Gemma Durand :
Faire un enfant sans père

Séance ordinaire du lundi 31 mai
« Santé et Société », sous la présidence d’André Vacheron
Président de l’Académie des sciences morales et politiques

Faire un enfant sans père

Gemma Durand
Membre de l’Académie des Sciences et Lettres de Montpellier

 

Préambule

 

Dans le cadre de la réécriture des lois de bioéthique, la France est sur le point d’autoriser la conception d’enfants au sein d’un couple de femmes ou chez une femme célibataire. Ainsi, il sera possible de faire légalement un enfant sans père. La loi, en encadrant, détermine le normal. Il deviendra normal de concevoir sans homme, il deviendra normal d’être conçu sans père. Cette disparition du père ne touchera pas que ces nouvelles Procréations médicalement assistées (PMA), elle affectera symboliquement l’ensemble des pères. Ce n’est pas un père qui est remis en question, explique le psychanalyste Jean-Pierre Winter [1], mais c’est bel et bien la place de père qui est en jeu. On aurait pu choisir la voie que le professeur Jean-François Mattei indique lorsqu’il rappelle que la loi est là pour donner des règles générales, laissant ensuite à la justice le soin de trancher les exceptions, car le nombre de naissances nouvelles attendu par ces PMA (quelques milliers par an) est faible comparé aux 800 000 naissances annuelles. Mais cette mesure phare de la réécriture des lois dites de bioéthique est un engagement politique, elle représente la grande réforme sociale du quinquennat et vient logiquement s’inscrire après Le mariage pour tous. Ces PMA nouvelles divisent la France en deux. Elles mettent dans l’embarras une Assemblée Nationale et un Sénat qui n’en finissent pas de modifier et de ne pas voter les propositions de la chambre d’en face depuis bientôt deux ans.

Les éléments que je vais soumettre à votre réflexion sont issus de ma pratique clinique. Je travaille, en tant que gynécologue, dans un tête-à-tête singulier. Et si les paroles échangées dans le huis clos de mon bureau interrogent les questions éthiques, elles ne désignent pas le bien et le mal. Les zones dans lesquelles baigne mon quotidien sont les zones grises de Paul Ricœur. Ricœur qui définit la visée éthique comme le souci de soi, le souci de l’autre mais aussi le souci d’institutions justes. Aucune approche de la question éthique ne rend autant état de sa fragilité que ces mots du philosophe. D’abord parce que ici, soi et l’autre sont intimement liés et multiples à la fois: une femme, un enfant – déjà présent ou à venir – un homme – pas toujours – et des parents et grand-parents auxquels j’en appelle souvent pour tenter de maintenir l’histoire qui devant moi s’écrit dans une généalogie. Mais fragilité aussi parce qu’au doute éthique répondent, en écho, d’autres fragilités. En premier lieu, cette revendication sociétale s’est élaborée sur le déséquilibre croissant entre individualisme et intérêt général. Revendication élaborée ensuite à partir de valeurs distordues de liberté et d’égalité. Des voeux d’une liberté sans limites qui fait fi du renoncement et de la frustration. Des souhaits d’égalité qui oublient que la justice n’a de sens que lorsqu’elle respecte les différences. S’ensuit la fragilité de la loi: un projet de loi issu d’une promesse de campagne, suivi d’une consultation populaire qui divise le pays, puis d’un avis du Comité consultatif national d’éthique traversé de part en part par un vif courant de liberté. Et enfin, ce parlement, déchiré, n’arrivant pas à statuer. Face à la fragilité de ces lois ainsi écrites, c’est ensuite la démocratie qui risque d’être ébranlée. Ou tout au plus la société. Risque d’une rupture anthropologique majeure a dit l’Académie nationale de médecine. Elle a pesé ses mots, nous les avons entendus.

 

De qui seront-ils les fils ?

 

Pour tenter d’analyser les dangers de l’effacement du père, il nous revient de réfléchir d’abord à ce que signifie être fils – fille -, à ce que représente le début de la vie – l’origine – puis à ce qu’est aujourd’hui le désir d’enfant.

Être fils ou fille, c’est prendre place dans la génération, c’est s’installer dans une histoire dont on ne sait le premier matin. C’est une place offerte, on y est appelé. La filiation repose toujours sur une précédence. Être fils, c’est accepter de répondre. L’appel vient de loin, d’au-delà du père, d’au-delà de la mère. Il est transmis par eux mais il procède de la génération. C’est ainsi que l’on ne donne pas la vie mais que l’on transmet la vie. Parce que l’altérité est la condition de cet appel et de la réponse, la filiation va s’instituer sur la présence d’un autre différent. Être fils, fille, c’est aussi ouvrir l’horizon vers la finitude et créer du manque et pour pouvoir transmettre la vie, il faut accepter ce manque [2] . Ainsi, par cette confrontation à l’altérité et cette confrontation au manque, l’institution de la filiation exige le renoncement à l’illusion de la toute-puissance.

Or ce renoncement n’est pas chose facile. Car les naissances aujourd’hui sont investies d’une mission nouvelle. En effet, le lien social et plus particulièrement la conjugalité se sont fragilisés. Les couples se font et se défont, les familles se recomposent et c’est à l’enfant qu’il va être demandé de faire lien. Il va devenir l’axe de la famille.

Les progrès récents autour de la naissance participent de ce sentiment de puissance. Dans les années quatre-vingt, lorsque j’ai commencé l’exercice de mon métier, les choses étaient simples. Les bébés se faisaient, souvent, dans le lit conjugal, parfois dans une relation d’amour, toujours avec, à l’oeuvre, deux protagonistes de sexe opposé. Les questions philosophiques et éthiques autour du début de la vie ne nous préoccupaient pas. Notre seul souci était scientifique. Le soleil à notre horizon était le progrès. Il envahissait les paillasses des laboratoires et les consultations médicales, nous savions qu’il poursuivrait quoi qu’il arrive, et avec enthousiasme, ses découvertes. Et nous pensions que ces découvertes feraient le lit d’un long fleuve tranquille qui bercerait l’exercice de notre métier. Il n’en fut rien.

Car l’homme est soumis à l’appel de l’innovation. Ainsi, il tente de répondre à son besoin d’autonomie. En progressant, il cherche à améliorer son humaine condition. Cet élan n’est pas contraire à sa nature d’homme, il y participe  : « l’impulsion qui pousse l’homme à innover, dit Henri Bergson, se nourrit de la nature ». Jean-François Mattei rappelle à juste titre que l’exercice de la gynécologie a fait un pas de côté et depuis bien longtemps par rapport à la loi naturelle. Contraception, interruption volontaire de grossesse (IVG), PMA ne lui répondent plus. Néanmoins, c’est bien des femmes elles-mêmes dont procèdent ces avancées. Lorsque Lucien Neuwirth a légalisé la pilule, ils ne faisait autre que répondre aux femmes qui voulaient avoir des rapports sexuels sans attendre un enfant. Simone Veil, à son tour, leur donnait les moyens d’entendre leur conscience lorsque l’enfant qu’elles portent n’a pas sa place à naître. Puis est arrivé le temps de fabriquer l’enfant qui ne venait pas de concert avec ses parents, et René Frydman et Jacques Testart ont aidé les hommes et les femmes à vaincre la malédiction de la stérilité.

Ainsi, les médecins, de soignants qu’ils étaient, devenaient maîtres de la possibilité d’interrompre la vie et de la fabriquer. Mais s’ils portaient, comme Asclépios, une fiole dans chaque main, celle qui donne la vie et celle qui l’interrompt, ils les portaient avec légèreté, forts qu’ils étaient de penser que morale et progrès se confondaient. Car à cette époque, tout ce qui était techniquement possible était moralement permis. C’était la norme scientifique qui fixait le bien là où la question éthique n’avait pas encore sa place.

Aujourd’hui, les choses ont changé.

Je me trouvais face à une jeune femme qui venait consulter pour une demande d’interruption volontaire de grossesse. Quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre qu’elle est homosexuelle et ce depuis l’âge de quinze ans – elle en a trente – et qu’elle vit depuis une dizaine d’années avec une femme ! 

  • Mais alors, cette grossesse?
  • J’étais revenue plus tôt chez nous, bien avant ma compagne, lorsqu’un vieil ami est venu me rendre visite…

L’ami est marié, il a une fille de cinq ans, sa femme et lui attendent leur deuxième enfant. Ma patiente aime sa compagne. Cette grossesse inopinée met en danger l’équilibre de tous, la jeune femme justifie longuement sa demande et soudain elle s’écrie :

  • Mais vous savez docteur, j’adore les enfants!
  • Je n’en ai jamais douté !
  • D’ailleurs, poursuit-elle, ma compagne et moi avons rendez-vous à Barcelone dans trois mois pour une PMA. On me propose un don d’embryon.

Mon souffle s’est coupé. On me demandait d’éliminer un embryon conçu dans un élan entre un homme et une femme pour qu’il soit remplacé par un autre acheté à prix d’or, anonyme et conçu en laboratoire ! Je n’ai émis aucun jugement mais la séquence m’a perturbée. Alors qu’un temps de réflexion est généralement proposé aux femmes en demande d’IVG, c’est pour moi que je l’ai demandé. Je n’arrivais plus à penser.

Les embryons sont-ils interchangeables ? Sont-ils conçus à l’envi, ici ou là, selon l’air du moment? Où est la précédence, d’où est issu l’appel, comment pourra s’établir le fil de la génération? La technique est là, cela est possible. La loi sera bientôt là, cela sera légal.

Mais de qui cet enfant sera-t-il fils, fille?

Nous nous efforçons d’offrir aux femmes le meilleur de la science et des techniques. Mais comment être sûr que le bien de la science corresponde au bien des âmes des patientes ? Comment entendre, au-delà d’un désir à se reproduire ou à ne pas se reproduire, leur histoire, leur conscience, leur place dans la génération, éventuellement les préceptes de leur religion ? Et au vertige de la toute-puissance vint peu à peu se substituer le vertige du doute.

Hannah Arendt explique que ce qui peut conditionner les hommes à ne pas faire le mal est l’activité de penser. Et, à l’inverse, que l’inaptitude à penser, par un désastreux manque de conscience, ouvre la porte au mal. C’est ainsi que j’ai ressenti le besoin de créer le groupe pluridisciplinaire de réflexion éthique Labyrinthe. Ensemble nous pensons, scientifiques, philosophes, psychanalystes, sociologues, religieux, juristes. Nous réfléchissons depuis plus de vingt ans à la question du début de la vie. Nous réfléchissons au mystère, à l’ombre de la main de l’homme et de ses progrès sur le commencement pour tenter de garder notre cap d’accompagnants de ces nouveaux enfants. Nous interrogeons l’énigme.

 

Le début de la vie

 

« La nuit de l’origine est obscure » écrit Pascal Quignard, « Je n’étais pas là le jour où j’ai été conçu» [3]. La question est là, prégnante, elle persiste la vie durant, vouée à rester sans réponse. Où étais-je si je n’étais pas là ? Et si mes parents s’étaient aimés hors de moi, sans qu’il ne soit question de moi ? Si avant même d’exister, j’avais été orphelin d’eux ?

La première façon de penser l’origine est d’y placer un mythe, mythe au sens de Paul Valéry quand il parle de « ce qui n’a que la parole pour cause ».

La religion ouvre à un ailleurs transcendant où peut s’énoncer ce qui est impossible à l’homme [4]. C’est ainsi qu’elle tente d’approcher le début de la vie.

  • Dans le monothéisme juif, il est dit que jusqu’au quarantième jour de grossesse, l’embryon est comme de l’eau. Le fœtus fait partie du corps de la mère, il n’existe pas avant de naître. L’embryon n’est pas une personne, il appartient à la femme. Il sera humain lorsqu’il aura la tête dehors et qu’il respirera.
  • Pour les catholiques, l’animation de l’embryon se fait dès la fécondation le considérant dès lors personne humaine digne de respect et nous engageant vis-à-vis de lui aux mêmes droits et devoirs. Dans Evangelium Vitae, il est dit: « Dans la biologie de la génération est inscrite la généalogie de la personne. […] Dès que l’ovule est fécondé, une vie est inaugurée, différente de celle du père, différente de celle de la mère. Il ne sera jamais humain s’il ne l’est pas déjà. »
  • Dans l’Islam, la vie débute avec la conception et l’être est humain dès cet instant mais l’esprit investira la créature au cent-vingtième jour. L’enfant naît du ventre de sa mère ne sachant rien. Le fœtus n’a aucune personnalité, son existence est un simple processus biologique.
  • Les protestants expliquent que nous sommes engagés dans la génération et chargés de transmettre la vie que l’on a reçue. Nous ne sommes jamais au commencement de rien, mais toujours situés dans un commencement au sein duquel la vie. L’origine est dans le retrait de Dieu au moment de la création. Dieu se retire en créant l’homme. La science, qui s’est donné le pouvoir d’assister en direct à la rencontre entre les gamètes, est présente à la conception. Donc Dieu et la science ne se rencontreront jamais. Par contre, Dieu convoquera l’humain à sa responsabilité éthique[5].

La transcendance nécessaire pour penser l’origine n’est cependant pas exclusivement divine. Transcendere, surpasser, c’est reconnaître quelque chose qui est au-delà du perceptible et de l’intelligible. Pour les philosophes, le début de la vie est situé entre nature et liberté. Il émerge après le monde et de lui procéderont notre capacité d’agir et notre liberté.

Nous n’avons pas de prise sur l’origine qui toujours nous échappe. Est-ce un temps qui appartient à l’embryon ou qui appartient au monde ? La scène primitive est-elle avant le temps de l’enfant ou déjà inscrite dans son temps propre ? La question de l’origine se situe dans un temps différent du nôtre, c’est le temps archaïque. « Une image manque dans l’âme » poursuit Quignard. Cette image n’est pas accessible à la vue et pas non plus envisageable par la pensée. Il y a là une limite à l’entendement, une énigme. Un frémissement dit Ricœur lorsqu’il s’inquiète de son absence de fondement propre.

Pour les psychanalystes, il s’agit d’un double commencement. Biologique, l’engendrement, mais aussi ce sans quoi cet être de chair ne serait humain, son accueil dans le langage. Un langage qui appelle à la vie mais un langage au-delà du sens, qui fait signe sans produire de signes. C’est la précédence qui attend réponse, c’est le oui originaire[6].

Commencement double, aussi, entre bénédiction et malédiction. Bénédiction comme dire bien à propos de cette existence nouvelle. C’est le langage d’accueil. Mais malédiction comme dire mal. Parce que le tragique est hérité par des voies inconnues d’héritage, qu’il se pose sur cette vie qui s’origine, sur ces tablettes d’écriture qui représentent l’embryon dans le Talmud. Cet ensemble hérité, le bien des bénédictions, le poids des malédictions, les barbaries, les secrets, tout est reçu et, dans l’instant, oublié. Il s’agit, dit Freud, du savoir originaire. La route sera longue pour en retrouver l’accès car ce savoir devra être ré-approprié puis interprété [7]. C’est ainsi que la vie se bâtira sur ce qui est oublié. « Mon existence, écrit le philosophe Olivier Abel, surgit de cet effacement originaire. J’y perds ma trace. Et dans ce commencement de moi sans moi, le temps ne comptant plus pour moi, je touche comme immédiatement au commencement du monde. [8] »

Après avoir produit cet oubli salutaire, la transmission organise une mémoire. Et en cela elle est un processus de dé-liaison, elle sépare de la précédence. Elle inscrit de l’écart en cette place où vient ce qui est nouveau et imprévisible.

Cette absence d’image et de temps de l’origine crée un manque. La vie éclot et s’installe sur un manque et ce manque est moteur à vivre, il est condition au surgissement du vivant [9].

« La culture scientifique nous demande de vivre un effort de la pensée. » écrit Gaston Bachelard. Certes, mais nous devons articuler les progrès en biologie à ce manque, ce surgissement !

 

La procréation médicalement assistée

 

Les procréations modernes qui associent la maîtrise de la conception et le traitement de la stérilité répondent à l’objectif général de santé fixé par l’Organisation mondiale de la santé qui inclut le bien-être dans la définition de la santé. Oserons-nous dire le bonheur ? Mais ne serait-ce sur cette question du bonheur qu’il y a maldonne ? « Tous les hommes recherchent d’être heureux, dit Pascal. Cela est sans exception, quelques différents moyens qu’ils y emploient, ils tendent tous à ce but. » Mais le bonheur procède-t-il du progrès ? Ne repose-t-il pas, en partie, sur la capacité à renoncer ? Le bonheur doit s’entendre en tension avec le malheur[10].

 

Je suis gynécologue, je ne remettrai pas en cause les bienfaits dans la vie des femmes de la maîtrise de la conception et du traitement de la stérilité. Mais attardons-nous un instant sur la façon dont les choses se sont enchainées.

Après la naissance de Louise Brown au Royaume-Uni en 1978, puis d’Amandine à Clamart en 1982 sous les applaudissements du monde, la presse afficha les beaux bébés dans les bras de leur mère et elle parla des pères en la figure de Robert Edwards pour Louise et de René Frydman pour Amandine. C’était le début de la mort des pères.

De toute part, les projecteurs se sont braqués sur le commencement. Le scientifique a besoin de lumière pour travailler, il ne peut se satisfaire d’ombre. Par ces fenêtres qui s’ouvraient les unes après les autres sur la vie intra-utérine, nous découvrions ce temps jusque-là caché. Sur la pointe des pieds, le biologiste entrait dans la scène primitive, discrètement il pénétrait dans le sein maternel. Enfilant ses habits de scientifique, il se fabriquait un regard qui voit sans voir, il comptait les cellules en oubliant ce qui s’y cache. Nous savions la pudeur de l’embryon en train d’éclore dans les remous de sa scène primitive, mais le besoin de voir était plus fort que tout. À cette époque, Jacques Testart se levait la nuit et traversait Paris pour surveiller les gamètes dans son laboratoire. Il longeait la paillasse sans s’arrêter, les yeux baissés, au prétexte de faire un café. Certainement savait-il que l’embryon doit rester voilé. Mais le biologiste, n’y tenant plus, posait les yeux. Regard impudique? Regard scientifique, donc légitime. Regard dissocié. De l’obscurité profonde, l’origine passe à la lumière et l’embryon, nu, se dévoile.

Ces nouvelles naissances se sont alors jouées du temps. Elles congèlent, elles attendent, elles hésitent puis choisissent, parfois même souhaiteraient-elles poursuivre une conception dans le ventre de la mère après la mort du père. Soucieuses d’éclaircir le mystère pour pouvoir y pénétrer, du bout du doigt elles effleurent l’énigme.

 

Le désir d’enfant

 

Alors, imperceptiblement, la maîtrise de la conception et le traitement de la stérilité ont modifié le désir d’enfant. Ce constat est un déchirement pour celles et ceux qui se sont battus pour la liberté des femmes mais il serait malhonnête de ne pas l’interroger. Car le désir d’enfant s’est transformé.

Nous avons connu le temps des grossesses dites accidentelles. Temps révolu en partie dans les pays occidentaux et pour le bien des femmes car il pouvait mettre en danger la santé de la femme, celle de l’enfant ou ouvrir au risque d’une interruption de grossesse dans des conditions que personne n’a oubliées. Et puis c’est une étonnante façon de venir au monde sous cette appellation de bébé accident

Alors, et pour le bien de tous, la contraception a permis la venue de l’enfant dit désiré. C’est ainsi qu’il fallait naître pour se voir promis à un avenir heureux. A-t-on suffisamment prêté l’oreille à Françoise Dolto lorsqu’elle expliquait que ce désir qui permet la vie est triple ? Désir conscient ou inconscient d’une femme, désir conscient d’un homme mais aussi désir à venir de cet enfant en qui une vie s’origine. L’enfant avait son mot à dire sur sa conception pour Dolto. Il n’était pas l’objet du désir d’un autre mais le plein sujet de sa venue au monde aux côtés de l’éventuel désir de ses parents.

Puis, progressivement, l’enfant a été dissocié de cet élan partagé. Il a été décroché de la conversation amoureuse. Il est voulu en soi, pour soi. Le désir est devenu envie, l’enfant est devenu projet. Projet isolé, hors contexte. Ce terme de projet est apparu dans les débuts de la Fécondation in vitro lorsque l’on tentait d’établir l’avenir des embryons congelés. Fallait-il les conserver et sous quelles conditions, les détruire, les offrir à l’adoption, à la recherche ? Il a été décidé que la valeur de ces petits êtres figés dans un temps arrêté serait appariée au projet qu’en avaient ses parents. Le projet parental. Cela partait, comme souvent évidemment, de bons sentiments. Mais le terme est resté. L’enfant est aujourd’hui projet. Il est choisi, programmé. Le hasard est devenu nécessité.

Est-ce qu’un humain peut être humain par le projet d’un autre humain?

La maîtrise de la conception se double d’un revers que nous n’attendions pas : la programmation est devenue la règle. Les consultations de début de grossesse qui commençaient jadis par Félicitations ! commencent aujourd’hui par Voulez-vous le garder ?  Certaines demandes d’IVG sont justifiées d’un mot: Ça n’était pas programmé.

Ces nouveaux désirs, dit Winter, reposent sur une idéalisation de l’enfant devenue nécessaire à l’existence identitaire [1].

 

Faire un enfant sans père

 

Le désir a fait loi.

Nous voilà à la veille des nouvelles PMA sans homme et des nouveaux enfants conçus sans père. Par la force symbolique de la loi, c’est la société, devenue fécondante, qui entre dans la scène primitive.

Les interrogations sont nombreuses. Car si la réflexion qui va suivre interroge cette conception particulière et l’effacement du père qui en est le corollaire, elle interroge aussi la puissance réifiante de ces nouveaux désirs. Face à un désir tel qu’il a fait loi envers et contre tout, où se situeront désormais la liberté et la place de sujet de l’enfant à naître ?

La question n’est pas à la constitution de la famille. Nous savons des anthropologues que la famille est plurielle. Celle que nous connaissons ne constitue pas la seule possibilité de fondement d’une société. Quant à la parentalité, elle s’inscrit dans un contexte politique et religieux. Ils rapportent de leurs voyages des exemples variés de cultures qui conçoivent la famille dans des structures éloignées de la nôtre. Et les enfants vont bien. Nos sociétés occidentales connaissent aussi des constructions familiales atypiques, des regroupements de femmes sans hommes, par exemple au lendemain des guerres, et les enfants vont bien.

Ce n’est pas à l’amour ni à l’éducation que nous réfléchissons mais à la conception. Notre préoccupation va au récit et à la filiation.

La plupart des études dont nous disposons suggèrent que les enfants élevés par une femme seule ou un couple de femmes vont bien. Les travaux de référence sont ceux de l’américaine Charlotte Patterson et ils montrent qu’il n’y a pas de différences quant au bien-être et à la santé mentale des enfants selon qu’ils ont été élevés par des adultes homosexuels ou hétérosexuels. [11] En France, le pédopsychiatre Stéphane Nadaud a soumis des parents homosexuels à des questionnaires validés et il accorde ses conclusions aux travaux de Patterson, confirmant que ces enfants vont bien et que l’homoparentalité ne semble en aucun cas constituer un danger [12].

Plus rares sont les études qui font la distinction quant au mode de conception. Nadaud rapporte que les enfants conçus par PMA sans homme non seulement vont bien mais qu’en plus ils obtiennent des scores meilleurs que les autres. Tout au plus légèrement plus actifs, plus timides et moins sociables. À son tour, le psychologue Benoît Schneider passe en revue une importante partie de la littérature portant sur les enfants de mères homosexuelles conçus par PMA et il confirme ces résultats. Il conclut à une quasi-absence d’effet de la structure familiale sur le développement psychologique des enfants [13].

Mais un regard critique relève de nombreux biais.

Jean-François Mattei reproche à ces études de s’appuyer sur des échantillons trop faibles sans puissance statistique et souffrant d’une méthodologie bancale.

Le théologien Xavier Lacroix souligne que l’ensemble de ces questionnaires s’inscrivent dans une perspective comportementaliste. Les questions ne sont abordées qu’en termes de confort, de satisfaction et d’ajustement social. La qualité des relations familiales prime sur la structure de la famille et on ne va pas au-delà des représentations conscientes[14].

Nous nous tournons alors vers les psychanalystes qui, dans l’ensemble, doutent. Ainsi, Caroline Eliacheff s’étonne que la santé mentale de ces enfants ne soit évaluée qu’au travers du regard que portent sur eux leurs parents, parents qui sont animés par un fort désir de bien faire et par un souhait réel que tout aille bien [15]. Par ailleurs, ces études portent sur des temps courts, les sujets testés sont de jeunes enfants, rarement des adolescents, jamais des adultes. Or les effets pourraient se manifester plus tard. La fusion entre l’enfant et sa mère, par l’absence de père, peut créer un obstacle au processus de procréation[16]. Jean-Pierre Winter a écrit qu’il ne serait pas impossible que ces enfants aient du mal à se reproduire.

Une de mes patientes proche de la quarantaine fait actuellement une PMA à Londres avec ses propres ovocytes et du sperme de donneur. Cette femme vit en couple depuis plus de dix ans. Son conjoint est un homme aimant. Lorsqu’elle lui a fait part de son désir d’être mère, il lui a assuré qu’il serait auprès d’elle pour l’aider à élever l’enfant. Mais il ne veut pas être père. Au-delà même, il ne peut pas, malgré tout l’amour qu’il a pour elle. Cet homme est né d’une PMA faite il y a 40 ans par sa mère avec don de sperme anonyme.

Enfin, ces études sont souvent réalisées à l’initiative d’associations de parents homosexuels, ce qui les prive d’une certaine objectivité. Les sondages d’ailleurs révèlent cette même ombre de subjectivité ! L’un d’entre eux, réalisé à la demande de La Manif pour tous par le très sérieux institut qu’est l’IFOP, a recensé 83% de sondés qui estiment que les enfants nés de PMA ont droit à un père et à une mère. Et peu de temps après, un autre réalisé par le même institut à la demande des Associations de familles homoparentales rapportait 65% de sondés qui se disaient favorables à la PMA pour les couples de femmes et les femmes seules.

« L’opinion est l’ombre de la vérité. » disait Plutarque (Demetrius 28).

À l’issue de l’analyse de ces études, il n’en reste pas moins qu’il est possible que ces enfants aillent bien. Lorsque les chiffres annoncent que les enfants nés de PMA sans homme vont non seulement bien mais même mieux que les autres, il n’a peut-être pas tort. Ces enfants portent une lourde charge, une responsabilité. Ils sont investis d’une tâche. Ils sont les fruits d’une démarche particulière, conçus pour assouvir un désir à se reproduire au delà de ce dont les corps sont capables. Ils ne sont pas les enfants du hasard, mais les fruits de la nécessité. Ils ont quelque chose à panser.

Auront-ils le choix d’aller mal ? Probablement pas, ou peut-être plus tard.

J’ai eu l’occasion, dans les derniers mois, de partager avec un député d’abord, puis avec un sénateur en charge de la réécriture des lois, les points butoirs de la pensée, c’est-à-dire les points au-delà desquels la pensée vacille. Ces points qui auraient dû constituer des arrêts, des limites. Ces points qui auraient dû en appeler au principe de précaution. « Ralentir  » disaient Éluard, Breton et Char… Ralentir travaux… » relève le philosophe Éric Fiat lorsqu’il livre ses inquiétudes.

  • Le premier point est le respect de la différence des sexes. C’est le paradigme essentiel. L’appel à naître procède de l’altérité, il ne peut provenir du même. Mais cet élan de la conception qui doit tendre vers un autre différent n’est pas spontané chez l’homme. Le repli sur soi est plus aisé, plus immédiat car la confrontation salutaire à l’autre sexe peut être violente dans ce qu’elle révèle de sa propre incomplétude.
  • Le second point concerne la succession des générations. C’est par la rencontre sexuée que l’embryon s’installe dans une histoire qui fera génération, c’est la différence sexuelle clairement marquée par les mots père et mère qui projette l’enfant dans la génération. Sans cela, l’enfant risque de se maintenir aux côtés de la mère, se trouvant ainsi dans une confusion générationnelle qui mène à une confusion avec l’origine. C’est là la tentation de se fonder soi. Cette possibilité d’une auto-fondation subjective, de la réplication de l’humain à son identique sans saut de génération est certainement le danger majeur de cette innovation. « L’humain, dit le psychanalyste Jean-Daniel Causse, qui veut seulement se faire vivre lui-même par lui-même, est une contre-figure du fils »[2]. C’est la toute-puissance face à laquelle l’instance du fils au sens de plein sujet de sa vie ne vient plus faire obstacle.
  • La question du père vient ensuite. Au delà de cette différence qu’il incarne, le père est le garant de la rupture de l’enfant avec la mère et en cela de la rupture avec l’origine. Le père permet à l’enfant de désirer ailleurs que du côté de l’origine et en cela de sortir de la dimension incestueuse. « De tout temps il y a eu des pères absents, partis, morts à la guerre, inconnus, dit Winter, mais même un père inconnu fait figure de père »[1].

À Labyrinthe, nous avons recueilli le témoignage d’Élise, née en France en 1976 d’une femme seule par PMA avant que la loi ne l’interdise. Élise est aujourd’hui une femme de 45 ans mariée et mère de famille. « J’ai l’impression d’avoir été trahie et que quelque chose s’est tramé dans mon dos bien avant que je ne sois créée.  On a décidé à ma place de ma destinée sans père. À quoi ai-je servi? Suis-je un jouet ? Il est difficile, poursuit-elle, de ne pas avoir connu un tiers afin de permettre une différenciation d’avec la mère. Difficile de construire son identité, de ne pas tomber dans une fusion avec la mère. J’ai souvent eu le sentiment d’être le clone de ma mère. »

  • Enfin est la question de la vérité car l’enfant connaît la scène primitive qui fut la sienne, issue d’un savoir lointain, le savoir originaire. Sans y avoir accès, si ce n’est par le fantasme. Il sait avant même que d’être. Nous portons la responsabilité du récit de vie qui nous sera demandé et pour cela il nous faudra le langage. Sans blancs, sans oublis ni mensonges. Entre ce que nous dirons et ce que l’enfant sait, il doit y avoir coïncidence.

C’est ainsi que j’ai refusé de m’occuper d’un couple de jeunes femmes qui se sont présentées à moi posant sur mon bureau une petite boîte contenant la précieuse semence offerte par un ami. Elles me demandaient une insémination. Après avoir expliqué que je n’exerçais mon métier que dans les limites de ce que la loi autorisait et de ce que ma conscience permettait, j’ai posé la question du père. « Il n’y aura pas de père, ont-elles répondu ! Un père, ça peut être toxique ! » Elles avaient prévu de dire à leur enfant: « Nous nous aimions tellement, Isadora et moi, que tu es venu. »

Aujourd’hui la parole vraie sera rendue possible si l’autorisation de ces nouvelles PMA est assortie de la levée de l’anonymat du gamète mâle. Cela suffira-t-il à retrouver, pour partie, l’indispensable langage ? À réintroduire, symboliquement, une scène primitive, la différence des sexes et l’existence d’un père ?

Parole vraie, corps sexués et inscription dans la génération. Comment ne pas saluer le théologien et psychanalyste Denis Vasse qui écrivait, avec l’évidente simplicité des grands hommes qui le caractérisait: « Ce qui fait l’homme depuis toujours et pour toujours est une parole, dans un corps sexué et dans la généalogie [17]. »

 

Épilogue

 

Au terme de ces réflexions, force est de constater que ces nouvelles conceptions sans père risquent de mettre en cause les dimensions anthropologiques et psychiques de la filiation. Ces enfants, qui devront s’adapter aux désirs et à l’imaginaire des adultes, réussiront-ils à trouver les ressorts pour déployer, envers et contre tout, les dimensions de leur humanité [14] ?

Mais permettez-moi de rester circonspecte sur les raisons pour lesquelles nos sociétés modernes prennent en charge légalement ce désir de se débarrasser du père.

À Labyrinthe, Élise, doucement, poursuivait son récit. Avec une voix tout juste perceptible, elle remontait le fil de l’héritage maternel – son seul héritage – jusqu’à ce grand-père revenu mutique de la guerre. L’horreur avait éteint sa voix. Il fut un père absent.

À l’aube de ces nouvelles disparitions des pères souhaitées, légalisées par notre société, peut-être faut-il interroger la possibilité d’une situation en réplique à la mort des pères. Une secousse, en miroir, des barbaries du XXème siècle. Une émergence décalée de la malédiction, cet héritage inconscient, posé puis oublié. Mais s’exprimant, nous le savons, à la troisième génération [18] .

 

BIBLIOGRAPHIE

[1] Winter JP. L’avenir du père, suivi de Entre l’éthique et la pratique de Gemma Durand, Paris, éd. Albin Michel, 2019.

[2] Causse JD. « L’être filial: perspectives anthropologiques et théologiques », Revue d’éthique et de théologie morale n° 225, La filiation interrogée, 2003, Cerf, pp. 97-110.

[3] Quignard P. La nuit sexuelle. Flammarion, Paris, 2007

[4] Ginestet-Delbreil S. La terreur de penser, Sur les effets transgénérationnels du trauma, éd. Diabase, 1997.

[5] Faessler M. Ethique, Religion, Droit et Reproduction, Paris, 1998

[6] Causse JD. Naître ou la puissance des commencements, Études, 2014, pp. 39-47.

[7] Winter JP. Transmettre (ou pas). éditions Albin Michel, Paris, 2012

[8] Abel O. « Une philosophie de la naissance », Dokos, Revista Filosofica, 207 vols 19-20, Madrid, Apeiron ed., p.7-36.

[9] Causse JD. Filiation et transmission. in Introduction à l’éthique. Penser, croire, agir. dir Jean-Daniel Causse & Denis Müller, Labor et Fides, Genève, 2009.

[10] Rohmer C. « Le bonheur selon Matthieu, Perspectives (Mt 5) et contre-perspectives (Mt 23) », Revue théologique de Louvain 50/3, 2019, p. 362-381

[11] Patterson C. « Children of Lesbian and Gay Parents », in Child Development, 1992, 63, p.1025-1042.

[12] Nadaud S. Homoparentalité, Paris, éd.Fayard, 2002.

[13] Vecho O. et Schneider B. « Homoparentalité et développement parental de l’enfant : bilan de trente ans de publications », Psychiatrie de l’enfant, 2005, XLVII, 1, pp. 271-328.

[14] Lacroix X. « Homoparentalité. Les dérives d’une argumentation. » in Études, 2003,Tome 399, p. 201-211

[15] Éliacheff C. « Malaise dans la psychanalyse » Revue Esprit, L’un et l’autre sexe, n°273, mars-avril 2001

[16] Faure-Pragier S. Les bébés de l’inconscient. Le psychanalyste face aux stérilités féminines aujourd’hui, 2004Collection Le Fait psychanalytique, éd Presses Universitaires de France, 2004.

[17] Vasse D. La vie et les vivants, Paris, éd Seuil, 2001, p.209.

[18] Durand G. L’exil en héritage. dans M. Woronoff (dir), L’Héritage, Akademos 36, 2017, Institut de France, p. 135-144.

 

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