L’opinion et la crédulité

Séance ordinaire du 17 décembre 2018

par Gérald Bronner
Professeur de sociologie à l’université Paris-Diderot
 


Introduction par M. François d’Orcival,
Président de l’Académie des sciences morales et politiques

 

Communication de M. Gérald Bronner,
Professeur de sociologie à l’université Paris-Diderot



Introduction par M. François d’Orcival,
Président de l’Académie des sciences morales et politiques

 

Monsieur et cher ami,

La semaine qui vient de s’écouler aura pleinement justifié votre présence parmi nous. Nous aurons en effet vu exploser un torrent d’insanités sur les réseaux sociaux au moment où la terreur djihadiste frappait notre pays. Le complotisme prospère au sein d’une opinion prête à tout entendre sur Internet. Membre de l’académie nationale de médecine, vous y aviez donné au mois de février dernier à nos confrères une passionnante communication sur le marché de la peur ; ici nous sommes sur un marché concurrent, celui de l’irrationnel, mais qui ressort de la même crédulité…

C’est par l’exposé d’un sociologue que nous avons ouvert notre cycle annuel de travaux sur l’opinion publique, c’est par celui d’un autre sociologue que nous le refermons, en cette dernière séance de l’année. Notre confrère et ami Jean Baechler avait défini le 8 janvier notre objet d’étude, en nous proposant un modèle général de l’opinion publique.  Vous allez nous expliquer pourquoi l’opinion publique transforme des opinions douteuses en vérités établies et des rumeurs confuses en faits avérés.

Professeur à l’université Paris-Diderot, vous avez bâti votre œuvre de sociologue sur la relation de nos sociétés avec la connaissance. Après une thèse sur L’incertitude, votre livre L’empire des croyances, paru en 2003, marque définitivement votre présence sur ce terrain de recherches. Notre Académie lui avait décerné son prix Adrien Duvant. Ont suivi un Manuel de nos folies ordinaires (2006), L’empire de l’erreur (2007), La pensée extrême (2009), L’inquiétant principe de précaution (2010) et La démocratie des crédules (2014). Votre postulat de départ est que toute croyance, si irrationnelle soit-elle, relève d’une manière ou d’une autre d’une forme de rationalité…

On pense à Chesterton : « Le fou n’est pas un homme qui a perdu la raison, le fou est un homme qui a tout perdu sauf la raison[1]. » Vous vous inscrivez entièrement, sous ce rapport, dans le sillage de notre cher Raymond Boudon et de sa théorie générale de la rationalité. Oui, il existe, pour reprendre le titre d’un ouvrage de notre défunt confrère, un art de se persuader des idées douteuses, fragiles ou fausses (1990) et il est du rôle du sociologue de mettre en évidence les mécanismes par lesquels la raison déraille.

C’est ce que vous vous appliquez à faire, en décortiquant les croyances les plus diverses : théories du complot, radicalisation religieuse, risques scientifiques et technologiques. Mais à d’autres aussi, plus anodines voire légères, que vous avez regroupées dans votre merveilleux Cabinet de curiosités sociales. Un vrai travail d’archéologie des mentalités, dans lequel vous répondez à des questions aussi insolites que : pourquoi la plupart des ballons sont-ils ronds ? Pourquoi les chantiers sont-ils toujours livrés en retard ? Et même : pourquoi nous représentons-nous généralement les extraterrestres comme chauves ?

Parce que nous sommes, en un certain sens, des héritiers de l’esprit des Lumières, nous avons tendance à croire que l’accroissement des connaissances doit amener infailliblement au déclin de l’obscurantisme ou, pour le dire comme Goya, à l’effacement des monstres engendrés par le sommeil de la raison. Les choses, montrez-vous, ne sont pas si simples. Le niveau d’études n’est pas une garantie contre les croyances ; il se pourrait même qu’il en renforce certaines. Quant à l’esprit critique, il doit être convenablement exercé, sauf à verser dans le soupçon systématique : éternel effort d’hygiène intellectuelle, dont nul ne saurait s’exempter.

Notre époque serait-elle plus exposée que d’autres à la propagation de l’erreur ? Les nouvelles technologies de l’information ont déséquilibré ce que vous avez qualifié, le premier, de « marché cognitif », en démultipliant l’offre et en la mettant à la portée du plus grand nombre d’un simple « clic ». Dans l’essai incisif qu’il vient de publier, Les 10 préjugés qui nous mènent au désastre économique et financier, notre confrère Jacques de Larosière résume la situation de manière lapidaire : « abondance de savoirs, pauvreté du savoir ».

La raison d’être d’une compagnie comme la nôtre est précisément d’apporter de la raison dans ce chaos des idées, condition de tout débat public de qualité. Comment, à notre époque, y parvenir ? Vous avez la parole.

[1] Orthodoxie.

 

Communication de Gérald Bronner,
Professeur de sociologie à l’université Paris-Diderot

 

La dérégulation du marché cognitif[1] que constitue Internet est un des faits technologiques majeurs de ce début de millénaire. Il serait donc étonnant que ses apports à notre vie sociale soient parfaitement univoques. Internet est un formidable pourvoyeur d’informations, à ce titre il rend disponible pour tous des données spécialisées qui étaient, avant, hors de portée des citoyens ordinaires qui ne fréquentaient pas les milieux sociaux où elles étaient produites. C’est encore un outil qui permet la mutualisation des ressources comme le jeu Foldit qui propose aux internautes de tenter librement des combinaisons moléculaires pour mieux cerner la façon dont les protéines peuvent se déployer dans l’espace et qui a permis la publication de trois articles dont l’un dans la très prestigieuse revue Nature. Cette disponibilité de l’information peut donc avoir bien des vertus, mais il paraît évident aujourd’hui que les espoirs que cette dérégulation du marché cognitif avaient pu susciter doivent être largement tempérés. Ainsi l’idée qu’elle allait permettre l’avènement des « sociétés de la connaissance », notion qui a été utilisée pour la première fois par Drucker[2] et est prolongée par un rapport mondial de l’UNESCO[3], Vers les sociétés du savoir, qui prend la forme d’un manifeste, est largement remise en question. En effet, il est aisé de montrer que, malgré les progrès gigantesques de cette disponibilité informationnelle, perdurent et même se développent un certain nombre de croyances dont certaines se répandent dans l’opinion publique et contredisent la connaissance scientifique. Parmi elles, par exemple, on retrouve le développement inquiétant du complotisme ou encore la méfiance envers les vaccins. En effet, une vaste enquête[4] comparative portant sur 67 pays a montré combien ces croyances s’étaient répandues et aussi que la France faisait figure de proue en cette matière. Une autre enquête va d’ailleurs dans le même sens en soulignant que si 8,5 % des Français étaient défavorables à la vaccination en 2000, ils étaient 38,2 % en 2010[5].

La question de la méfiance envers les vaccins est un des thèmes emblématiques de l’inquiétude que suscite Internet. Elle permet de reformuler le problème fondamental que pose la dérégulation du marché cognitif. Ce n’est pas tant la disponibilité de l’information que nous devons interroger mais sa visibilité.

Des minorités qui façonnent peu à peu l’intelligibilité du monde

Internet crée moins de nouveaux phénomènes qu’il n’en amplifie d’anciens. Ainsi, de nombreux commentateurs ont fait valoir que la vie sociale avait tendance à placer la majorité des individus, y compris en démocratie, sous la tutelle de minorités actives[6], mais plusieurs études issues de ce que l’on nomme la « new science of networks[7] » ou la « Web science[8] » montrent bien l’amplification de ce phénomène. En convoquant des bases de données très importantes, elles révèlent[9] qu’un faible nombre de personnes motivées peuvent influencer l’opinion sur Internet beaucoup plus que dans la vie sociale classique, ce que certains nomment – en référence aux thèses de l’école de Columbia – des « super leaders d’opinion[10] ». Toutes ces études montrent que, si certains auteurs[11] voient dans Internet l’espoir de démocratiser la démocratie, la démocratie dont il est question ne correspond pas nécessairement à l’idéal qu’ils paraissent s’en faire : certains y votent mille fois, tandis que d’autres jamais. Or, les motivés que sont les croyants dont font partie, par exemple, les militants anti-vaccination « votent » beaucoup. C’est ce que montre une étude récente de l’activité de certains internautes anti-vaccin sur les réseaux sociaux qui a toutes les caractéristiques réticulaires de ce que la littérature des web sciences[12] a désigné sous le terme de « small world ». Ces petites mondes ont deux caractéristiques comme le soutient Shirky[13]. La première est que les « petits groupes des nœuds du réseau » sont fortement interconnectés ce qui leur permet de mieux diffuser leur point de vue que les « grands groupes de nœuds » dont les réseaux sont faiblement interconnectés. La deuxième caractéristique est qu’ils sont plus robustes et résistants aux dommages que ces grands groupes. Par conséquent, en supprimant de manière aléatoire, par une expérience de l’esprit, des nœuds de ce type de réseau, on n’observera pas d’impact significatif sur l’efficacité et la dynamique de la circulation de l’information. Cette activité des minorités croyantes notamment dans le domaine de la santé a pour effet immédiat d’organiser une confusion permanente entre la visibilité de l’information sur un marché cognitif dérégulé et sa représentativité. Cette asymétrie de motivation est déterminante pour comprendre cette diffusion de la crédulité[14]. Walter Quatrocciechi et son équipe[15] ont pu montrer récemment que, sur le réseau Facebook italien par exemple, il y avait trois fois plus de partage de contenus conspirationnistes que des contenus scientifiques. Ainsi, nombre de nos concitoyens qui sont indécis sur des questions techniques, comme celle des adjuvants pour les vaccins par exemple, peuvent se laisser impressionner par la saillance de certaines propositions intellectuelles qui, si on ne leur oppose pas des argumentaires robustes, se diffuseront facilement, permettant à des idées qui étaient confinées auparavant dans des marges de radicalité d’essaimer dans l’espace public.

La crédulité va plus vite

Une étude récente a montré aussi que la désinformation se diffusait en moyenne six fois plus vite qu’une information plus exigeante[16] et une autre encore qu’elle était mieux mémorisée[17] ce qui indique combien dans la concurrence ouverte qui caractérise désormais le marché cognitif, les produits de la connaissance ne partent pas toujours avec les avantages qu’on leur imaginait. Le marché cognitif tel qu’il s’est constitué est caractérisé par la possibilité pour tous de verser une information dans l’espace public. Cette situation a accru de façon exponentielle la pression concurrentielle sur ce marché, ce qui a augmenté notablement la vitesse de diffusion des informations non sélectionnées. Désormais les mythes du complot, par exemple, apparaissent en quelques jours, voire quelques heures seulement après les faits qui les inspirent. On peut faire l’hypothèse que des mythes conspirationnistes ont toujours succédé aux événements de l’actualité mais, avant Internet, ils revêtaient la forme évanescente des échanges informels de la vie sociale (conversations, etc.). Sous cette forme donc, ils s’agrégeaient rarement en un récit consistant et, lorsqu’ils le faisaient, leur temps de diffusion social excédait de beaucoup l’intérêt pour l’événement dont ils étaient inspirés. Ainsi, on peut supposer que les hypothèses complotistes étaient drastiquement sélectionnées sur le marché cognitif et l’on constate facilement que ces théories n’ont survécu longtemps que lorsqu’elles portaient sur des événements historiques majeurs (assassinat de Kennedy, a-t-on marché sur la Lune ? etc.). Aujourd’hui, les attaques de Mohamed Merah, la mort de Christophe de Margerie, le PDG de Total, l’attentat avorté du Thalys… tout cela a excité en très peu de temps l’imaginaire conspirationniste. Le tableau qui suit indique, pour quelques exemples, le temps de latence entre l’événement et le premier texte conspirationniste proposé dans l’espace public.

Tableau 1 : Temps de latence en jours entre les événements et l’apparition d’une théorie du complot

Événements Temps de latence
Assassinat de Kennedy 27 jours (premier article de Mark Lane « Defense brief for Oswald » a été publié le 19 décembre 1963 dans National Guardian)
Attentats du 11 septembre 2001 27 jours (date de la publication du texte http://www.voltairenet.org/article7633.html)
Tremblement de terre d’Haïti 6 jours (un texte http://www.vive.gob.ve/imprimir.php?id_not=15464 de la Radio Nacional de Venezuela affirmant que le séisme à Haïti était « le résultat d’un test de la Marine étatsunienne» : http://www.vive.gob.ve/actualidad?id_not=15464)
Mohamed Merah 0 jour (http://www.alterinfo.net/Mohamed-Merah-vrai-terroriste-idiot-utile-ou-victime-d-un-complot-etatique_a73372.html)
Attentats de Charlie Hebdo 0 jour (date de la publication du texte http://www.voltairenet.org/article186408.html)

 

Pour reprendre le dernier exemple de ce tableau, on peut peut-être imaginer que les attentats de Charlie Hebdo, par l’émoi mondial qu’ils suscitèrent, auraient inspiré des théories du complot même s’ils avaient eu lieu vingt plus tôt. En revanche, il est probable que celles-ci n’auraient pas commencé à apparaître le jour même du massacre comme ce fut le cas. Ainsi, Thierry Meyssan, l’un des papes du conspirationnisme, a-t-il pris la plume dès le 7 janvier pour proposer des conjectures complotistes. On trouve encore, le même jour, des propositions de la même farine sur les sites info-resistance[18], stopmensonges[19], chaos-contrôle[20], la matrice-juive[21], fascisme-et-islamophobie[22] etc. Certains développent le thème de l’attentat sous faux drapeau, ou encore l’étonnement face au changement de couleur des rétroviseurs de la voiture des assassins etc.[23]. À ces différents sites, il faut ajouter les tweets et les vidéos postées le jour même comme celle d’un certain « Scady Adit[24] », par exemple, habitué des vidéos « anti-système » et favorable au « paranormal », dans laquelle il répète huit fois qu’il n’est pas complotiste mais demande neuf fois « à qui profite le crime ? », l’argument cui prodest ? constituant l’introduction de presque toutes les théories conspirationnistes. Tout cela s’agrège de telle façon qu’on a pu dénombrer 27 arguments différents en faveur de la théorie du complot le jour même des attentats[25].

Ce qu’Internet offre à ces mythologies du complot c’est donc aussi un temps d’incubation réduit qui donne une pérennité à ces fables car dès lors qu’elles sont formalisées sur la toile, elles y demeurent. Ceci a pour autre conséquence notable que l’éventail des objets qui peuvent susciter croyances, rumeurs et théories du complot est plus large et que cela augmente mécaniquement le taux de croyances qui traverse l’espace social.

Accumulation crédule

Dans la concurrence ouverte qui caractérise désormais le marché cognitif, un autre effet remarquable accroît la fertilité de la crédulité. Comme on vient de l’entrevoir avec l’exemple relatif aux attentats de Charlie Hebdo, le conspirationnisme peut convoquer des arguments parfaitement incohérents entre eux et ne vise pas toujours, au moment où il se développe, une thèse rationnelle rendant compte des anomalies qu’il croit pouvoir déceler dans la version officielle des événements. Ce qui paraît motiver l’obsession de l’imaginaire complotiste c’est de trouver des indices, des incohérences dans les faits et de les accumuler par un travail souvent collectif, mais non coordonné, afin d’aboutir à un appareil argumentatif d’un genre nouveau que je propose de nommer des mille-feuilles argumentatifs. Ce type d’argumentation, sans entraîner nécessairement l’adhésion, aboutit facilement à une impression de trouble. C’est exactement sur un effet de ce genre que comptent les conspirationnistes et c’est en tout cas celui qu’ils produisent sur les esprits non préparés lorsqu’ils les ensevelissent sous un ensemble d’arguments disparates et obscurément cumulatifs. C’est un point que l’on peut constater avec des théories aussi différentes que celle contestant la version officielle des attentats du 11 septembre 2001 (et pour laquelle il existe plus de cent arguments[26], certains relevant de la physique des matériaux, d’autres de la variation des cours de Bourse avant la date de l’attaque, etc.) ou cette autre qui prétend que le chanteur Michael Jackson n’est pas mort. Ceci se constate encore, nous l’avons vu, à propos des phénomènes de crédulité qui ont accompagné le massacre à Charlie Hebdo. Comme le montre le graphique qui suit, quatre jours seulement après cet attentat on pouvait dénombrer plus de cent arguments en faveur des théories du complot. À cette occasion, certains internautes s’improvisèrent experts en balistique en doutant, images à l’appui, qu’Ahmed Merabet, le policier abattu sur le trottoir d’une balle de kalachnikov dans la tête, fût bien mort. D’autres firent remarquer que François Hollande était arrivé trop vite sur les lieux (ce qui impliquait qu’il fût au courant avant même ces attentats). D’autres encore remarquèrent que les journalistes qui s’étaient réfugiés sur les toits portaient des gilets pare-balles (comment pouvaient-ils être préparés à ce point à une attaque dont ils devaient tout ignorer ?), etc.

Graph. 1 : Nombre d’arguments en faveur de la théorie du complot à propos de Charlie Hebdo

Ces mille-feuilles argumentatifs produisent un double effet.

D’une part, ils inspirent chez certains esprits un sentiment de vraisemblance avec cet argument que si tous les arguments ne sont pas vrais, ils ne sont probablement pas tous faux. Or, il suffit que l’un d’entre eux soit valide pour que la théorie « officielle » d’un événement soit mensongère. Cette structure argumentative donne une grande solidité à ces formes de crédulité car même si l’on montre l’inanité de certains arguments particuliers on la laisse globalement indemne.

D’autre part, ils créent une intimidation argumentative. En effet, si l’on veut montrer la fausseté de ces thèses, il faut alors se préparer à défaire un grand nombre d’arguments relevant de champs de compétence très différents. En d’autres termes, pour lutter contre elles, il faut être prêt à leur consacrer autant de temps, et en réalité bien plus, que les crédules lui accordent. La plupart de nos concitoyens n’ont pas la motivation d’entrer dans un tel combat et laissent donc le champ libre à la visibilité que les crédules vont donner à leur thèse.

Démagogie cognitive

Il est un autre point fondamental qui permet de comprendre pourquoi la nouvelle structuration du marché cognitif oriente l’opinion vers la crédulité : la démagogie cognitive. Il se trouve que certaines idées fausses dominent, perdurent et ont parfois plus de succès que des idées plus raisonnables et équilibrées parce qu’elles capitaliseront sur des processus intellectuels douteux mais attractifs pour l’esprit. L’un des éclairages possibles de ce phénomène de la viralité du faux est qu’il flatte les pentes les plus intuitives mais pas toujours les plus honorables de notre esprit. Notre cerveau, par exemple, a une appétence pour le risque zéro, il focalise son attention sur les coûts plutôt que sur les bénéfices d’une proposition et il prend en considération plus facilement les conséquences de son action que de son inaction. Tous ces éléments banals de notre vie psychique ont été testés expérimentalement et répliqués souvent[27] et permettent de comprendre pourquoi, ceteris paribus, certaines propositions alarmistes en termes de santé publique ou d’innovations technologiques connaîtront un meilleur succès que des approches plus raisonnables. Peut-être ces dispositions mentales ont-elles eu, jadis, leur utilité dans un environnement particulièrement menaçant mais en un temps où les menaces sont beaucoup plus maîtrisées par l’espèce dominante que nous sommes devenue et où parallèlement l’information qui prétend nous alerter d’un danger est produite en quantité industrielle, nous avons des chances d’être confrontés durablement à une forme d’idéologie de la précaution : le précautionnisme[28]. C’est là une des autres formes de la crédulité qui nous menace car elle façonne une partie de l’opinion et, partant, de certaines décisions politiques qui cherchent à ne pas lui déplaire trop.

Conclusion

L’erreur commune concernant ce sujet est de croire qu’il serait urgent de ne rien faire pour préserver les libertés individuelles (celle de l’expression notamment). C’est le contraire qui est vrai. Dans ce domaine, l’inaction est une façon d’entériner la domination de la démagogie cognitive et des minorités de crédules motivés. Les pistes pour trouver des solutions à ce problème considérable sont nombreuses. On pourrait par exemple rappeler que l’un des problèmes majeur du marché cognitif actuel est, si l’on file la métaphore, la façon dont les rayons sont achalandés en particulier les têtes de gondoles. Il est évident que la façon dont nous endossons une proposition intellectuelle sur tel ou tel sujet, surtout si nous sommes indécis à son propos, sera impactée statistiquement par la façon dont la visibilité argumentative sera organisée. Les algorithmes qui confèrent une saillance à certaines propositions intellectuelles plutôt que d’autres doivent être repensés en profondeur. Il s’agit en quelque sorte de leur implémenter des dispositifs normatifs – de la moralité – car ces algorithmes ne sont certainement pas neutres mais la conséquence de leur activité est encore partiellement impensée. Ces dispositifs ne seraient pas liberticides car il ne s’agit pas de censurer les contenus mais de penser l’ordinalité qui préside sur le marché cognitif en tenant compte de considérations relevant de l’intérêt général (par exemple dans le domaine de la santé). Est-il normal, par exemple, qu’en utilisant un moteur de recherches comme Google, qui est quasiment monopolistique en France, on trouve, sur toute sorte de sujets, et par l’ordre d’apparition et par le nombre, des propositions relevant de la croyance plutôt que de la science ? Est-il possible d’exfiltrer le marché cognitif de la tyrannie des minorités ? Un peu partout on cherche des solutions à un problème qui est l’un des grands défis de notre temps. Le combat pour la défense de la rationalité dans le débat public n’est pas perdu mais un bras de fer s’est engagé au sein de l’arborescence des possibles de la démocratie. La démocratie des crédules, qui est une dystopie, cherche à l’emporter sur la démocratie de la connaissance, qui est une utopie. L’issue est incertaine.

[1] Sur cette notion cf. Gérald Bronner, L’empire des croyances, Paris, Puf, 2003.

[2] Peter Drucker, The Age of Discontinuity. Guidelines to our Changing Society, New York, Harper & Row., 1969.

[3] Jérôme Bindé, Vers les sociétés du savoir, Rapport Mondial de l’Unesco, Paris, éditions UNESCO, 2005.

[4] https://www.ebiomedicine.com/article/S2352-3964(16)30398-X/fulltext

[5] Patrick Peretti-Watel, Pierre Verger, Jocelyn Raude, Aymery Constant, Arnaud Gautier, Christine Jestin, François Beck, « Dramatic change in public attitudes towards vaccination during the 2009 influenza A(H1N1) pandemic in France », Eurosurveillance, vol. 18, n° 44, 2013.

[6] Ce que Robert Michels a nommé « la loi d’airain de l’oligarchie ». Robert Michels, Les Partis politiques, Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, Paris, Flammarion, 1971.

[7] Duncan J. Watts, « The “new” science of networks », Annual Review of Sociology, vol. 30, 2004, p. 243-270.

[8] James Hendler, Wendy Hall, Nigel Shadbolt, Tim Berners-Lee et Daniel J. Weitzner, « Web science : an interdisciplinary approach to understanding the Web », Web Science, vol. 51, n° 7, 2008, p. 60-69.

[9] Duncan J. Watts et Steven Strogatz, « Collective dynamics of “Small-World” Networks », Nature, vol. 393, n° 6684, 1998, p. 440-442.

[10] Malcolm Gladwell, The Tipping Point, New York, Little Brown, 2002.

[11] Dominique Cardon, La démocratie Internet, Paris, Seuil, 2010 ; Charles Leadbeater et Paul Miller, The Pro-Am Revolution : How Enthusiasts are Changing our Economy and Society, Londres, Demos, 2004 ou Patrice Flichy, Le sacre de l’amateur, Paris, Seuil, 2010.

[12] D. J. Watts et S. Strogatz, op.cit.

[13] Clay Shirky, Here comes everybody: The power of organizing without organizations, New York, Penguin Press, 2008.

[14] Voir sur ce point Gérald Bronner, La démocratie des crédules, Paris, Puf, 2013.

[15] Alessandro Bessi, Fabiana Zollo, Michela Del Vicario, Antonio Scala, Guido Caldarelli et Walter Quattrociocchi, « Trend of Narratives in the Age of Misinformation », arXiv :1504.05163v1, 2015.

[16] Soroush Vosoughi, Deb Roy, Sinan Aral, « The spread of true and false news online », Science, vol. 359, n° 6380, 2018, p. 1146-1151.

[17] Myrto Pantazi, Mikhail Kissine et Olivier Klein (2018), « The power of the truth bias: False information affects memory and judgment even in the absence of distraction », Social Cognition, vol. 36, 2018, p. 167-198.

[18] http://info-resistance.org/2015/01/charlie-hebdo-attentat-sous-fausse-banniere/

[19] http://stopmensonges.com/la-france-touchee-par-une-attaque-terroriste-charlie-hebdo/

[20] http://www.chaos-controle.com/archives/2015/01/07/31275786.html

[21] http://lamatricejuive.net/2015/01/07/charlie-hebdo-un-attentat-cousu-de-fil-blanc/

[22] https://fascismeetislamophobie.wordpress.com/2015/01/07/massacre-a-charlie-hebdo-encore-un-coup-des-fascistes-islamophobes/

[23] Certains ont cru pouvoir remarquer que les rétroviseurs de la voiture utilisée par les frères Kouachi n’avaient pas la même couleur selon les photos. De là, ils ont déduit que ce n’était pas la même voiture. Cette bévue commise par les services secrets à l’origine de ces attentats révélerait que ce sont deux équipes distinctes qui ont opéré. Mais cette hypothèse n’émerge que plusieurs jours après la perception de cette « anomalie ». En réalité, les rétroviseurs étaient chromés et selon la luminosité extérieure paraissaient changer de couleur.

[24] http://www.youtube.com/watch?v=DYUv5UVOvp4&feature=youtu.be

[25] Gérald Bronner, « L’espace logique du conspirationnisme », Esprit, novembre 2015, p. 20-30.

[26] Caroline Anfossi, « La sociologie au pays des croyances conspirationnistes. Le théâtre du 11 Septembre »,  mémoire de master 2 inédit, Strasbourg, 2010.

[27] Daniel Kahneman, Système 1 Système 2. Les deux vitesses de la pensée, Paris, Flammarion, 2012.

[28] Gérald Bronner et Étienne Géhin, L’inquiétant principe de précaution, Paris, Puf, 2010.