Communication de Christian Grataloup, professeur émérite de géographie à l’Université Paris Diderot
Thème de la communication : « La géohistoire. Vertus du mariage de la géographie et de l’histoire »
Synthèse de la séance
Christian Grataloup ouvre son discours par un questionnement : pourquoi particulièrement aujourd’hui, l’écriture de l’histoire des humains est-elle indissociablement une géographie ? Il rappelle qu’il existe un trait d’union historique entre ces deux disciplines, incarné par le concept de « géohistoire », popularisé par Fernand Braudel. En France, une particularité notable réside dans l’enseignement conjoint de l’histoire et de la géographie, perçues comme une seule discipline, l’histoire représentant le passé, tandis que la géographie incarne le présent. Chez nos voisins, ces matières ne sont pas associées. Ce « mariage » reflète une dimension identitaire forte : la nation française s’est construite par le territoire, contrairement à l’Allemagne, qui s’est construite par le peuple.
L’histoire des humains est nécessairement géographique. Cette affirmation s’impose de manière croissante, notamment avec l’essor de la cartographie historique. Pour comprendre cette dynamique, il faut partir d’un constat élémentaire : il existe une seule humanité, celle des sapiens, mais cette humanité est fractionnée en une multitude de sociétés très diverses, cette idée pouvant se résumer par la formule « un singulier-pluriel ». C’est également ce que l’on peut appeler « la contradiction de Babel » : les humains sont dotés à la fois d’une grande mobilité et attachés à la proximité. Notre mobilité, héritée des premiers sapiens, nous a permis de nous adapter à différents milieux. L’invention d’outils comme l’aiguille à chas en os, permettant de confectionner des vêtements adaptés aux milieux non tempérés, illustre la capacité des humains à « créer leur propre environnement ». Cette aptitude a favorisé la dispersion des sapiens, d’abord en Europe, en Afrique, en Asie et en Australie, puis en Amérique et enfin dans le Pacifique. Ainsi, tous les milieux terrestres, même extrêmes, sont désormais habités par l’humanité. Néanmoins, cette mobilité contraste avec une autre nécessité fondamentale : celle d’avoir des proches. L’évolution biologique des humains a rendu les accouchements plus complexes, et les nouveau-nés, que l’on peut nommer « grands prématurés », dépendent des adultes. Cette exigence impose un besoin constant de regroupement. La dualité entre diffusion et proximité a également conduit à une multiplicité de langues, atteignant son apogée au XVe siècle avec un fractionnement linguistique maximal.
Une société ne peut être comprise qu’en relation avec son voisinage. La diffusion humaine a donné lieu à des sociétés ayant un nombre de voisins et des degrés de connexion variés. Depuis les années 1980, le phénomène de mondialisation a transformé notre rapport à la géographie et à l’histoire. La modernité reposait sur une logique temporelle de succession, c’est-à-dire un chemin linéaire faisant suivre aux sociétés un processus de développement conçu comme identique. Cette conception a laissé place à une conscience mondiale que le développement des sociétés ne se fait plus de manière isolée ou selon un modèle unique, mais en interaction avec d’autres sociétés. Cela a permis de dépasser les anciens modèles évolutionnistes, tels ceux de Rostow qui défend le « take-off économique » des sociétés ou bien la conception marxiste de successions des modes de production. Ces modèles, élaborés dans un contexte européen spécifique, ne peuvent prétendre à une universalité et ne se reproduisent pas de manière identique dans toutes les régions du monde. Dès lors, il devient nécessaire de concevoir les sociétés géographiquement plutôt que temporellement.
Dans cette vision géohistorique, l’espace est souvent pensé comme du temps. Ainsi, l’Europe était vue comme le centre du monde moderne et progressif. Sur certaines cartes, plus on s’éloignait de l’Europe, plus les autres régions étaient perçues comme moins évoluées et appartenant au passé. Certaines cartes ont remis en question ce modèle eurocentré, notamment la « carte inversée » de Stuart MacArthur, qui présente un planisphère avec l’Océanie au centre et le Sud en haut. La géohistoire permet par exemple de comprendre l’Antiquité comme une région géographique spécifique, centrée sur la Méditerranée, et non simplement comme une période. La géohistoire, en associant « période » et « région », permet ainsi de mieux comprendre comment les dynamiques spatiales et temporelles se sont entrelacées pour façonner les événements du passé.
Depuis des millénaires, les sociétés de l’Ancien Monde ont été interconnectées : les routes, la recherche des métaux précieux, ou encore l’expansion mongole démontrent une histoire commune. Au XVe siècle, la première mondialisation s’accélère du fait des grandes explorations maritimes, motivées par la recherche de routes commerciales et de produits tropicaux tels que le sucre, le thé, le café et le chocolat. Ces produits, impossibles à produire en Europe, ont poussé les Européens à exploiter d’autres territoires, notamment dans le cadre de ce que l’on peut appeler le « deuxième voyage », résultant de la volonté de retourner sur ces terres découvertes pour y exploiter leurs ressources. Ce tissage du monde ne peut se comprendre sans la prise en compte des facteurs naturels, tels que les courants marins et les cyclones.
En conclusion, Christian Grataloup revient sur deux tensions géo-historiques actuelles. Les inégalités tropicales : les produits tropicaux consommés majoritairement dans les pays du Nord sont encore aujourd’hui produits dans des régions chaudes, souvent pauvres. Les cartes permettent d’observer une forte coïncidence entre les régions tropicales et les territoires économiquement en difficulté. D’autre part, on constate dans un monde de plus en plus connecté le développement des frontières et de la fragmentation spatiale. La révolution industrielle a réduit les distances et multiplié les interactions, mais a également créé un monde de plus en plus fragmenté, avec davantage de frontières. La construction des territoires par les sociétés entre en contradiction avec la nécessité d’interagir avec l’autre. Monsieur Grataloup conclut en citant cette formule de Jacques Lévy : « Le monde n’a pas d’ennemi, il a des problèmes ».
À l’issue de sa communication Christian Grataloup a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées L. Bély, P.A. Chiappori, J. Tulard, G. Guillaume, J.C. Trichet, J.D. Levitte, C. Tiercelin, B. Cotte, H. Korsia, C. Delsol, G. de Menil.

Verbatim du communicant
| Téléchargez le verbatim de Christian Grataloup (bientôt disponible) |
Réécoutez la communication
