Accueil de Theodore Fortsakis

Séance du lundi 9 mars 2020

Allocution de présentation de Theodore Fortsakis

par Yves Gaudemet
Membre de l’Académie des sciences morales et politiques

 

Le 3 juin 2019, notre Compagnie, par un scrutin unanime, désignait Théodore Fortsakis comme membre correspondant de notre Académie pour succéder à notre confrère Pierre Huet.

Si je m’arrête un instant sur cette succession, c’est pour dire comme les fils se mêlent et font la continuité de notre Compagnie. C’est peut-être là le véritable sens de cette invraisemblable immortalité qu’on prête à ses membres (encore cela ne vaudrait-il, d’ailleurs que pour les membres de l’Académie française….)

Qu’on en juge : j’étais membre du jury de votre thèse de doctorat, cher Théodore Fortsakis ; c’est là que nous nous sommes davantage connus car vous aviez déjà été mon étudiant ; dans cette thèse, vous citez Pierre Huet, notamment pour ses travaux au sein de l’OCDE ; Pierre Huet qui avait été présenté comme membre correspondant de l’Académie par notre regretté confrère Alain Plantey ; Alain Plantey aux écrits duquel vous vous référez également, et au fauteuil duquel j’ai succédé en 2014.

Ainsi, et même à s’en tenir une parentèle proche, tout vous destinait à nous rejoindre.

Mais au-delà ce jeu de personnes, votre élection comme membre correspondant de notre Académie s’inscrit tout naturellement dans le colloque savant, continu et fructueux qu’entretiennent l’école de pensée hellénique, spécialement de droit public, et nombre de maîtres français dont beaucoup ont été nos confrères. Ainsi se perpétue ce que Jean Rivero – qui dirigeait votre thèse – saluait comme « une longue chaîne de savoir et d’amitié qui unit les maîtres grecs du droit administratif à la singularité du modèle français ».

Nouvel anneau de cette chaîne qu’ont illustré, pour ne citer que quelques noms, du côté grec deux Présidents de la république, par ailleurs professeurs de droit public : le Président Michel Stassinopoulos, auteur du monumental Traité des actes administratifs, ouvrage que notre confrère Prosper Weil, directeur et préfacier de la thèse d’un autre professeur de droit devenu Président de la république, notre ami et collègue Procopis Pavlopoulos, saluait en ces termes définitifs : « avec le magistral Traité des actes administratifs, du président Michel Stassinopoulos, la doctrine grecque a fourni une contribution majeure à la science juridique française ».

Et si, de notre côté, nous ne pouvons mettre en regard d’aussi prestigieuses fonctions, chacun sait la place prise à ce beau dialogue des droits par tant de nos maîtres des facultés de droit, le Doyen Vedel bien sûr, notre confrère Prosper Weil que j’ai déjà cité, nos confrères Roland Drago et auparavant Marcel Waline, pour s’en tenir à ceux qui hélas nous ont quittés.

En votre personne, Cher Theodore Fortsakis, cette confraternité se prolonge et se solennise aujourd’hui. Vous y êtes entré d’emblée dès 1985 avec votre thèse dont le titre dit assez l’ambition : « Conceptualisme et empirisme en droit administratif français ».

L’ouvrage a fait date. Il éclaire, d’une forte lumière, le débat entre le pragmatisme, l’existentialisme affiché de la jurisprudence et les faiseurs de systèmes dont de grands noms de l’Université ont rappelé avec justesse les mérites, sinon la nécessité.

Et, s’il faut reconnaître que, aujourd’hui, la jurisprudence administrative, entraînée par l’hypertrophie des sources, notamment constitutionnelles et européennes, et l’inflation de normes subalternes souvent contingentes, atteint des raffinements d’analyse et des subtilités qui font la joie des commentateurs, apparait plus que jamais le besoin corrélatif d’une présentation cohérente et intelligible, un besoin de système pour le dire autrement ; et de celui-ci on cherche naturellement les clés du côté de l’histoire et du droit comparé.

Le droit, et tout spécialement le droit administratif, doit aussi et au-delà de la jurisprudence, être présenté et compris comme un élément constitutif de notre ordre social, un système répétons-le, bâti par l’histoire, recueilli par des régimes successifs, et qui, pour nombre de ses éléments, a fait souche au-delà de nos frontières.

Votre thèse fut le point de départ d’une belle carrière universitaire, d’une participation constante à l’action publique dans votre pays et d’une disponibilité de tout moment à la coopération franco-hellénique sous ses différentes formes.

Professeur à la faculté de droit d’Athènes depuis 1990, doyen de cette faculté de 2009 à 2013, enfin recteur de l’université d’Athènes de 2014 à 2015, vous avez assuré pratiquement tous les enseignements de droit public interne et comparé. Et vous n’avez jamais compté votre temps pour vous consacrer aux tâches administratives, dont nous savons qu’elles sont, dans nos universités, un accaparement peu générateur de satisfactions. Et avec cela de nombreuses interventions comme professeur invité, notamment, pour ce qui est de la France, à Paris et Aix-Marseille ou encore pour des conférences, la présidence ou la participation à de nombreuses commissions ou conseils ; ainsi dernièrement, vous étiez membre du comité d’évaluation de Science Po.

Parallèlement Theodore Fortsakis prenait une part importante à l’action publique et politique dans son pays ; et dans des circonstances dont nous savons qu’elles ont été difficiles. Élu député lors des élections 2015, il exerce des fonctions importantes à la tête du groupe parlementaire de la Nouvelle démocratie et il a part, notamment, aux discussions alors menées avec l’Union européenne aux côtés du Président de la République, notre collègue Procopis Pavlopoulos.

Quant à l’œuvre scientifique de Théodore Fortsakis, ce n’est pas le lieu d’en dresser le catalogue. Je me bornerai à dire que, dans le domaine qui est le sien, Théodore Fortsakis, aussi à l’aise en français ou en anglais que dans sa langue maternelle, également en allemand, en italien et pouvant intervenir en langue turque, a été une sorte d’ambassadeur permanent du droit et de la culture juridique française. Il a conseillé un grand nombre d’entreprises françaises installées en Grèce. Il est conseiller juridique de l’Ambassade de France à Athènes et administrateur de l’Alliance française, membre de la Chambre de commerce franco-hellénique ; et j’arrête là cette énumération très incomplète.

C’est en considération de cette action que Theodore Fortsakis, officier des palmes académiques en 2012, a été promu officier de la Légion d’honneur en 2015.

J’en ai presque terminé, Monsieur le Président, mais je serais incomplet si je ne mentionnais pas, d’un mot, comme les talents de Theodore Fortsakis s’étendent au-delà du droit public et, d’une certaine façon, au-delà de sa personne.

Je le ferai par une image qui nous transportera en terre académique mais au sud de notre pays.

Sur la petite place qui dessert la Villa Kerylos à Beaulieu-sur-Mer, que Théodore Reinach, membre de notre Académie légua à l’Institut, on trouve une belle statue de Venizelos, le fondateur de la Grèce moderne, également membre de notre Académie et qui mourut à Paris en 1937.

L’hommage à l’action publique introduit ainsi à la contemplation de la beauté.

C’est sans doute cette ascendance crétoise et vénitienne que vous avez en commun avec Venizelos qui a fait de vous, cher Theodore Fortsakis, au-delà de l’homme du droit public, un amateur des arts, chroniqueur régulier de musique lyrique en français et en anglais, aidé d’ailleurs en cela par Madame Fortazi, agrégée de lettres classiques, et fidèle à Madame votre Mère, aujourd’hui parmi nous et qui fut une grande soprano.

Soyez le bienvenu dans notre Académie, cher Theodore Fortsakis.

 

Réponse à l’allocution d’accueil

par Theodore Fortsakis

 

 

Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Monsieur l’Académicien, Monsieur le Professeur Yves Gaudemet,
Messieurs les Académiciens,
Madame et Messieurs les ambassadeurs,
Mesdames, Messieurs,
Chers Amis,

Permettez-moi de commencer, comme il s’impose, par exprimer mes plus profonds et plus sincères remerciements pour le très grand honneur qui m’est accordé aujourd’hui. Je remercie plus particulièrement le Président Delvolvé et le Professeur Gaudemet, qui se sont chargés de m’accueillir.

Être élu membre correspondant de votre Académie, l’Académie des sciences morales et politiques, peut sans doute justifier que l’élu se trouve un instant ballotté entre l’autosatisfaction et l’effroi face au prestige d’une si illustre Maison. Mais il convient de balayer cette vision égocentrique et de se porter sur ce qui est essentiel : je conçois l’honneur que vous me faites comme un don vivant qui appelle au dépassement de soi.

C’est en ce sens que je voudrais vous exposer brièvement les raisons pour lesquelles j’accueille cet honneur avec enthousiasme.

Je partirai de la constatation triviale que nous vivons une époque d’égalitarisme à la Procuste. Cette idéologie qui nous voudrait tous semblables nie les évidentes particularités, atouts ou handicaps, qui nous distinguent les uns des autres. L’égalité des chances au départ est bien entendu nécessaire ; pour autant, affirmer qu’elle n’implique pas l’égalité à l’arrivée est tenu pour une prétention politiquement incorrecte. Au-delà de ce débat, ce qui m’importe ici, c’est que le résultat inéluctable de l’égalitarisme est la négation de l’excellence. Pourtant, reconnaître l’excellence ne signifie pas vouloir l’« aristo-cratie », c’est-à-dire que seuls les meilleurs valent quelque chose ou méritent de gouverner. Homère, déjà, exhortait à « rechercher l’excellence ».

Le devoir de l’État est de faire en sorte que tous les citoyens soient au départ soutenus dans cette lutte, en privilégiant, au nom de l’égalité, les plus faibles. Mais il revient ensuite à chacun de suivre son chemin vers sa propre excellence. Et aujourd’hui, en ces temps où règne une vision pervertie, voire négative, de l’excellence homérique, nous avons plus que jamais besoin de ces points de repère que sont les centres d’excellence tels que votre Académie.

Voici la vision que j’ai de mon élection : une sollicitation constante à poursuivre l’excellence. Un défi qui m’emplit d’enthousiasme. Permettez-moi de rappeler ici le sens étymologique de ce terme, enthousiasme, qui signifie « être possédé d’un souffle divin ». Je suis animé d’une aspiration créative à mettre mes capacités au service d’une institution d’excellence dont le rayonnement va bien au-delà des frontières de la France. Telle est la première raison pour laquelle j’accueille avec joie mon élection.

La deuxième raison est liée à la première, et j’en ferai un exposé plus bref. En ce moment, des migrants par milliers tentent de franchir de force la frontière gréco-turque, également frontière de l’Europe. Ces événements sont inquiétants parce qu’ils reposent la question capitale de la solidité de l’identité européenne. L’Académicien Rémi Brague, que nous allons avoir le plaisir d’entendre, a parfaitement exposé les éléments qui la constituent. Nous incarnons la combinaison de l’esprit grec antique, du judaïsme et du christianisme, dont Rome a tracé la voie. En apportant notamment le cadre juridique solide sur lequel nous reposons aujourd’hui encore.

Il est important de reconnaître ces éléments de l’identité européenne. Ils fournissent aux sociétés européennes diversifiées le lien qui les unit et qui leur permet de préserver leur cohésion. La contribution de l’Académie des sciences morales et politiques est en la matière inestimable, et je considère mon élection comme un vivant défi à y participer.

La troisième et dernière raison qui m’incite à accueillir avec enthousiasme mon élection est qu’elle vient couronner et me permettra de poursuivre une relation de longue date avec la France et la culture française. Cette relation revêt un aspect institutionnel et un aspect personnel. L’aspect institutionnel a été mis en lumière par le Professeur Gaudemet, et je n’y reviendrai pas. J’ajouterai simplement que je considère que l’honneur qui m’est fait rejaillit sur l’École de droit et sur l’Université d’Athènes, que j’ai dirigées pendant plusieurs années.

Quant à l’aspect personnel, j’ai appris le français en même temps que le grec, avec la gouvernante française que nous avions à la maison, grâce à ma mère ici présente, musicienne, et à mon père, juriste et homme d’affaires, trop tôt disparu. Mes parents, comme tous mes grands-parents, étaient parfaitement francophones et francophiles. Ma mère a même obtenu le baccalauréat. J’ai fait mes études en France de la première année universitaire jusqu’au doctorat, j’ai enseigné pendant plus de quinze ans comme professeur invité à des universités françaises, j’ai longtemps travaillé au Conseil de l’Europe à Strasbourg, j’ai conseillé comme avocat des entreprises françaises, je suis depuis plusieurs années président du conseil d’administration du Lycée franco-hellénique d’Athènes.

Mais surtout, je partage ma vie depuis ma jeunesse avec une Française, ici présente également, agrégée de Lettres classiques et docteur en Histoire byzantine, qui a ainsi autant consacré son esprit à mon pays que moi au sien. Je suis depuis mon adolescence un Parisien inconditionnel et me plaît à croire que je continue d’y vivre.

Pour résumer, Monsieur le Président, Monsieur le Secrétaire perpétuel, Messieurs les Académiciens, je conçois ma réception dans votre illustre Institution comme un honneur immense, mais aussi comme un engagement dans la lutte pour promouvoir l’excellence de l’esprit français et, au-delà, européen. Un couronnement, mais aussi un nouveau départ dans ma longue et profonde relation avec la France et la culture française.

Je vous remercie.

 

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