans raison d’être en leur égale immédiateté et réciproque extériorité. Parce que l’homme le moins rationnel, et même le moins raisonnable, veut cependant toujours avoir raison, ces opinions quêtent un être ou une vérité dans leur répétition ou diffusion en une opinion commune ou sociale s’affirmant telle en se disant publique. Ne se donnant aucune autorité par une justification raisonnée d’elle-même, cette opinion est naturellement portée à l’autoritarisme dogmatique. Le démagogue établit bien son pouvoir en transformant le peuple en un simple public, en son public, fixé, par son discours déniant toute raison, à ses opinions purement martelées. Niant aussi bien la réalité de la tradition que la vérité de la raison, qui limitent également ses desseins immédiats et intéressés, il mobilise en vue de réaliser ceux-ci le concours de son public populaire en utilisant la malléabilité de l’opinion pour rendre commune ou publique, en cela, croit-il, plus efficace, sa propre opinion, conscience de soi de son vouloir égoïste. C’est la puissance d’une opinion qui la rend publique, mais non pas la publicité d’une opinion qui la rend puissante, du moins originairement et essentiellement. Car il est vrai que, en devenant publique, c’est-à-dire en s’affirmant dans la multitude des consciences individuelles, une opinion déjà puissante accroît sa puissance par sa capacité à mobiliser de l’intérieur la volonté générale.

Quant à cette puissance déjà existante d’une opinion, elle n’est pas native en elle. Car toute opinion nait dans le conflit équilibré des opinions librement échangées, se relativisant alors entre elles, par des individus conversant entre eux à égalité dans la pause ludique de la hiérarchie socio-politique exigée par le sérieux de l’action efficiente et s’exprimant par le commandement. Cette conversation – et sa multiplication idéalisante par la correspondance – sont pourvoyeuses d’opinions s’entrechoquant et se stimulant réciproquement. Elles suscitent et animent un public de plus en plus élargi, universalisable ou mondialisable, par les grandes conquêtes techniques (imprimerie et informatique, réseaux de communication), socio-techniques (journaux et médias), socio-politiques (liberté d’expression, droits de l’homme, démocratie), culturelles (liberté religieuse, éducation, loisirs), et ce, à travers notamment de grands moments de l’histoire (Réforme, Lumières, Révolution française…).

L’immense extension en cours du public – qui contraste avec la stabilité essentielle de la structure rationnelle enfin confirmée, en l’actuelle fin de l’histoire sensée, du politique, si bien nommé aujourd’hui « Etat » ! – en fait le corps idéal d’une opinion qui, se démultipliant à l’infini en son contenu, se rassemble, à travers la mondialisation, dans une interconnexion en laquelle on pourrait voir l’opinion publique à l’échelle du monde, l’opinion publique absolument parlant. – Mais qu’entendre exactement, rigoureusement par une telle opinion publique mondiale ? Est-elle, comme résultat d’une histoire dont viennent d’être évoqués cavalièrement quelque pics décisifs, l’unité en tant que telle auto-suffisante ou auto-subsistante à laquelle seule pourrait appartenir la puissance ?

Or même une telle opinion publique universelle – pour ne rien dire de ses particularisations locales – n’a d’unité que dans des principes tellement abstraits qu’ils ne peuvent imprégner d’une quelconque façon les convictions génératrices de l’action effective, celles-là étant aussi concrètes que l’est celle-ci. Et si elle est concrète, elle est divisée autant qu’une telle action est multiple et conflictuelle. C’est là ce que les sondages dissimulent en appelant publique une opinion en vérité simplement majoritaire, voire seulement moyenne, comme Pierre Bourdieu l’avait dit dans son exposé : « L’opinion publique n’existe pas [4] ». Il y dénonçait la légitimation intéressée d’une politique à travers l’approbation prétendue d’elle-même par une opinion présentée comme publique alors qu’elle n’est que majoritaire, voire simplement moyenne. Bourdieu condamnait théoriquement à l’inexistence l’opinion publique ainsi falsifiée et rendue par là nocivement  agissante et puissante, donc d’abord pratiquement condamnable. – La négativité affectant selon moi l’opinion publique consiste, bien différemment, en ceci que, dans la positivité même de son sens, elle n’a pas de puissance (politique) véritable.

Ce n’est pas, en effet, l’opinion – consciente d’elle-même comme une simple opinion, que son sujet a, sans l’être, lui, l’agissant même – qui, comme telle, incite à l’action et requiert de la puissance. C’est la croyance, à laquelle son sujet s’identifie en ce qu’il a de plus profond à travers le sentiment, voire la passion ; c’est bien de celle-ci que procède, comme on l’a dit, toute grande action. L’opinion n’est pas en tant que telle activante, et l’opinion publique ne fait pas exception. Assurément, on peut faire de l’existence d’une opinion publique et, donc, de la réalisation de ses conditions, l’objectif d’un programme d’action, et l’histoire en a fourni maints exemples. Mais l’opinion publique, si elle peut intervenir dans la conscience de l’action prise en son but, en son déroulement et en son lancement, ne peut par elle-même régler cette action en chacun de ces moments de façon à en faire, en eux, une action accomplie comme telle. En vérité, elle n’agit pas et ne fait rien. C’est pourquoi elle n’autorise guère les éloges étonnants dont elle a été l’objet et, qui plus est, en des apogées de sa manifestation.

En voici quelques échantillons, relatifs à cette période d’exceptionnelle intensification de l’histoire que fut la Révolution française. Necker souligne la puissance colossale acquise alors dans la vie politique par l’opinion publique, et à laquelle il avait en vain tenté de sensibiliser Louis XVI. Mirabeau reconnaît tout autant cette puissance, qu’il reproche à Necker lui-même de n’avoir pas su exploiter. Robespierre déclare que « l’opinion publique est à peu près la seule puissance qui en impose aux dépositaires de la force et de l’autorité [5] », et que la liberté repose sur « l’opinion publique, la force souveraine parce qu’elle est la lumière du peuple [6] », l’existence concrète de l’Être suprême. – Mais en même temps, ils ajoutent tous que cette puissance exercée par les hommes sur eux-mêmes à travers l’opinion publique doit s’assumer d’abord dans la création de celle-ci, qui fait s’accorder entre elles leurs volontés alors efficaces en incitant chacune à imiter ce qu’elle croit voulu par toutes les autres, en raison de la sociabilité naturelle. C’est pourquoi le politique le plus réticent à une compromission de son dessein rationnel avec l’irrationalité de l’opinion publique – songeons, entre autres, à Cromwell, à Napoléon, à Bismarck – pactise lui-même, en rusant, avec elle, pour la retourner en sa faveur.

Cependant, faut-il ajouter, il n’en reconnaît ainsi la puissance qu’en soumettant celle-ci à sa propre puissance à lui, en tant que créateur d’une opinion publique qui lui soit favorable. Bien loin, donc, que l’opinion publique puisse mobiliser la pratique politique – et qu’il y ait donc sens a souhaiter ou à exiger qu’elle revivifie, à travers le débat qu’elle aurait à nourrir, les institutions de l’État, et là je pense, entre autres, à Habermas – elle n’a elle-même d’existence et de valeur , comme manifestation de l’entendement critique du citoyen, qu’autant qu’elle est insérée, en y étant à la fois favorisée et limitée, dans la rationalité politique. Toujours, dans le régime de la raison, le politique est la vérité du public.

Je ne puis, pour conclure ce premier développement consacré au statut de l’opinion publique, qu’évoquer trop rapidement la teneur d’une telle justification politique de l’opinion publique. – L’État rationnel exige le service obéissant de citoyens forts et donc libres, dont l’affirmation de soi se cultive dans la société civile, d’abord économique, portée par l’énergie des individus intéressés à son libéralisme universalisant et incités par là à s’exprimer librement sur les choses publiques, donc à nourrir ainsi une opinion publique. C’est, de la sorte, la politique qui exige et – parce qu’elle est le lieu du pouvoir – crée, comme ce qui conditionne son accomplissement, l’opinion publique et le pouvoir, lié à celle-ci, de critiquer, dans certaines limites déterminées par le droit, le politique lui-même. L’État veut, au fond, une opinion publique vivifiant subjectivement ses citoyens – fiers de juger des choses publiques –, et, par conséquent, libre, même de le critiquer en ses décisions. Ce qui ne signifie aucunement qu’une telle opinion publique soit autorisée à se substituer au gouvernement, a fortiori à la législation, voire à la Constitution. L’institution politique seule a le pouvoir de se limiter. L’opinion publique n’est pas la voix du peuple constitué politiquement au étatiquement. Bref, sa justification politique la détermine, c’est-à-dire la limite, strictement en son statut.

* * *

Parce que – comme nous venons de le voir – l’exercice optimal de la citoyenneté, comme service objectif astreignant de l’État-nation, requiert l’épanouissement subjectif fortifiant de l’homme dans la vie sociale cultivant l’opinion publique, celle-ci doit d’abord être reconnue et considérée politiquement. C’est là le premier volet de la recommandation hégélienne quant au traitement politique de l’opinion publique.

Le sérieux d’un engagement politique et du projet en lequel il se concrétise requiert le savoir de sa réalisibilité et, d’abord, de son acceptabilité populaire, avant qu’on ne se risque à le mettre en œuvre d’une façon prématurée, qui la condamnerait à l’échec. Et un tel savoir ne peut négliger – s’il ne doit certes pas s’en contenter – l’attention vigilante et critique à l’opinion publique. Celle-ci intervient, à la place du savoir expert – toujours logé, en son efficience, dans la conscience privée d’un maître d’œuvre – là où une vérité théorique n’est pas possible, c’est-à-dire là où une pratique collective fait s’entremêler de façon contingente des libertés. Il s’agit par excellence du champ politique, lieu où se fait l’histoire, au fond toute histoire, même de contenu non politique. Rappelons-en par quelques mots les caractères essentiels, manifestes pleinement dans la grande action historique. L’unité indispensable au succès de celle-ci requiert sa conduite par la volonté une d’une grande personnalité, du héros de l’histoire mondiale, dont le discernement génial a su saisir la volonté profonde d’un peuple, et l’énergie audacieuse mobiliser dans l’efficience cette volonté. Celle-ci est, en son fond, volonté d’elle-même, c’est-à-dire liberté. Le contenu pratique basal de l’opinion publique est bien cette auto-affirmation volontaire de la liberté. Tönnies a eu raison de souligner un tel lien de l’opinion publique et de la volonté populaire, mais il a eu tort de les identifier. La première a la seconde pour objet de prédilection, mais simplement pour objet, dans une distance qui peut la faire se fourvoyer à l’égard d’elle.

Prenons un exemple de ce fourvoiement. L’opinion publique reconnaît généralement la liberté  – même si cette reconnaissance est la plus vive dans la réalité, et, déjà, dans la menace d’une privation d’elle – comme valeur essentielle. Mais le milieu social de la réalisation de cette liberté fait se mêler l’affirmation du rapport à soi qu’elle est (être libre, c’est dépendre seulement de soi) et l’affirmation du rapport à l’autre qu’est l’égalité. A tel point qu’on a souvent lié, avec raison, l’affirmation de la liberté et celle de l’égalité ; et même, en contrevenant à l’ordre, hiérarchisant, de notre devise républicaine, subordonné la première à la seconde : je me souviens avoir entendu tel candidat à la présidence de la République proclamer que pour lui l’égalité était la valeur suprême. L’opinion publique, dont il se voulait le porte-parole, peut ainsi, non seulement brouiller le sens rationnellement avéré de la volonté profonde, aussi populaire, mais le renverser et compromettre par là la réalisibilité de la liberté en la limitant, voire en l’annulant, au nom de l’impératif de l’égalisation, elle irréalisable (car il n’y a pas d’égalité entre deux situations concrètes), entre les hommes.

Une telle opinion publique n’est donc pas seulement, soit à prendre en compte, soit à mépriser, soit à traiter en même temps des deux façons ; elle est à évaluer quant à sa capacité à exprimer la volonté populaire, et, par-là, à justifier un jugement positif sur elle-même. Car la question essentielle est bien de savoir quelle est la raison d’être de cette condition proprement sociale du politique. Permettez-moi de vous soumettre à ce sujet la réflexion suivante. L’institution étatique du politique n’est affirmée en son sens total par chaque citoyen que de façon subjective, à savoir à travers le patriotisme. Cela, parce que son affirmation objective est répartie en de multiples fonctions officielles remplies par des citoyens différents, et qu’elle ne se totalise que chez le chef de l’État. La conscience politique de chacun de ces citoyens doit par conséquent compléter sa pratique experte privée de la chose publique par sa participation plus ou moins importante à l’opinion publique. Le chef de l’État, lui, au contraire, n’a pas absolument besoin de celle-ci, parce qu’il en crée le contenu principiel  à travers son acte politique totalisant. Ce qui ne signifie cependant aucunement qu’il n’ait pas à définir et à pratiquer une politique de l’opinion publique. Quelle peut-elle être ?

Je crois que la responsabilité d’un pouvoir politique rationnel consiste à favoriser la transformation de l’opinion publique en une conviction politique à la fois vivante, car pénétrée de réflexion critique en son appréciation subjective des choses, et efficiente, car nourrie d’un savoir objectif de celles-ci. Parce qu’elle manque de ces deux qualités, l’opinion publique dissout son objet préféré, la vie politique, dans une moralisation sans vertu d’elle-même. Elle se complaît dans le bavardage sur les fins de l’agir et ne se préoccupe guère de leur réalisation, qu’il s’agisse des moyens de celle-ci ou de ses effets, alors que, pourtant, cette préoccupation est déjà non accessoire pour la morale, mais essentielle pour la politique. Or si elle ne le veut guère, c’est d’abord qu’elle ne le peut guère. Car la détermination des moyens est celle des causes des effets que doivent être aussi les buts proprement moraux et d’abord les buts politiques – le but est la totalisation de ses moyens, en sorte que la détermination du but et celle des moyens ne font qu’un. Mais la pénétration et, par suite, la maîtrise de la causalité historico- politique exigent  une pratique réflexive de celle-ci qui n’a rien à voir avec l’avis spontané émis sur elle par l’opinion publique. Elles ordonnent le sens du mouvement historique à travers l’invention, se vérifiant pratiquement, de sa destination dite et faite. Le pouvoir politique efficient dit ce qu’il fait et fait ce qu’il dit, réalisant un projet par la réunion intime de la réflexion (on n’est pas dans l’opinion publique,) et de l’engagement (on n’est pas dans le spectacle) qui se déterminent, limitent, corrigent, réciproquement.

Il faut donc que le pouvoir politique soucieux de se donner les conditions de son exercice rationnel – le faisant être ce qu’il doit et veut être – forme chez les citoyens actuels ou potentiels la capacité réflexive, certes d’abord critique, scindante, mais aussi totalisante, c’est-à-dire réconciliatrice, et c’est là sa responsabilité éducative. L’école, bien dite publique – par son esprit qui, non politique, mais socio-culturel, peut et doit parfaitement régner aussi dans des établissements gérés de façon privée – discipline exemplairement l’opinion en la rendant pensante ou, quand le savoir stricto sensu n’est pas possible, en l’élevant à l’opinion droite, et elle la fait accéder à l’esprit proprement dit, théorique et pratique. C’est le lieu qui cultive, entre tous, la pensée, laquelle est toujours, plus ou moins, un exercice personnel, prototype de toute activité. J’opine, donc les autres sont ; mais je pense, donc je suis.

Cependant, un tel agir et être est celui de l’homme seulement en tant que penseur, non pas en tant qu’acteur, ce qu’il n’est efficiemment, donc effectivement, qu’en tant qu’acteur politique ou citoyen. Il lui faut nier en tant que citoyen, qu’individu politique, sa simple participation idéale à la vie politique à travers l’opinion publique. Il ne doit pas exister réellement comme citoyen que de façon épisodique, voire exceptionnelle, soit positivement, par exemple au moment des élections, soit négativement, dans l’irrationalité d’une manifestation (en sa consonance significativement péjorative !). Il lui faut se manifester constamment et positivement comme acteur politique. Ce que aujourd’hui, dans l’idéalisation spectaculaire ou publique de l’engagement politique, on attend du complètement de l’institutionnel par le participatif, qui est en fait, trop souvent, une dissolution du premier par le second. Mais ce que, bien plutôt, il faut réaliser par l’assomption résolue des exigences de la démocratie représentative. Tâche intempestive, car l’opinion publique se fixe à elle-même dans le refus d’une telle repolitisation nécessaire du politique.

Une politique rationnelle de l’opinion publique doit ainsi s’attacher à l’éclairer et à la dynamiser, dans une promotion théorique et pratique d’elle-même qui existe, malgré tout le pouvoir dont on la crédite, dans une précarité et faiblesse la rendant versatile et pusillanime. Cette nécessaire promotion restitue à elle-même, en la libérant de sa superficielle et vaine idée d’elle-même, la volonté populaire. Il s’agit donc de redonner, par exemple à la démocratie représentative libérale et solidaire – mais cela vaut tout autant pour les autres régimes politiques ordonnés à la réalisation de la liberté – une confiance active et efficiente en elle-même. L’opinion publique, idéalisation de soi critique et négative de la vie politique, peut et doit ainsi s’avérer en l’intériorisation de soi lucide et énergique de celle-ci. Si le pouvoir politique réel semble s’accroître déjà en étant voulu par la majorité de ceux qu’il gouverne, il s’accroît réellement par l’intégration en lui, sous la forme alors de l’esprit du peuple, qui est le pouvoir en son énergie subjective, de ce contre-pouvoir seulement apparent qu’est l’opinion publique existant en tant que telle. Un pouvoir seulement subjectif n’est pas un pouvoir réel, mais un pouvoir (comme tel) objectif se renforce en devenant aussi subjectif. Le destin rationnel de l’opinion publique est bien de se réaliser comme moment du pouvoir politique alors confirmé comme pouvoir réel.

* * *

Concluons donc en disant qu’il faut vouloir pour elle un tel destin rationnel : faire d’elle la conscience de soi raisonnable efficiente de la volonté populaire elle-même accrue en sa force par elle. Mais le pouvoir politique dont dispose cette volonté doit faire en sorte que l’opinion publique qui le renforce comme moment de lui-même existe comme telle, que soient présentes les conditions de son existence comme opinion publique indépendante en son contenu de tout projet et programme politique partisan. Le pouvoir politique ne doit pas – car lui-même en pâtirait – vouloir confisquer l’opinion publique en faisant d’elle un moyen de propagande, il lui faut faire qu’elle se fasse elle-même, de même que, plus généralement, se développe de soi-même, dans le milieu pacifié par lui, la vie sociale dont l’opinion publique est l’expression spirituelle. L’État doit laisser au droit, qu’il a pour mission aussi de faire régner dans son champ de responsabilité, la charge de contrôler, pour en prévenir et sanctionner les éventuels excès, la vie de cette opinion publique. La loi seule a pouvoir sur celle-ci, à laquelle elle doit d’abord garantir la possibilité effective de se former et de s’exprimer. La journée politique commence bien lorsque le citoyen, en tant qu’homme, peut la vivifier par sa prière du matin réaliste, ainsi que Hegel désignait la lecture du journal. J’avais ouvert moi-même mon propos en évoquant sa réponse à la question : « Que faire de l’opinion publique ? ». Permettez-moi de clore ce propos en saluant en lui le penseur qui fut aussi, et en une période troublée, le directeur avisé d’un journal.

 


[1] Bernard Bourgeois, « L’Héritage en philosophie », dans Conférence nationale des Académies des lettres, sciences et arts, L’Héritage, dir. Michel Woronoff,, Akademos, n° 36, octobre 2017, p. 17-18

[2] « Bernard Bourgeois. Dialogue autour d’une vie », mise en ligne le 1er janvier 2005 (http://www.canalacademie.com/ida261-Bernard-Bourgeois.html).

[3] Id., Sept questions politiques du jour, Paris, Vrin, 2017, p. 128-129

[4] Exposé de 1972, publié dans Les temps modernes, 318,  janvier 1973, p. 1292-1309

[5] Robespierre, Observations sur le projet d’instruction publique proposé à la Convention nationale, in Œuvres,  éd. Laponneraye, tome 3, Paris, 1840, p. 192

[6] Id., De la guerre (Discours aux Jacobins), Œuvres, tome 1, p. 303