Communication de Sylvie BRUNEL « La Terre des hommes est belle. Une géographie amoureuse »

Communication de Sylvie Brunel, professeur émérite de géographie à Sorbonne-Université

Thème de la communication : « La Terre des hommes est belle. Une géographie amoureuse »

 Synthèse de la séance

Introduction

Le président Bruno Cotte ouvre la séance et cède la présidence de l’Académie pour l’année 2025 à Jean-Robert Pitte. La vice-présidence est assurée par Jean-David Levitte. Le Secrétaire perpétuel, Bernard Stirn, reste membre du bureau.

Jean-Robert Pitte ouvre le cycle de l’année, consacré à la géographie, intitulé : « La Terre des hommes. Diverses facettes de la géographie ».

Après Émile Levasseur en 1880, Paul Vidal de La Blache en 1918, et Maurice Le Lannou il y a 37 ans, en 1988, Jean-Robert Pitte devient le quatrième géographe à présider l’Académie. Il rappelle que pour que le monde nous soit intelligible, et donc rassurant et plaisant à vivre, nous avons besoin de culture géographique. L’objet de la géographie est d’étudier la relation qui existe entre l’humanité et son environnement plus ou moins mondialisé, de comprendre pourquoi les choses sont ici plutôt qu’ailleurs, comment elles se répartissent dans l’espace. Si le blanc des cartes est désormais comblé, il demeure une infinité de curiosités géographiques à étudier et la nécessité de comprendre comment les sociétés, actuelles et passées, se sont appropriées l’espace et l’ont façonné afin que notre planète soit toujours la « Terre des hommes » selon la belle formule d’Antoine de Saint-Exupéry.

Communication

Sylvie Brunel rappelle que nous vivons aujourd’hui dans un monde marqué par des risques multiples – alimentaires, géopolitiques, énergétiques et migratoires – et pointe la montée des antagonismes exacerbés qui fragmentent les sociétés et rendent plus difficile la coexistence pacifique. Combattant les discours fatalistes, elle s’oppose fermement à la collapsologie, qu’elle considère comme un frein à l’enthousiasme et à l’action des jeunes générations, dont le dynamisme est indispensable à la construction de l’avenir. Sylvie Brunel souligne que produire des richesses est une condition sine qua non pour mettre en œuvre des politiques sociales et environnementales. Elle rappelle que sans un niveau de vie suffisant, notamment incarné par une classe moyenne solide, il est impossible de mener simultanément des actions en faveur du social et de l’écologie. Sylvie Brunel prend la Camargue comme exemple symbolique d’une biodiversité, où l’intervention humaine joue un rôle crucial. Ce territoire deltaïque de 75 000 hectares, divisé en trois pôles (lacustre, saline et marais), fait face à des défis environnementaux majeurs tels que la submersion marine, la remontée du sel et la vulnérabilité au changement climatique. La salinité et l’altitude déterminent les usages du territoire, avec une Camargue lacustre au nord, propice à l’agriculture, et une Camargue saline au sud, dominée par l’exploitation du sel. Elle souligne la richesse symbolique de la région à travers le flamant rose, le taureau noir et le cheval blanc, des éléments souvent perçus comme naturels mais qui sont en réalité le fruit d’interventions humaines, remontant à l’époque de Napoléon III, qui avait entrepris des travaux pour lutter contre les inondations du Rhône. Elle souligne que la Camargue a été façonnée par des travaux d’aménagement et des visions culturelles, et revient sur des figures historiques comme le marquis de Baroncelli, qui a contribué à l’identité culturelle de la région. Elle évoque également comment cette image est perpétuée à travers des rituels, des symboles et des productions artistiques, comme le film « Crin-Blanc », qui a donné une visibilité internationale au cheval de Camargue. La Camargue, malgré son attrait, est confrontée à des enjeux majeurs, notamment la montée des eaux et des épisodes climatiques violents. Les agriculteurs, en particulier les riziculteurs, jouent un rôle essentiel dans la préservation des paysages emblématiques, créant un équilibre entre les terres et les eaux, nécessaire pour maintenir la biodiversité, notamment pour le cheval blanc et le taureau noir. Elle met aussi en avant l’exploitation du sel, qui, bien maîtrisée, devient une ressource précieuse. Les salins de Camargue, abritant les plus grandes colonies de flamants roses de la Méditerranée, illustrent comment une exploitation raisonnée des ressources peut participer à la transition écologique. Pour Sylvie Brunel, il n’y a pas de fatalité à l’effondrement des territoires. Tout dépend des priorités, des choix politiques et des moyens déployés. La géographie enseigne que les paysages évoluent constamment et que tenter de les figer conduit souvent à leur disparition. Cette préservation nécessite toutefois l’implication active des acteurs locaux.

Sylvie Brunel aborde dans un deuxième temps les enjeux complexes de la sécurité alimentaire mondiale et de la souveraineté alimentaire, soulignant l’importance des campagnes agricoles pour résoudre la faim dans le monde. Fortement influencée par son expérience humanitaire, elle a été confrontée aux crises alimentaires dans les régions en guerre ou frappées par des catastrophes. L’agriculture est un levier stratégique qui, en plus de nourrir une population croissante, peut contribuer à la lutte contre le changement climatique. Elle met l’accent sur l’importance de préserver la biodiversité et de développer des pratiques agricoles durables permettant de nourrir les générations futures tout en protégeant les ressources naturelles. En ce qui concerne la souveraineté alimentaire, elle prend l’exemple de la Chine, où l’indépendance alimentaire est une priorité nationale. Elle explique comment la Chine a misé sur l’autosuffisance alimentaire, en investissant massivement dans le secteur agricole, notamment par l’extension des surfaces cultivées et l’adoption de techniques modernes. Cela illustre la manière dont les grands pays cherchent à sécuriser leur approvisionnement alimentaire face aux fluctuations mondiales des prix et à assurer la sécurité alimentaire de leurs citoyens. Sylvie Brunel aborde les tensions agricoles en Europe, notamment en France, alimentées par la concurrence internationale, les exigences environnementales strictes et les politiques agricoles européennes qui ne répondent pas aux besoins des petits exploitants. Elles révèlent la fragilité du modèle agricole européen face aux défis mondiaux. Elle analyse aussi les statistiques mondiales sur la faim et la sécurité alimentaire, soulignant qu’en dépit d’une production céréalière mondiale de 2,8 milliards de tonnes pour 8 milliards de personnes, une personne sur dix souffre de la faim, surtout dans les pays du Sud. Elle met en évidence les inégalités d’accès à la nourriture et la pression accrue liée à la croissance démographique prévue pour 2050. S. Brunel aborde également la concentration de la production alimentaire mondiale, où dix grands exportateurs dominent le marché, tandis que de nombreux pays, notamment en Afrique, dépendent des importations. Elle cite l’exemple de la Russie, devenue un leader mondial du blé après l’annexion de la Crimée, pour illustrer l’impact des tensions géopolitiques sur la sécurité alimentaire. Sylvie Brunel propose des solutions pour améliorer la durabilité de la production alimentaire, notamment par les innovations génétiques et des techniques agricoles adaptées aux réalités locales. Elle met en avant le maïs, un aliment de base pour des millions de personnes, soulignant ses avantages écologiques : faible consommation d’eau comparée au riz ou au soja, et capacité à être cultivé dans des zones arides grâce à des techniques d’irrigation optimisées. Elle cite la Chine comme un exemple de pays ayant développé une expertise avancée dans la production de semences. En France, elle aborde les défis de compétitivité, notamment la réduction de la part de marché des exploitations agricoles françaises, exacerbée par la concurrence croissante après l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur. Elle insiste sur la nécessité de renforcer la position de la France comme acteur majeur dans l’agriculture mondiale et souligne le rôle stratégique des semences dans la guerre alimentaire mondiale. Bien que la France fasse face à des défis importants, elle peut continuer à jouer un rôle majeur dans l’agriculture mondiale si elle défend son modèle, promeut l’innovation et protège ses intérêts dans un contexte de globalisation.

À l’issue de sa communication Sylvie Brunel a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées Y. Gaudemet, H. Gaymard, L. Bély, M. Bastid-Bruguière, B. Cotte, J. de Larosière, A. Vacheron, P.M. Menger, H. Korsia.

Réécoutez la communication

 

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