Notice sur la vie et les travaux de Jean Mesnard

séance du lundi 27 mai 2019

par Mme Claudine Tiercelin

 


Discours d’accueil de Claudine Tiercelin par Mme Marianne Bastid-Bruguière,
membre de l’Académie des sciences morales et politiques

 

Notice sur la vie et les travaux de Jean Mesnard par Mme Claudine Tiercelin,
membre de l’Académie des sciences morales et politiques


 

Discours d’accueil de Claudine Tiercelin par Mme Marianne Bastid-Bruguière,
membre de l’Académie des sciences morales et politiques

 

 

 

Monsieur le Chancelier,

Monsieur le Chancelier honoraire,

Messieurs les Secrétaires perpétuels,

Monsieur le Vice-président de l’Académie des sciences morales et politiques,

Chères Consœurs et chers Confrères,

Mesdames, Messieurs,

 

En élisant notre consœur, Madame Claudine Tiercelin, le 4 décembre 2017, l’Académie des sciences morales et politiques a ouvert ses rangs à une nouvelle ligne de pensée philosophique, conformément à la mission d’échanges avec les milieux savants étrangers qui nous a été confiée par la République lors de notre fondation par la Convention en 1795. Notre devoir, en effet, n’est pas seulement de stimuler, répandre ou récompenser les recherches érudites nationales. Il est aussi de suivre les travaux scientifiques à travers le monde et d’y participer activement pour le bien général.

De plus, par votre élection, chère consœur, l’Académie a su couronner une carrière scientifique conduite avec ardeur et abnégation dans la meilleure tradition de la méritocratie républicaine. Oserais-je dire encore qu’elle a ajouté un soupçon de variété à la présence féminine parmi les membres de l’Institut ?

 

Votre itinéraire intellectuel, chère consœur, est parti de l’étude approfondie du philosophe américain Peirce, inventeur du pragmatisme. À vrai dire, l’Académie des sciences morales et politiques n’avait pas été sourde et aveugle aux mérites de la philosophie pragmatique américaine. Dès 1898, elle avait élu William James comme membre correspondant, et en 1910, peu avant la mort de ce dernier, elle l’avait même élu membre associé étranger. John Dewey fut élu membre correspondant en 1923. Willard Quine le fut en 1978. Mais parmi les nombreux philosophes français illustres élus membres titulaires de notre académie ou d’autres académies de l’Institut depuis deux siècles, la plupart puisaient leur inspiration première aux sources de la philosophie classique ou de la philosophie allemande, de sa tradition rationaliste, de Lessing, Kant à Habermas, ou de sa tradition existentielle de Nietzsche à Heidegger.

En marge des grandes modes philosophiques de votre génération, vous avez construit votre itinéraire intellectuel sur le chemin ardu de la philosophie de la connaissance. Le point de départ est votre mémoire de maîtrise de 1974, dirigé à la Sorbonne par Ferdinand Alquié, un philosophe habité par la passion de la raison. Ce mémoire porte sur la théorie des signes de George Berkeley (1685-1753).

Empiriste et idéaliste, Berkeley est connu pour sa formule esse est percipi, « exister, c’est être perçu », mais ce principe est loin de résumer l’originalité de son œuvre. Sans s’en tenir à la valeur de vérité de nos perceptions, Berkeley a eu l’idée de s’interroger sur le sens de nos descriptions. Comme Locke, il pense que les mots sont les signes des idées que nous avons dans l’esprit. Mais sa réflexion en vient à suggérer de définir la pensée par l’usage des signes, et non l’inverse. Cette conception pose les prémisses d’une théorie de la « pensée-signe », élaborée par le pragmatisme de Peirce. La théorie de Peirce définit la pensée et les signes par leurs effets et leur donne un fondement ontologique qui rend compte des liens entre l’esprit et les signes, elle rejoint ainsi la métaphysique, ce qui manque chez Berkeley. C’est par sa réflexion sur le sens des propositions de la science et sur la portée des énonciations de sens commun que Berkeley intéresse, de nos jours, la philosophie du langage et la philosophie analytique, dont vous cherchiez à comprendre les sources et cheminements.

Vous vous êtes ensuite attaquée à l’œuvre de Charles Sanders Peirce (1839-1914). Peirce est un philosophe singulier. Son père, mathématicien, était un des fondateurs du département de mathématiques de l’université Harvard. Il avait de très bonne heure initié son fils à cette science et à la logique, par une méthode d’éveil stimulante, en lui suggérant des problèmes intéressants, en lui donnant des matériaux pour construire une solution et en vérifiant avec lui ses réponses. De cette pédagogie, proche de celle que recommandait Montaigne, « faisant goûter les choses, les choisir et discerner[1] »,  Peirce  garda l’habitude de repenser entièrement par lui-même les questions philosophiques et scientifiques. Ce fut une source de sa profonde originalité.

Après des études universitaires complètes à Harvard, à la fois en lettres et en chimie, Peirce travailla plus de trente ans, à partir de 1859, au Service géodésique des États-Unis, dont son père était un des créateurs. Il y participa à des recherches complexes sur la précision des mesures en physique, mais son intérêt majeur était la logique. Cette spécialité et les troubles nerveux qui l’enfermaient sur lui-même lui rendaient difficile d’obtenir un emploi universitaire permanent. Quelques années, de 1879 à 1884, il fut chargé d’un cours de logique au département de mathématiques de l’Université Johns Hopkins, où il eut pour élèves John Dewey et plusieurs futurs grands noms des mathématiques américaines. Mais c’est à partir de 1892 qu’il se consacra entièrement à la réflexion théorique sur les fondements et l’usage de la raison scientifique, après avoir été licencié du Service géodésique pour raison budgétaire, et désormais dans une situation matérielle très précaire.

Du vivant de Peirce a paru un seul livre de lui, en 1878, Photometric Researches, un ouvrage d’astronomie encore utilisé par les spécialistes. Peirce ne parvenait à faire publier que des articles. C’est d’ailleurs dans deux articles écrits en français, et sortis six mois auparavant en anglais, « Comment se fixe la croyance ? » et « Comment rendre nos idées claires ? », parus sous le titre général « La Logique de la science » dans la Revue philosophique de la France et de l’Étranger de décembre 1878 et janvier 1879[2], qu’il expose les principes du pragmatisme, qui l’a rendu célèbre en philosophie.

Peirce est l’initiateur de ce mouvement philosophique avec quelques amis, dont William James et Oliver Wendell Holmes, devenu une grande figure de la Cour suprême (il y est nommé en 1902), de la pensée juridique américaine et de nouvelles interprétations de la Common Law dans le premier XXe siècle. De 1871 à 1875, dans les réunions régulières de leur Club métaphysique chez lui, à Cambridge, Peirce et ses amis avaient élaboré la philosophie de ce que Peirce appelait déjà le « pragmatisme », terme qui ne figure dans un texte imprimé qu’à l’occasion d’une conférence donnée par James en 1898 pour exposer cette nouvelle philosophie[3].

Les très nombreux écrits de Peirce n’ont été publiés qu’après sa mort, et lentement. 12 000 pages imprimées avaient paru de son vivant, très dispersées. Il laissait plus de 90 000 pages manuscrites inédites, sur toutes sortes de sujets de science et de philosophie. Sa femme vendit ces papiers et la bibliothèque de son mari au département de philosophie de Harvard, en 1914. Le trésor fut vite délaissé faute de personnel compétent, sa conservation assez malmenée, son ordre ou désordre d’origine bouleversé. Puis, de 1926 à 1935, furent publiés six volumes de Collected Papers of Charles Sanders Peirce. Interrompue par la guerre, cette publication ajouta deux autres volumes en 1958.

La découverte de l’originalité et de l’ampleur de la réflexion de Peirce dans tous les domaines de la philosophie suscita après la guerre, dans les milieux savants anglo-saxons, une vague d’études et d’exégèse. Une nouvelle génération de zélateurs de Peirce décida alors d’organiser une édition complète de ses papiers qui remédie aux insuffisances des volumes parus, où se trouvaient mélangés des textes de dates et d’origines disparates. Un microfilm de tous les papiers fut réalisé en 1974. En 1976, fut créé à l’Université Purdue d’Indiana, à Indianapolis, le Peirce Edition Project, qui a entrepris une édition chronologique, très soigneusement éditée, de tous les écrits du penseur. Huit volumes ont ainsi paru, couvrant les écrits jusqu’en 1892. Depuis 2015 ont été substituées des plates-formes numériques permettant l’accès aux manuscrits et des travaux collectifs libres en ligne. L’édition d’autres textes se poursuit par des voies différentes.

Lorsque vous avez commencé vos travaux sur Peirce en 1977, à l’Université de Berkeley, l’aventure était fort audacieuse. En France, le pragmatisme était connu surtout dans la version répandue par William James et John Dewey, en raison de leur amitié avec Bergson et Boutroux. Sous cette forme fragmentaire et simpliste, le pragmatisme était considéré comme un utilitarisme assez ordinaire, au service de la civilisation américaine. On ignorait que Peirce avait inventé en 1905 le terme de « pragmaticisme » pour se démarquer des formes, à son avis erronées, prises par le pragmatisme et pour affirmer que ce n’était pas une philosophie mais une méthode permettant d’aboutir à une théorie épistémologique qui évitait l’écueil de la recherche des fondements de la connaissance et celui du relativisme.

Peirce était resté quasiment inconnu en France, comme aux États-Unis, malgré son admiration pour la France et ses brefs échanges avec Renouvier et Lalande, malgré aussi quelques mentions de l’originalité de sa pensée dans des comptes rendus de revues spécialisées. Mais dans les années 1960, à la suite de la publication de ses œuvres et de leur écho dans la production philosophique américaine, ses écrits avaient commencé à retenir l’attention parmi les milieux philosophiques français. Certains le voyaient comme un des pères de la logique moderne, avec Frege. C’est surtout sous l’angle de sa « sémiotique », un terme (semeiotic) et une théorie qu’il avait créés, que sa pensée paraissait alors importante, était étudiée, citée et commentée. En effet, sa théorie des signes, en réalité très différente de ce qu’on entend aujourd’hui par sémiotique, laquelle vient des idées de Ferdinand de Saussure et Charles W. Morris, sa théorie des signes apportait des perspectives très neuves et fécondes à la philosophie du langage sur les modes de fonctionnement de la signification, avec des développements fructueux dans le domaine de la recherche informatique, de l’étude des images et de l’esthétique. Gérard Deledalle, qui avait traduit quelques articles de Peirce dans des revues, publia en 1978 une édition française des écrits de Peirce sur le signe, après avoir fondé à l’Université de Perpignan un institut de recherche en sémiotique.

Jeune et brillant esprit, vous viviez, chère consœur, dans les années 1970, en pleine époque de déconstruction forcenée de la raison, et votre tempérament se rebellait. Vous vouliez défendre une position à la fois réaliste et rationaliste, fondée en métaphysique, science alors tout à fait discréditée. Mais encore fallait-il établir cette position et l’argumenter. La lecture attentive des œuvres de Gilles Gaston Granger et de Jacques Bouveresse, et plus encore l’enseignement de ce dernier vous ont fait apercevoir qu’il y avait sans doute dans la pensée de Peirce à la fois un véritable système philosophique et une méthode qui pouvaient permettre d’explorer à nouveau la question de la connaissance et de la vérité.

Intrépide, vous avez frayé votre chemin à travers les écrits touffus, à vrai dire souvent fort obscurs, contradictoires, dispersés, innombrables de Peirce. Vous vous êtes appuyée sur des échanges suivis avec les spécialistes américains, mais aussi sur votre connaissance remarquable de la philosophie européenne ancienne, médiévale et moderne. Ce qui vous attire chez votre auteur n’est pas une quelconque doctrine, que l’évolution rapide des sciences risque d’avoir rendue partiellement obsolète, c’est avant tout la fécondité de sa méthode. Votre enquête visait la logique de Peirce, mais pour en mesurer la portée, il était nécessaire de dissiper et réfuter les erreurs qui altéraient la compréhension de sa pensée.

Dans votre thèse de troisième cycle de 1982 et votre thèse d’État de 1990, dont les principaux résultats sont publiés dans votre livre C. S. Peirce et le pragmatisme de 1993, puis dans votre ouvrage La Pensée-signe, paru aussi en 1993, ainsi que par de très nombreux articles parus dans de grandes revues et recueils savants en France et à l’étranger, et encore par vos traductions critiques des principales œuvres de Peirce, vous avez montré de façon très complète et rigoureuse que l’œuvre de Peirce, qui enquête sur pratiquement tous les domaines de l’activité humaine, porte un projet philosophique global. Ce projet utilise le pragmatisme comme un outil de clarification. Le pragmatisme de Peirce est en effet une méthode, dont le principe, écrivait-il dans l’article de 1879 que j’ai mentionné, consiste à « considérer quels sont les effets pratiques que nous pensons pouvoir être produits par l’objet de notre conception », étant admis que « la conception de tous ces effets est la conception complète de l’objet. » Une fois la philosophie purifiée des faux problèmes et conceptions inadéquates grâce à cette méthode, ce même instrument peut viser, dans un second temps, à constituer une métaphysique que Peirce caractérise comme scientifique et réaliste.

Vous avez refait le chemin de pensée de Peirce, en pensant pas à pas comme lui, selon l’ordre des raisons et des temps, pour découvrir comment, de thèses en raisonnements, s’accomplit l’entrée en métaphysique. Vous avez mis en évidence que sa méthode de clarification s’oppose aux métaphysiques du fondement et cherche à déterminer les conditions de signification des énoncés de manière neuve. Elle rattache toute pensée à ses effets sensibles et à l’action, mais cette méthode fait voir que la signification est irréductiblement indéterminée, elle est vague et générale, et que l’action doit s’entendre au sens que lui donnait Kant, de conduite rationnelle finalisée.

Vous avez montré comment la définition peircienne de la pensée comme « une manipulation de signes pour envisager les questions » donnait une dimension foncièrement logique et ontologique à sa sémiotique, et était inséparable non pas du nominalisme, comme c’est généralement le cas chez les philosophes et logiciens qui s’intéressent aux signes, mais d’un réalisme sémiotique qui insiste sur l’irréductibilité et la réalité du vague de la signification.

Vous avez expliqué encore que le pragmatisme de Peirce est une méthode scientifique réaliste et faillibiliste de fixation de la croyance. Elle définit la connaissance comme une enquête qui repose pour une part sur certaines croyances indubitables, tout en restant foncièrement critique, plus radicalement encore que dans la théorie de Kant. La conception peircienne de la vérité est indissociable d’une perspective faillibiliste et d’un réalisme ontologique du vague.

Vous vous êtes attachée aussi à mettre au jour l’originalité des analyses de Peirce en matière de philosophie de l’esprit et leur valeur pour les sciences cognitives. Par deux livres, des articles et des traductions, vous avez apporté au public francophone une connaissance précise et critique des prolongements contemporains du pragmatisme chez Frank Ramsey (1903-1930), le logicien et philosophe anglais des mathématiques et des sciences, et chez le philosophe américain Hilary Putnam.

L’élucidation du système général de la pensée de Peirce, de cette métaphysique de la science, rationaliste mais non positiviste, qui s’appuie sur la logique de la science sans s’y réduire, aussi bien que l’analyse des liens de ce système avec l’histoire de la philosophie européenne n’avaient jamais été conduites au degré de profondeur et de précision auquel vous les avez portées. Les admirateurs et continuateurs de Peirce s’étaient penchés surtout sur le domaine spécifique qui les intéressait. Votre réflexion fondamentale, et à beaucoup de points de vue pionnière, vous a valu d’être élue en 2006 par vos collègues américains comme titulaire de la première chaire Peirce créée à l’Université Fordham à New York.

Partant des acquis de Peirce, en particulier des armes qu’ils offrent contre les ravages du scepticisme, vous appuyant aussi sur votre critique de sa pensée et de celle de ses continuateurs, qui vous avait convaincue de ne pas vous enfermer dans le pragmatisme car la réponse à la question du scepticisme et de la perception du monde extérieur exigeait des analyses beaucoup plus complexes, vous avez alors développé votre enquête personnelle, originale et cohérente, en philosophie et métaphysique de la connaissance.

Dans cette entreprise, vous scrutez le champ immense des textes écrits dans les quarante dernières années en matière de philosophie du langage, de logique, de philosophie de l’esprit ou de philosophie des mathématiques. Il ne s’agit pas seulement de réfléchir sur les savoirs constitués en leur appliquant une analyse épistémologique qui cherche à déterminer si et pour quelles raisons les théories scientifiques sont vraies. On ne doit pas, selon vous, se contenter non plus de raconter l’histoire des théories scientifiques qui peuvent recevoir le titre de connaissances justifiées. Il faut s’interroger aussi sur le type de réalité dont parlent les théories scientifiques. Votre credo philosophique est qu’il ne peut y avoir d’analyse épistémologique de la science sans une analyse métaphysique des questions abordées en son sein. Votre livre de 2010, dont le titre, Le Ciment des choses, rappelle la contagio rerum ou contagio naturae (la solidarité des choses) de Cicéron dans le De fato (le Traité du destin), ou encore le « How it all hangs together » (l’articulation générale) de Peter Strawson, soutient un réalisme des dispositions : l’idée d’un réel dont les propriétés sont de nature dispositionnelle. Ces propriétés ont une capacité dynamique, elles disposent à faire, à interagir. Mais vous apportez à cette thèse nombre de nuances et qualifications, qui laissent place à une causalité régie par des lois, pour prendre en compte les difficultés qu’elle peut rencontrer. Les propriétés, sans lesquelles nous n’aurions aucun accès cognitif aux choses, se définissent par les dispositions et les pouvoirs causaux qu’elles exercent. Certaines propriétés sont dispositionnelles, mais d’autres sont catégoriques.

Votre enseignement au Collège de France continue l’exploration critique de ces problèmes : que comprenons-nous du monde et de l’homme aujourd’hui ? Dans quel sens et par quels moyens ? Vous y pratiquez la métaphysique comme une science d’observation. Vous vous attachez à améliorer le concept de connaissance, à en élaborer une définition qui intègre les découvertes et avancées de la réflexion scientifique en tous les domaines. Vous vous y appliquez, non pas en solitaire, mais en dialogue permanent avec le monde savant un peu partout dans le monde, et avec le souci constant d’œuvrer en France pour rétablir la voie d’une authentique communauté académique, qui abandonne divisions et querelles de chapelle pour conduire des débats ouverts et rationnellement argumentés.

 

Je viens d’évoquer un peu longuement votre entreprise intellectuelle car elle est originale et considérable. Elle se situe à l’avant-garde du mouvement des esprits dans le monde actuel, sans appartenir vraiment à aucune école, sans être inféodée, contrairement à ce qu’ont pu prétendre quelques âmes jalouses ou chagrines. Depuis ces dernières années, votre réflexion approfondie sur la métaphysique et la philosophie de la connaissance a donné à votre projet une ampleur nouvelle qui, me semble-t-il, ouvre la voie à une sorte de réunion ou communication avec des systèmes de pensée très éloignés de ceux de l’Europe et de l’Amérique, mais féconds, eux aussi : des systèmes dans lesquels l’Être n’existe pas, ne se dit pas, n’a pas de nécessité d’exister. Votre effort pour redéfinir la rationalité et ses usages, en parade au triple défi, métaphysique, éthique et épistémologique, du scepticisme, fait à la fois la singularité et la puissance d’une œuvre dont je n’ai pu dire toute la richesse et que nous serons heureux, mes confrères et moi, de suivre dans ses progrès futurs, grâce à votre présence parmi nous.

Je voudrais achever ce discours d’accueil par quelques mots sur votre personnalité. En vous élisant, notre académie s’honore d’admettre une femme qui conduit avec ardeur et abnégation une carrière scientifique brillante dans la meilleure tradition de la méritocratie républicaine.

Vos grands-parents étaient de petits cultivateurs bretons. Dans ces familles, la tradition était que les enfants les plus doués entrent dans l’Église ou l’armée. Juste après la guerre, votre père s’est engagé dans une carrière militaire. Il a été envoyé en Indochine. Il y a été horriblement blessé. Vous ne l’avez guère connu que sur un lit d’hôpital. À 9 ans, vous étiez orpheline et pupille de la nation. Votre mère, une jeune institutrice, a mis tout son cœur, son énergie et son intelligence à veiller à l’éducation de ses enfants. Vous avez fréquenté le lycée de Brest. En terminale, vous avez eu une bourse au Lycée français de Londres, où vous avez perfectionné votre anglais et pris le goût de la culture anglaise.

De la khâgne de Brest, déjà munie d’une licence d’anglais, vous avez réussi le concours d’entrée à l’École normale supérieure de jeunes filles en 1972. Vous y avez étudié la philosophie et réussi l’agrégation en 1976. L’année suivante, curieuse de tout, vous avez fait un DEA de sociologie sous la direction de Pierre Bourdieu. Josiane Serre, l’épouse de notre confrère, l’illustre mathématicien de l’Académie des sciences, dirigeait alors l’école du boulevard Jourdan. Elle avait à cœur de pousser les élèves vers l’enseignement supérieur et la recherche. En 1977, vous partez pour deux ans au département de philosophie de l’Université de Berkeley. C’est là que vous pratiquez l’immersion dans la philosophie anglo-saxonne et commencez vos travaux sur Peirce, que dirige Jacques Bouveresse, un maître éclairé qui sait tenir en éveil votre raison critique.

De retour en France en 1979, c’est comme professeur dans des lycées parisiens et provinciaux que vous préparez votre doctorat de troisième cycle de 760 pages et commencez votre thèse d’État. Vous devenez assistante à l’Université de Rouen en 1984, mais avec une lourde charge d’enseignement et de préparation aux concours. Il en va de même avec le poste de maître de conférences à l’Université de Paris 1 en 1989. Mais rien ne vous arrête. Votre thèse de 1300 pages est soutenue dès 1990. Elle obtient le prix John Jaffé de la Chancellerie des Universités. En 1993, vous êtes élue professeur de philosophie à l’Université de Tours. En 1996, vous rejoignez l’Université Paris XII. De 2000 à 2003, vous présidez le jury de l’agrégation de philosophie, première femme dans cette fonction cardinale pour le monde philosophique français. En janvier 2006, vous êtes élue sur la chaire Peirce à New York, mais vous n’y ferez qu’un enseignement semestriel car, dès octobre 2006, vous devenez membre senior de l’Institut universitaire de France. En 2009, vous êtes promue à la classe exceptionnelle des professeurs. En mai 2011, vous êtes élue professeur au Collège de France sur une chaire de métaphysique et philosophie de la connaissance. Vous recevez peu après les insignes de chevalier de la Légion d’honneur. En 2012, vous êtes élue à l’Academia Europaea et devenez membre du Comité consultatif national d’éthique.

Ce que ce parcours irréprochable ne laisse pas voir, c’est l’énorme somme de travail investie dans la maîtrise et la dissection d’une littérature philosophique et scientifique extrêmement vaste et souvent fort ésotérique. C’est aussi le nombre et la variété des articles savants, communications et conférences dans les réunions et les lieux les plus divers où vous appelle votre réputation internationale. C’est encore le poids des charges administratives, de service public et autres que vous assumez avec dévouement.

Nature généreuse et prodigieusement énergique, vous avez œuvré en même temps, chère Consœur, à lancer, animer et organiser des recherches collectives sur des sujets nouveaux. En dehors de la direction de nombreuses thèses et travaux d’étudiants, vous avez su créer des équipes et groupes de recherche à Paris, notamment à l’Institut Jean Nicod, mais aussi en province et à l’étranger, et tout récemment encore au Collège de France. Vous avez organisé plus d’une trentaine de colloques, le plus souvent internationaux. Vous participez au comité scientifique d’importantes revues françaises et étrangères.

Dans ce tourbillon d’activités extérieures, vous gardez des qualités que j’apprécie particulièrement : la modestie, la simplicité, vous savez rire, et vous avez un merveilleux sens de l’humour. Ainsi, vous avez souhaité que cette cérémonie, qui jusqu’à l’an dernier n’était pas du tout dans la tradition de notre académie, soit aussi sobre que possible et se rapproche de notre rite ancien, qui se bornait, sans costumes ni tambours, dans l’austère grande salle des séances, à la lecture par le nouvel élu d’une notice sur la vie et l’œuvre de son prédécesseur, avec, en préambule, une brève présentation de l’orateur par le Président.

Je compte sur votre humour pour trouver du sel à ce qu’à l’occasion de votre réception, deux femmes se répondent, en chant amoébée, sous la Coupole, pour la première fois, je crois, à l’Institut, et en tout cas dans notre académie, alors que notre population féminine est si peu nombreuse, et si grande mon ignorance des domaines où vous excellez. L’Institut ne s’est ouvert aux femmes qu’en 1971. Assez longtemps, on a cherché des élues dans la catégorie que les anciens Chinois auraient appelée « épouses vertueuses et mères dévouées » – eux érigeaient à la mémoire de ces femmes un arc de triomphe en bois. Cette catégorie féminine n’en peut pas moins comporter des femmes de caractère et de grand talent, autant que d’autres catégories d’ailleurs. Elle a en général la particularité de posséder une forte dose de patience et d’endurance.

Vous êtes aussi une épouse vertueuse et une mère dévouée, vous avez le bonheur d’entretenir avec votre mari, Pascal Engel, un dialogue philosophique permanent. Ce n’est pas le plus méprisable de tous vos mérites, et vous êtes en même temps un fort tempérament, une puissante intelligence. Aussi suis-je heureuse, avec mes consœurs et confrères, de vous souhaiter la bienvenue parmi nous. Je me réjouis que vous partagiez désormais nos travaux et leur apportiez substance et éclat.

[1] Livre 1er des Essais.

[2] https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k171453/f557.image. Le texte anglais avait paru comme les deux premiers articles d’une série de six, dont l’ensemble était à l’origine sous-titré Illustrations of the Logic of Science, et fut publié dans Popular Science Monthly de novembre 1877 à août 1878. Le premier article s’intitule “The Fixation of Belief” et le second “How to Make Our Ideas Clear.”

[3] James, William (1898), “Philosophical Conceptions and Practical Results », delivered before the Philosophical Union of the University of California at Berkeley, August 26, 1898, and first printed in the University Chronicle 1, September 1898, pp. 287–310. Internet Archive Eprint, p. 290 : « I refer to Mr. Charles S. Peirce, with whose very existence as a philosopher I dare say many of you are unacquainted. He is one of the most original of contemporary thinkers; and the principle of practicalism or pragmatism, as he called it, when I first heard him enunciate it at Cambridge in the early [1870s] is the clue or compass by following which I find myself more and more confirmed in believing we may keep our feet upon the proper trail. »

 

Notice sur la vie et les travaux de Jean Mesnard par Mme Claudine Tiercelin,
membre de l’Académie des sciences morales et politiques

 

Monsieur le Chancelier de l’Institut,

Monsieur le Chancelier honoraire,

Monsieur le Vice-président,

Messieurs les Secrétaires perpétuels,

Chères Consœurs, chers Confrères,

Mesdames et Messieurs les Professeurs, chers collègues,

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

 

Dans le pays de Saintonge, dominant la vallée de la Seugne, « à huit kilomètres au sud-est de Jonzac (Charente-Maritime), en haut d’une colline donnant au paysage une ouverture sur un panorama particulièrement riant, se trouve le hameau de Chez Bézie, commune de Champagnac ». Assurément, comme l’a rappelé son ami François Julien-Labruyère lors des émouvantes journées d’hommage rendu, tout récemment encore, à Jean Mesnard, les 18 et 19 janvier derniers à la Sorbonne[1] : « Un portrait de Jean Mesnard (né à Champagnac le 23 février 1921, décédé à Bordeaux le 9 août 2016) comme d’ailleurs celui de son père Raymond (né à Clérac le 15 janvier 1891, décédé le 2 juin 1978 à Champagnac) seraient incomplets, incorrects et même absurdes sans leur dimension charentaise. C’est là en effet, au 3 Chez Bézie, où ses parents avaient fait construire, que Jean Mesnard rangeait tous ses livres, au premier étage de la maison que, « tout au long de sa vie, il entretient avec soin, l’agrandissant à plusieurs occasions», perpendiculairement, en un esprit qu’on serait donc tenté de dire géométrique, « par des bâtiments plus bas, parallèles à ceux de l’exploitation agricole, comme pour bien la distinguer de l’œuvre de ses parents[2]».

L’éloge « rituel » d’un académicien décédé est toujours délicat. Peut-il prêter, « sauf peut-être en de rares occasions, à l’expression de sentiments profonds et d’émotions vraies » ? C’est Jean Mesnard lui-même qui le rappelle, dans son « enquête » sur « la sensibilité de Fontenelle », évoquant les fameux Eloges des Académiciens de ce dernier, dot « il ne semble guère qu’on puisse, au premier abord, tirer des matériaux importants », sauf à éviter « le double écueil de la notice érudite et du panégyrique solennel[3] ». Ce à quoi, pourtant, finalement Fontenelle parvient, parce qu’il sait prendre « le ton qui convient à la société de confrères que constituait l’Académie », et en concevant l’éloge à la fois comme « portrait et biographie », « non pas portrait de l’homme qui pose, mais de celui que l’on prend sur le vif » (Ibid.).

C’est ce que j’aurais souhaité faire moi-même, si j’avais eu l’honneur et le bonheur de connaître personnellement le grand pascalien, dont nous savons tous que lui tenait à cœur, dans sa propre démarche d’enquête, l’attention minutieuse, pointilliste, au détail, à la biographie – y compris dans ce qui est, de prime abord, anecdotique – ou au portrait psychologique et social d’auteurs, seulement en apparence, mineurs. Parce que la partie importe pour comprendre le tout, de même que l’ensemble seul permet, en fin de compte, d’éclairer à son tour, le fragment[4]. C’est ainsi que ce prodigieux savant qu’était Jean Mesnard  fait sortir de l’ombre, par un subtil travail de marqueterie, autant de figures d’un puzzle de plus en plus lumineux, où nous n’ignorons plus rien désormais de l’érudit Jean Decordes, chanoine de Limoges du début du XVIIe siècle[5], de ce solitaire de Port-Royal qu’était l’évêque de Bazas[6], de Henri Litolfi-Marconi[7] ou de Martin Barcos[8], personnages sans l’analyse détaillée desquels, nous le comprenons vite, nous n’aurions aucune chance de pénétrer toutes les finesses et nuances des disputes internes qui se jouaient dans ce foyer de culture que constituait alors Port-Royal ni, plus généralement, de mesurer l’intelligence de ce moment exceptionnel de l’histoire intellectuelle, mais aussi sociale et politique, qu’aura été, au XVIIe siècle, l’âge classique.

Comment donc ne pas dire ma gêne à m’exprimer, moi qui ne l’ai pas approché personnellement, en présence de tous ceux qui, nombreux encore aujourd’hui, ont aimé, admiré et connu le grand Jean Mesnard : ses proches, ses élèves plus que ses disciples – il n’aimait pas, dit-on, ce mot, chacun étant à ses yeux, « irremplaçable » – qui sont devenus à leur tour des maîtres, et quels maîtres ! Rarement un tel savant aura bénéficié d’une telle unanimité. Et d’une telle aura ; qui va au-delà de ses élèves et amis, qui traverse aussi bien d’autres disciplines que celles, déjà nombreuses, où il excellait, et ce, bien au-delà de la France. Ce n’est donc pas sans une certaine crainte que je livre aujourd’hui à votre indulgence l’hommage que je veux lui rendre, comme tant d’autres l’ont déjà fait, qui sont et qui seront bien mieux à même que moi de le faire.

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Jean Mesnard aimait plus que tout commencer par le rappel des faits. Parmi ces faits, quelques repères donc, purement biographiques, et l’appui aussi de quelques témoignages de proches et d’amis.

L’universitaire tout d’abord. Sans doute Jean Mesnard est-il charentais, mais c’est aussi un homme qui, embrassant très tôt la carrière universitaire, va passer pas mal de temps, comme le veut désormais le siècle, dans les trains et dans les avions. Il voit le jour près de Jonzac où sa mère, bien que résidant alors à Laval, a tenu à revenir accoucher. Contrairement à ses proches qui travaillaient dans le cognac, son père Raymond, natif de Clérac dans le Sud Saintonge, et sa mère Julia, elle aussi originaire de Chez Bézie et quasi jumelle de son mari, vont faire carrière dans les Postes et Télécommunications, son père terminant ce parcours comme receveur principal de la Seine. « Nous avons beaucoup bourlingué, la banlieue parisienne, Angoulême, Rennes, Bordeaux, Paris », dira Jean Mesnard.

Élève à Bordeaux, il entre à la rue d’Ulm (section Lettres) en 1941 et devient agrégé en 1946. Il épouse le 10 septembre 1946, après son engagement dans l’infanterie, Suzanne Duchemin, sévrienne, agrégée de lettres. Ils auront cinq enfants, les trois premiers nés à Paris, les deux derniers à Bordeaux : Michel (le 27 septembre 1948), Claire (le 1er août 1950), Étienne (le 19 avril 1952), Denis (le 4 août 1955) et Anne (le 18 avril 1960).

Tracer le portrait de Jean Mesnard, c’est d’abord faire celui d’un universitaire accompli dont la carrière commence au lycée de Valenciennes pour se poursuivre très vite à l’université où il accède à un poste s’assistant à la Sorbonne (1947-1951). Après une année au lycée Montaigne, à Bordeaux, il occupera un poste de « professeur extraordinaire » à l’université de la Sarre (1952-1956), et les voyages en train commencent. Élu en 1956 à la Faculté des Lettres de Bordeaux, il achève son doctorat d’État ès Lettres avec une étude remarquable, forte de plus d’un millier de pages – à l’époque bénie où ce luxe était encore possible dans l’université française – qui paraîtra en 1965 chez Desclée de Brouwer en deux volumes, Pascal et les Roannez, presque en même temps qu’un essai, Pascal devant Dieu, qui, plusieurs fois réimprimé et traduit, connaîtra le même succès que le Pascal, l’homme et l’œuvre, paru en 1951, objet de plusieurs réimpressions et de trois traductions (anglais, japonais, espagnol). Ce sont ces succès qui conduisent les éditions Desclée de Brouwer à lui proposer de se lancer dans la monumentale et solitaire édition en sept volumes de l’œuvre complète de Pascal, dans la Bibliothèque européenne, sur la base d’une édition critique, expliquée et présentée en français moderne pour plus d’accessibilité.

Illustration d’un trait de caractère constant de Jean Mesnard : toujours faciliter l’accès aux textes anciens en les « traduisant » en français actuel, ou encore les faire imprimer en petites brochures qui seront publiées chez Desclée de Brouwer parfois jusqu’à la simple piqure à cheval pour les moins fournies… Des cinq puis sept volumes prévus, quatre épais volumes paraîtront, dont le premier sera si richement documenté sur l’entourage de Pascal qu’il ne portera pas à proprement parler sur lui, et que le quatrième et dernier volume paru – les derniers n’ayant malheureusement pas vu le jour – dépassera les 1700 pages. Voilà qui nous met, on s’en doute, comme l’a noté le professeur Philippe Sellier, sur les traces d’un « virtuose de la recherche archivistique, art dans lequel il s’était perfectionné grâce aux conseils d’une conservatrice, Madeleine Jürgens, avec laquelle – entre autres – il publia en 1960 aux PUF les Documents du Minutier central concernant l’histoire littéraire (1650-1700). » Et Philippe Sellier d’ajouter : « Ainsi la paléographie du XVIIe siècle n’eut bientôt plus de secret pour lui. Travaillant sur Mme de Caumartin et voulant démontrer qu’elle est la mystérieuse destinataire des Mémoires de Retz, je l’avais un jour accompagné aux Archives Nationales, et je fus émerveillé de la facilité avec laquelle il déchiffrait même les pattes de mouche des tabellions les plus abscons. Cette maîtrise lui fut très utile dans le travail d’identification des écritures, si nécessaire en particulier à propos de Pascal et de son entourage[9]. »

Jean Mesnard est élu à la Sorbonne en 1969, un an avant la publication du volume II des Œuvres de Pascal. Au cours des vingt années qui suivront, paraîtront des dizaines d’articles, de comptes rendus, un nouveau livre en 1976, Les Pensées de Pascal (SEDES), révisé et réédité en 1993. Puis l’édition par l’Imprimerie Nationale, enrichie d’une superbe préface qui fera date, de La Princesse de Clèves, illustrée par Roger Vieillard et que les éditions Garnier Flammarion reprendront en livre de poche en 1996.

Mais si Jean Mesnard est considéré par tous comme un pascalien majeur, voire comme « le plus grand critique qui se soit jamais penché sur l’œuvre multiforme de Pascal[10] », son œuvre s’étend à l’ensemble de la culture du XVIIe siècle. En témoigne le Précis de littérature française du XVIIe siècle, P.U.F., 1990), qu’il dirigea (en collaboration avec Marc Fumaroli, Roger Zuber et Noémi Hepp) et, plus encore, l’extraordinaire volume de plus de 600 pages, La culture du XVIIe siècle, paru en 1992, fruit de l’amitié, valeur qui lui était si chère, sous-titré : « enquêtes et synthèses », somme où se côtoient certes Pascal et Port-Royal, mais aussi nombre de sujets et d’auteurs – Corneille, Molière, Madame de Lafayette, La Rochefoucauld, Madame de Scudéry, Fontenelle, les mémorialistes –, nous offrant une perspective magistrale sur le Grand Siècle, que viendra compléter, en 1994, une remarquable analyse sur La Poétique des Fables de La Fontaine.

Tous ces textes nous font découvrir un érudit, un éditeur, un traducteur, un philologue, un spécialiste de littérature comparée, un critique littéraire, un historien, mais aussi un  géographe littéraire, un historien des sciences, comme doit l’être tout pascalien, qui se fait tour à tour physicien, pour les Expériences nouvelles touchant le vide, mathématicien, pour les traités du triangle arithmétique ou de la roulette, théologien pour les Écrits sur la grâce et les Provinciales, philosophe pour l’Entretien avec M. de Sacy, et les Pensées[11], toujours en quête d’explorations qui le conduiront à de superbes trouvailles, comme celles livrées au lecteur du volume III des Œuvres paru en 1991. Viendra, un an plus tard, le volume IV, qui sera malheureusement le dernier, l’édition restant donc, pour notre plus grande tristesse à tous, inachevée.

Mais évoquer l’universitaire, c’est souligner que, pour Jean Mesnard, la recherche était indissociable, tant des obligations administratives – qu’il n’a cessé d’honorer – que, naturellement et plus que tout, de l’enseignement. Un enseignement ouvert dans ses séminaires à une multitude de sujets divers, où sa bienveillance souriante faisait merveille. Comme l’ont rappelé Gérard Ferreyrolles et Tetsuya Shiokawa[12] : « Dans l’enseignement de Jean Mesnard, ce qui frappait était non seulement la clarté, la solidité et l’appréhension simultanée des faits les plus concrets de l’histoire littéraire et des plus hautes perspectives philosophiques, esthétiques ou théologiques, mais la capacité de renouvellement et d’ouverture. “Je n’ai jamais fait deux fois le même cours ”, aimait-il à dire : témoignage de respect pour ses auditeurs, dont l’apprentissage devait être d’abord, selon lui, “occasion d’épanouissement”. […] Le contenu du séminaire était marqué par la pluridisciplinarité : Pascal en lui-même est un objet pluridisciplinaire, mais il était loin d’occuper l’essentiel des programmes – seules quatre années sur vingt-et-une lui furent consacrées. Les autres montraient l’ouverture de Jean Mesnard aux rapports de la littérature avec la médecine (1984-1985), avec la musique (1987-1988), avec la philosophie (1988-1989), son attention aussi aux problématiques contemporaines, que ce soit celles de la recherche – avec des séminaires sur la symbolique (1979-1981), l’intertextualité (1983-1984), la narration (1985-1986) – ou celles de la société – ainsi les séminaires sur “littérature et politique” en 1973-1974 ou sur la culture féminine en 1981-1982. Et l’on retrouvait la double postulation vers l’érudition et vers la théorie, caractéristique de la démarche de Jean Mesnard, dans la coexistence de sujets exigeant une minutieuse précision historique, comme “la vie littéraire dans le quartier du Marais au XVIIe siècle”(1978-1979) et de thèmes de vaste ampleur, comme “la sensibilité au XVIIe siècle” (1974-1975) ou encore “l’irrationnel au XVIIe siècle”(1976-1978)[13]. »

Jean Mesnard, c’était « l’ouverture à l’autre, proche ou lointain, dans l’espace ou dans le temps » : cela faisait partie intégrante, au même titre que l’élaboration des concepts et la qualité du raisonnement, de son idée de l’Université.  Il n’était pas aveugle, bien au contraire, devant les périls qui la menacent – « Tout pouvoir », prononçait-il lors de la réception de La Culture du XVIIe siècle, « et toute dignité se concentrent désormais dans une administration dont les actes traduisent en toute transparence les sentiments qu’elle nous porte, à nous littéraires et à nous gens de Paris-IV » –, mais ce constat lucide et amer était l’exacte contrepartie de son attachement à l’institution universitaire globalement et à son université en particulier[14]. »

Ces talents d’enseignant et de chercheur ne pouvaient que destiner Jean Mesnard à une incroyable carrière internationale. Magnifique ambassadeur de la francophonie comme délégué de la Sorbonne aux conférences triennales de l’A.U.P.E.L.F. (l’Association des universités partiellement ou entièrement de langue française), de 1972 à 1987, ses pas le menèrent dans l’Afrique francophone, puis en Amérique du Nord et en Europe, et finalement dans des régions plus lointaines, comme le Sud-Est asiatique, l’Océanie ou l’Extrême-Orient, et notamment, au Japon, pays dont il se sentait particulièrement proche, pour des raisons qu’il n’expliquait pas, mais sans doute parce qu’il y avait noué une amitié forte avec le grand pascalien Yoïchi Maeda, puis avec nombre de ses disciples avec lesquels il organisa en 1988 un double colloque mémorable, à Tokyo, puis dans le Kansai, comptant plus de cinquante participants européens : Pascal Port-Royal Orient, Occident (paru en 1991)[15].

Évoquer le rayonnement de Jean Mesnard, c’est aussi retracer son rôle dans la Société des Amis de Port Royal qu’il présida de 1977 à 1991, société vivante qui continue chaque année à organiser son « colloque d’automne », et sa collaboration au monumental Dictionnaire de Port-Royal paru en 2004, préfacé par lui et couronné du Prix XVIIe siècle. C’est encore rappeler qu’en 1980, il sera l’un des quatre fondateurs de l’extraordinaire banque de données que constitue le Centre international Blaise Pascal à Clermont-Ferrand, et l’un des inspirateurs du très actif « Centre de Recherches sur Pascal et le XVIIe siècle », que créera en 2016, en Italie, le Professeur Maria Vita Romeo.

Universitaire accompli, érudit prodigieux, Jean Mesnard a dit aussi à quel point il avait été comblé de rejoindre en 1997 l’Académie des sciences morales et politiques, dont il devint le doyen d’âge en janvier 2014 et qu’il présida en 2010.

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Jean Mesnard, notre contemporain.

Pour l’heure, j’ai surtout évoqué l’universitaire. Il me faut à présent tenter d’expliquer pourquoi cet homme du Grand Siècle qu’était Jean Mesnard est vraiment notre contemporain. Faute de temps, je me concentrerai sur les deux points suivants : tout d’abord, sa théorisation de la culture, l’idée, ensuite, qu’il se fait – ou que je crois pouvoir dégager de son œuvre – du savoir et de l’encyclopédie, laquelle va de pair avec une certaine conception de la rationalité, certes indissociable chez lui d’une fervente foi religieuse, mais aussi de la sensibilité et d’une certaine métaphysique, caractéristiques qui donnent à son message, tel du moins que je l’entends, une valeur authentiquement universelle.

Car Jean Mesnard n’est pas seulement un exceptionnel homme de culture : il en est aussi et surtout le théoricien.

À relire les articles réunis dans ce monumental recueil, La culture du XVIIe siècle : enquêtes et synthèses (Paris, PUF, 1992), Jean Mesnard se dit « naturellement frappé par la fréquence de l’emploi du mot “culture”, inscrit d’ailleurs dans plusieurs titres ». Pour lui, ce terme « évidemment employé avec beaucoup de souplesse » – un terme que l’on retrouve souvent sous sa plume – et dont il regrette qu’il « soit encore peu employé en France dans les études littéraires et historiques[16] » a pour « vertu » de « désigner un domaine plus ample que celui de la littérature, qui en est l’expression et le fruit, et qui s’y trouve encadrée d’une manière particulièrement efficace. » « Grâce à lui, les diverses manifestations de la vie de l’esprit sont rattachées à leurs fondements communs et saisies dans leurs relations réciproques. Il invite à considérer simultanément les idées et les formes, sans négliger leurs conditionnements économiques et sociaux », mais « sans opérer de réductions desséchantes ». Il faut donc restituer un « climat », comme le milieu de vie de cette élite intellectuelle urbaine de Limoges où se forma le chanoine Jean Decordes, mort en 1642, l’un des hommes les plus instruits de son temps, qui se rendit célèbre pour avoir constitué une bibliothèque d’une richesse exceptionnelle, document essentiel dont l’examen minutieux « permet d’embrasser la formation de la culture du chanoine » mais, bien sûr plus encore, de saisir le sens que pouvait revêtir la formation d’un humaniste et de l’humanisme, à l’époque, et ce point de passage de la culture humaniste de la Renaissance – inspirée de Montaigne ou d’Érasme, très largement historique – à l’époque moderne. Comment ne pas lire aussi, à travers ces lignes de Jean Mesnard, la nostalgie de l’humanisme de la Renaissance[17], de cette culture historique à laquelle s’attache un évident universalisme[18] ? Comment ne pas se faire aussi une idée des valeurs qu’il prise : passion des livres, de l’érudition, frugalité de la vie, souci de l’amitié, idéal cosmopolite, car « l’unité de l’Europe savante en cette première moitié du XVIIe siècle s’y manifeste de manière éclatante. Les savants d’Italie, de Hollande, d’Allemagne, s’y côtoient dans un « esprit de tolérance extrême », d’amitié intime, d’ouverture d’esprit, dans le « souci », si l’on est catholique, de « préserver la liberté de penser pour chacun, fût-il hérétique déclaré ou d’opinons suspectes[19] . »

Ainsi entendu, le terme de « culture » offre donc « des perspectives plus larges que d’autres notions, comme celles d’histoire des idées ou d’histoire des mentalités, moins proches des réalités vivantes. Obligeant souvent à déborder les limites des langues nationales, il fournit de solides assises à une authentique littérature comparée ». Et Jean Mesnard d’ajouter : « Si l’on adopte un langage plus abstrait, la culture est comme le lieu des concepts qui permettent d’organiser le donné multiple des œuvres et de leurs auteurs. » C’est en effet que « la recherche littéraire obéit aux mêmes lois que toute science du réel. Elle prend possession d’un donné et elle s’efforce d’en rendre compte par des concepts. Deux termes qui désignent d’ailleurs des extrêmes presque inaccessibles : car il n’est pas de donné, en comprenant sous ce mot le texte et son environnement significatif, qui ne comporte une part de construction conceptuelle, et il n’est pas de concept qui soit tout à fait étranger à l’observation. Aussi bien existe-t-il des étages de concepts, selon qu’ils sont situés à distance plus ou moins grande du donné. Ceux qui ressortissent à la culture se placent dans une situation intermédiaire, entre ceux qui caractérisent directement le donné, comme ceux de prose et de vers, de genre, de date, et ceux qui désignent des catégories propres à l’humanité en général, comme ceux de tragique et de comique, de tradition et de modernité, de nature et d’art. Ils conviennent en principe à des époques limitées, encore qu’il y ait lieu de considérer la longue – comme c’est par exemple le cas de la “longue fortune” de la Renaissance[20] – aussi bien que la courte durée[21]. Ils en désignent des tendances majeures, exprimées soit par des mots issus de l’époque même, comme ceux de burlesque, de précieux, de raison, d’honnête homme ; soit créés postérieurement, pour satisfaire à l’exigence d’une synthèse compréhensive, c’est le cas, notamment, de classique et de baroque. La définition d’une culture ou de ses différents aspects postule évidemment le recours à tout un faisceau de tels concepts, dont certains regardent le passé, la mémoire, d’autres le présent, le vécu, d’autres encore l’avenir, les valeurs. Le tout sous l’angle des idées comme sous celui des formes. Constructions qu’il convient d’élaborer et de justifier par un dialogue incessant avec le donné. » « Embrasser un donné solide, par la critique textuelle, par la connaissance des événements et des hommes », telle est donc, pour Jean Mesnard, « la première tâche de la recherche littéraire. » Mais il convient ensuite, « comme le physicien procède devant la nature, d’interroger ce donné à l’aide de concepts et d’éprouver leur pertinence à leur valeur explicative. » « L’enquête s’achève ainsi dans la synthèse » car, « dans la foisonnante diversité des études particulières, peut-être est-il possible de proposer quelques principes d’unité, d’essayer avec prudence un chemin de crête, d’où un seul regard puisse embrasser les aspects changeants du paysage[22] ». « La qualité de la recherche tient tant à celle des questions qu’à celle des réponses ; elle tient aussi à la solidité du rapport établi entre le concept unifiant et la diversité du donné, entre le tout et les parties. » (ibid.) Par où l’on voit que la culture est pour Jean Mesnard « fruit d’une expérience plutôt qu’application d’une méthode »(ibid.), ainsi qu’il a toujours conçu, de manière socratique, ses travaux, comme des enquêtes, ou des « essais ».

Car ce qui l’intéresse, c’est la complexité du rapport de l’ancien au moderne, les « ambiguïtés, les contradictions qui éclatent dans les époques », qui permettent de comprendre pourquoi, en dépit des différences, voire des oppositions, entre un Du Bellay, un Érasme ou un Montaigne, et un Pascal, plus de continuités se jouent que de ruptures, comment tel ou tel choix esthétique pour l’ornement, ou, à l’inverse, pour la pureté et la sobriété de la langue, à partir notamment de Malherbe[23], sont indissociables de certaines visions du monde et des cassures qui s’y produisent. En un mot, ressaisir cette dialectique par laquelle « les forces qui, par exemple, jusque vers 1630 ont maintenu en vie les formes de la Renaissance se sont aussi employées à les remodeler, provoquant notamment une réappréciation constante du rapport entre l’ancien et le moderne, et préparant de près ou de loin, la modernité plus stable qui finira par se constituer[24]. » Comprendre comment encore, par exemple, « en 1580, trois univers de formes semblent pouvoir être distingués, constitués par la force de la Renaissance : le premier, que l’on peut appeler humaniste, le second maniériste, le troisième baroque. Ils sont étayés par trois visions du monde ; l’une platonicienne et symbolique, éprise d’harmonie ; la seconde, pénétrée de scepticisme, d’épicurisme, d’individualisme, plus attentive à l’apparence qu’à la profondeur des choses ; la troisième puisant dans le néo-stoïcisme l’exaltation des pouvoirs de l’homme, souvent associé à Dieu, contre l’hostilité des choses, pratiquant une logique des contraires, sensible aux valeurs de la tension, de la lutte, de la conquête. De l’un à l’autre de ces courants, la modernité s’accuse. Mais tous ont en commun de s’édifier à partir d’une matière essentiellement empruntée au monde sensible et de manifester le  dessein d’un art surpassant la nature[25]. » Saisi sous cet angle, le dialogue entre Renaissance et modernité acquiert une unité profonde, permettant la réévaluation, par exemple, de termes à signification confuse, tels que maniérisme et baroque.

Se fait ainsi jour, chez Jean Mesnard, une certaine idée de l’enquête, où il s’agit de « viser beaucoup plus à poser des problèmes qu’à en résoudre [26]», et qui explique peut-être l’intérêt qu’il a pris – outre pour sa sémiotique, son concept d’interprétant, sa conception de l’inférence abductive, ou sa théorie des catégories – à la lecture du logicien et métaphysicien américain Charles Sanders Peirce[27]. Plus encore, et parce qu’il faut toujours insister sur ce qui peut être repris plus que nié, il s’agit « d’unir la richesse spirituelle et la profondeur philosophique ». C’est à cela que Jean Mesnard s’emploie, pour retracer, par exemple, « les origines grecques de l’amour-propre », en traquant dans la langue les différentes nuances de la philautia, ou philautie ou philaftie[28], ou en revenant sur les rapprochements possibles entre le concept de diversion, cher à Montaigne, et celui, propre à Pascal, de divertissement[29]. C’est de cette complexité que témoigne encore l’analyse si subtile qu’effectue Jean Mesnard de la célèbre distinction entre « esprit de finesse » et « esprit de géométrie », comme dans ce beau texte « Figure géométrique et construction philosophique chez Pascal[30] », où il démontre magistralement que l’opposition qu’on a coutume de faire entre les deux esprits est à nuancer[31], en raison même du sens que revêt la géométrie pour Pascal, inutile en elle-même mais modèle du savoir en ce qu’elle est un art des « figures justes » et des « proportions », et parce que ce qui guide Pascal dans toutes ses réflexions théoriques sur la géométrie, c’est à la fois « le souci d’atteindre une sorte d’essence de la géométrie, au cœur de toutes ses applications imaginables, et le sentiment de l’extraordinaire extension du champ qu’elle peut couvrir, lui permettant notamment de franchir sans  peine les limites du concret, où elle est proprement chez elle, pour saisir des notions qui sont du ressort de l’esprit. » Tant il est vrai, comme le voit bien Jean Mesnard, que pour Pascal, « La justesse des figures introduit à la justesse de l’esprit[32] ».

Ce qui me conduit à cette idée même du savoir et de l’encyclopédisme qui rend si féconde la lecture de l’œuvre de Jean Mesnard.

Le grand érudit a formidablement analysé la crise et la décadence que connaît au XVIIe siècle l’université[33], époque où, il le décrit en des pages savoureuses, les étudiants vont parfois jusqu’aux voies de fait : « Ainsi en 1679, au collège maître-Gervais, les grands boursiers s’associent avec une bande de gens armés pour frapper le principal, l’entraîner au cabaret et lui faire signer une promesse d’argent. La turbulence des “écoliers” est une réalité du XVIIsiècle, comme de bien d’autres époques » (glisse Jean Mesnard). « Un abus fréquent consistait à conserver sa bourse le plus longtemps possible, dix ans, vingt ans, en négligeant de passer les examens ou en entreprenant de nouvelles études ». Mais « du côté des Professeurs, des régents comme on disait alors », « le tableau n’est guère plus brillant », et encore moins – et surtout – du côté, donc, « du programme des études[34] ».

Toutefois, on aurait tort de voir dans ces critiques par Jean Mesnard de l’université au XVIIe siècle une critique de l’université en soi et encore moins, on s’en doute, du savoir. C’est même tout le contraire, sans quoi on ne comprendrait pas la vie même qui a été la sienne. Il note du reste le paradoxe : « Comment se fait-il qu’un siècle dont les valeurs intellectuelles et littéraires se sont si souvent définies contre l’Université soit devenue matière privilégiée d’enseignement universitaire ? » « Le paradoxe », naturellement, « n’est qu’apparent ».  « Il y a, écrit-il, Université et Université. Celle qui a fait du XVIIe siècle une référence privilégiée est issue de l’effort de renouvellement accompli précisément à cette époque. Le XVIIe siècle a été moins destructeur que constructeur – s’il repoussait la lourdeur et le dogmatisme du pédant, c’est qu’il réclamait un savoir et une leçon de vie […]. C’est bien à l’école de la vie que s’est mis le XVIIe siècle. S’il a rejeté son Université, c’est parce qu’elle interposait l’écran de son prétendu savoir devant une réalité qu’il aspirait à atteindre directement : c’est parce qu’elle n’offrait plus aux hommes le moyen de s’épanouir dans une société vraiment humaine[35]».

Si notre universitaire est donc conquis par « l’idéal intellectuel et littéraire du XVIIe siècle », c’est moins parce qu’il se définit en réaction contre l’esprit universitaire en tant que tel (Jean Mesnard ne cesse de priser par ailleurs le « mécénat scientifique[36] »), que pour l’incapacité de l’université à se départir d’un fonds scolastique aristotélicien jugé poussiéreux, et,  notamment, à  s’ouvrir à d’autres savoirs. Est surtout dénoncée la philautie des savants, de ceux qui, « rejetant la voie des anciens, cherchent à établir de nouveaux dogmes, au risque de n’exprimer que leur fantaisie[37] ». Tel est le signe du pédant, du cuistre, du « docteur », qu’il faut rigoureusement distinguer du « docte »[38]. La philautie, c’est cette complaisance à soi, cette puissance trompeuse (Érasme), ressort de la flatterie, cette dureté de l’esprit et du cœur, qu’on nommerait aujourd’hui « narcissisme pathologique », qui rend chacun clairvoyant aux défauts d’autrui et aveugle aux siens propres, celle qui engendre l’amour-propre national, l’attachement aveugle et agressif de chacun à sa propre doctrine, à son propre sens, celle-là même que dépeignait déjà Rabelais en 1552 dans le Prologue au Quart Livre où les rivalités et dissensions de l’Académie de Paris étaient qualifiées de « petites philauties couilloniformes[39] ».

Comme on sait, « le “pédant” va peu à peu se détacher de la condition d’enseignant pour désigner un défaut général d’esprit, celui que décrit Nicole dans la première édition de la Logique de Port Royal (1662) : « La pédanterie est un vice d’esprit et non de profession, et il y a des pédants de toute robe, de toutes conditions et de tous états[40]. » Contre le pédant, il faut donc développer l’art de plaire : c’est le propre de l’honnête homme, ou, du reste, de l’honnête femme, puisque, entre les deux, comme le montre Jean Mesnard dans le  beau texte « “Honnête homme” et “honnête femme” dans la culture du XVIIe siècle », l’essentiel est de faire reconnaître « un rapport dialectique », autrement dit, que « l’un ne peut se constituer sans l’autre ; une société fondée sur l’honnêteté suppose le concours des deux sexes[41] », la « vertu des femmes » au sens moins moral qu’au sens de « valeur » – terme qu’il entend comme son maître Louis Lavelle – « n’étant en rien différente de celle des hommes », ainsi que l’écrivent Faret ou Du Bosc, ce que démontrent du reste à l’envi les écrits de Madame de Lafayette, de Madame de Sévigné, ou, dans un ordre plus religieux, le rôle que tiennent Madame de Scudéry, Marthe Pavillon, sœur de l’évêque d’Alet, Madame Acarie auprès de Bérulle, Jeanne de Chantal auprès de saint François de Sales, la mère Angélique auprès de Saint-Cyran[42]. L’honnête homme ou femme est celui ou celle qui « refuse de faire étalage de son savoir, qui ne revendique aucune supériorité du fait de la compétence qu’il peut avoir acquise », qui « s’efforce plutôt de répondre à l’attente d’autrui, meilleure façon de réussir à lui plaire », qui, « avec tout interlocuteur, entend simplement, traiter d’homme à homme[43] » et, de préférence, dans les termes d’une langue épurée où « l’inclusion » est naturellement acquise, sans qu’il soit besoin de l’enserrer dans la mécanique de cases binaires limitées aux 1, aux 0 et aux points d’une machine de Turing, qui n’a même pas l’avantage de l’universalité que confère le calcul algorithmique.

C’est donc dans un idéal encyclopédique au sein duquel l’université ainsi redéfinie tient bien la première place, que s’inscrit Jean Mesnard. Un idéal qu’on voit notamment se préciser dans l’hommage à « Vauban et l’esprit encyclopédique[44] ». Un idéal qui ne peut plus se lire, à l’évidence, comme à la grande époque de la Renaissance[45], car « la notion ancienne d’encyclopédie a connu au XVIIe une crise dont elle ne s’est pas relevée[46] », « atteinte par les coups du scepticisme qui a fait douter de la valeur de la science, ainsi accumulée. » Même si l’on sent poindre une certaine mélancolie, il ne saurait donc plus être question de renouer avec ce « désir, qui se manifeste alors de réunir en somme tous les acquis de l’humanité, désir d’autant plus naturel qu’à l’image du monde, le savoir est alors considéré comme fini, fermé », esprit encyclopédique qui se manifeste par « les nombreuses publications d’hiéroglyphes, d’images, de citations, de lieux communs, trésor, non seulement de connaissances pour les savants de profession, mais aussi de formules et de symboles propres à l’exprimer, où viennent s’alimenter les créateurs, écrivains et artistes ».  Mais, aux yeux du grand érudit, il ne peut non plus s’agir « de ce dont nous sommes très loin, à savoir le modèle de l’Encyclopédie de Diderot, qui ne mérite d’ailleurs pas son nom, puisque dictionnaire des sciences et des arts, et négligeant notamment l’histoire », elle ne fournit à ses yeux « qu’une vision partielle du savoir[47] ».

Quel idéal de savoir pouvons-nous, en ce cas, viser ? Dans l’esprit de Vauban, mais me semble-t-il, de Jean Mesnard aussi, il devra se construire en s’inspirant de deux modèles, « l’un de type humaniste, l’autre de type cartésien, chez l’honnête homme du XVIIe siècle, chez Pascal, ou encore chez Descartes ». Ce devra être un savoir qui ne sera plus sujet à « accumulation » mais à « génération ». Car « ce qui est accumulé dans la mémoire de l’humanité ne prend valeur que s’il peut être réengendré par un acte personnel de tout esprit, établissant un ordre, infiniment ouvert, de principes à conséquences. » Il faut donc que l’encyclopédie « délaisse le champ de la mémoire pour se rattacher plus expressément à l’esprit[48] ». Un modèle qui exige à la fois intelligence et sensibilité, car « si l’esprit est toujours de la partie », c’est, comme le dit Fontenelle, « pour plaider la cause du sentiment[49] », un modèle qui sera donc « très soucieux d’une vérité humaine qui est celle de la sensibilité », qui s’associe chez l’homme de science, habité par la passion pour le savoir et pour la vérité, et qui impose, comme le fait Vauban, plusieurs choix « capitaux[50] » :

En premier lieu, « celui de la terre », « lieu du concret, opposée au monde des idées abstraites. » La terre et « tout ce qu’elle porte, campagnes, villes, avec tout ce qu’elle requiert pour être mesurée, entretenue, fertilisée, améliorée, bâtie, embellie et, par-dessus tout, défendue ». Une terre qui, pour Vauban, et je crois pour Jean Mesnard, « est essentiellement la terre de France, la plus aimée ». Mais une France » qui « n’est jamais considérée comme une réalité totalement autonome », qui doit être « replacée dans la terre entière », car « elle ne peut être bien comprise qu’à l’intérieur de deux totalités : l’une géographique, d’où souvent l’évocation, chez Vauban, non seulement des pays européens, mais des contrées lointaines de la Chine et de l’Amérique, l’autre historique, d’où de nombreuses plongées dans l’antiquité biblique et gréco-latine. Cet effort pour situer la partie dans le tout, pour construire une vision du monde s’organisant en cercles concentriques, est bien caractéristique de l’esprit encyclopédique[51]. » Ce qui n’exclut en rien la conscience des limites.

Second choix : « celui de l’homme. Ce qui est une autre façon de ramener le savoir, du ciel sur la terre, dans le sens de la démarche fondatrice de Socrate, répétée à plusieurs reprises, au cours des siècles, notamment par Descartes[52] », mais aussi par le XVIIe siècle tout entier, âge d’or des moralistes. Mais un moraliste, comme peut l’être un Pascal, un La Rochefoucauld[53], ou un La Bruyère, ce n’est pas quelqu’un qui fait la morale : car bien penser ou mal penser, c’est ne pas penser du tout. La Vraie morale se moque de la Morale[54]. Tel est du reste le message que délivre encore Jean Mesnard dans sa magnifique analyse de La Princesse de Clèves[55], où il montre, contrairement à une « lecture morale » du roman – d’où il découlerait que « l’héroïne du roman de Mme de Lafayette » donnerait « l’exemple d’une excellente chrétienne », qui s’inspirerait constamment des leçons reçues de sa mère Madame de Chartres, comme de son directeur de conscience –, que cette lecture est insuffisante et « conduit à des impasses », impasses d’autant plus criantes, du reste, que, chez Madame de Chartres, « les valeurs morales sont étroitement imbriquées dans des valeurs sociales[56] ». Aussi la véritable signification du roman ne se découvrira-t-elle que « si l’on procède à une lecture métaphysique[57] ». Celle-ci, fournissant les « harmoniques des personnages principaux », découle, en réalité, d’une certaine conception de la pureté de l’amour, mais, plus généralement, d’une représentation du monde – se caractérisant par la conscience d’une impossible harmonie et d’une « sorte de cassure » –  qui conduit, sans qu’il soit aucunement question dans le roman, du reste, de religion, à la quête du repos et, pour reprendre à la suite de Jean Mesnard, le titre du beau livre de celui qui fut aussi l’un de mes premiers maîtres en philosophie, Ferdinand Alquié, à « un certain désir d’éternité[58] ».

*

Ampleur du regard, souci de l’unité, conception d’un savoir ancré dans l’expérience et la réalité, et dont la finalité pratique est bien l’action, ces qualités prêtées à Vauban, on les retrouve aussi, me semble-t-il, dans la forme subtile de rationalisme spiritualiste en quête de valeurs que développe l’élève, certes, de Louis Lavelle, mais aussi des grands mémorialistes du XVIIe siècle[59], rattachant ainsi Jean Mesnard à l’un des grands courants caractéristiques du rationalisme propre à l’esprit français : un rationalisme dans lequel la raison a partie liée avec la sensibilité, comme chez Fontenelle, comme chez Pascal, et sans doute un peu moins, chez Arnaud dont est jugé « trop sec » et « moins souple » le concept de « raison ». Une perception aiguë de l’irrationnel, des contradictions humaines, des faux-semblants, mais aussi de l’angoisse fondamentale qui s’exprime dans le jeu de l’amour-propre ; couplée à une exigence de rationalité, loin de tout mysticisme, qui va de pair avec l’éloge du vrai, de la clarté et de la pureté (notamment de la langue) contre l’obscurité et l’ornement ou l’afféterie. L’horreur que manifeste aussi Madame de Lafayette pour le style « grimpé », jointe à une esthétique de la convenance, de l’harmonie (d’où l’importance que revêtent les mathématiques et, parmi les arts, la musique), le souci, au fond, de maintenir présente l’exploration – souvent évoquée  – de ce vieux problème métaphysique des universaux : comprendre comment l’un participe du multiple et inversement, en évitant comme la peste l’idéologie et sans souscrire à quelque essentialisme de type néo-platonicien ou aristotélicien que ce soit.

Mais si, chez Jean Mesnard, l’humanisme et l’universalisme ne trouvent pas leur définition dans des essences, ils se fondent bien sur « quelque chose » (aliquid) : si les hommes se retrouvent, en la figure de l’homme du commun appelé par Jean Mesnard de ses vœux[60], c’est, comme le disait déjà le grand Pierre Abélard, en ce qu’ils conviennent (conveniunt) dans le fait d’être homme (in esse hominem, in statu hominis). Certains jugeront que c’est peu. Mais cela au moins est sûr, c’est ce qui permet notamment de comprendre pourquoi Voltaire peut se lire comme un opposant à Pascal moins radical qu’on ne pourrait de prime abord le penser[61] ; et, pour celui qui, à la différence de Jean Mesnard, n’est pas un homme avec Dieu, mais un homme sans Dieu, c’est déjà beaucoup : disons même que, pour lui, à défaut d’essence et à défaut de Dieu, l’essentiel, du moins, est acquis.

Voilà pourquoi ce prodigieux savant qu’était Jean Mesnard, dont l’immense talent était fait de « discrétion, de délicatesse, de justesse[62] », pour qui vie sociale ne se confondait pas, tout au contraire, avec vie mondaine, a jugé si naturel de mener jusqu’au bout une vie non pas de retraite et d’isolement, tel un solitaire de Port-Royal, mais d’universitaire, seul moyen à ses yeux de participer à la transmission et à la constante réappropriation de ce savoir dont il n’a cessé d’être en quête. Pourquoi aussi, il a tant tenu à prolonger ses conversations auprès de ses amis et au sein de notre académie dont il ne manqua pas une seule des séances. Et l’on comprendra mieux enfin pourquoi, si attentif à saisir tous les sens possibles du concept de justice, il retint pour thème, lors de sa présidence, celui de la « démocratie ».

Ce qui ne l’empêchait pas de revenir, dès qu’il le pouvait, sur les rives de la Seugne et à Chez Bézie. Il se dit que « personne n’avait le droit de toucher à sa bibliothèque ». « Quand je range mes livres, j’ai besoin de le faire moi-même, c’est ma mnémotechnique, sans elle, je suis perdu[63]. » Par où l’on voit qu’en présence d’un tel honnête homme, si sensible aux différents ordres, et dont le souci fut d’abord – l’âme sachant fort bien prendre soin d’elle-même –, de s’employer à réorganiser l’esprit, il y a tout lieu, non pas de se méfier, mais, tout au contraire, de se fier à celui qui, en la circonstance, a toujours cherché à y mettre de l’ordre.

[1] François Julien-Labruyère « Pierre Mesnard et Pierre-Henri Simon, deux éternels enfants de Saintonge », petite plaquette d’hommage à Jean Mesnard et à Pierre-Henri Simon, janvier 2019, pp. 8-9.

[2] Selon son ami saintongeais, « la symbolique de ces constructions parle d’elle-même : résidence secondaire de plaisir pour les parents, maison de style paysan pour signifier le désir du fils de ne pas rompre ses liens à la terre […]. Les parents de Jean Mesnard sont d’ailleurs les premiers de leurs lignées respectives à orienter leur vie professionnelle en dehors de l’agriculture, tout en restant d’une fidélité réglée sur l’ensemble des fêtes religieuses de l’année (Pâques et Pentecôte, la Toussaint des cimetières pour terminer avec Noël et le Jour de l’an), en dehors des grandes vacances estivales dont ils consacraient plusieurs semaines à Chez Bézie : Jean Mesnard héritera de ce calendrier de tradition, sans rien en changer. » Ibid., pp. 8-9.

[3] « La sensibilité de Fontenelle », in La culture du XVIIe siècle : enquêtes et synthèses, Paris, Presses Universitaires de France, 1992, pp. 567-576, p. 573.

[4] Voir ses pages lumineuses sur le sujet, à propos notamment de Pascal, dans « Pourquoi les Pensées de Pascal se présentent-elles sous forme de fragments ? », ibid., pp. 363-386.

[5] « La culture d’un chanoine de Limoges au début du XVIIe siècle : Jean Decordes (mort en 1642), in La culture…, pp. 111-121.

[6] « Un évêque de Bazas solitaire de Port-Royal », ibid., pp. 247-261.

[7] « Henri Litolfi-Maroni (mort en 1645) », ibid., pp. 262-273.

[8] « Martin de Barcos et les disputes internes de Port-Royal », ibid., pp. 274-291.

[9] Philippe Sellier, « In memoriam : Jean Mesnard (1921-2016) » dans Dix-septième siècle, 2017/1 (n° 274), pp. 3-7, p. 4.

[10] Ibid., p. 3.

[11] Comme l’observe Gérard Ferreyrolles à l’occasion de la cérémonie de remise de son épée, « L’épée d’académicien de Jean Mesnard, 16 mai 1998 », p. 17.

[12] Revue d’Histoire littéraire de la France, 117e année, No. 1 (janvier-mars 2017), pp. 251-256.

[13] Ibid., p. 252.

[14] Ibid., p. 254.

[15] Ibid., pp. 254-255.

[16] « Je désignerai par ce mot, écrit-il encore, non seulement un ensemble de connaissances acquises, mais aussi des orientations, des curiosités, des goûts, témoignant de choix profonds, conscients ou inconscients, dont ne peut seule rendre compte la personnalité de l’individu, et qu’il convient de rattacher aux divers courants qui traversent son époque. A cet égard, il ne s’agira pas tant d’énumérer que de dresser un bilan critique, ce qui impose en particulier, de se montrer aussi attentif aux lacunes qu’aux événements positifs. » (ibid., p. 122).

[17] Voir l’extraordinaire analyse menée dans « Au-delà de la Renaissance 1580-1650, genèse d’une modernité », ibid., pp. 27-42.

[18] Ainsi : « La curiosité dont elle témoigne s’étend à la terre entière. Que la France et les autres pays d’Europe aient la meilleure part, voilà qui est tout naturel. Mais les régions plus éloignées sont très substantiellement représentées. L’Afrique ne l’est pas seulement par les pays de la Berbérie, de Tripoli au Maroc ; l’Éthiopie, le royaume de Congo forment le sujet de plusieurs ouvrages, et beaucoup traitent de l’Afrique dans son ensemble. La littérature relative à l’Amérique est encore plus ample : elle concerne aussi bien les Indes occidentales conquises par les Espagnols que les terres de la Nouvelle France et les Antilles. Sous la rubrique de l’Orient, associée à celle de la Grèce, entrent le monde barbare antique, mais aussi la Moscovie, la Tartarie, toute la région du Proche-Orient qui fut intéressée par les croisades, la Turquie, la Perse, les Indes orientales, et le royaume du Grand Mogol, la Chine, la Cochinchine, le Japon : les relations de missionnaires se complètent par les récits de voyageurs, les recueils de coutumes diverses et toutes sortes de travaux de compilation. Un Montaigne aurait fait ses délices d’une si riche documentation » (ibid., p. 133)

[19] Ibid., pp. 130-131.

[20] Ibid., pp. 28-29. Ainsi : « Associée à une remise en question du savoir et des valeurs éthiques et esthétiques, une prodigieuse réserve d’énergie. Le sentiment de vivre une ère nouvelle stimule les enthousiasmes et avive les ardeurs. […] Plusieurs des idées maîtresses énoncées en 1549 dans la Défense et Illustration de la langue française seront très généralement admises pendant près de deux siècles : rupture avec un moyen âge à la philosophie verbale et à la littérature frivole ; référence privilégiée, quoique variable à l’antiquité ; rêve d’universalité de la langue française ; conception exigeante d’une littérature essentiellement destinée à une élite. Il y eut à cet égard une longue “fortune” de la Renaissance. » (pp. 27-28).

[21] Voir « Au-delà de la Renaissance 1580-1630 : genèse d’une modernité », ibid.,, pp. 27-47 ;

[22] Ibid., p. 27.

[23] Voir « Colomby et la diffusion de la doctrine malherbienne », ibid., pp. 160-167.

[24] Ainsi, pour Jean Mesnard, si « la Renaissance avait prétendu faire table rase du moyen âge », et si « vers 1630 – date selon lui capitale – un âge que l’on peut appeler “moderne” fait spontanément table rase d’une Renaissance dont il ruine une certaine “fortune” », la réalité est en fait bien plus stable, et ce, au sens dialectique – toute époque, de par son propre mouvement étant vouée à se dépasser elle-même – d’une « réappropriation constante du rapport entre l’ancien et le moderne », ibid., pp. 28-29. Témoin de cette réappropriation dialectique, le texte superbe de finesse et de densité : « Montaigne maître à écrire de Pascal », ibid., p. 74-94.

[25] Ibid., p 37-38.

[26] « Les origines grecques de la notion d’amour-propre », ibid., pp. 43-47, p. 43.

[27] « Logique et sémiotique dans le modèle de la “Raison des effets” ».  Courrier du Centre international Blaise Pascal, 20/1999, mis en ligne le 6 janvier 2016, p. 7 : « Il n’est pas douteux que le logicien américain ne soit susceptible d’apporter de précieuses lumières pour l’interprétation de la raison des effets. »

[28] « Sur le terme et la notion de “philautie” » ibid., pp. 48-66.

[29] « De la “diversion” au “divertissement” », ibid., pp. 67-73.

[30] Courrier du centre international Blaise Pascal, 33/2011, pp. 1-17, mis en ligne le 19 novembre 2015.

[31]« Figure géométrique et construction philosophique chez Pascal », p. 5.

[32] Ibid., p.5.

[33] « Le XVIIe siècle époque de crise universitaire », in La culture…, pp. 97-121.

[34] Ibid., p. 100.

[35] Ibid., p. 110.

[36] Relire l’enquête érudite menée dans « Le mécénat scientifique avant l’Académie des sciences », ibid., pp. 182-193.

[37] Ibid., p. 55.

[38] Ibid., p. 109.

[39] Ibid., p. 53.

[40] La logique ou l’art de penser, éd. critique par P. Clair et F. Girbal, Paris, PUF, 1965, p. 23 ; cf. p. 205 ; pp. 266-267 ; cité par J. Mesnard, La culture…, p. 108.

[41]  In La culture…, pp. 142-159, p. 141.

[42] Ibid., p. 157.

[43] Ibid., p. 109.

[44] Ibid., pp. 577-585.

[45] L’affection évidente de Jean Mesnard pour Decotes est un émouvant témoignage de ce regret d’une époque où s’opère une « extension dans l’espace », fût-ce au prix du « sacrifice relatif de l’époque contemporaine » (La culture, op.cit., pp. 140-141).

[46] Ibid., p. 577-578.

[47] Ibid., p. 577.

[48] Ibid., p. 578.

[49] « La sensibilité de Fontenelle », pp. 571-572.

[50] « Vauban… », p. 579.

[51] Ibid., p. 579. C’est ainsi qu’il faut lire, à mon sens, les nombreux appels de Jean Mesnard à l’idéal européen. Voir par exemple « L’horizon européen dans l’œuvre de Pascal » op.cit., pp. 305-317 ou son éloge du classique de Paul Hazard in « La crise de la conscience européenne : un maître-livre à l’épreuve du temps », op.cit., pp. 620-635.

[52] Ibid., p. 579.

[53] Voir « L’esthétique de la Rochefoucauld », in La culture…, pp. 236-244, ou encore « Vraie et fausse beauté dans l’esthétique du XVIIe siècle », in La culture…, pp. 210-235.

[54] Relire le si profond « Pascal et le problème moral », in La culture, pp. 355-362.

[55] « Morale et métaphysique dans La princesse de Clèves », La culture…, pp. 547-555.

[56] Ibid., p. 547.

[57] Ibid., p. 546.

[58] Ibid., p. 555.

[59] Voir par exemple « La quête des valeurs chez les mémorialistes français du XVIIe siècle », in La culture…, pp. 497-503.

[60] On rapporte que Jean Mesnard détesta l’occasion qui lui fut donnée de se rendre, vêtu de son habit vert, en compagnie d’une académicienne, à l’académie de Saintonge : il se sentit piégé et eut l’impression, ainsi vêtu, « d’être un clown », tout à fait déplacé, chez ses amis charentais. Notons que c’est là aussi un trait majeur de l’académicien dont Fontenelle fait l’éloge, et que rappelle Jean Mesnard : « On voit que les académiciens ne sont pas dépeints seulement comme savants ; ils le sont aussi comme hommes. Des hommes pourvus de toutes les qualités qui font le charme de la vie sociale. Vie sociale et non vie mondaine, car l’académicien cher au cœur de Fontenelle vit assez en marge d’un monde gâté par l’artifice et l’intérêt. Mais il est “honnête homme” au suprême degré, apte à la communication et à l’amitié. Les relations familières existant à l’intérieur de certains groupes sont évoquées avec beaucoup de sympathie ». Soucieux de l’« honnêteté », les académiciens le sont aussi en ce que, comme Fontenelle lui-même (chez qui « toujours à l’homme d’esprit s’allie l’homme de cœur »), « ils proscrivent le plus possible le langage des spécialistes et cherchent à communiquer avec le public. De même, ils placent le jugement bien au-dessus de la mémoire. » (« La sensibilité de Fontenelle », in La culture… pp. 574-575). Rester un « homme du commun » : voilà qui semble bien aussi caractériser l’idéal visé par Jean Mesnard.

[61] Voir « Voltaire et Pascal », La culture…, pp. 589-599.

[62] Comme il le dit de Madame de Scudéry, « Le talent de Madame de Scudéry », in La culture…, pp. 556-565, p. 565.

[63] François Julien-Labruyère, op.cit., p. 8.

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