Communication de Philippe ETIENNE « L’impact de la présidence de Donald Trump sur la société et la démocratie américaine »

Communication du lundi 26 janvier 2026 de Philippe Etienne, Ambassadeur de France, ancien ambassadeur aux États-Unis

Thème de la communication : L’impact de la présidence de Donald Trump sur la société et la démocratie américaine

 Synthèse de la séance

Philippe Etienne se propose d’analyser l’impact de la présidence Trump sur la société et la démocratie américaines, en l’inscrivant dans une histoire longue des États-Unis et de leurs institutions. Fort de son expérience d’ancien ambassadeur de France à Washington et de conseiller présidentiel, Philippe Etienne explique d’emblée que la fascination – autant que l’inquiétude – suscitée en Europe par Donald Trump tient à la fois à l’omniprésence médiatique du président américain, au caractère spectaculaire de ses annonces et aux effets immédiats de ses décisions sur les partenaires des États-Unis, y compris la France. Mais il insiste : comprendre Trump suppose de comprendre l’évolution du pouvoir exécutif américain et les fractures internes qui traversent le pays.

Le premier fil directeur est celui d’un pouvoir présidentiel devenu progressivement plus fort. Sans que le texte de la Constitution n’ait été fondamentalement réécrit, les pratiques ont fait basculer l’équilibre au profit de la Maison-Blanche, notamment par l’usage des executive orders, par l’extension des pouvoirs d’urgence (déjà mobilisés en temps de paix depuis Roosevelt), et par l’essor d’une doctrine de “l’exécutif unitaire” qui entend soumettre l’ensemble de l’administration fédérale à l’autorité présidentielle. Philippe Etienne souligne aussi le rôle des médias – jusqu’aux réseaux sociaux – dans cette présidentialisation, ainsi que l’effet du système des primaires et de l’argent en politique, qui renforcent l’emprise du chef de parti sur les élus, en particulier à la Chambre des représentants.

Cette montée en puissance du centre fédéral ne signifie pourtant pas l’effacement des États fédérés. La présidence Trump joue d’un double registre : dénonciation de “Washington” et de la bureaucratie, mais centralisation quand cela sert ses objectifs. Dans le même temps, la polarisation territoriale s’est accentuée : la carte politique se fige en États “rouges” et “bleus”, avec des pratiques qui rendent les délégations au Congrès plus homogènes. Les grands États démocrates, comme la Californie, deviennent des pôles de résistance, notamment sur le climat, au risque de favoriser une fragmentation juridique et économique de l’espace fédéral et une conflictualité plus violente dans certaines villes symboles.

Philippe Etienne aborde ensuite le thème des « guerres culturelles » et de l’immigration, qui minent la cohésion nationale. Les débats se sont déplacés, après l’esclavage puis la ségrégation, vers les questions de diversité, d’égalité et de discriminations (DEI), devenues des cibles privilégiées de l’administration Trump, ainsi que vers l’avortement et les enjeux liés aux personnes transgenres. L’immigration, thème central de la campagne de 2024, est décrite comme un levier électoral puissant : l’ancien ambassadeur affirme que le durcissement récent aurait même conduit à un solde migratoire négatif, mais au prix de coûts budgétaires, économiques et politiques, illustrés par les tensions et violences entourant l’action de l’ICE. En toile de fond, il voit une anxiété identitaire : la part des Américains blancs d’origine européenne diminue, et deux réactions opposées structurent le débat public. D’un côté, une culture progressiste née dans certaines élites universitaires, associée au “wokisme” et à la relecture critique de l’histoire américaine ; de l’autre, une Amérique populaire frappée par la désindustrialisation et le déclassement – incarnée par la région des Appalaches et popularisée par Hillbilly Elegy de J.D. Vance –, qui se sent méprisée et délaissée. Dans ce contexte, les réseaux sociaux aggravent la polarisation en enfermant les citoyens dans des bulles informationnelles, tandis que les grandes plateformes, désormais alliées à Trump, chercheraient à utiliser Washington pour contester les régulations européennes.

Un autre facteur clé de polarisation est le fait religieux. Même si la pratique religieuse recule, son influence politique augmente via des groupes mobilisés, surtout à droite : évangéliques blancs et fractions de l’Église catholique. La religion apparaît comme un moteur d’engagement, mais aussi un miroir des divisions partisanes, jusque dans les communautés catholiques et juives. L’orateur explique que Trump a su instrumentaliser ces forces : soutien évangélique décisif, justification morale de certaines batailles, et, après la tentative d’assassinat de juillet 2024, conviction personnelle d’avoir été “sauvé” par Dieu, renforçant le lien avec les Églises conservatrices.

Philippe Etienne décrit ensuite les sources idéologiques du trumpisme et du mouvement MAGA, tout en soulignant leurs contradictions. Trump n’est pas présenté comme un idéologue, mais comme un intuitif entouré de courants doctrinaux qui, freinés lors du premier mandat, disposent désormais d’un champ plus libre : conservateurs nationaux (Claremont), stratégie administrative inspirée de la Heritage Foundation et du “projet 2025”, influence de la Federalist Society sur le recrutement judiciaire, rôle de figures comme Stephen Miller, et jonction avec une droite libertarienne et technologique (incarnée par Peter Thiel), sans oublier l’héritage de l’“alt-right” de Steve Bannon. Sur le plan économique, Philippe Etienne évoque un tournant vers une forme de capitalisme d’État et l’usage des droits de douane comme outil polyvalent. Mais cette coalition se heurte à des tensions internes : arrêt de l’immigration qui pénalise des secteurs dépendants de la main-d’œuvre, malaise au sein même du camp présidentiel face aux méthodes de l’ICE, inquiétude de la base isolationniste lorsque Trump use de la force à l’étranger, et arbitrages difficiles entre promesse sociale et politique favorable aux grandes entreprises.

Face aux craintes de dérive illibérale, Philippe Etienne détaille les griefs formulés par les opposants : abus du pouvoir exécutif, multiplication des décrets et des pouvoirs d’urgence, politisation de la haute administration (dont le “Schedule F”), affaiblissement des mécanismes de contrôle, amnisties politiques, pressions sur la justice, et soupçons de confusion entre intérêts privés et intérêt général. La justice et la Cour suprême sont au cœur des inquiétudes comme des possibles garde-fous : critiques sur le shadow docket, sur certaines limites imposées aux injonctions nationales, mais reconnaissance que des désaveux demeurent possibles (par exemple sur l’indépendance de la Fed). Le Congrès, dominé par les républicains, apparaît trop docile, tandis que l’opposition démocrate se cherche. Pourtant, Philippe Etienne insiste sur l’existence de contre-pouvoirs : société civile, presse, mobilisations populaires (illustrées par l’épisode Jimmy Kimmel/ABC et par l’émotion après les événements à Minneapolis), rôle des États démocrates, et incertitude des midterms de novembre.

En conclusion, Philippe Etienne renverse la perspective : Trump est moins la cause que le produit d’évolutions structurelles américaines, qui se poursuivront au-delà de son mandat, notamment sur l’immigration et sur les styles de communication politique. Il se montre prudent mais globalement optimiste sur la capacité des États-Unis à préserver l’essentiel de leur vitalité démocratique, estimant que la majorité des Américains s’identifie davantage à l’esprit du 6 juin 1944 qu’à celui du 6 janvier 2021. Enfin, il relie cette analyse à la France et à l’Europe : d’une part, la relation transatlantique traverse une phase de tension idéologique et stratégique, mais un sursaut européen en matière de souveraineté et de défense peut paradoxalement renforcer l’Alliance sur la durée ; d’autre part, les tendances américaines – polarisation, guerres culturelles, rôle des plateformes – sont aussi à l’œuvre en Europe ou s’y exportent, rendant l’observation des États-Unis, comme au temps de Tocqueville, indispensable pour comprendre et protéger nos propres démocraties.

À l’issue de sa communication Philippe Etienne a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées F. d’Orcival, Th. de Montbrial, D. Senequier, L. Petitgirard, G.H. Soutou, J.C. Trichet, E. Roussel, J.C. Casanova, L. Stefanini.

Verbatim du communicant

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