
Olivier GRENOUILLEAU a déposé l’ouvrage suivant en séance du 5 mai 2025 :
Résilience démocratique. Eléments de sociologie historique de Jean Baechler et Alexandre Escudier (Editions Hermann, 2024, 428 p.).
Texte prononcé en séance
Le livre, que je souhaite déposer sur le bureau de l’Académie, a pour titre Résilience démocratique. Il a été publié à la fin de l’année 2024, chez Hermann. Trois raisons expliquent ma démarche.
La première est que l’ouvrage – les actes d’un colloque tenu en juin 2022 à la Fondation Del Duca, avec le soutien de notre Académie, est cosigné par Jean Baechler et Alexandre Escudier. Inutile de présenter ici Jean Baechler, décédé deux mois après la tenue de ce colloque et qui, admirable, fut actif jusqu’au bout. Chargé de recherche au CEVIPOF, à Sciences Po Paris, Alexandre Escudier est sans doute celui, qui trop souvent dans l’ombre, a le plus travaillé avec Jean Baechler durant ses dix dernières années. On doit à Alexandre Escudier la publication intégrale des 276 articles écrits par Jean Baechler, avec six volumes déjà sortis.
Deuxième argument : le Politique et la démocratie occupent une place centrale dans l’œuvre de Jean Baechler. Le premier est défini comme « la recherche de la paix par la justice ». La seconde, est, je le cite à nouveau, le régime dans lequel « les citoyens s’associent dans un groupement à responsabilité limitée, pour gagner la sécurité, la prospérité et la liberté. Ils ne consentent des abandons de souveraineté que dans l’exacte mesure où la réalisation de ces trois fins l’exige ». Les « dirigés n’obéissent aux dirigeants, qui sont leurs délégués à titre circonscrit, temporaire et réversible », que parce qu’ils parient sur leur compétence pour assurer l’intérêt commun, étant entendu que chacun s’occupe de son intérêt particulier dans son privé ».
Cette démocratie idéale revêt historiquement des formes variées. Elle permet, mieux que les deux autres régimes politiques baechlériens (que sont l’autocratie et la hiérocratie) de tendre vers la paix par la justice. La démocratie est, pour Baechler, la forme historique première d’organisation, au Paléolithique. Le savant a souligné le repli de l’expérience démocratique, à partir du Néolithique et insisté sur sa renaissance postérieure, parallèle à l’émergence de la modernité occidentale. Une modernité qui n’est d’ailleurs, pour lui, que « la transcription en termes économiques, techniques, scientifiques, religieux, esthétiques […] d’une démocratisation politique ».
Troisième argument : Résilience démocratique ne permet pas seulement de revisiter l’un des thèmes majeurs de celui qui fut l’un des grands penseurs du XXe et du début du XXIe siècle. La question que posent les actes de ce colloque est essentielle : la démocratie peut-elle résister aux multiples défis auxquels elle se voit forcément confrontée ?
La première partie de l’ouvrage montre, en quinze chapitres, comment les expériences démocratiques du passé témoignent d’une vraie capacité d’adaptation, depuis les temps archaïques jusqu’au XXe siècle. En huit chapitres, la seconde partie du livre liste un certain nombre de défis contemporains : la technocratie numérique, l’intégration européenne, le réchauffement et les déséquilibres politiques planétaires, ou bien encore le risque d’une nouvelle parenthèse autoritaire.
Les deux directeurs d’ouvrage sont relativement sereins. La démocratie, disent-ils en introduction, est forcément résiliente car elle ne peut céder la place qu’à la suite d’événements imposés de l’extérieur, comme la guerre. Tel n’est pas l’avis, forcément, de tous les contributeurs. On voit en lisant l’ouvrage, qu’Athènes, par exemple, sut résister, survivant aux coups de butoir portés par Philippe II et Alexandre de Macédoine. Mais, plus durable qu’on ne l’image souvent, cette démocratie s’évanouira finalement, en partie du fait de problèmes internes. La « faillibilité » écrivit ailleurs Jean Baechler, « est le coût de la liberté ». Dans Démocraties (au pluriel), en 1985, il assurait que la démocratie est mortelle, et, à la suite d’Aristote, qu’elle ne saurait subsister longtemps sans une Éthique.
Un livre à lire et à méditer.

