
Bernard Stirn a déposé l’ouvrage suivant en séance du 9 mars 2026 :
L’Eclipse de la vertu. Une histoire de l’exemplarité des gouvernants en démocratie d’Éric Buge (Le Seuil, 2026, 444 p.).
Présentation prononcée en séance
Ancien élève de l’Ecole normale supérieure, agrégé d’histoire, Eric Buge a été administrateur de l’Assemblée nationale avant de rejoindre le Conseil d’Etat comme maître des requêtes. Fondateur de la très active et utile association Parlons démocratie, il est aujourd’hui directeur des affaires juridiques du ministère de l’Education nationale.
Le livre qu’il vient de publier aux Editions du Seuil, L’Eclipse de la vertu, Une histoire de l’exemplarité des gouvernants en démocratie, est d’un grand intérêt à la fois par la richesse de sa documentation et par les réflexions qu’il présente.
Trois temps sont distingués dans l’histoire des règles qui visent à garantir l’exemplarité des gouvernants dans les régimes démocratiques.
Avec bien sûr des différences entre les trois cas, de fortes exigences ont été dans un premier temps imposées par la démocratie athénienne, la république romaine et les communes médiévales italiennes, Florence en particulier. Tant la sélection des dirigeants que le contrôle de leur activité et de leurs résultats étaient rigoureusement encadrés, des procédures sévères de sanction pouvaient être mises en œuvre. L’ostracisme à Athènes, le rôle des censeurs à Rome, l’institution du podestat à Florence en témoignent. Trois modèles d’exemplarité, démocratique à Athènes, aristocratique à Rome, populaire à Florence se sont ainsi fortement affirmés.
Puis le développent de la démocratie représentative s’est accompagné d’un net relâchement des contraintes, conduisant du XVIIIème siècle au milieu du XXème à « l’éclipse de la vertu », qui est analysée en Grande-Bretagne, aux États-Unis et en France. L’onction de l’élection, l’affirmation de la séparation des pouvoirs et la généralisation des mécanismes de responsabilité politique ont progressivement effacé la recherche de la responsabilité individuelle. La protection des dirigeants l’a emporté sur leur responsabilité.
Dans un dernier temps enfin, singulièrement depuis le dernier quart du XXème siècle, les gouvernants ont de nouveau été soumis, dans les différentes démocraties, à un ensemble de règles, de contraintes, de contrôles qui font peser sur eux des obligations très supérieures à celles qui s’imposent aux autres citoyens, en matière de déclarations d’intérêts, de déclarations de patrimoine, de prévention des conflits d’intérêts et d’incompatibilités professionnelles. De nombreuses instances indépendantes de vérification ont été mises en place et les procédures pénales se sont multipliées. Notre époque recherche ainsi comme un retour à la vertu, sans nécessairement y parvenir et au risque parfois de paralyser l’action publique.
En nous faisant voyager dans le temps et dans l’espace avec une grande clarté et au travers de nombreux exemples, le livre d’Eric Buge apporte au total un très riche éclairage sur les tensions entre le devoir d’exemplarité et le bon exercice de la démocratie. Il fait ressortir des convergences entre les divers pays, met en lumière des temps successifs dans la longue histoire et contribue à bien poser les interrogations qui découlent des évolutions les plus récentes. Aussi me paraît-il mériter de retenir l’attention de notre académie.
Bernard Stirn

