Communication d’Yvette VEYRET, Professeur émérite de géographie à l’Université de Paris-Nanterre
Thème de la communication : L’invention de l’environnement en géographie
Synthèse de la séance
Yvette Veyret commence en rappelant que les rapports entre nature et sociétés ont toujours été un objet d’étude pour la géographie, bien avant l’apparition du terme « environnement ». En effet, la géographie, par sa capacité à croiser les dynamiques sociales et les changements biophysiques, est particulièrement bien adaptée à l’analyse des transformations environnementales.
Yvette Veyret souligne que la géographie, appuyée par la cartographie, a joué un rôle clé dans la découverte et l’exploitation des territoires, notamment à des fins militaires et coloniales. Des géographes naturalistes comme Alexandre de Humboldt ont étudié les paysages et classé les végétaux, tandis que Carl Ritter et Friedrich Ratzel ont mis en avant le rôle du milieu physique pour expliquer les comportements humains. Ratzel, en particulier, associe les ressources du milieu aux activités humaines, introduisant une vision déterministe qui influencera la géographie française. Au XXe siècle, Paul Vidal de la Blache conteste cette approche en développant le « possibilisme », selon lequel les sociétés, tout en étant influencées par la nature, possèdent une certaine liberté dans l’utilisation des ressources selon leurs techniques, leurs perceptions et leur histoire. Le « possibilisme » reste lié au milieu physique, mais défend l’idée que « la nature propose et l’homme dispose », insistant sur l’adaptation humaine aux contraintes naturelles. Parallèlement, G. Perkins Marsh et E. Reclus, préoccupés par les effets de l’évolution technique et économique, ont amorcé une réflexion environnementale bien avant l’apparition moderne du terme en géographie.
Au début du XXe siècle, la géographie physique s’affirme, tandis que les études régionales intègrent des données anthropiques (agriculture, industrie, villes) pour mieux comprendre les territoires. Maximilien Sorre, dans Les fondements biologiques de la géographie humaine, analyse les interactions de l’homme-milieu comme un « jeu d’actions et de réactions », soulignant leur caractère dynamique. Le terme « environnement », anciennement lié à la notion de trajectoire circulaire au Moyen Âge, devient courant au XIXe siècle. Il désigne désormais non seulement ce qui entoure spatialement une société, mais aussi ce qui influence ses actions et son développement, évoluant progressivement pour signifier « cadre de vie ».

Les conceptions des rapports entre nature et société ont évolué au fil du temps. Au XVIIIe siècle, Carl von Linné notamment promeut une conception « fixiste » : il considère que Dieu a attribué à chaque plante une nature propre, adaptée à son climat et sol, et que cette création est immuable. Toutefois en réponse, certains naturalistes, tels que George Cuvier et Elie de Beaumont, développent la théorie du « catastrophisme », en suggérant que des événements majeurs, comme le déluge, ont marqué l’histoire de la Terre et de la nature, expliquant les changements géologiques.
Au XIXe siècle, naît en Allemagne, l’écologie scientifique. Ernst Haeckel, influencé par les théories darwiniennes, définit l’écologie comme la science des relations réciproques entre les organismes et leur milieu. Cette approche holistique, novatrice à l’époque, est cependant rapidement restreinte à l’étude biologique des chaînes trophiques, excluant l’homme. Ce n’est que dans la seconde moitié du XXe siècle que l’homme est intégré dans les écosystèmes, mais en en dénonçant exclusivement les méfaits, avec un regain d’intérêt pour les effets de la science et de la technique, souvent considérés comme une « nouvelle barbarie ».
Dans l’étude de la relation entre l’homme et la nature, deux visions s’opposent. Le préservationnisme, défendu par des figures comme R. Waldo Emerson, J. Muir et H.D. Thoreau, insiste sur la valeur intrinsèque de la nature, indépendante de toute utilité économique. Thoreau, par exemple, considérait que la nature et l’homme partageaient une dimension divine et que la nature ne devait pas être exploitée pour satisfaire les besoins humains. En revanche, le conservationnisme, représenté par Gifford Pinchot, prône une gestion rationnelle des ressources naturelles, soulignant que la conservation vise à améliorer la qualité de vie actuelle et future, tout en exploitant durablement les ressources. Après la Seconde Guerre mondiale, l’écologie politique émerge, critiquant les effets des activités humaines sur l’environnement. Le rapport du Club de Rome en 1972, « Halte à la croissance !», alerte sur des crises mondiales telles que la pollution, la perte de biodiversité et le changement climatique, marquant un tournant dans la pensée écologiste.

Yvette Veyret souligne que dans les fondements de la pensée écologiste, existent une constante dénonciation des actions anthropiques perturbant les équilibres naturels et la promotion des politiques de protection de la nature. Elle note que des représentations, pourtant discutables, d’une nature vierge ou sauvage, à l’instar des forêts primaires, restent présentes dans les discours de l’ONU (PNUD) et des grandes ONG. Elle critique l’écologie politique, souvent exagérée, qui tend à considérer toute action humaine comme nuisible, sans prendre suffisamment en compte les réalités des populations locales, leurs attentes, leurs pratiques et leurs représentations de la nature.
Yvette Veyret souligne que certains géographes ont intégré les rapports entre nature et société dans une géographie devenue science sociale au cours du siècle dernier. Pierre George, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, est l’un des premiers à définir l’environnement en géographie comme un ensemble d’éléments donnés (une montagne, un cours d’eau…), un produit de l’homme et un ensemble perçu. L’environnement résulte ainsi d’une hybridation entre nature et société. Jean Tricart développe le concept d’ « éco-géographie », qui considère l’homme et la société comme des agents décisifs dans l’« écodynamique ». Selon lui, il est nécessaire de fixer des limites de tolérance et des seuils d’utilisation des ressources, qui varient selon les périodes historiques. L’étude de l’environnement implique non seulement de le replacer dans son contexte historique, mais aussi d’examiner les héritages des époques passées. La géographie environnementale s’efforce de répondre aux besoins des sociétés, d’optimiser l’utilisation des ressources tout en respectant leur caractère limité. L’anthropisation, bien que relativement brève par rapport à la longue durée de la planète, a profondément transformé les paysages, et l’approche géo-archéologique permet de comprendre cette évolution et d’analyser l’impact des dynamiques passées sur les paysages actuels.
Yvette Veyret souligne qu’il est crucial de ne pas juxtaposer des temporalités naturelles et sociales. Les rythmes de la nature et des sociétés sont différents, et ces dissonances de temporalités sont souvent à l’origine de controverses et de conflits. Il est donc essentiel de les envisager ensemble pour mieux comprendre les enjeux contemporains. Elle précise qu’il est illusoire de chercher un « temps zéro », un état de référence correspondant à un environnement idéal et stable. L’idée de retrouver une situation optimale, comme une forêt « naturelle » ou un écosystème d’origine, est irréaliste, car l’environnement est en constante évolution et il est impossible de reconstituer un écosystème figé.
L’environnement est une composante majeure et indispensable de tout aménagement qui impose de définir à un moment donné les perceptions et les attentes des sociétés concernées, les limites et les seuils d’usage des ressources. L’environnement doit être envisagé dans son contexte, économique et politique ainsi que dans son cadre scientifique et technique qui peut contribuer à une meilleure gestion et à un usage raisonné de la nature et des ressources. L’environnement en géographie sait lire l’ampleur et l’importance de certains dysfonctionnements mais sait aussi les replacer à l’échelle voulue, sans dramatisation systématique, généralement contre-productive et sans tomber dans le déni de certaines évidences. Yvette Veyret conclut son discours en reprenant la formule de Jean Tricart : « l’environnement doit aider l’homme à vivre et /ou à mieux vivre ».
À l’issue de sa communication Yvette Veyret a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées P. Delvolvé, Y. Gaudemet, B. Cotte, D. Andler, Th. de Montbrial, T. Fortsakis, J.C. Trichet, S. Sur, G. de Menil, J.C. Casanova, L. Ravel, L. Bély, M. Bastid-Bruguière, J.R. Pitte.

Verbatim de la communicante
Géographie et environnement
Conférence du 20 janvier 2022,
Yvette Veyret .Professeur émérite, Université de Paris Nanterre. Géographe
Les rapports nature/sociétés ont toujours représenté un « objet d’étude » pour la géographie avant même que cette discipline n’utilise le terme d’environnement avec l’acception qu’on lui connait aujourd’hui. C’est au cours du XXe siècle que « l’environnement physique » a commencé à intégrer des questions anthropiques et/ou à s’intégrer à celles-ci. La géographie paraît bien adaptée à la compréhension et à l’analyse des transformations environnementales puisqu’ elle peut envisager de manière concomitante et croiser les dynamiques sociales et les changements biophysiques.
I.L’environnement et géographie, une histoire complexe
A Les précurseurs : l’homme et le milieu en géographie
La géographie appuyée sur la cartographie a accompagné la découverte et l’usage des territoires notamment à des fins militaires, elle a contribué à la découverte de nouveaux espaces maritimes (cartes marines, portulans…) et terrestres parallèlement à la progression de la colonisation. Dans les cabinets de curiosité du XVIIIe siècle, roches, végétaux, animaux sont présentés et décrits au même titre que les populations de l’ailleurs et du lointain… Le géographe à dominante naturaliste, décrit les paysages, classe les végétaux… c’est le cas de l’allemand Alexandre de Humboldt (1769-1859) à la fois géologue, climatologue, géographe, biologistes tandis que d’autres géographes allemands tels Carl Ritter (1779-1859) et Friedrich Ratzel (1844-1904) insistent sur l’importance du « milieu » entendu comme cadre physique, qui devient alors l’une des notions centrales de la géographie. Ratzel souligne que le milieu et les ressources diverses qu’il sous-tend, expliquent les spécificités des activités humaines et les modes de vie des sociétés, il est à l’origine des conceptions déterministes qui vont fortement marquer l’analyse géographique française.
A l’aube du XXe siècle, des géographes français discutent la notion de déterminisme et introduisent « le possibilisme », développé par Paul Vidal de la Blache (1845-1918). Dans cette approche, l’homme et les sociétés ont une liberté de choix par rapport aux aspects imposés par la nature. Les sociétés pouvant utiliser les composantes du milieu en fonction des techniques dont elles disposent, des perceptions du milieu, de leur histoire… Le possibilisme ne se détache pas totalement du milieu physique mais la « nature propose et l’homme dispose ». Dans le même temps, George Perkins Marsh(1801-1882) américain cultivé, philologue, juriste, géographe envisage les interactions entre humains et « cadre physique » (cf. « Man and nature ; or, physical geography as modified by human action » (1864), comme le fait aussi le géographe français anarchiste Élisée Reclus (1830-1905) (L’homme et la terre, 1905-1908), les deux auteurs s’inquiètent alors des conséquences négatives de l’évolution technique, économique, ils posent ainsi les fondements de la réflexion environnementale avant même que ce terme n’existe en géographie.
Pendant les premières décennies du XXe siècle, tandis que l’importance de la géographie physique s’affirme, les études régionales accordent une place de choix à ces données auxquelles les « aspects humains » (agriculture, industrie, villes, campagne…) se juxtaposent simplement. Pourtant des prémices d’une relation plus complexe entre aspects physiques et humains apparaissent, ainsi dès 1943, Maximilien Sorre (1880-1962) dans son ouvrage « les fondements biologiques de la géographie humaine » présente une approche nouvelle qui consiste à « suivre entre l’homme et le milieu physique ce jeu passionnant d’actions et de réactions, de luttes et d’alliances, régi par la loi de la biologie ». Le terme d’environnement n’est pas encore utilisé pour envisager ces interrelations mais il a commencé à apparaître en géographie dès la fin du XIXe siècle.
« Environnement », portait au Moyen Age l’idée de trajectoire circulaire, évoquant ce qui entoure. On retrouve le mot dans la langue anglaise, ainsi en 1603, d’après l’Oxford Standard Dictionary , il proviendrait du vieux français « environ ». Environment désigne alors le milieu, le cadre dans lequel on vit. Ce terme devient d’usage courant à partir du XIXe siècle dans le monde anglo-saxon signifiant à la fois de ce qui entoure spatialement et de ce qui influence. Dès la fin du XIX e siècle, certains géographes l’utilisent dans le sens de « cadre de vie », Elisée Reclus associe sous ce vocable données physiques et actions des sociétés («environnement géographique»). Albert Demangeon (1872-1940) indique que « milieu géographique » (à la fois physique et humain) est synonyme d’environnement
B-Des conceptions de la nature aux XVIII-XIXe siècles, naturalistes et écologistes
Les conceptions de la nature et des rapports nature/société ont varié au fil du temps.
1-Le fixisme au XVIIIe siècle. Au XVIIIe siècle pour le suédois Carl von Linné (1707-1778) Dieu a « distribué à chaque plante une nature telle qu’elle convienne le mieux au climat et au sol ». Cette conception est fixiste, l’auteur considérant que la création divine est immuable. Néanmoins, certains naturalistes montrent que de grands événements ont marqué l’histoire de la terre et de la nature. Pour expliquer ces changements majeurs notamment en géologie, George Cuvier (1769, 1832) et Elie de Beaumont (1798-1874) envisagent la théorie du « catastrophisme » dont témoigne « le mythe du déluge ».
2- Les visions de la nature de l’écologie scientifique et de l’écologie politique
*Au XIX siècle nait en Allemagne l’écologie scientifique. En 1866 le biologiste, médecin, philosophe Ernst Haeckel (1834- 1919) marqué par les travaux de Darwin, définit l’écologie comme science des rapports réciproques du vivant dans son milieu (le mot vient du grecs oikos, « maison, habitat (milieu) », et logos, « discours »). On est donc très proche de la géographie qui envisage déjà l’homme dans son milieu. Mais la position de Haeckel, très novatrice car holistique est alors probablement trop novatrice de sorte que très vite l’écologie a été réduite au seul champ de la biologie et à l’étude des chaînes trophiques dont l’homme est exclu. Ce n’est que dans la seconde moitié du XXe siècle, que l’homme commence à être intégré dans les écosystèmes mais en en dénonçant exclusivement les méfaits. Il perturbe la belle « harmonie » naturelle, ses « équilibres », introduit l’artificiel. Certaines analyses dénoncent la modernité, la science et la technique considérées parfois comme la « nouvelle barbarie de notre époque » (Michel Henry, La barbarie, éd. Grasset, 1987). Plus tardivement les écologues discutent le fixisme pour souligner que des modifications caractérisent la nature à toutes les échelles de temps et d’espaces (cf. 1997 C.Larrère et R.Larrère). Ils mettent l’accent sur les perturbations.
*Selon le géographe Bernard Charbonneau (1910-1996), précurseur de l’écologie politique, la découverte et la protection de la nature sont nées dans les pays protestants. Pour cet auteur, existe « une affinité culturelle spécifique entre le protestantisme et la relation homme/nature à l’époque moderne.
La Wilderness, ou la vision américaine de la nature. Certains colons arrivent en Nouvelle Angleterre aux XVIII, XIXe siècles pour y chercher le paradis terrestre permettant de vivre harmonieusement dans les beautés de la nature. La nature sauvage, la Wilderness, est alors considérée comme un antidote à la décadence de la civilisation et à la corruption sociale. « La nature est toujours l’alliée de la religion, elle met sa pompe et ses splendeurs à disposition du sentiment religieux »(R.W.Emerson, 1836). Un courant de pensée philosophique et religieux, se développe, le transcendantalisme représenté par l’anglais Thomas Carlyle (1795-1881) et l’américain Ralph Waldo Emerson (1803-1882). Pour Emerson, à côté des vérités révélées des Ecritures, il y a la « révélation naturelle », la possibilité de connaître Dieu par l’étude du « livre de la nature », témoignage de la perfection des lois divines. Le transcendantalisme est à l’origine de deux courants de deux approches des relations homme/nature, le préservationniste et le conservationiste.
Le préservationnisme est représenté par Ralph Waldo Emerson, John Muir (1838-1914), naturaliste, écrivain et Henry David Thoreau (1817-1862) philosophe, naturaliste. Ce dernier considérait que l’homme et la wildernessont une même dimension divine, et que la nature n’a pas pour finalité la satisfaction des besoins humains. Il refuse l’utilitarisme économique. Pour ces auteurs, comme pour les spécialistes de l’écologie profonde (Arne Naess 1912-2009) la nature, possède une« valeur intrinsèque », indépendante de toute évaluation économique. Le préservationnisme insiste sur le principe d’égalité biocentrique, autrement dit, l’égalité en droit à la vie de toutes les formes du vivant.
Le conservationnisme est représenté notamment par Gifford Pinchot (1865-1946) forestier, qui a séjourné à l’école forestière de Nancy. Il a joué un rôle fondamental dans la politique de conservation des forêts américaine et dans la prise de conscience de l’importance d’une utilisation rationnelle de celles -ci. Ainsi, en 1910, dans son livre The Fight for Conservation, Pinchot souligne que « ce que défend avant tout la conservation, c’est l’idée de faire de ce pays le meilleur endroit possible où vivre, à la fois pour nous et pour nos descendants ».
L’écologie politique se répand après la Seconde Guerre mondiale avec la dénonciation des effets des activités humaines sur le milieu et les ressources, ces critiques sont reprises par le Club de Rome et le rapport « Halte à la croissance » (rapport Meadows 1972) . Sont alors dénoncées les grandes crises affectant la planète : pollution, disparition des ressources-biodiversité ou autres- bombe »p », changement climatique….
4- Quelques fondements de la pensée écologiste
Le premier est la constance dans la dénonciation des actions anthropiques qui « perturbent les équilibres » de la nature.
Les politiques de protection de la nature sont un autre élément majeur. C’est au nom de la biodiversité qu’il faut préserver des espaces plus ou moins vastes et des espèces ces espaces spatialement bien délimités renvoient souvent à une vision fixiste. En outre, dans un certain nombre de cas africains, chinois, ou canadiens, le classement en parc ou réserve s’est accompagné du déplacement de population. Les grandes ONG de protection Greenpeace, WWF… mettent leurs principes en application sur l’ensemble de la planète au nom de l’universalité sans prendre en compte les attentes des populations locales, tandis que les parcs sont parfois « des garde-manger entourés par la faim » (Sournia 1990).
La nature vierge, sauvage, les forêts primaires…sont autant de représentations discutables pourtant encore présentes dans les programmes de l’ONU (PNUD) et dans les discours des grandes ONG de protection. En 2009 le Parlement européen, a adopté une résolution préconisant une politique communautaire de la wilderness «Nous avons le devoir moral de permettre aux générations futures de jouir et de profiter des zones européennes réellement vierges »indiquait Gyula Hegyi (Hongrois), auteur du rapport qui a abouti à la résolution.
Les discours de l’écologie politique souvent très dramatisés, renvoient à l’idéologie où toute action humaine est négative. Ces discours ne tiennent que très peu compte des populations, de leurs attentes, de leurs pratiques, de leur passé et de leurs représentations.
III-L’environnement en géographie
Indépendamment des positions de l’écologie politique naissante, certains géographes ont au cours du siècle passé, envisagé les rapports nature/société dans le cadre d’une géographie devenue science sociale.
A-Définition de l’environnement en géographie : Le géographe Pierre George (1909-2006) membre de l’Académie des sciences morales et politiques est l’un des premiers à définir l’environnement dans son Que sais-je ? Environnement(1970) et à souligner son caractère d’interface. Il définit l’environnement en géographie comme un élément donné (une montagne, un cours d’eau..), un produit de l’homme (rôle ancien de l’anthropisation) et un ensemble perçu. On peut aussi souligner que c’est « l’ensemble des éléments qui, dans la complexité de leurs relations, constituent le cadre, le milieu, les conditions de vie pour l’homme » . L’environnement est le fruit d’une hybridation nature/société.
Ces positions sont clairement explicité par deux géographes physiciens, Georges Bertrand (né en 1935) biogéographe et Jean Tricart (1920-2003) morphologue. Le premier prône une analyse globale du milieu intégrant outre des aspects physiques, des éléments biologiques et des aspects sociaux. Pour lui, la nature doit être saisie au cœur du social. Jean Tricart défend et pratique ce qu’il nomme avec Jean Kilian (1929-2911), pédologue, « l’éco-géographie » dans l’ouvrage paru en 1979 « L’écogéographie et l’aménagement du milieu naturel »(édition Maspéro) Pour ces auteurs, l’homme et la société sont des agents décisifs de « l’écodynamique, il faut établir des limites de tolérance, des seuils à ne pas dépasser dans l’usage des ressources , seuils valables à un moment donné de l’histoire des sociétés.
B- L’environnement aujourd’hui en géographie, environnement et aménagement
L’étude de l’environnement à une échelle donnée impose à la fois de replacer ce dernier dans son époque et d’envisager les héritages d’époques passées où les attentes, les perceptions et les usages des éléments biophysiques étaient différents de ceux d’aujourd’hui. La géographie dans sa dimension environnementale travaille pour les sociétés, leur mieux être, l’ usage optimal des ressources dans le respect de celles-ci dont on connait le caractère limité.
1-Les temps de l’anthropisation, l’importance majeure de l’histoire en environnement
L’anthropisation correspond à un temps relativement bref par rapport à la longue durée de la planète. L’approche géo-archéologique permet de saisir la genèse des paysages, et d’envisager comment les dynamiques passées interviennent dans les aspects et l’évolution du paysage aujourd’hui. Il ne s’agit pas de juxtaposer comme cela est parfois encore effectué des temporalités, des périodisations considérées comme naturelles et d’autres qualifiées de sociales mais de les envisager en une commune rythmicité. Ces temps de la nature et ces temps des sociétés sont loin d’être identiques, les uns sont souvent des temps longs à très longs (le temps géologique à l’origine des paléoenvironnements), les autres beaucoup plus courts : des temps des hommes, voire des temps du politique, des élections… Ces dissonances entre temporalités sont responsables de beaucoup de controverses et de conflits entre acteurs au même titre que l’absence de leur prise en compte.
2-Un temps zéro de référence ?
Il est illusoire dans la nature pour en corriger les dégradations, de tenter de retrouver une situation idéale, un point zéro… Il n’y a pas de point zéro correspondant à une situation optimale à retrouver. Ce temps zéro qui serait l’état de référence d’un environnement idéal, le temps de l’« équilibre», n’existe pas et relève dans bien des cas d’une vision romantique de la nature. Retrouver une forêt « naturelle », est impossible puisqu’on ne peut reconstituer un écosystème dans un environnement en perpétuel changement.
3-Environnement et aménagement
L’environnement est une composante majeure et indispensable de tout aménagement qui impose de définir à un moment donné les perceptions et les attentes des sociétés concernées, les limites et les seuils d’usage des ressources. L’environnement doit être envisagé dans son contexte, économique et politique ainsi que dans son cadre scientifique et technique qui peut contribuer à une meilleure gestion et à un usage raisonné de la nature et des ressources. Il ne peut être question d’un retour à la vie de nos campagnes au XIXe siècle. !
L’environnement en géographie sait lire l’ampleur et l’importance de certains dysfonctionnements (pollution…) mais sait aussi les replacer à l’échelle voulue, sans dramatisation systématique, généralement contre productive et sans tomber dans le déni de certaines évidences… (changement climatique). On pourrait faire une liste des visions dramatisées prédites dans le passé et qui heureusement n’ont pas eu les suites envisagées. (la déforestation dans les montagnes fin XIX, l’effet des pluies acides sur les forêts…).
En fait comme l’écrit le géographe Jean Tricart l’environnement doit « aider l’homme à vivre et /ou à mieux vivre ».
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