Communication de Philippe BOULANGER « La terre et les militaires : de la conquête à la gouvernance des territoires »

Communication du 31 mars 2025 de Philippe Boulanger, Correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques et Professeur de géographie à Sorbonne-Université

Thème de la communication : La terre et les militaires : de la conquête à la gouvernance des territoires

Synthèse de la séance

Philippe Boulanger commence en soulignant que la connaissance géographique a toujours été un atout stratégique pour la conquête et la gouvernance des territoires. De nombreux stratèges, dont Charles de Gaulle, ont insisté sur l’importance du terrain dans leurs écrits sur « l’art de la guerre ». La géographie, qui étudie la relation entre les hommes et leur environnement, a donné naissance à une discipline spécifique : la géographie militaire. De Sun Tsé à la Revue stratégique nationale du ministère des Armées françaises (2022) les références à ce savoir sont constantes dans les doctrines militaires. La géographie, en tant que science appliquée, reste une source de puissance et un outil d’aide à la décision. Dès lors, comment la géographie militaire contribue-t-elle à la conquête et à la gouvernance des territoires ? Cette question renvoie à son rôle pour le stratège et le tacticien, son impact sur les manœuvres militaires et son renouvellement à travers les nouvelles technologies.

Dès l’Antiquité, des penseurs comme Sun Tsé, Strabon ou Frontin soulignent l’importance du terrain dans la stratégie militaire. Si cette relation reste implicite durant des siècles, elle se structure au XIXe siècle avec l’essor des armées modernes et de la géographie académique. La Prusse, notamment, développe une approche opérationnelle de la géographie militaire avec des penseurs comme Clausewitz et Von Roon. Cette discipline devient un outil clé de la formation des élites militaires et de la planification stratégique. L’histoire regorge d’échecs dus à une méconnaissance du facteur géographique, comme l’invasion mongole du Japon en 1281 ou l’opération Market Garden en 1944.

La géographie comme outil stratégique se divise en deux grands domaines : la géographie physique et la géographie humaine. La géographie physique, qui inclut des éléments comme le relief, l’hydrographie et les caractéristiques du sol, guide les décisions militaires. Elle influence la manière dont les armées abordent un terrain, en identifiant des zones clés, des obstacles et des points de passage stratégiques. Un exemple est la bataille du col de la Chipotte en 1914, où le terrain forestier a grandement affecté la mobilité et la stratégie des armées.

La géographie humaine, quant à elle, se concentre sur les populations locales, leurs cultures et leurs coutumes. Les armées coloniales, par exemple, ont utilisé des études ethnographiques pour mieux comprendre les territoires conquis. Lors de l’invasion de l’Irak en 2003, le Pentagone a réalisé une analyse géographique détaillée des régions, villes et infrastructures stratégiques du pays. Enfin, la cartographie militaire, depuis le XVIIe siècle, joue un rôle crucial dans la planification des conquêtes. Des techniques comme le « Tour d’Horizon » ou l’utilisation de cartes et photographies aériennes permettent de planifier les actions offensives et défensives.

Il est essentiel de comprendre et maîtriser le territoire pour conduire la manœuvre tactique, opératique et stratégique.

Le terrain est un des piliers de la tactique. Au XVIIIe siècle, il était perçu comme un cadre fixe, sans réel rôle stratégique. Au XIXe siècle, les géographes militaires ont commencé à explorer son utilisation pour des objectifs géographiques, comme la prise de positions stratégiques. Depuis les guerres napoléoniennes et particulièrement au XXe siècle, le terrain est vu comme un levier d’exploitation, aidant à la manœuvre. Par exemple, lors de l’opération Barkhane au Mali, le terrain désertique a nécessité des adaptations, comme une mobilité accrue des unités et un appui aérien.

À une échelle plus large, le théâtre d’opérations regroupe le terrain et l’environnement naturel. C’est une zone géographique où l’armée mène des opérations, prenant en compte les défis spécifiques du milieu. Durant la guerre d’Indépendance de la Malaisie, le milieu tropical a contraint les Britanniques à s’adapter, avec des techniques comme le parachutage de commandos dans la jungle. Aujourd’hui, ces théâtres sont définis selon des zones précises, comme les montagnes ou les déserts, nécessitant des unités spécifiquement entraînées et adaptées à chaque milieu.

La géostratégie s’intéresse à l’échelle globale, en étudiant les grands espaces géographiques et leur impact sur la stratégie militaire. L’exemple de la guerre en Ukraine montre comment des concepts géostratégiques, tels que les bastions naturels (comme le bassin du Dniepr) et les sanctuaires (comme la mer Noire), influencent les choix stratégiques. Les théories géostratégiques continuent d’évoluer pour analyser les menaces mondiales et les risques de conflits à grande échelle.

Depuis les années 2000, la prise en compte de la géographie militaire s’est accentuée à tous les niveaux de responsabilité, pour tous les systèmes d’armes et de commandement à partir de raisonnements et de programmes modernisés.

L’implication croissante de la géographie dans les stratégies militaires a été favorisée par la collaboration entre le monde académique et les armées. Des opérations comme celles en Irak (2003-2011) ou en Afghanistan (2001-2014) ont montré la nécessité d’une meilleure compréhension des milieux urbains et des populations. En France, la géographie militaire a été institutionnalisée, notamment avec la publication du Concept d’emploi de la géographie en opérations en 2000 et du Livre blanc sur la défense en 2008.

Dans un environnement marqué par la croissance des zones de crise liées à la mondialisation (Sahel) et le retour de la guerre de haute intensité en Ukraine, la vocation de la géographie à des fins militaires se renforce (aide à la décision, renseignement notamment). Cela inclut des outils tels que la cartographie et le renseignement géospatial, et se traduit par l’adoption d’une doctrine multimilieux-multidomaines dans les grandes puissances militaires. Ce concept, qui inclut des milieux comme la Terre, l’air, la mer, l’espace extra-atmosphérique, ainsi que les milieux cyber et électromagnétiques, a permis une intégration plus complète des capacités militaires. L’approche géographique se distingue ainsi par une convergence de tous les espaces de manœuvre physiques et immatériels, grâce à des technologies comme l’intelligence artificielle appliquée aux drones ou aux satellites.

L’émergence d’une nouvelle culture géographique par le Geoint (renseignement géospatial) a émergé comme une discipline clé. Cette approche permet de fusionner diverses sources de données géographiques et de renseignement (images satellites, sources électromagnétiques, etc.), d’analyser rapidement ces informations et de produire des cartes et des analyses géospatiales pour guider les opérations. Il s’est intégré à des structures comme le Centre de renseignement géospatial interarmées en France (2015).

En somme, la géographie militaire a évolué pour devenir une discipline clé dans les stratégies modernes de défense, intégrant des outils technologiques avancés et une approche interarmées qui transcende les frontières traditionnelles de la géographie physique pour inclure des milieux immatériels et des données géospatiales enrichies. Au début des années 2020, la vocation de la géographie à des fins militaire demeure au cœur de la science de la guerre à laquelle la notion de gestion de crise serait à ajouter. Si les moyens techniques et technologiques permettent d’exploiter l’information géographique avec de nouvelles performances, et pour répondre à d’autres types de missions, elle reste un fondement de toute culture militaire, indispensable à toutes les armées pour assurer le rang de puissance d’un État.

À l’issue de sa communication Philippe Boulanger a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées H. Korsia, J. de Larosière, J. Tulard, J.D. Levitte, R. Brague, L. Bély, H. Korsia, S. Sur, J.R. Pitte.

 Verbatim du communicant

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La Terre et les militaires : de la conquête à la gouvernance des territoires

Philippe Boulanger[1]

Professeur à Sorbonne-Université, correspondant de l’ASMP

            La connaissance géographique est un facteur de conquête et de gouvernance des territoires depuis l’Antiquité. Elle n’est cependant pas une évidence pour tout militaire dans l’histoire. « De quoi s’agit-il ? » s’exclame le général prussien Verdy du Vernois (1832-1910), en arrivant sur le champ de bataille de Nachod face à l’armée autrichienne le 27 juin 1866, laissant penser aux dangers de l’improvisation. En revanche, nombreux sont les stratégistes et les stratèges dans l’histoire l’ont mentionné à travers leurs écrits. Le général Charles de Gaulle rappelle ainsi, dans Le fil de l’Epée (1932), que « le terrain n’est jamais constant. Les évènements portent l’action dans telle région, puis dans telle autre ; encore le terrain, tel qu’il est, offre-t-il les conditions les plus diverses, suivent la direction, la vitesse, la façon dont on s’engage ». Ces acteurs ne sont, certes, pas les seuls acteurs qui savent l’exploiter. Les Princes comme les commerçants ont toujours eu besoin d’une connaissance la plus précise possible de leurs territoires. Les militaires (du stratège au tacticien) ont été aussi des acteurs géographes depuis des siècles. Par définition, la géographie est l’étude de la relation entre le territoire et les hommes qui l’occupent, avec des déclinaisons thématiques étendues comme la climatologie, l’urbanisme ou l’économie. Le domaine militaire en fait partie au point qu’une discipline d’étude est apparue, dès le XIXe siècle, sous le nom de « géographie militaire ». Toute activité militaire est d’ailleurs intrinsèquement liée à une conception du terrain, du milieu naturel et des grands espaces pour mener à bien les missions. De L’art de la guerre de Sun Tsé (VIe siècle avant J.C) aux Théories stratégiques de Raoul Castex (1929-1935), la Vision stratégique du Chef d’Etat-major de l’armée (2021) et la Revue stratégique nationale (2022) du ministère des Armées français, les références sont permanentes. Jusqu’à aujourd’hui, toutes les doctrines des armées modernes le mentionnent avec des nuances selon les États. Il faut en trouver l’explication dans la dimension concrète de la géographie (science de synthèse de l’information spatialisée liée à plusieurs spécialités techniques) et dans son caractère opérationnel pour tout décideur militaire. Depuis les origines de l’organisation des armées, surtout depuis les XVIe et XVIIe siècles, la géographie est un savoir stratégique, source de puissance et d’aide à la décision pour le stratège militaire comme elle peut aussi l’être pour le commerçant et le chef politique. Comment la géographie dite militaire participe-t-elle à la conquête et à la gouvernance des territoires ? La question est donc vaste et renvoie à plusieurs éléments : la nécessaire prise en compte du facteur géographique pour le stratège et le tacticien, un raisonnement et un emploi au profit de la manœuvre en temps de crise comme de guerre, une utilité renouvelée aujourd’hui par les nouvelles technologies.

I- La géographie, fondement de la connaissance pour conquérir et gouverner

1. La géographie, un savoir militaire ancien

Le raisonnement géographique dans l’activité militaire est bien antérieur à la rationalisation de l’art militaire en Europe au XIXe siècle. Depuis les premiers écrits de stratégie et de tactique, tous les grands théoriciens et auteurs soulignent l’importance du facteur géographique dans le déroulement des opérations militaires. Le stratège chinois Sun Tsé, dans L’Art de la guerre au VIe siècle avant J.C, distingue « neuf sortes de terrain qui peuvent être à l’avantage ou au désavantage de l’une ou l’autre armée » : « de dispersion, légers, contestables, de réunion, pleins et unis, à plusieurs issus, graves et importants, gâtés, de morts ». Strabon (63 avant J.C- env. 25 après J.C), dans Géographie (27 livres), apporte une connaissance générale et documentée des divers pays qui soit utile aux hommes d’action. « Il est donc évident que la géographie, considérée dans son ensemble, exerce une influence directe sur la conduite des chefs d’État par la distribution qu’elle fait des continents et des mers, tant au-dedans qu’au dehors des limites de la terre habitée (…) ». Il souligne l’intérêt d’avoir une connaissance des lieux et des sociétés à un niveau global et à un niveau local. « L’utilité de la géographie se vérifie même dans les petites opérations : à la chasse par exemple ». La connaissance des lieux permet ainsi, écrit-il, de choisir son campement, disposer une embuscade et diriger une marche[2]. Le consul Frontin (35-40/103 ap. J.C) donne aussi des recommandations générales dans les Stratagèmes (84-96 ap. JC) dans la manière d’exploiter le terrain dans la tactique. Entre autres cas, il privilégie les attaques contre un adversaire à partir des sites élevés comme à la bataille de Zéla (ville actuelle de Zile dans le Nord-Est de l’Anatolie en Turquie), en 47 av. J.C en Asie mineure, où les jets de javelot de l’armée de Jules César sont tirés depuis un point haut et provoquent la fuite des « barbares » (l’armée du Roi du Pont, Pharnace II). Sans qu’il soit question de traité de géographie à des fins militaires jusqu’au XIXe siècle, la relation entre la Terre et l’activité militaire apparaît implicite dans les courants de pensée à toutes les époques. Par contre, elle se distingue plus clairement dans des activités qui font appel à l’aménagement du terrain comme la castramétration (l’art de construire des camps) et la poliorcétique (l’art de la fortification) dont les techniques évoluent en s’appuyant sur la géographie physique au fil des siècles. La prise en compte du raisonnement géographique apparaît ainsi implicite comme un fondement de toute activité militaire, une clef de la réussite de toute opération quel que soit le milieu naturel ou la période[3]. Il faut cependant attendre le XIXe siècle, soit une période de développement des armées modernes et de la géographie académique, pour que la géographie militaire apparaisse.

La géographie comme savoir militaire s’est surtout structurée comme discipline de formation des élites militaires depuis près de deux siècles au même titre que la géographie académique dans le monde civil. Le mot « géographie militaire », en langue française, est apparu dans le projet de création d’une agence des cartes en 1794, sous la Révolution française, qui comprend une division géographie militaire (au sens d’exploitation de l’information géographique). Ce projet ne voit jamais le jour mais l’idée que la géographie constitue un savoir décisif pour les décideurs militaires s’impose à partir de cette période, en France comme dans tous les États européens. A partir du début du XIXe siècle, se sont développées des écoles de géographie militaire pour structurer les connaissances, renforcer les spécialités en matière de cartographie militaire et d’apprentissage de la topographie, former les futures élites militaires qui doivent connaître les milieux géographiques et les terrains européens comme outre-mer. En Prusse, par exemple, la pensée des Lumières et la théorisation de l’art militaire, comme celle de Carl Von Clauzewitz (1780-1831) dans De la guerre (1832-1835), l’occupation napoléonienne d’une grande partie de l’Europe (1800-1814), l’essor de la géographie académique, comme celle du géographe Carl Ritter (1779-1859) qui occupe la première chaire de géographie à Berlin en 1811, ont un impact sur l’émergence d’une pensée géographique militaire germanique. Avec les royaumes méditerranéens (Espagne, péninsule italienne), la Prusse devient la terre d’élection de cette approche de la géographie qui se veut opérationnelle. Plusieurs facteurs expliquent cette évolution : la création d’un Bureau de la Statistique en 1805 qui recense les données de l’espace prussien, l’enseignement de la géographie à l’École de guerre à Berlin en 1806 (soit avant l’université de Berlin qui ouvre aussi un premier cours de géographie en 1809), la direction de l’École de guerre par Clausewitz qui attribue une place importante à la géographie dans l’art de la guerre, la réforme de l’Académie royale des sciences entre 1806 et 1812 (qui valorise la géographie physique, la cartographie), l’ouverture d’une section de cartographie à l’État-major au sein d’un service géographique en 1816. Deux générations de théoriciens de la géographie militaire contribuent à poser les fondements d’une pensée originale. Au sein de la première, l’officier d’artillerie Henrich-Gottlob Honneyer publie, en 1805, Géographie militaire des États européens, qui accorde une place essentielle au paysage et à la géologie. Ferdinand Hunz, professeur de géographie à l’École militaire du Brunswick (dès 1808) rédige un Essai de géographie pure comme fondement de la géographie militaire supérieure (1812). Il distingue une « géographie pure », politique et militaire à vocation surtout tactique (cartes, routes, forteresses). Au sein de la seconde génération, l’essor de la géographie militaire est marqué par une pensée plus analytique. Le Lieutenant Albretch Von Roon, dans Principes de géographie (1834) et Géographie militaire de l’Europe (1837), développe une « science du terrain » (Terrainlehre) et met en évidence une approche physique et humaine (les frontières par exemple). En 1847, le colonel Von Rutdorffer, dans Géographie militaire de l’Europe, suit la même logique d’une géographie à la fois académique (physique et humaine) et militaire en lien avec les opérations. Dans toute l’Europe, naissent et se développent des courants de pensée géographique dans le milieu militaire afin de comprendre les milieux, préparer les conquêtes ou la défense du territoire.

La géographie apparaît donc comme un savoir ancien, plus rationnalisé et institutionnalisé à partir du XIXe siècle, avec une finalité opérationnelle qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Les doctrines militaires occidentales et de récents traités militaires, comme le Traité de tactique théorique du Général Michel Yakovleff (2006)[4], en témoignent. Dans la doctrine française depuis 2000, la géographie est une aide à la décision et un soutien aux unités[5]. De manière plus académique, elle est l’étude du facteur géographique dans ses composants physiques (géologie, géomorphologie, hydrologie, climatologie) et humains (politique, économique, social et culturel) pour la préparation, la conduite et l’exploitation des opérations militaires à différentes échelles géographiques (le terrain, le théâtre d’opérations assimilé à la région, les grands espaces à partir du continent ou du monde).

Pourtant, légion sont les cas où cette connaissance n’est pas prise en compte en amont des opérations. En 1281, après une première tentative en 1274, le mongol Kubilay Khan (1216-1294) projette de débarquer ses forces de la péninsule coréenne pour envahir le Japon. Il ne prend pas en compte le facteur climatologique, pourtant connu en cette saison des typhons. En juin 1281, la flotte mongole quitte son port d’attache de Masampo et progresse rapidement : conquête de l’île de Tsushima, prise de l’île d’Iki le 10 juin, pillage et attaque de cibles faciles sur l’île de Kuyshu à partir du 23 juin. Une attaque massive contre les défenses de Mizuki est envisagée le 15 août alors que l’armée reste à bord des navires ancrés au large de Takashima. Au même moment commence à se former un phénomène naturel rare sous le nom de « vent divin » (kamikaze). La formation de vapeur à la surface de l’océan Pacifique surchauffé conduit à créer de vastes bancs de nuages qui tournent autour d’un « oeil mort ». Or les courants de la haute atmosphère projettent cette tempête vers les détroits de Corée et atteint le Japon le 14 août. A cet instant, des centaines de navires mongols sont rassemblés dans une crique pour se protéger de l’agitation de la mer, encombrant de fait l’entrée de la baie. Malgré les avis des marins coréens, les seigneurs mongols décident de maintenir leur position pour effectuer le débarquement le lendemain. La force du typhon finit par paralyser et détruire l’intégralité de la flotte. Au sol, les troupes débarquées sont prises dans un mouvement de panique et happées par les rouleaux qui déferlent sur les plages. Lorsque le typhon prend fin le 16 août, les navires sont ramenés par les courants vers le littoral, la mer est jonchée de cadavres tandis que les survivants sont massacrés sur l’île de Takashima.

En Europe, lors de la préparation de l’opération aéroportée et terrestre Market Garden, lancée le 17 septembre 1944 aux Pays-Bas (Arnhem, Nimègue, Eindhoven), le Général Montgomery n’entend pas les analyses de son responsable renseignement (Bell William) et ne commande pas d’études terrain. Il ne suit pas non plus les recommandations du commandant en chef de l’armée hollandaise Bernhard. Celui-ci souligne la contrainte du compartimentage du terrain par la multitude de canaux en milieu rural, la mobilité difficile sur les polders qui expose aux tirs adverses, l’impossibilité de mener en ligne droite une offensive terrestre de la Belgique à Arnhem. A ces facteurs s’ajoutent aussi la présence de forêts épaisses exploitées pour camoufler les canons de 88 mm et les blindés par les unités allemandes aguerries, les ponts minés toujours incontournables et bien d’autres aspects géographiques à prendre en compte comme les zones planes et dégagées ou le système de drainage. De la difficulté à concevoir le facteur géographique comme une donnée fondamentale pour la réussite de l’opération, il en résultera un échec retentissant dans les armées alliées (18 000 hommes alliés morts ou capturés).

La géographie, instrument de conquête des territoires

            La géographie est envisagée comme un instrument de conquête des territoires quand elle est bien prise en compte par le stratège qui planifie, conduit et exploite les opérations militaires. De manière générale, sans revenir sur une histoire globale des conquêtes territoriales, lors des colonisations européennes entre la Renaissance et le XXe siècle par exemple, il est intéressant de rappeler que les deux piliers géographiques sont pris en compte.

            Le premier est la géographie physique qui comprend tout un ensemble d’éléments généraux précédemment mentionnés. Sur un plan tactique, opératique et stratégique, l’intérêt consiste à saisir les principaux caractères physiques (Terre, mer, Air, Espace), comprendre ses caractères dominants (ossatures, limites naturelles) et leur impact sur la manœuvre. Dans la conquête d’un terrain, l’un des principes fondamentaux consiste à prendre en compte le compartimentage du territoire. Traditionnellement, dans la guerre de haute intensité, sont distingués trois zones (avant, ligne de combat et arrière) dans l’espace terrestre, combinées avec les autres espaces (maritime, aérien, extra-atmosphérique) selon la modernisation des armées.  Dans la doctrine française de L’appui géographique des forces armées (2013), la conquête est envisagée en termes d’appropriation en deux temps : la prise en compte de la situation (zones naturelles), dimensions (largeur, profondeur, superficie) et caractéristiques (topographie, nature, relief, hydrographie, végétation, mouvement du terrain, coupures), la mise en œuvre tactique (compartimentage, emploi des armes, nature des sols pour les engins, points et zones clés, obstacles naturels comme artificiels, voies de communication. Ces éléments d’analyse du territoire sont le résultat de plus d’un siècle de réflexion doctrinale mais aussi de pratiques dans toutes les guerres où leur prise en compte ne fut pas forcément la règle. Au début de la Première Guerre mondiale, par exemple, les armées française (unités du 21e corps d’armée composées de chasseurs, coloniaux, etc.) et allemande se heurtent au col de la Chipotte (442 mètres d’altitude) situé sur la route entre Rambervillers et Raon-l’Etape. Le milieu naturel exerce une influence décisive pendant 17 jours (26 août-9 septembre 1914) en provoquant la surprise. En effet, il est composé en grande partie de couverts forestiers qui provoquent une situation confuse. Alors que les unités sont entraînées pour des combats en terrain dégagé, les armées se heurtent aux spécificités physiques du terrain forestier. Trois influences peuvent alors être distinguées. La première apparaît dans le choix des décisions militaires. Le commandement français n’a pas la capacité de connaître les emplacements et les directions de combats. La cartographie est difficilement exploitable et les décisions de commandement sont prises à vue. La mobilité est réduite par la nature du milieu forestier source de contraintes. La seconde est liée aux combats et aux systèmes d’armes. Il n’existe pas de clairière dégagée ni de coupure défensive (comme un cours d’eau) pour se protéger. Les racines des arbres au sol limitent l’enfouissement. Le manque de visibilité provoque une plus forte consommation de munitions. L’emploi de l’artillerie est peu favorisé sous les arbres. Les canons tirent pourtant à bout portant. Quand une action tactique est réussie, il est impossible de l’exploiter. La troisième est liée au soutien et aux appuis pour le ravitaillement ou les évacuations. La visibilité est limitée dans la pénombre tandis que les tirs d’artillerie sont accentués par l’effet d’écho, accentuant le stress des combattants. Les soutiens manquent encore d’organisation et de structure. Pendant trois semaines, les combats sont indécis dans un milieu naturel plus propice à des attaques localisées par des petites unités. Au final, après des pertes élevées dans les deux camps, l’armée allemande est conduite à refluer vers le Nord de Raon-l’Étape.

            Au-delà de la géographie physique, l’apport de la géographie humaine se rencontre décisive pour la conquête des territoires. Les géographes militaires européens le mettent déjà en évidence dès le XIXe siècle. Théophile Lavallée, Anatole Marga ou Gustave-Léon Niox, tous trois professeurs de géographie militaire dans des écoles militaires françaises, soulignent l’indispensable connaissance des grands ensembles humains, de leur langue et de leur religion, de leurs coutumes et genres de vie. Ce sont surtout les troupes outre-mer qui se distinguent pour leurs travaux de « géographie humaine » qui sont autant des sources de renseignement que des instruments de conquête (et d’administration) des sociétés sur leur territoire. En 1915, la création d’un comité d’études berbères au Maroc par le Maréchal Lyautey figure parmi les initiatives les mieux connues. Les officiers des troupes coloniales, déployés dans tout l’Empire colonial, adoptent également une approche ethnographique et géographique par des recensements et des observations précis sur quantité de sujets. Le Manuel à l’usage des troupes employées outre-mer (1923) concernant l’Indochine recense ainsi toutes les peuplades, leurs langues, cultures et manières de vivre. Les formes d’habitat et leur tradition culinaire, leur manière de cultiver la terre sont, entre autres, conservées pour former les troupes partant pour ces contrées d’Extrême-Orient comme pour renseigner sur les pratiques d’appropriation territoriale et de gouvernance. Après la décolonisation, l’armée française, comme pour l’armée britannique, conserve une tradition de compréhension de l’Autre. Les textes de doctrine français se concentrent sur les populations africaines en vue du prépositionnement de troupes ou d’opérations militaires ponctuelles. L’Instruction préparatoire à une intervention sur un théâtre d’opérations outre-mer (1968) relève les genres de vie, les croyances religieuses et les structures tribales. Elle apporte non pas une description des faits mais une analyse de situation en abordant la relation entre la religion, les ethnies et les unités françaises. Par exemple, sont abordés les types d’élites locales, la place des femmes, l’importance de l’esprit d’ouverture et le respect des coutumes demandés aux unités outre-mer.

Dans les armées occidentales, ces deux piliers de la géographie à des fins militaires sont une constance jusqu’à aujourd’hui. Nombreux sont les cas d’emploi. Lorsque le Pentagone américain prépare l’invasion de l’Irak déclenchée le 27 février 2003, sa commission de géographie militaire est sollicitée pour donner une analyse en vue de la conquête du pays. Son responsable, le colonel John Collins, aussi spécialiste de cette discipline, produit une étude quelques semaines avant la guerre. Celle-ci met en évidence les centres de gravité régionaux que sont les quatre zones naturelles de l’Irak (SO/NO/E/N) et les quatre villes centrales (Bagdad, Kirkuk, Bassora et Kut) ; les trois objectifs géographiques qui visent à contrôler les ponts sur le Tigre, les digues et les barrages, les infrastructures portuaires ; l’influence du milieu naturel sur la manœuvre générale. Dans cette dernière partie, John Collins met en évidence les réseaux de villages le long des cours d’eau, la contrainte de la distance et les spécificités du milieu désertique en termes de logistique et de matériel.

Enfin, ces considérations théoriques sur la conquête des territoires s’appuient également sur la production cartographique militaire. Celle-ci dispose de sa propre histoire, riche et complexe. L’institutionnalisation de la cartographie militaire en Europe apparaît dès le XVIIe siècle. Dans le Royaume de France, le corps des ingénieurs topographes militaires est créé en 1696 par Vauban, évoluant vers un corps des ingénieurs géographes du Roi en 1748 rattaché au Dépôt de la Guerre en 1756. Dans ce pays comme dans d’autres en Europe, la cartographie devient un savoir militaire essentiel avec ses techniques évolutives comme la topographie au XVIIe siècle, le dessin et la cartographie en deux dimensions au XVIIIe siècle. Entre autres exemples, la carte de France de Cassini, dont le programme est lancé au début XVIIIe siècle (et achevée à la fin du XVIIIe siècle (181 feuilles au 86 400e), connaît ses premières réalisations durant la guerre de sept ans pour cartographier la Flandre à des fins militaires. Toutes les guerres sont des périodes de modernisation de la cartographie militaire dans toutes les armées modernes depuis le XIXe siècle. Durant la Première Guerre mondiale, il en est ainsi du Service géographique des armées (créé en 1887) qui produit 16 millions de cartes au 50 000e/80 000e, un million au 200 000e. A l’échelle locale, depuis la Renaissance, puis du XVIIe siècle, l’une des principales méthodes encore enseignées dans les écoles militaires porte sur le Tour d’Horizon. La technique consiste à observer les détails du terrain, compartimenter le terrain observé (lignes et points représentés) et identifier les atouts comme les contraintes pour une action défensive ou offensive, une manœuvre de reconnaissance ou d’assaut. Le dessin du paysage (le « croquis expédié »), issu des premiers savoirs faires militaires, est constamment utilisé dans des situations de ligne de front dans le but de renseigner les artilleurs à l’arrière. Il est à la base de la culture tactique. En France, le Manuel de topographie (1925) pour les artilleurs fait apprendre les formes du terrain, l’utilisation des cartes, les procédés de géodésie et de topographie, les procédés graphiques, etc. Ce procédé est également complété par la lecture des photographies aériennes et d’autres sources. En somme, la production cartographique à des fins de lecture topographique comme les cartes de nature stratégique, plus abstraite à une petite échelle, font partie des connaissances essentielles pour conquérir le terrain. Mais, la connaissance de la Terre permet aussi de mettre en œuvre la pacification.

La géographie, instrument de pacification et de gouvernance des territoires

Après une période de conquête et d’appropriation territoriale intervient la phase de stabilisation et de normalisation, appelée jusqu’à une date récente « la pacification ». Après la colonisation et les guerres de décolonisation, la géographie est réapparue comme un instrument décisif de la pacification et de la gouvernance des territoires. En effet, durant la Guerre froide, la géographie militaire s’était concentrée sur le Théâtre Centre Europe de l’Alliance atlantique face au Pacte de Varsovie. Les études de terrain, des régions et des grandes dynamiques géostratégiques, selon les enjeux et les crises, atteignent un niveau de précision jusqu’alors inconnu. Au lendemain de la Guerre froide, les différents engagements vers des théâtres méconnus demandent d’établir (ou de rétablir) de nouvelles connaissances de certaines régions du monde, de nouvelles méthodes d’acquisition de l’information géographique pour des missions surtout liées à la gestion de crise et à la contre-insurrection. La géographie à des fins militaires suscite ainsi une autre interprétation de ses propres finalités. Elle apparaît plus que jamais nécessaire dans l’environnement actuel, bouleversé par les effets de la mondialisation (trafics illicites, migrations clandestines), la menace du terrorisme international, la croissance des « zones grises », les nouveaux enjeux des espaces immatériels (numérique, électro-magnétique), les stratégies hybrides des adversaires et le retour des rapports de forces entre grandes puissances militaires. Toutes les doctrines militaires, essentiellement depuis les années 2000, renouvellent le principe de maîtriser le facteur géographique et d’en favoriser la précision.

Le renouvellement de la géographie à des fins militaires se situe moins en géographie physique (quoique toujours indispensable dans les opérations) qu’en géographie humaine. Celle-ci est au cœur de toutes les opérations de contre-insurrection menées depuis les années 2000 par les armées occidentales en Afghanistan, en Afrique et au Moyen-Orient. La plupart des principes s’inspirent de théoriciens militaires de la Guerre froide. L’un des plus célèbres est David Galula (1919-1968), auteur de Contre-insurrection, théorie et pratique (1964), qui examine les conditions de développement de l’insurrection (faiblesse étatique, insécurité, désespoir), le caractère de l’adversaire irrégulier (engagement politique, connaissance du terrain, stratégie asymétrique), les huit types de manœuvre (contrôle des populations, déploiement d’unités locales, etc.). Ces principes comme ceux d’autres auteurs militaires de cette période de la Guerre froide influencent les différentes stratégies de stabilisation et de reconstruction dans les guerres asymétriques et de contre-insurrection. L’un des fondements de ces stratégies porte sur la connaissance de l’Autre à partir d’enquêtes de terrain et de cartographies précises afin de faciliter les modes opératoires. Le Corps américain des Marines, en 2006, renouvelle sa doctrine à partir des premières expériences en Irak et en Afghanistan en insistant sur la complémentarité des opérations conventionnelles et des mesures de reconstruction comme le rétablissement de services de base (tel l’approvisionnement en eau). Le concept de Countering Irregular Threats : A New Approach to Counterinsurgency met en évidence le caractère versatile de l’environnement humain dont la connaissance demande à être maîtrisée. Il préconise le principe que la population civile doit être isolée de l’insurrection et faire l’objet d’actions décentralisées par de petites unités au contact dans un environnement sécurisé et connu. De la bonne connaissance de la géographie sociale et culturelle dépend la réussite des opérations de contre-insurrection. « L’environnement et la géographie, qui inclue les facteurs culturels et démographiques, affectent tous les participants dans le conflit ». Ce concept propose également une grille d’analyse de la géographie humaine dans la méthode Intelligence Preparation of Battlefield en sept étapes :Histoire et population, Tensions, Milieu urbain et infrastructures, Lignes de communication, Climat, Organisation des insurgés, Personnalités clefs (activités, localisation).

La géographie comme outil de pacification suppose de renouer avec des principes de contre-insurrection datant des guerres de décolonisation au XXe siècle (guerre d’Algérie, guerre du Vietnam, etc.). L’un d’entre eux consiste à abandonner l’idée d’une domination et d’un contrôle total des territoires. Il vise à rechercher l’adhésion des populations locales. La compréhension de la culture de l’Autre apparaît donc comme un préalable pour renforcer l’efficacité des opérations. Par exemple, en 2007, dans la province du Helmand en Afghanistan, l’armée britannique met en place un système de bases temporaires en « tâches d’huiles » parallèlement à des opérations militaires d’influence. A la fin 2007, la plupart des secteurs occupés par les Talibans sont repris par une présence militaire provisoire et par des campagnes de communication auprès des civils. Dès 2009, la priorité est donnée à l’exploitation de la géographie humaine dans les opérations[6]. Les Britanniques contribuent aussi à exploiter l’approche géographique humaine en mettant en place l’Human Terrain Analysis. Celui-ci est une méthode en sept étapes pour établir une évaluation globale d’une situation et d’une population : l’analyse politico-économique, l’évaluation du contexte conflictuel, l’analyse de la gouvernance territoriale, celle de l’exclusion sociale et des genres, l’évaluation des droits humains, les interviews et la réalisation cartographique du « terrain humain ». Exploitée par la Military Stabilisation Support Group, employant 400 personnes (militaires, universitaires, consultants), cette approche contribue à des succès locaux afin de rendre plus efficace les opérations. Tel est le cas d’une meilleure compréhension du système du Hawala (système ancestral d’échanges informels d’argent) en Irak et en Afghanistan, du mode de vie des femmes en milieu rural, du rétablissement des modes de vie de manière pacifiée. Par exemple, en Afghanistan, une équipe HTS est mobilisée pour comprendre les raisons du sabotage d’un réseau de canalisation d’eau, tous les matins, dans un village après des travaux d’infrastructures. Une enquête conduit à comprendre que les femmes en étaient responsables. La quête d’eau en-dehors du village les conduisait à gagner un espace de liberté qu’elles perdaient avec un accès à cette ressource accessible dans le village. Dans l’armée américaine comme au sein des unités de l’OTAN en Afghanistan, des programmes dits Human Terrain system ont ainsi été engagés, afin de « gagner le cœur et les esprits », dès 2006 jusqu’en 2014, permettant de disposer de données socio-culturelles localisées d’un apport inédit mais aussi sous-exploitées en dehors du renseignement anglo-saxon.

Dans toutes les armées modernes engagées dans ces situations de contre-insurrection, la place de la géographie humaine se révèle ainsi essentielle pour comprendre les insurgés, manœuvrer dans la « guerre du sens », obtenir l’adhésion des populations locales. Si les grands principes sont généralement acquis, les résultats apparaissent inégaux et incertains jusqu’au retrait de ces armées nationales ou en coalition internationale.

II- Comprendre et maîtriser le territoire pour conduire la manœuvre tactique, opératique et stratégique

Le champ de la géographie à des fins militaire apparaît large non seulement de manière théorique mais aussi dans ses dimensions appliquées selon les armes, les systèmes d’armes, les doctrines et la culture militaire du commandement. Une clef d’approche de cette complexité réside dans la distinction des échelles géographiques qui correspondent à des modes d’action. Trois types de raisonnement se distingue en fonction des échelles géographiques associées à des niveaux de responsabilités.

  1. Le terrain, un des piliers de la tactique

Le premier niveau de conception et de mise en œuvre de la géographie dans les opérations concerne le terrain lié à la tactique.Il inspire de nombreux adages depuis le XIXe siècle : la « tyrannie du terrain », le « terrain commande », etc. En fait, la conception du terrain évolue au fil des siècle dans la pensée occidentale selon trois grands principes.

Au XVIIIe siècle (et aux siècles suivants selon les cas), l’une des premières interprétations renvoie à un cadre fixe et déterministe, voire à la non-reconnaissance de son intérêt. Le terrain est alors considéré comme un cadre spatial de la bataille sans vraiment l’exploiter, en lien avec une conception théorique et géométrique de la manœuvre militaire. Tout au long du XIXe siècle, nombreuses sont les théories militaires qui l’interprètent de cette manière et qui contredisent ainsi une vision plus opérationnelle du terrain développée par les géographes militaires. Une autre conception du terrain met en évidence plutôt l’étude du terrain comme un objectif géographique. Elle se distingue surtout dans la guerre de position(la prise d’un village, d’une colline, etc.) et a encore tout son sens dans l’activité du ciblage. Enfin, une troisième conception apparaît depuis les guerres napoléoniennes et s’impose surtout depuis le XXe siècle. Elle met en évidence l’exploitation du terrain comme une aide à la manœuvre. L’audace tactique s’appuie sur cette condition d’action parmi d’autres. Le tacticien doit maîtriser les connaissances essentielles du milieu naturel pour, ensuite, savoir les exploiter.

Dans cette troisième interprétation, qui est aujourd’hui à la source de toute doctrine tactique, en France comme dans d’autres États, le terrain est l’un des piliers avec la mission, la manœuvre et les moyens, en l’envisageant à travers ses atouts et ses contraintes. Entre autres exemples, le colonel Jeanneau, dans ses cours donnés à l’École d’État-major en 1949, le souligne à travers la question « A quoi il sert et en quoi il gêne l’action »[7].  Dans nombre de situation, le commandant en chef exploite les contraintes du terrain pour surprendre son adversaire et obtenir la supériorité dans l’action. La connaissance du terrain et son exploitation est alors une aide à la manœuvre et non un but. Par exemple, lorsque l’armée française est engagée au Mali en janvier 2013, dans le cadre de l’opération Serval (2013-2014), puis dans tout l’Ouest du Sahel (opération Barkhane de 2014 à 2022), la redécouverte du milieu désertique s’est imposée dans la mise en œuvre des types de manœuvres contre des types d’adversaires dans une lutte asymétrique, des capacités déployées et des types d’unités, des missions et des enjeux. Le « désert est le paradis du tacticien et l’enfer du logisticien » écrivait Erwin Rommel[8] rappelant le caractère contraignant, sinon hostile, du milieu désertique pour le militaire : l’immensité des surfaces perméable à la pénétration des mouvements et des échanges, les étendues de sable (avec des analogies au milieu océanique) et les plateaux de grès ceinturés d’escarpement abrupts (comme le massif des Iforas au Nord du Mali), l’aridité du milieu (fortes amplitudes thermiques, rareté des précipitations, vent de sable, omniprésence de la poussière, etc.), l’enjeu des oasis assimilés à des îles au milieu de l’océan, etc.  La manœuvre est conçue selon des principes de base redécouverts : importance vitale des flux logistiques, appui aérien indispensable, mouvement rapide sur une grande distance, liberté d’action et mouvement tourbillonnaire, renseignement acquis sur une surface étendue, base avancée temporaire mobile. La mobilité des unités s’est révélée être la clef du succès en recherchant la surprise et des actions non linéaires. Leur stationnement présente la spécificité d’être aussi essentiel dans un environnement sans front pour surveiller les verrous naturels (cols et défilés) où se concentrent l’essentiel des flux illicites. Le terrain désertique demande ainsi des efforts d’adaptation permanents dans tous les domaines. Son étude doit prendre en compte, entre autres, les risques sanitaires (maladies, déshydratation), la dimension psychologique (perte de repères d’orientation, effet d’illusion optique, usure), la compréhension et l’adhésion des populations locales (coutumes, croyances, idéologies, nomadisme éventuel), les aspects techniques (le compromis entre la vitesse et l’endurance), les mesures de sauvegarde (reconnaissance par avions et drones, détection contre le camouflage). Chaque type de terrain demande ainsi de connaître ses spécificités selon les types de décisions tactiques (les effets finaux recherchés), les possibilités de combat, les capacités matériels (organisation, renseignement, armement, équipement, soutien, appui).

  • La région et le milieu naturel à l’échelle du théâtre d’opérations

La deuxième dimension géographique concerne le milieu naturel à l’échelle du théâtre d’opérations qu’il convient de maîtriser pour conduire la manœuvre opératique. Cette échelle géographique se distingue à partir du XVIIIe siècle alors que l’organisation des grandes unités militaires se précise, notamment par la mise en place des divisions destinées à manœuvrer de manière autonome en campagne à une échelle régionale.

Par définition, le théâtre d’opérations se caractérise par une unité de commandement et une unité de milieu naturel. Karl Von Clausewitz, dans De la guerre (1832-1835) et Antoine-Henri Jomini, dans Précis de l’Art de la guerre (1838), mentionnent la notion de zone d’opérations qui correspond à celle de théâtre d’opérations à partir des expériences napoléoniennes (Révolution, Consulat, Empire). Le concept s’impose au XIXe siècle, notamment durant la guerre de Sécession (1861-1865) aux Etats-Unis où les généraux de l’armée nordiste commandent chacun un théâtre d’opérations. Durant les guerres mondiales au XXe siècle, le théâtre d’opérations apparaît comme un élément essentiel, tel le théâtre d’opérations Europe pour les Alliés en 1944-1945, les théâtres d’opérations du Pacifique pour les Américains (dirigés par l’amiral Nimitz au Nord, le général MacArthur au Sud) entre 1941-1945. Depuis 1945, l’armée américaine a prépositionné des unités dans chacun des théâtres d’opérations de nature géographique (sept à ce jour dont le Central Command étendu globalement au Moyen-Orient et au Nord-Est de l’Afrique) dans le monde. Dans l’opération Barkhane, entre 2014 et 2022, l’armée française se déploie également dans ce cadre géographique (milieu désertique) et de commandement unifié et interarmées.

La notion de théâtre d’opérations est étroitement liée à celle d’environnement naturel et régional. Durant la guerre d’Indépendance de la Malaisie (1948-1960), le milieu tropical humide constitue une unité de lieu qui couvre aussi l’étendue d’un théâtre d’opérations pour l’armée britannique. Le milieu est cependant contraignant. 80 % du territoire est composé d’une forêt tropical dense avec des arbres atteignant 20 mètres de hauteur. Une chaîne de montagnes (2 100 mètres d’altitude) parcourt sa longueur. Ce terrain tropical est aussi composé de basses terres marécageuses et des pluies abondantes. La jungle sert d’abri aux insurgés de l’Armée de libération de la Malaisie, soutenue par le parti communiste malais, qui pratiquent la guerre insurrectionnelle comme des attaques de convois britanniques sur les pistes. Le milieu naturel suscite des efforts d’adaptation des Britanniques. Les opérations sont effectuées à partir de la ruse et de l’affût, des coups de main pour créer la division et la dispersion de l’adversaire. Une technique spécifique a même été élaborée comme le parachutage discret de commandos sur la cime des arbres avec descente en rappel. Ces commandos sont ainsi en pleine jungle, isolés pendant plusieurs semaines de toute base logistique. Parallèlement, l’armée britannique mène des opérations psychologiques auprès des populations locales pour obtenir leur adhésion. Les Senoi Pra’ak, par exemple, se sont ralliés à la cause britannique. Ils participent directement à la contre-insurrection avec leurs armes coutumières (dont la redoutée sarbacane). Au final, si l’indépendance est bien obtenue en 1960, la conquête du terrain n’est pas absolue tandis que les manœuvres de contrôle territorial obtiennent des résultats efficaces puisque les 500 survivants de l’ALM reflue vers la frontière thaï, étant constamment pourchassés par les commandos. 

La notion de théâtre d’opérations est bien définie dans les doctrines militaires des États ayant une capacité de projection de puissance et de forces. Entre autres doctrines, le Glossaire interarmées des termes et expressions relatifs à l’emploi opérationnel des forces (1999), en France, le définit comme l’ « espace géographique délimité dans lequel une force opère pour remplir une mission fixée par l’autorité stratégique ». Cette échelle géographique associée à un niveau de responsabilité inclut ainsi des composants opératiques pour mener la mission : champ de bataille, zone d’opérations, zone d’action, zone de déploiement ; points (décisifs, de cohérence, de vulnérabilités) et lignes opératiques (liaisons fonctionnelles, lignes extérieures et profondes qui indiquent la traversée de grandes étendues vers un point donné) ; des positions et des fronts défensifs qui sont inclus à un théâtre de guerre. A cette échelle, la géographie comme aide à la manœuvre apparaît comme un composant aussi essentiel que le terrain dans la tactique qui permet de diviser l’espace en zones, de définir les centres de gravité et les points sensibles de l’adversaire. Dans ce cadre, depuis les années 2000, certains milieux naturels prennent une importance croissante selon les opérations à mener et font l’objet de nouvelles études doctrinales : montagnard en Afghanistan, désertique au Sahel, semi-désertique au Moyen-Orient (Irak ou Syrie par exemple), tropical humide en Amérique latine (Guyane par exemple). Ce sont les données physiques qui sont d’abord prises en compte. Le milieu montagnard est identifié par un ensemble de critères qui en font un théâtre spécifique supposant une manœuvre interarmes à part conduite par des unités entraînées. Comme le précise les doctrines occidentales depuis les années 1920, il se caractérise par ses étagements, son climat extrême et les risques qui en découlent (avalanche par exemple), son altitude et ses cheminements spécifiques, ses zones de stationnement. 

Parallèlement à la géographie physique régionale, le théâtre d’opérations prend en compte également la géographie humaine. Celle-ci suscite un nouvel intérêt doctrinal depuis les années 2000 dans le cadre des opérations de contre-insurrection. Le milieu humain fait l’objet d’études, de programmes d’analyse et d’expertises à des fins opérationnels. Par exemple, le programme américain Human Terrain System mené en Irak et en Afghanistan entre 2007 et 2014 est significatif. Il comprend des spécialistes des sciences sociales (31 équipes en Afghanistan en 2010), notamment des géographes (militaires et réservistes issus de la société civile), pour analyser les types de tribus et de clans dans leur diversité culturelle afin d’apporter une aide à la décision au commandement du théâtre. Lors de l’opération Maiwand (2007), l’équipe HTS (comprenant quelques personnels), déployée aux côtés des unités afghanes et américaines, dans un village pashtoune de la région de Ghazni, a permis de comprendre le langage corporelde sa population et de déceler les véritables responsables de sa communauté. Ce programme HTS a favorisé, parallèlement, la réalisation d’une cartographie des données socio-culturelles au profit des armées comme des agences gouvernementales non militaires.

3. L’échelle des grands espaces dédiés à la stratégie : la géostratégie

Après les niveaux du terrain et de la région, la géographie à des fins militaires repose sur une dernière échelle plus globale au niveau géostratégique. Elle sert donc à comprendre les mutations du monde de manière plus générale au niveau stratégique, ce qui la distingue de la géopolitique qui prend en compte le critère de la stratégie parmi un ensemble d’autres éléments. Cette troisième approche est connue sous le nom d’espace stratégique, d’environnement stratégique ou de géostratégie (dans le monde académique notamment). Elle associe les différents niveaux de la stratégie à celle des grands espaces géographiques dès le début du XIXe siècle, c’est-à-dire au moment où commencent à émerger des écoles de pensée en géographie militaire. Cette échelle géographique et de responsabilité est alors identifiée sous le nom de théâtre de guerre qui rassemble plusieurs théâtres d’opérations. Antoine-Henri Jomini, dans Précis de l’Art de la guerre (1838), considère la stratégie comme « l’art de faire la guerre sur la carte ». Karl Von Clausewitz, dans De la guerre (1832), l’aborde à l’échelle du théâtre de guerre. Le mot de géostratégie date d’ailleurs de ce siècle. Il est attribué au colonel piémontais Giacomo Durando, dans Della Nazionalita italiana (1846). Dans le contexte de l’indépendance italienne face à l’empire austro-hongrois, il définit la géostratégie comme « l’étude de l’abstrait du terrain, des mouvements ou axes d’opérations stratégiques ou tactiques », l’un des fondements immuables dans la gestion des plans de guerre[9]. Sa théorie distingue également la « stratégie instinctive » (la géographie militaire assimilée au terrain) et la « stratégie scientifique » (la géographie scientifique et théorisée).

Nombreux sont les écrits, thèses et articles qui s’appuient sur cette échelle encore aujourd’hui. Durant la Guerre froide, par exemple, les doctrines occidentales s’intéressent à la fois au cadre planétaire (dissuasion, projection de puissance) et continental (Eurasie, Europe, Pacifique, Afrique, etc.). Elles mettent en évidence des considérations générales qui s’appuient sur les grands espaces pour expliquer les différentes hypothèses de guerre mondiale ou continentale. Après la Guerre froide, cette échelle géographique est encore employée pour comprendre et étudier les menaces, les risques et les vulnérabilités des États et des sociétés dans la mondialisation (comme le terrorisme international). Des théories et des concepts sont ainsi élaborés par des théoriciens de la stratégie et de la géostratégie comme ceux d’espace de bataille couvrant plusieurs théâtres, de sanctuaire, de glacis, de bastion naturel stratégique, de rempart stratégique, de réduit stratégique et de base stratégique[10]. Durant la guerre d’Ukraine depuis février 2022, ces concepts géostratégiques se distinguent nettement. L’espace de bataille est la ligne de front étendue sur plus de 900 km depuis le printemps 2022. Deux bastions naturels concentrent les efforts de résistance de l’Ukraine : le bassin inférieur du Dniepr, les forêts frontalières du Nord face à la Russie. Deux sanctuaires concentrent aussi les forces des deux pays en raison de leur configuration géostratégique : la mer Noire et le Donbass qui sont des zones pivots pour la Russie.

Entre autres exemples, le cours inférieur du Dniepr est un théâtre d’opérations dès la fin février 2022 et évolue comme un bastion naturel stratégique entre les deux armées. Du 24 février au 2 mars 2022, la ville de Kherson et ses abords sont occupés par l’armée russe (première bataille de Kherson), à la suite de l’offensive lancée depuis la Crimée. Le pont stratégique d’Antonovskyi est franchi et permet à l’armée russe de contrôler une tête de pont sur la rive droite. L’avancée russe se poursuit alors vers Mykolaev qui est occupé pour menacer Odessa. Le maintien de la tête de pont pour l’armée russe se révèle compliqué, l’obligeant à organiser des défenses menacées constamment par des attaques localisées de l’armée ukrainienne. Les positions russes sont évacuées quelques mois plus tard. Les oblasts de Kherson et Mykolaev sont repris par l’armée ukrainienne à la suite de la contre-offensive menée du 29 août au 11 novembre 2022.

            A partir de novembre 2022, les positions défensives de part et d’autre du fleuve se renforcent, en s’appuyant notamment sur les propriétés des marécages plus étendus à la suite de la destruction du barrage de Kakhovka en juin 2023. En aval du barrage, les rives du fleuve sont chargées de boue et de vase. Les infrastructures sont détruites tandis que 80 localités sont évacuées. Le cours inférieur du Dniepr s’est ainsi imposé comme un bastion naturel, une zone de résistance et de ressourcement, de combats localisés et de contraintes pour l’armée russe. 

            La spécificité du milieu naturel est propice à des positions défensives qui demeurent figées pour les deux armées. Le franchissement du fleuve demeure compliqué, seulement possible par des unités légères qui mènent des opérations de type coup de poing. L’usage de ponts artificiels et la conduite d’opérations amphibies demeurent complexes en supposant une parfaite coordination interarmes et interarmées. Or, le cours inférieur du Dniepr se prête difficilement à son franchissement (en-dehors des eaux gelées pendant l’hiver). Les nombreux méandres et zones de marécages créent des contraintes de mobilité diverses. L’absence de forêt rend visible les organisations défensives. Les champs ouverts au-delà de la zone marécageuse favorisent l’exposition aux tirs d’artillerie. L’armée russe dispose d’ailleurs de moyens d’artillerie plus importants, ce qui crée une situation dissymétrique en leur faveur. Chaque position tend à être détectée par l’usage des drones, au nombre plus important du côté russe (rapport de 3 contre 1 en 2023), permettant ainsi des frappes d’artillerie plus précises. Les deux armées se font donc face sans opération décisive, dans une situation d’impasse tactique et opératique, en aménageant durablement leurs positions (minage, tranchées).  

La géostratégie révèle le cadre spatial de l’emploi des forces et participe à la définition des objectifs de la stratégie générale (qui dépend du gouvernement et traduit la direction de la guerre). Elle intègre également la territorialisation de tous les autres niveaux de la stratégie comme la stratégie globale (combinaison des moyens militaires, économiques, diplomatiques) et la stratégie générale militaire (moyens militaires employés par un État dans le cadre de la stratégie globale). La géostratégie permet de saisir l’interpénétration des milieux matériels (terre, mer, air, extra-atmosphérique) et immatériels (infosphère, numérique, électro-magnétique) de manière plus globale au profit du décideur politique et politico-militaire. Pour une agence de renseignement, cette approche s’inscrit, par exemple, dans la veille stratégique pour saisir les grandes dynamiques politiques, économiques, militaires et sociales dans la durée et anticiper l’émergence d’une crise. Parmi un éventail de doctrines stratégiques dans le monde, le Concept d’emploi des forces terrestres 2020-2035, publié par l’armée française en 2021, précise les mutations de notre environnement et les nouvelles conflictualités. « L’emploi des forces terrestres (…) intègre la profondeur de l’espace de bataille et les effets des champs immatériels »[11]. Il donne à comprendre le retour de la compétition entre des États qui mènent des politiques de puissance, les vulnérabilités croissantes des stratégies hybrides pour nos sociétés, le risque d’escalade vers des conflits de haute intensité. Parallèlement, il rappelle la complexité croissante du milieu aéroterrestre liée à « la géographie humaine », les nouvelles formes de discontinuités stratégiques comme la progression de l’urbanisation, les guerres sociétales dans l’infosphère, l’augmentation des flux qui renforcent l’interpénétration des milieux physiques et immatériels.

Tous ces éléments stratégiques inscrits dans un espace étendu (du continent à la planète), et à une période donnée, caractérisent une autre forme de géographie militaire indispensable à la prise de décision à un niveau élevé de responsabilité.

III- Le renouvellement de la géographie à des fins militaires aujourd’hui

Depuis les années 2000, la prise en compte de la géographie militaire s’est accentuée à tous les niveaux de responsabilité, pour tous les systèmes d’armes et de commandement à partir de raisonnements et de programmes modernisés. Que ce soient les pays occidentaux ou ceux émergents (comme la Chine ou l’Inde), l’utilité de la géographie s’est imposée en fonction de nouveaux besoins que ce soit pour la géographie physique ou pour la géographie humaine.

1. Une meilleure compréhension de l’emploi de la géographie par les armées

Au-delà du contexte géopolitique qui conduit à observer la nécessaire utilité du facteur géographique, il apparaît d’abord une meilleure compréhension de son emploi par une nouvelle synergie entre le monde universitaire et les armées. Le besoin de connaissances sur le milieu urbain en Irak entre 2003 et 2011 ou sur les populations en Afghanistan entre 2001 et 2014, ou tout autre opération militaire ailleurs, favorise de nouvelles réflexions académiques, de nouvelles possibilités pour les capacités militaires comme des échanges croissants entre les différentes cultures métiers liés à la géographie militaire. Plus récemment, le déclenchement de la guerre d’Ukraine en 2022 rappelle l’importance de la compréhension de la géostratégie russe et ukrainienne, c’est-à-dire des stratégies respectives employées par les États à l’échelle des grands espaces que sont l’Europe et l’Eurasie. Le déroulement des opérations militaires met en évidence l’exploitation de la donnée géographique dans l’appréciation de situation (l’analyse géostratégique), l’emploi des systèmes d’armes (le canon Caesar ou les drones par exemple) et le soutien (l’appui du renseignement géospatial par exemple) à des échelles plus régionales ou locales.

La redécouverte de la géographie militaire rappelle ce que tous les stratégistes ont écrit depuis l’Antiquité : la géographie est un savoir stratégique. Cette évolution de la culture militaire à tous les niveaux favorise la reconnaissance institutionnelle de la géographie militaire et la restructuration permanente de ses unités spécialisées. Dans la doctrine française, par exemple, elle s’est imposée pour « fournir l’information géographique nécessaire dès le temps de paix comme en temps de crise aux activités des organismes relevant de la défense »[12]. Elle n’est plus seulement synonyme de cartographie militaire mais englobe aussi la production de toute forme d’information géographique qu’elle soit physique ou humaine.

Dans l’armée française, par exemple, le premier document doctrinal Concept d’emploi de la géographie en opérations[13], adopté en 2000 (révisé en 2013 sous le titre Doctrine de l’appui géographique des forces terrestres), souligne l’apport de la géographie aéroterrestre en temps de paix et en temps de guerre pour tous les types d’action[14]. Parallèlement, le Livre blanc sur la défense et la sécurité publié en 2008, révisé en 2013, 2017 et 2021, mentionne l’enjeu de la connaissance géographique et de son anticipation pour gagner les prochaines opérations. La Vision stratégique du Chef d’État-major des armées en 2021 insiste sur la compréhension du contexte international, qui s’est dégradé depuis dix ans, pour développer le triptyque Compétition, Contestation et affrontement[15]. Dans la Revue nationale stratégique (2022), la première des six fonctions stratégiques porte sur le pilier Connaissance, compréhension et anticipation. Celle-ci « irrigue les autres fonctions stratégiques » afin de préserver la capacité d’appréciation autonome, de rester souverain en matière de décision grâce à une connaissance globale, mais avant tout géographique, au profit des hautes autorités étatiques comme des unités engagées sur un théâtre d’opérations. Cinq domaines sont identifiés comme le renseignement, la connaissance des théâtres d’opérations, la diplomatie, la prospective, l’anticipation, la maîtrise de l’information. Il est mis ainsi en évidence l’effort à porter vers la compréhension des « phénomènes » dans une perspective d’anticipation tout en maintenant des échanges d’informations avec les alliés de la France. Enfin, à une échelle plus tactique et opératique, plusieurs documents doctrinaux soulignent la nécessaire connaissance géographique pour des types d’opérations, notamment en milieu urbain, tropical humide ou désertique, forestier, littoral et montagnard[16]. Comme l’écrivait le colonel Gustave-Léon Niox à la fin du XIXe siècle, professeur de géographie militaire à l’École supérieure de guerre à Paris, entre 1876 et 1894, « la géographie n’est pas un but, c’est un moyen » qui tient compte de la diversité des situations, des milieux et des conditions d’action[17].

            2. L’apport permanent de la géographie : une aide à la décision et un soutien aux unités

Dans un environnement marqué par la croissance des zones de crise liées à la mondialisation (le Sahel par exemple) et le retour de la guerre de haute intensité en Ukraine depuis 2022, la vocation de la géographie à des fins militaires se renforce, soit dans le domaine académique, soit dans celui militaire (le renseignement notamment). La discipline et son domaine opérationnel sont renouvelés pour répondre aux mêmes objectifs qu’il s’agisse d’apporter une aide à la décision aux autorités et un soutien en informations géographiques aux unités. En France, pour répondre à cette fonction stratégique, intégrée dans le pilier Connaissance et anticipation du Livre blanc en 2008[18], puis renouvelée dans tous les textes stratégiques depuis, la géographie s’est redéfinie comme une capacité de raisonnement et de production cartographique pour tous les niveaux de commandement, une compétence métier professionnalisée et une discipline de synthèse faisant l’objet de formation académique adaptée[19].

En outre, depuis la fin des années 2010, l’adoption de doctrines multimilieux-multidomaines (M2MC) tend à valoriser et à renouveler l’emploi de la géographie. Toutes les grandes puissances militaires adoptent une nouvelle manière d’exploiter les espaces matériels et immatériels, en particulier aux Etats-Unis, en Russie et en Chine. En France, la doctrine d’emploi des forces (2022) la mentionne comme un concept interarmées et un nouveau cadre structurant l’engagement des armées. Le vocabulaire de multimilieux/multichamps désigne cinq milieux (Terre, Mer, Air, cyber, extra-atmosphérique) et deux champs (électro-magnétique et informationnel), avec des effets cinétiques et non cinétiques, comme des espaces de manœuvre critiques, de nature stratégique puisqu’ils commandent l’accès et permettent d’assurer la liberté de circulation. Dès le début de la guerre d’Ukraine, en février 2022, la notion d’intégration des milieux et des capacités révèle la place centrale de l’approche multimilieux[20]. Cet élargissement de l’exploitation des milieux physiques à d’autres milieux immatériels prend une forme inédite tant par les capacités engagées que par les innovations technologiques qui sont adoptées. L’approche géographique de la guerre d’Ukraine prend ainsi une autre dimension par l’imbrication des milieux à partir de ces nouvelles capacités comme celle de l’intelligence artificielle appliquée aux drones ou aux satellites (IA embarquée). Environnement numérique, infosphère, espace électro-magnétique auquel s’ajoute l’Espace extra-atmosphérique, transversal à tous les autres, sont autant de champs géographiques qui caractérisent le rapport entre milieux et guerres. Le champ de bataille est ainsi envisagé dans tous les espaces à la fois en fonction des capacités disponibles. Pour la première fois dans une guerre conventionnelle, il apparaît une convergence d’exploitation de tous les milieux qu’ils soient physique, numérique, infosphérique, de transmission et de communication, électromagnétique et géospatial.

L’apport de la géographie à des fins militaires se révèle donc large selon l’expression des besoins opérationnels. La discipline fait apparaître ainsi des caractères permanents et des dynamiques renouvelées en fonction des nouvelles technologies. Elle révèle d’abord des permanences qui sont liés aux héritages issus de l’émergence de la géographie militaire : 1) une pluralité d’espaces intégrant le processus d’interarmisation (Terre, Mer, Air, espace extra-atmosphérique) que les doctrines actuelles retiennent sous le nom de « multi-milieux », 2) la combinaison des trois échelles géographiques fondamentales que sont les dimensions locale (terrain, tactique), régionale (théâtre d’opérations) et les grands espaces continentaux voire l’échelle mondiale (géostratégie), 3) une diversité des conceptsadaptés à des besoins opérationnels spécifiques (atouts-contraintes du terrain dans la tactique, milieux naturels dans la tactique et l’opératique, grands ensembles spatiaux dans la stratégie), 4) la prise en compte de la géographie historique des opérations et des guerres pour retenir les leçons des expériences passées selon les espaces (tel le milieu urbain), 5) l’élaboration d’une géographie militaire pour la gestion de crises qui se sont multipliées depuis la fin de la Guerre froide.

            3. L’émergence d’une nouvelle culture géographique par le Geoint

Le renouvellement de la géographie s’appuie sur le développement des outils et des programmes dédiés à l’information géographique numérique. La donnée numérique géolocalisée et géoréférencée, qui équipe maintenant tous les systèmes d’armes, est devenue essentielle dans toutes les activités militaires. Elle permet de localiser tout objet ou toute personne que ceux-ci soient en mouvement ou fixe. L’intégration de l’intelligence artificielle offre de nouvelles possibilités comme la détection automatique des signaux faibles dans un espace donné (avions sur une base arienne ou navires dans une base navale par exemple) et la cartographie automatisée pour la surveillance d’un objectif (les frontières, le trafic maritime, etc.). Des programmes techniques à forte valeur ajoutée permettent d’offrir une information mise à jour et vérifiée dans des délais plus courts pour renseigner le commandement, produire des cartes numériques avec de nouvelles fonctions.

Cette dynamique de modernisation par les nouvelles technologies géographiques apparaît dès les années 2000 aux Etats-Unis et tend à se développer dans les autres puissances militaires (France, Inde, Royaume-Uni, etc.) depuis les années 2010[21]. Elle se rencontre en particulier dans le développement d’une nouvelle discipline et capacité d’emploi portant le nom de Geoint, d’abord issu de la communauté du renseignement puis étendu à bien d’autres secteurs d’activités militaires et non militaires. Le Geoint est l’acronyme de Geospatial Intelligence (renseignement géospatial) qui dépasse maintenant son sens premier. Par définition, celui-ci est la fusion de données géographiques et de données renseignement à partir de sources variées. Il conduit donc à la capacité de fusion d’informations diverses (images satellites, sources ouvertes, sources électro-magnétiques, etc.), de l’analyse et de la diffusion de nouveaux produits également enrichis des possibilités offertes par l’IA. Il apparaît comme une nouvelle discipline d’exploitation del’information géographique au centre d’un ensemble d’activités liées à l’information, la représentation cartographique et l’analyse spatialisée. Dépassant le cadre du renseignement depuis la fin des années 2010, son apport réside dans cette dimension de fusion de données multisources et multicapteurs, de performance de l’analyse dans un délai court et d’hybridation des savoirs (datascientisme/géomatique/analyse géopolitique). Reconnu dans la doctrine américaine en 2006, le Geoint s’est imposé comme un secteur d’activités à part entière. Il fait émerger une nouvelle culture métier militaire liée à la géographie et plus seulement au renseignement, dans les pays européens (Centre de fusion de l’Union européenne, Centre de fusion de l’Otan) ainsi que dans l’armée française (Centre de renseignement géospatial interarmées en 2015, doctrine validée en 2021). En somme, le Geoint participe à repenser la géographie militaire au cœur des activités opérationnels.

Conclusion

A quoi sert la géographie pour le militaire ? La question demeure toujours vaste et se pose en permanence tant son emploi est essentiel pour les armées aujourd’hui. Le capitaine Anatole Marga, polytechnicien et professeur de géographie militaire à l’École d’application du génie et de l’artillerie entre 1878 et 1882, tentait d’apporter des éléments de réponse qui restent d’actualité :

« De quoi se compose la science de la guerre ? Il s’agit de conduire les armées sur la surface du sol par les voies de communication qui y sont tracées et au milieu des obstacles que les montagnes et les eaux opposent à la marche des hommes et des chevaux ; il s’agit de faire vivre ces armées au moyen des ressources que possède chaque pays ; il s’agit de les faire mouvoir, de manière à couvrir ou de menacer certains points stratégiques dont l’importance résultent de circonstances topographiques, politiques, économiques ; il s’agit de combattre dans de bonnes positions tactiques où les accidents du sol tournent à votre avantage ; enfin il s’agit encore de choisir toujours d’après les considérations topographiques et stratégiques les points qu’il convient de fortifier pour assurer la défense de l’État ou pour faciliter l’action des armées. Tels sont les buts principaux de la science de la guerre, et pour les atteindre, on est obligé de se guider d’après les informations fournies par la géographie »[22].

Au début des années 2020, la vocation de la géographie à des fins militaire demeure au cœur de la science de la guerre à laquelle la notion de gestion de crise serait à ajouter. Si les moyens techniques et technologiques permettent d’exploiter l’information géographique avec de nouvelles performances, et pour répondre à d’autres types de missions, elle reste un fondement de toute culture militaire, indispensable à toutes les armées pour assurer le rang de puissance d’un État.


[1] Professeur des universités, UFR de géographie, Sorbonne Université, laboratoire Médiations, science des lieux (Sorbonne Université). Il est l’auteur, entre autres, de La géographie militaire française 1871-1939 (Economica, 2002), Géographie militaire (Ellipses, coll. Carrefour, 2006), Géographie militaire et géostratégie, enjeux et crises du monde contemporain (2015, 2e éd.), Géographie et guerre, De la géographie militaire au Geospatial Intelligence en France (2016), La géographie, Reine des batailles (Perrin, 2020), Planète Médias, géopolitique des réseaux et de l’influence (A. Colin, 2e ed., 2021). Il vient de publier Introduction à la géostratégie (La Découverte, 2023) et Geospatial Intelligence. Geoint, un outil d’aide à la décision (Armand Colin, coll. U, 2024. Son prochain ouvrage porte sur La guerre d’Ukraine : géostratégie d’un conflit moderne (Armand Colin, à paraître en 2025).

[2] Strabon, Géographie, tome 1, Livres ½, Edition Pales, 2014, 251 p., p. 19.

[3] Sun Tsé, L’art de la guerre, Paris, Pocket, 1993, 150 p.

[4] Général Michel Yakovleff, Tactique théorique, Paris, Economica, 2016 (3e éd., 2006), 702 p.

[5] Ministère de la Défense, Concept d’emploi de la géographie en opérations, GEO100, 2000, 15 p.

[6] Ministry of Defense, Development, Concept and Doctrine Centre, The Significance of Culture to the Military, Joint Doctrine Note 1/09, 2009 ; Culture and Human Terrain, Joint Doctrine Note 4/13, 2013.

[7] Colonel Jeanneau, Méthode et tactique, École d’État-major, enseignement militaire supérieur, 1949, 21 p.

[8] Erwin Rommel, La guerre sans haine, tome 1, Amiot-Dumont, 1952.

[9] Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Paris, Economica-ISC, 1999, 1 005 p.

[10] Philippe Boulanger, Introduction à la géostratégie, La Découverte, 2023.

[11] Ministère des Armées, Concept d’emploi des forces terrestres 2020-2035, RFT 3.0, septembre 2021, 69 p.

[12] DFT 2.8 (Geo 20.101), Cdef, Doctrine de l’appui géographique des forces terrestres, 2013, 84 p.

[13] Ministère de la Défense, Concept d’emploi de la géographie en opérations, GEO 100, 2000, 20 p.

[14] CDEF, Rapport d’étude sur l’organisation de l’appui géographique au sein des forces terrestres, RFT GEO 2.8, 2012, 63 p. ; DFT 2.8 (Geo 20.101), Cdef, Doctrine de l’appui géographique des forces terrestres, 2013, 84 p. ; Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations, Ghom, Dia-3.11, 2016, 70 p.

[15] Ministère des Armées, Vision stratégique du CEMA, octobre 2021, 13 p.

[16] Centre de doctrine et d’emploi des forces, Doctrine d’emploi des forces terrestres en forêt, EMP 20.450, 2014, 92 p. ; Doctrine d’emploi des forces terrestres en zone montagneuse, 2010, 48 p. ; DFT 3.2.14, Doctrine d’emploi des forces terrestres en zone désertique et semi-désertique, 2013, 112 p.

[17] Colonel G.-L. Niox, Géographie militaire, La France, tome 1, Delagrave, 1893, p. VII.

[18] Défense et sécurité nationale, Le livre blanc, préface de Nicolas Sarkozy, Odile Jacob, La documentation française, 2008, 350 p.

[19] La création du master GAED Géopolitique-information géographique numérique (Geoint) de Sorbonne Université Lettres en 2020 en est l’une des illustrations. Il forme les futurs analystes à l’analyse géopolitique, la maîtrise des systèmes d’informations géographiques et à la fusion de données géolocalisées multicapteurs. Information : https://lettres.sorbonne-universite.fr/actualites/focus-master-geopolitique-geoint

[20] Entre autres références, consulter Philippe Gros et alii, Intégration multimilieux/multichamps : enjeux, opportunités et risque à l’horizon 2025, FRS, mars 2022, 139 p.

[21] Philippe Boulanger (sous la dir.), Geospatial Intelligence. Geoint, un outil géopolitique d’aide à la décision, Armand Colin, 2024, 221 p.

[22] Capitaine Anatole Marga, Géographie militaire, 1e partie L’Europe et la France, Fontainebleau, E. Bourges, 1876, p. 15.

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