Communication de Frédéric ENCEL « Géopolitique du Proche-Orient »

Communication du lundi 18 mars de Frédéric Encel, Maître de conférences à Sciences Po

Thème de la communication : Géopolitique du Proche-Orient

Synthèse de la séance

Frédéric Encel commence en citant la définition d’Yves Lacoste de la géopolitique, entendue comme l’étude des rivalités de pouvoir sur des territoires et de leurs représentations. Il insiste sur le fait que ces rivalités portent avant tout sur la souveraineté, élément central des relations internationales. De nombreux collectifs militants cherchent ainsi à renforcer, obtenir ou ôter la souveraineté de leurs adversaires. Il rappelle que la souveraineté peut être assimilée à l’indépendance et souligne l’essor de cette quête par de nombreux collectifs depuis les années 1970. Frédéric Encel insiste ensuite sur le rôle fondamental de la géographie dans l’analyse géopolitique. Il explique que toute étude sérieuse doit prendre en compte les caractéristiques physiques d’un territoire. En situation de conflit, la géographie influence aussi bien les victoires et les défaites que les choix stratégiques des acteurs. Toutefois, cette dimension tend à être négligée en raison des avancées technologiques militaires. Il rappelle que moins les armes sont puissantes, plus la géographie reprend ses droits. Enfin, il souligne qu’il est essentiel en géopolitique de tenir compte des représentations, qui relèvent d’une perception identitaire et collective s’inscrivant sur le temps long, de chercher à comprendre la vision de l’autre, ses perceptions et ses aspirations. Ignorer ce que l’adversaire est prêt à faire, en temps de paix comme en temps de guerre, revient à se priver de toute chance de succès.

Frédéric Encel présente ensuite les cinq caractéristiques du Proche-Orient.

Cette région qualifiée de « Proche » dans l’acception française et de « Moyen » Orient dans la conception anglaise, qui est celle qui prime sur la scène internationale (« Middle East »), est marquée par une « géographie très déchirée » dont on peut se demander si c’est une rente ou une malédiction ? Dans cette géographie fragmentée, trois passages stratégiques jouent un rôle clé : le détroit d’Ormuz, le canal de Suez et le Bab-el-Mandeb.  Ces points de passage font du Moyen-Orient une zone d’intérêt mondial, mais contribuent aussi à son instabilité.

La deuxième caractéristique du Moyen-Orient est l’instrumentalisation du religieux à des fins politiques. Si ce phénomène n’est pas propre au Moyen-Orient, il y prend une ampleur particulière. Contrairement à l’Europe, la sécularisation n’y a pas abouti, et la laïcité à la française est absente. Dans les années 1950-1970, des mouvements politiques du monde arabe qui se revendiquaient sécularisés ont finalement intégré de nombreuses références musulmanes, voire djihadistes, dans leurs discours et actions.

Troisième caractéristique : la faiblesse ou l’absence de la notion de nation. La notion de « oumma », le collectif des croyants, est plus importante chez les Arabes que celle de « watan » (nation). En Libye, par exemple, les rapports de force au sein de la société sont structurés autour des clans, des tribus et des familles plutôt que d’une identité nationale. L’exemple des Druzes, qui ne forment ni une nation, ni une confrérie religieuse homogène, ni un groupe ethnique ou linguistique illustre parfaitement cette complexité.

La contestation des frontières est une caractéristique structurelle de la région. Les frontières du Moyen-Orient sont régulièrement remises en question, car elles ont souvent été tracées par des puissances extérieures notamment par l’Empire ottoman, qui a administré la région pendant cinq siècles sans établir de frontières nationales mais des limites administratives. Depuis la décolonisation, plusieurs conflits ont découlé de ces contestations territoriales. Cette remise en question constante engendre une instabilité structurelle.

Enfin la sur-sacralisation de Jérusalem est une dernière donnée. Trois étapes historiques ont jalonné la sacralisation de cette ville qui reste aujourd’hui encore un enjeu de pouvoir et de conquête.

Frédéric Encel s’attache ensuite à décrire les principaux conflits contemporains au Moyen-Orient.

Selon lui, le conflit israélo-arabe n’existe plus. Un changement de nature du conflit est intervenu à partir de 1982 avec la guerre entre Israël et l’OLP, qui se substitue aux guerres interétatiques traditionnelles, et les intifadas qui relèvent davantage de révoltes populaires. Aujourd’hui, Israël ne fait plus face à un front arabe uni : de nombreux États ont signé la paix avec lui, tandis que d’autres sont des États faillis. Frédéric Encel souligne également l’affaiblissement de la Ligue arabe, qui compte aujourd’hui 21 États, dont beaucoup sont très faibles ou alliés de l’État hébreu. De manière générale, il estime que dans le monde arabe, il est difficile de mener une guerre sérieuse, car ces pays restent dépendants des renseignements, du soutien logistique et de l’armement fournis par les États-Unis, malgré leurs ressources financières considérables.

Par ailleurs, le soutien arabe à la cause palestinienne est en déclin dans le monde arabe. Lorsqu’un nouvel épisode de violence éclate entre Israël et la Palestine, il convient d’en analyser la nature, l’ampleur et l’efficacité. Si les opinions publiques arabes expriment un soutien aux Palestiniens, celui-ci reste symbolique et n’a que peu d’impact sur le plan géopolitique.

Le conflit israélo-palestinien demeure insoluble pour plusieurs raisons : l’impossibilité d’un retour à un état historique antérieur, le poids du fanatisme religieux (islamiste surtout), qui empêche toute réflexion pragmatique sur la paix, et l’interventionnisme extérieur (notamment iranien) qui alimente le conflit. Bien que ce conflit soit complexe, meurtrier et ancien, il reste d’une très faible toxicité géopolitique. Frédéric Encel rappelle qu’aucune puissance majeure n’a jamais accepté de mourir pour le Proche-Orient. Les conflits susceptibles d’entraîner le monde dans une guerre généralisée sont rares dans cette région, malgré les passions qu’elle suscite.

En conclusion, Frédéric Encel émet l’idée que d’autres conflits potentiels, notamment à Taïwan, sont bien plus dangereux pour la paix mondiale. Pour lui, les grands fondamentaux n’ont pas changé au Moyen-Orient. Enfin, il critique la posture apocalyptique, qu’il juge paresseuse et inutile. Selon lui, entretenir l’angoisse ne sert pas la paix. Au contraire, il y a toujours des solutions géopolitiques pour éviter le pire, et un accord de paix glaciale peut progressivement évoluer vers une paix plus chaleureuse. Il conclut en citant Shimon Peres, prix Nobel de la Paix : « L’optimiste comme le pessimiste finiront tous les deux par mourir, mais ils n’auront pas eu la même vie. »

À l’issue de sa communication Frédéric Encel a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées B. Cotte, L. Stefanini, P. Delvolvé, Th. de Montbrial, R. Brague, J. Tulard, H. Gaymard, M. Pébereau, M. Bastid-Bruguière, F. d’Orcival, G. de Menil.

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