In memoriam Javier Pérez de Cuéllar

[19 janvier 1920 – 04 mars 2020]

Javier Pérez de Cuéllar s’est éteint le 4 mars à Lima, au Pérou.
Lors de la séance du 9 mars, le président Pierre Delvolvé a prononcé une allocution en sa mémoire et fait observer une minute de recueillement.

 

 

Mes chers Confrères,

            Nous avons appris avec tristesse le décès de notre confrère Javier Pérez de Cuéllar, survenu mercredi dernier à Lima. Notre confrère venait de fêter son centième anniversaire, le 19 janvier dernier. Dans le courrier que M. le Secrétaire perpétuel lui a adressé à cette occasion pour lui présenter nos vœux, il lui faisait remarquer qu’il était le premier membre de notre Compagnie à avoir eu ce privilège.

            Javier Pérez de Cuéllar y de la Guerra est né à Lima le 19 janvier 1920, fils d’un homme d’affaires prospère dont les ancêtres avaient émigré d’Espagne dès le XVIe siècle. Il a confessé à plusieurs reprises que son rêve avait toujours d’être un pianiste concertiste, mais que malheureusement, à son époque, l’apprentissage du piano était réservé aux jeunes filles… Étudiant brillant, il a obtenu un diplôme en droit de l’Université catholique de Lima en 1943. Il ne s’est pas alors dirigé vers l’enseignement du droit international, bien qu’il publiât par la suite un Manual de Derecho Diplomático (1964) et qu’il enseignât le droit international à l’Academia Diplomática du Pérou et les relations internationales à l’Academia de Guerra Aérea de ce pays. Mais en 1944, il choisit la carrière diplomatique. Il est aussitôt envoyé à l’ambassade du Pérou à Paris, en raison de sa parfaite maîtrise de notre langue, qu’il a appris très jeune auprès de sa gouvernante. En poste à Paris, il rencontra Marie Robert qu’il épousa et qui lui donna ses deux seuls enfants : Francisco et Agueda Cristina. En 1975, il épousa en secondes noces la péruvienne Marcela Temple Seminario.

Pérez de Cuéllar découvrit l’ONU en 1946, en qualité de membre de la délégation du Pérou à la première Assemblée générale qui se tint à Londres en 1946. Il fut par la suite été nommé premier secrétaire des ambassades en Grande-Bretagne, en Bolivie et au Brésil, puis ambassadeur en Suisse, en Union soviétique, en Pologne et au Venezuela.

Il fut nommé représentant permanent du Pérou auprès des Nations Unies en 1971, dirigea sa délégation à l’Assemblée générale jusqu’en 1975, siégea au Conseil de sécurité en 1973-1974 et fut même président du conseil en 1974. Il est à cette époque un personnage en vue de l’Organisation, chargé par Kurt Waldheim, Secrétaire général, de dossiers délicats, à commencer par Chypre, où il fut représentant du Secrétaire général de 1975 à 1977. En 1979, il est nommé Secrétaire général adjoint chargé des affaires politiques spéciales. À ce poste, il fut nommé, en 1981, représentant personnel du Secrétaire général dans la crise consécutive à l’invasion de l’Afghanistan par l’Union soviétique.

            La même année, tout en continuant à s’occuper des affaires afghanes, il regagna le Pérou, s’attendant à être nommé ambassadeur au Brésil, ce qui ne se fit pas en raison de l’opposition du Sénat péruvien. En 1982, Kurt Waldheim, arrivé au terme de son mandat, souhaitait être élu à un troisième mandat de Secrétaire général, malgré l’opposition farouche de la République populaire de Chine. Cette dernière poussait la candidature de Salim Ahmed Salim, ministre des Affaires étrangères de la Tanzanie. Après 16 tours de scrutin, au bout de 6 semaines, et alors que la situation semblait bloquée, le choix du Conseil de sécurité se porta sur la seule solution acceptable par tous : Pérez de Cuéllar. Trait caractéristique de son caractère, Pérez de Cuellar n’était pas à New-York à ce moment-là, faisant valoir auprès de tous l’excellence de sa candidature. Il refusa même de le faire, résistant à la pression du président péruvien Fernando Belaúnde Terry. C’est donc dans une station balnéaire proche de Lima, entouré de sa famille, qu’il apprit son élection.

            La décennie suivante, au cours de laquelle il exerça deux mandats de Secrétaire général, fut particulièrement contrastée. Son premier mandat (1982-1986) est marqué par une exacerbation de la Guerre froide, laissant peu de place à l’ONU. Le second (1987-1991) vit l’effondrement de l’Union soviétique et permit, dans les dernières années, des actions inédites pour l’Organisation internationale.

            Le bilan de son premier mandat, qui débuta par l’échec de sa médiation entre le Royaume-Uni et l’Argentine dans la crise des Malouines, est sans conteste très décevant. Que ce soit dans la crise afghane, dans la guerre civile entre l’Iran et l’Irak ou dans le cadre des guerres civiles qui faisaient rage au Cambodge, au Salvador, au Mozambique ou en Angola, ces efforts continus de médiation furent vains. Du moins, incita-t-il les membres permanents du Conseil de sécurité à se rencontrer régulièrement et œuvra-t-il pour une réorganisation administrative de l’institution dont il avait la charge.

            Les succès vinrent avec son second mandat. Au cours de ces cinq années, il négocia le cessez-le-feu entre l’Iran et l’Irak, le retrait des troupes soviétiques d’Afghanistan, le retrait des Cubains d’Angola et l’indépendance de la Namibie. À la dernière minute de son mandat, le 31 décembre 1991, il ratifia l’accord mettant fin à la guerre civile qui ravageait le Salvador depuis une décennie, ouvrant une nouvelle page dans l’histoire de l’Amérique centrale. Ce mandat imposa une nouvelle image de l’ONU, plus impliquée dans les affaires du monde, comme en témoigna l’attribution du Prix Nobel à ses forces de maintien de la paix en 1988.

            À l’issue de ces deux mandats, il reçut les honneurs de très nombreux pays : il fut anobli par la Reine Élisabeth II, reçu la Grand’ Croix de la Légion d’honneur et la Medal of Freedom des mains du Président George H. W. Bush… Il occupa la présidence de la Commission mondiale de la culture et du développement, établie conjointement par l’ONU et l’UNESCO de 1992 à 1995. Mais au lieu de se contenter d’une seconde vie, faite d’honneurs et de conférences, il accepta, à la tête d’une coalition de centre-droit, d’affronter aux élections présidentielles de 1995 le Président sortant Fujimori. La modestie, la pondération et la distinction de Pérez de Cuéllar ne l’armaient pas à affronter le démagogue — le populiste, dirions-nous aujourd’hui — qui l’emporta très largement. En 2000-2001, après la fuite au Japon de Fujimori, récemment réélu, il accepta d’occuper le poste de Premier ministre, qu’il cumula avec celui de ministre des Affaires étrangères, sous l’autorité du Président par intérim Valentin Paniagua. Il quitta ses fonctions une fois la transition démocratique achevée par l’élection d’Alejandro Toledo. Au cours de cette période, il rétablit dans leurs droits de nombreux fonctionnaires — en particulier des Affaires étrangères — qui avaient été victimes de l’arbitraire de Fujimori.

            Javier Pérez de Cuéllar fut alors nommé ambassadeur du Pérou à Paris, fonction qu’il occupa jusqu’en 2005. Il ne fut pas rare à cette époque de le croiser dans cette salle le lundi après-midi, où il venait assister à nos séances, de la manière la plus discrète que l’on puisse imaginer. Car il aimait notre Compagnie, le Palais de l’Institut et Paris de manière générale. Voilà comment il s’exprimait, le mardi 3 avril 1990, sous la Coupole, avant de prononcer l’éloge du grand juriste grec Constantin Tsatsos auquel il succédait : « Combien de fois, depuis ma jeunesse, n’ai-je pas pris le Pont des Arts, m’arrêtant pour admirer le Palais de l’Institut dont l’élégance et l’harmonie reflètent si bien l’esprit de la France ! Me voici, je ne sais comment, à l’intérieur, solennellement reçu parmi vous, et c’est peu de dire que je suis ému de cet insigne honneur. M’interrogeant sur les raisons de ce choix pour moi si flatteur, je me suis demandé si elles ne tenaient pas à ce composé très instable de morale et de politique qu’est ou que devrait être la diplomatie universelle à laquelle je me consacre depuis plus de huit ans. À moins que ce ne soit mon affection pour la France et son admirable héritage, continuellement enrichi, qui m’ait valu votre indulgence ».

            Rentré au Pérou, il consacra sa vie à ses passions de toujours : la musique, la littérature et l’amour de sa famille. Il publia même, en 2014, un roman — Los Andagoyas‑ — retraçant l’histoire d’une riche famille de Lima dans l’entre-deux-guerres. Il avait auparavant publié deux livres de mémoires : Peregrinajes por la Paz en 1997 et Memorias : recuerdos personales y políticos en 2012.

            Javier Pérez de Cuéllar était d’une nature réservée. Il avait l’œil mélancolique, le sourire mesuré et le visage presque impassible. Il pratiquait la diplomatie comme on le faisait, dans la discrétion, loin des caméras. Avec élégance et lucidité.

            Je vous remercie d’observer en sa mémoire une minute de silence.

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