Éric Roussel
1940 / 2020 : d’étranges constantes …

1940 / 2020 : d’étranges constantes
derrière deux traumatismes très différents

Éric Roussel 
membre de l’Académie des sciences morales et politiques

 

 

A première vue, la défaite de 1940 et la crise sanitaire que la France vient de traverser sont deux épisodes très différents. Il y a quatre-vingts ans, tout donnait à penser depuis des mois, voire des années, que le Reich hitlérien attaquerait un jour nos frontières. Tout au long des semaines de confinement, la France a, tout au contraire, présenté l’aspect d’un pays dont les diverses composantes se montraient disciplinées tandis que les structures étatiques tenaient bon. Alors que l’on sortait d’une période agitée, tendue, marquée par la révolte des gilets jaunes et l’âpre débat sur la réforme des retraites, on aurait pu s’attendre à moins de discipline, à davantage de désordres au sommet. Sans doute y a-t-il eu des défauts de prévoyance. Globalement, on peut cependant affirmer que « l’archipel français » que l’on disait miné par tant de fractures a tenu bon. On a remarqué que la confiance de nos concitoyens envers leurs gouvernants avait subi une très notable érosion – très supérieure à celle observée dans des pays voisins au vécu comparable. Mais on connaît aussi la propension proverbiale des Français à exhaler leur mauvaise humeur et à stigmatiser ceux auxquels ils demandent de les conduire. Déjà, de Gaulle avouait parfois son fatalisme en butte aux variations d’un peuple à ses yeux ingouvernable.

Cet état de l’opinion n’a pas empêché en tout cas les institutions de fonctionner normalement. On a même noté d’heureuses initiatives des autorités locales qui, dans une certaine mesure, ont apporté un correctif utile à certaines décisions gouvernementales. La tendance naturelle du pouvoir central a été, comme on pouvait s’y attendre en France, d’imposer partout des dispositions souvent très restrictives des libertés. Ainsi, des plages désertes, où le silence n’était troublé que par le cri des mouettes et des goélands, ont-elles été interdites à la circulation de manière autoritaire au motif que le virus meurtrier aurait pu s’y promener… Or ce sont les maires qui, pour la plupart, ont fait pression afin que cette incongruité prenne fin. D’une manière générale, discipline et civisme se sont manifestés – même finalement dans les quartiers dits sensibles où les conditions de vie étaient pénibles. Si la peur de la maladie a évidemment joué un rôle dans ce résultat, les optimistes y verront une manifestation de cet esprit de responsabilité que l’on disait avoir déserté la France.

Ajoutons enfin au chapitre des bonnes nouvelles que l’état de droit a vite trouvé des défenseurs efficaces, en dépit d’un puissant courant contraire. Le Conseil d’État, notamment, s’est illustré en enjoignant au gouvernement de mettre fin dans les délais les plus brefs aux contraintes pesant sur les manifestations religieuses.

En dépit de ces constats rassurants, il reste que la crise sanitaire de ce printemps 2020 a révélé malheureusement certaines constantes du tempérament national. Il y a même quelque chose de fascinant à observer qu’en dépit de tous les changements, si nombreux et si profonds, qui ont affecté la société française depuis près d’un siècle, des réflexes, inconnus ou moins sensibles dans d’autres pays, ont resurgi à l’occasion de ce traumatisme.

La recherche du bouc émissaire, la soif de vengeance, un fort appétit pour la dénonciation se sont ainsi manifestés. Indépendamment de la perte déjà évoquée de la confiance des citoyens envers l’Exécutif, des plaintes ont été très vite déposées et les supposés coupables visés. Sur les réseaux sociaux, la chasse aux fautes et aux manquements a connu une période faste, alors qu’un phénomène identique ne semble pas avoir affecté d’autres pays – au moins avec une telle intensité. On a vu aussi des populations locales en province désigner à la vindicte publique des citoyens venus de la capitale vivre leur confinement dans leur résidence secondaire. Tags « anti-Parisiens », crevaisons de pneus, dénonciations anonymes se sont multipliés. Plus abject et inquiétant encore, nombre de personnels soignants se sont vus attaqués par leurs voisins, sommés de déguerpir afin de ne pas propager le virus. Face à ces agissements, comment ne pas penser à ce qui s’est passé dès l’été 1940 quand le gouvernement de Vichy, pour détourner l’attention de ses turpitudes, pointa du doigt les ex-responsables de la IIIe République censés avoir, par faiblesse et imprévoyance, rendu inéluctable le naufrage de juin 1940. Ainsi, Paul Reynaud, Léon Blum, Édouard Daladier, Georges Mandel notamment se virent-ils arrêtés et traduits devant une juridiction d’exception pour un procès – qui tourna d’ailleurs si vite à la confusion du pouvoir qu’il dut être interrompu.

Soyons justes : toute période de trouble suscite malheureusement des phénomènes de ce genre. Mais la France semble particulièrement prédisposée à verser dans ces excès en raison de son Histoire et de sa culture. La Révolution de 1789 a laissé dans l’inconscient collectif des traces quasi indélébiles. La Terreur n’a pas été condamnée aussi énergiquement qu’on aurait pu le croire. Mona Ozouf, qui a beaucoup œuvré aux côtés de François Furet pour une relecture critique de la période révolutionnaire, s’afflige aujourd’hui de constater que le travail accompli il y a quarante ans sous l’autorité du grand historien est de plus en plus contesté, y compris à l’intérieur de l’université. Des épisodes récents tels que la révolte des gilets jaunes ou les mouvements de contestation de la réforme des retraites ont fait resurgir tout un vocabulaire empreint d’une sourde violence. La chasse au coupable paraît décidément inscrite dans l’ADN national. Et elle n’épargne aucune famille politique. Pour un bon nombre de Français, beaucoup de responsables sont nécessairement coupables. Et la raison ne peut pas grand-chose face à un tel état d’esprit, comme l’a démontré autrefois l’affaire du sang contaminé. Les réseaux sociaux ont en outre donné un développement considérable à cet état d’esprit.

En l’absence d’enquêtes sérieuses qui viendront en leur temps et se dérouleront, espérons-le, en toute sérénité, on se gardera donc de tout réquisitoire. Mais cela n’interdit pas de constater que, à l’instar de la défaite de 1940, la crise sanitaire du printemps 2020 a constitué un extraordinaire révélateur des fragilités du pays, de ses retards et, pour tout dire, de son déclassement.

La France de 1940 faisait encore bonne figure en Europe et dans le monde, en dépit de rudes coups que lui avait infligés la crise économique de 1929, les scandales politico-financiers à répétition du début des années trente et la montée des ligues d’extrême droite. Le pays vivait encore sur les illusions de la victoire de 1918. On avait d’ailleurs vite oublié que ce rétablissement in extremis face à l’Allemagne de Guillaume II n’avait été obtenu, en dépit de l’héroïsme de nos soldats, que grâce à l’entrée en guerre des Etats-Unis. La vie politique, sans doute, montrait clairement un dérèglement des institutions. La IIIe République, en dépit d’une instabilité gouvernementale certaine, avait fonctionné plutôt bien jusqu’à la Grande Guerre. Assez vite, une sorte de modus vivendi informel avait été conclu entre les milieux d’affaires et les élites républicaines, de sorte que le régime avait pu tirer le meilleur profit du considérable essor économique du tout début du XXe siècle. La performance apparaissait si incontestable qu’un historien proche de l’Action Française, Jacques Bainville, n’hésitera pas à saluer « la combinaison très rare de la démocratie et de la liberté ». Le personnel politique, enfin, était de bon niveau. Après Gambetta et Ferry, Waldeck-Rousseau, Poincaré, Caillaux et Clemenceau faisaient plutôt bonne figure. Or, après 1929, tout parut se déliter. Les gouvernements se mirent à tomber à une vitesse accélérée et les hommes qui se succédaient au pouvoir ne semblaient plus du même niveau. Herriot, Laval, Chautemps, Albert Sarraut, Flandin faisaient plutôt pâle figure, comparés aux Pères fondateurs. Des personnalités de valeur comme André Tardieu, à droite, Léon Blum, à gauche, ou encore Paul Reynaud au centre-droit réussissaient à émerger sans pour autant s’imposer vraiment. Le système paraissait les détruire à mesure qu’ils s’affirmaient. Dans tous les camps, on préférait les mots aux actes, les sentiments aux décisions.

Si la France paraissait encore un grand pays, c’était en partie parce que Paris restait une capitale intellectuelle et artistique dont l’attrait s’exerçait dans le monde entier.

Malheureusement, cette façade se révéla fragile et trompeuse. Quand sonna l’heure de vérité au moment de l’offensive allemande du 10 mai 1940, l’armée donna tout de suite des signes de faiblesse malgré le comportement courageux de nombreux soldats. L’encadrement se révélait déficient. Alors que l’Allemagne nazie s’était réarmée à tour de bras, se dotant en particulier d’avions et d’unités blindées, la France n’alignait que de rares chars de combat et trop peu d’avions. In extremis, un effort de réarmement avait été entrepris – insuffisant toutefois pour faire échec aux forces ennemies. En quelques jours, les forces françaises furent donc submergées par l’ennemi, à la stupéfaction du monde entier qui croyait encore que l’armée française était la plus redoutable. Le 17 juin, Pétain, appelé au pouvoir en catastrophe, demandait un armistice à Hitler. Le 22, le document consacrant la défaite française était signé à Rethondes, à l’endroit même où, un peu plus de vingt ans plus tôt, l’Empire allemand avait capitulé.

La France du printemps 2020 n’a heureusement pas connu pareille catastrophe mais, à l’occasion de la crise sanitaire, on a pu constater des carences, des rigidités, des erreurs comparables, dans une certaine mesure, à celles que l’on avait observées quatre-vingts ans plus tôt. Les conséquences d’une mauvaise gestion des deniers publics d’abord. Comme avant 1940, la France est lourdement endettée. Le dernier budget en équilibre date de la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. Depuis, le poids de l’État s’est accentué et, avec lui, celui de l’impôt – le pays détenant à cet égard un record. Cette situation malsaine, aggravée par la crise financière de 2008, a entraîné des coupes budgétaires au détriment des équipements hospitaliers. Les transferts sociaux massifs n’ont nullement empêché une dégradation de l’un des services publics les plus fondamentaux. D’où des aberrations comme la gestion calamiteuse des stocks de masques, le manque de lits de réanimation. La France effarée a découvert à l’occasion de l’épidémie sa dépendance à l’égard de pays comme la Chine. Partout s’est fait sentir aussi, de l’avis général, le poids d’une bureaucratie, à la fois imprévoyante et peu réactive, qui paraît avoir adopté cette maxime du Cardinal de Richelieu : « Un mal qui ne peut arriver que rarement est présumé n’arriver point ». Conséquence de tout cela, les pouvoirs publics n’ont eu d’autre choix que de confiner la population de manière particulièrement rigoureuse. Le pire – c’est-à-dire la saturation des hôpitaux – a été ainsi évité mais les conséquences économiques ont été lourdes. L’irruption de la pandémie était imprévisible, dira-t-on, et n’a guère été anticipée dans d’autres pays. C’est vrai. Mais une comparaison entre la situation dans laquelle s’est trouvée la France et celle qu’a connue l’Allemagne est éloquente. Outre-Rhin, l’État n’est pas plus puissant, mais il semble mieux géré. Les finances publiques bien tenues ont permis à la population de se voir dotée de lits de réanimation et de tests en nombre suffisant pour éviter un confinement trop strict, générateur de catastrophes économiques.

Comme en 1940, la France s’est trouvée aussi confrontée en 2020 à des problèmes relatifs à ses structures d’encadrement et de commandement. Le fonctionnement des instances scientifiques mises en place pour affronter la pandémie a été mis en cause et leur autorité a été contestée. Ceux qui avaient prouvé leur compétence face au sida se sont trouvés promus au premier rang pour affronter le COVID. Toujours cette prime donnée à l’âge  ; les enquêtes diront si cette stratégie était justifiée.

Plus troublante enfin a été la tendance des spécialistes à prendre quasiment le pouvoir pendant la pandémie. En 1940, face à des politiques dont l’autorité était faible, les chefs militaires ont quasiment imposé leur choix avec le résultat que l’on connaît. Presque un siècle plus tard, l’état-major médical a tenté un moment une sorte de coup de force en prônant avec énergie le confinement sans fin de la partie la plus âgée de la population. La diffusion de la nouvelle a heureusement porté un coup fatal à ce projet que même Orwell aurait eu du mal à imaginer. Cette tentative avortée atteste en tout cas la fragilité assez nouvelle de nos institutions : malgré le renforcement de l’Exécutif en 1958 et l’élection du chef de l’État au suffrage universel direct, le risque de voir le pays s’en remettre à des techniciens apparaît loin d’être illusoire.

 

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