« Du bon exercice du pouvoir : dans l’État, l’administration, l’entreprise » de Jean-Denis Combrexelle (2026)

Bernard STIRN

Bernard Stirn a déposé l’ouvrage suivant en séance du 23 mars 2026 :

Du bon exercice du pouvoir : dans l’État, l’administration, l’entreprise de Jean-Denis Combrexelle (Odile Jacob, 2026, 258 p.).

Présentation prononcée en séance

L’expérience professionnelle de Jean-Denis Combrexelle est d’une grande richesse, tant au Conseil d’Etat, où il a présidé la section sociale puis la section du contentieux qu’à l’extérieur de celui-ci : il a notamment occupé, pendant plus de dix ans, les fonctions de directeur général du travail et il a dirigé les cabinets du Garde des sceaux et de la Première ministre Elisabeth Borne. Ce parcours lui a inspiré un premier livre, Les normes à l’assaut de la démocratie, que notre académie a primé l’an passé. Il nous livre aujourd’hui un autre retour d’expérience, en publiant Du bon exercice du pouvoir, dans l’Etat, l’administration, l’entreprise.

            Avec simplicité, cet ouvrage décrit les difficultés que tout dirigeant, du public comme du privé, rencontre inévitablement sur son chemin. Il indique comment se prémunir de bien des embûches, dans le recrutement, la prise de poste, la communication, la négociation. Il montre comment exercer l’autorité de manière simple et bienveillante, insiste sur la nécessité d’inscrire l’action quotidienne dans des perspectives bien définies, souligne les écueils à éviter, tant en termes de jargon dans l’expression que de comportement au travail. Trop de mauvaises habitudes ont été prises, y compris pour s’enfermer dans le surmenage, qui peuvent avoir pour conséquence d’inciter certains à se détourner des responsabilités publiques.

Sans prétention mais plein de sagesse, le nouveau livre de Jean-Denis Combrexelle est à méditer pour tous les responsables d’aujourd’hui. Il transmet en définitive avec une teinte d’inquiétude mais aussi avec optimisme un message sur les rapports de l’Etat et de la démocratie, en relevant dans sa conclusion : « Non seulement l’Etat et la démocratie vont mal, mais les maux de l’un accroissent les maux de l’autre. L’Etat a besoin d’un pouvoir politique fort, exigeant et compétent, et la démocratie a besoin d’un Etat agile et efficace ». A ceux qui exercent le pouvoir dans l’Etat, l’administration et l’entreprise de savoir trouver et mettre en œuvre les moyens de répondre à ces objectifs. L’expérience de Jean-Denis Combrexelle peut les y aider et son livre m’a paru mériter de retenir l’attention de notre académie.

« Henri de Lubac, théologien » de Michel Fédou (2026)

Jacques de LAROSIERE

Jacques de Larosière a déposé l’ouvrage suivant en séance du 23 mars 2026 :

Henri de Lubac, théologien de Michel Fédou, (Cerf, 2026, 384 p.).

Présentation prononcée en séance

Michel Fédou, longtemps Directeur du Centre Jésuite de la rue de Sèvres, est un des meilleurs théologiens français.

Il a étudié systématiquement l’œuvre à la fois très diverse et très profonde du Père de Lubac.

Chacune des œuvres de Lubac est étudiée et analysée de façon précise et lumineuse.

L’œuvre de Lubac se caractérise par une grande diversité de centres d’intérêts (Proudhon, Dostoiesky, le Bouddhisme, Claudel…) et par une cohérence intérieure que l’auteur analyse avec clarté et dans un style parfait.

Le Père Fédou traite, en profondeur, de l’interprétation de St Thomas, qui a valu à Lubac critiques et interdiction d’enseigner pendant près de 3 décennies.

La querelle sur le Thomisme a, aujourd’hui, de quoi surprendre. Contrairement à la thèse officielle des scolastiques, Lubac considère que l’œuvre de St Thomas souligne que l’être humain – composé de 2 natures conjointes : la nature humaine et la nature divine – cherche et aime Dieu, alors que l’interprétation courante – contestable aux yeux de Lubac – pense que l’Homme est l’objet d’une grâce gratuite et qu’il ne saurait d’être rattaché à l’enracinement d’une disposition naturelle de l’Homme à l’ouverture à Dieu.

Michel Fédou fait une analyse très claire des thèses en présence ainsi que des vues d’un théologien qui a beaucoup réfléchi sur cette question Karl Rahmer.

La richesse de pensée du Père de Luba en cette matière a conduit le Pape Jean-Paul II à conférer à ce théologien le titre de Cardinal et sa participation aux travaux du Concile.

Il n’est évidemment pas question ici de résumer l’œuvre monumentale de celui qui a intimement étudié l’exégèse médiévale, mais il est intéressant de noter que Lubac n’était pas seul. Il faisait parti d’un groupe de théologiens remarquables parmi lesquels on peut citer : Blondel, Gaston Fessard, Hans Von Baltazar, Ratzinger (Pape Benoit XVI), Gilson, Chaillet, Teillard de Chardin, Danielou…

Jacques de Larosière

22/03/2026

« Faut-il encore décider ? La décision à l’ère de l’intelligence artificielle » d’Éric Hazan et Olivier Sibony (2026)

Pierre-Michel MENGER

Pierre-Michel Menger a déposé l’ouvrage suivant en séance du 16 mars 2026 :

Faut-il encore décider ? La décision à l’ère de l’intelligence artificielle d’Éric Hazan et Olivier Sibony (Flammarion, 2026, 240 p.).

Présentation prononcée en séance

Les recherches sur la faillibilité du jugement humain sont anciennes, d’abord philosophiques, puis psychologiques. Au milieu du 20ème siècle, un livre de Paul Meehl, Clinical vs Statistical Prediction avait fait sensation. Il montrait comment l’analyse statistique de données objectives pouvait faire jeu égal avec le jugement des experts quand il convenait de décider d’un traitement médical, ou de remettre en liberté conditionnelle un prisonnier ou encore d’admettre des étudiants dans une université sélective. Et si l’outil statistique progressait, comment ne pas se demander si la décision fondée sur un jugement statistique ne serait plus fiable que celle d’un expert ?  

Eric Hazan et Olivier Sibony citent le travail de Meehl pour lancer leur enquête et leurs questions: dans quels domaines la prévision statistique est-elle devenue supérieure au jugement des experts ? Jusqu’où les erreurs algorithmiques peuvent-elles saper la confiance dans l’intelligence artificielle alors que l’équation coûts-bénéfices se modifie sans cesse avec les progrès de l’outil? Et surtout, qu’advient-il désormais de l’art ou de la science humains, trop humains, de la décision, une question dont notre très regretté confrère Bertrand Saint-Sernin aurait beaucoup aimé discuter les termes les plus contemporains ?

Maintenant que les prouesses statistiques et probabilistes de l’intelligence artificielle redéfinissent sans cesse la limite qui sépare celle-ci de l’intelligence humaine, c’est moins la faillibilité du jugement humain que celle du jugement algorithmique qui attire l’attention, l’inquiétude, la résistance ou la franche aversion, par exemple de ceux qui s’érigent en objecteurs de conscience contre l’IA générative, pour sauver l’humanisme et la rationalité, ni plus ni moins.

Mais une problématisation lucide est toujours plus intelligente qu’une aversion pétitionnaire. C’est ce que nous montrent Eric Hazan, ancien senior partner de McKinsey, et acteur autant qu’analyste de la révolution de l’IA, et Olivier Sibony, professeur à HEC et Oxford, dans ce livre court dont la densité analytique agit comme un guide.

Les deux auteurs explorent les champs et les conditions dans lesquels la prise de décision peut être efficacement déléguée aux outils artificiellement intelligents, afin de soustraire le jugement humain aux imprécisions et aux fluctuations qui entravent son exercice. L’autre foyer de leur réflexion et de leurs propositions concerne la délimitation des domaines qui doivent rester inconditionnellement sous le contrôle de la décision humaine. Pourquoi ? Parce que la décision doit rester gouvernée par le principe de responsabilité et par des valeurs éthiques et politiques dont la machinerie algorithmique ne saurait fournir un socle substitutif quelconque.

Les problèmes ainsi abordés sont d’autant plus lancinants que la frontière de l’efficacité avérée de l’IA se déplace sans cesse et que le risque grandit d’une technocratie algorithmique assise sur l’emploi d’outils dont la puissance et le fonctionnement demeurent opaques. Ni nostalg.IA ni technocrat.IA, écrivent Hazan et Sibony, mais une réinvention solidaire de la démocratie et de l’IA : le propos conclusif de leur livre est ferme et éclairant.

Pierre-Michel Menger, le 16 mars 2026

« L’Eclipse de la vertu. Une histoire de l’exemplarité des gouvernants en démocratie » d’Éric Buge (2026)

Bernard Stirn

Bernard Stirn a déposé l’ouvrage suivant en séance du 9 mars 2026 :

L’Eclipse de la vertu. Une histoire de l’exemplarité des gouvernants en démocratie d’Éric Buge (Le Seuil, 2026, 444 p.).

 

Présentation prononcée en séance

Ancien élève de l’Ecole normale supérieure, agrégé d’histoire, Eric Buge a été administrateur de l’Assemblée nationale avant de rejoindre le Conseil d’Etat comme maître des requêtes. Fondateur de la très active et utile association Parlons démocratie, il est aujourd’hui directeur des affaires juridiques du ministère de l’Education nationale.

Le livre qu’il vient de publier aux Editions du Seuil, L’Eclipse de la vertu, Une histoire de l’exemplarité des gouvernants en démocratie, est d’un grand intérêt à la fois par la richesse de sa documentation et par les réflexions qu’il présente.

Trois temps sont distingués dans l’histoire des règles qui visent à garantir l’exemplarité des gouvernants dans les régimes démocratiques.

Avec bien sûr des différences entre les trois cas, de fortes exigences ont été dans un premier temps imposées par la démocratie athénienne, la république romaine et les communes médiévales italiennes, Florence en particulier. Tant la sélection des dirigeants que le contrôle de leur activité et de leurs résultats étaient rigoureusement encadrés, des procédures sévères de sanction pouvaient être mises en œuvre. L’ostracisme à Athènes, le rôle des censeurs à Rome, l’institution du podestat à Florence en témoignent. Trois modèles d’exemplarité, démocratique à Athènes, aristocratique à Rome, populaire à Florence se sont ainsi fortement affirmés.

Puis le développent de la démocratie représentative s’est accompagné d’un net relâchement des contraintes, conduisant du XVIIIème siècle au milieu du XXème à « l’éclipse de la vertu », qui est analysée en Grande-Bretagne, aux États-Unis et en France. L’onction de l’élection, l’affirmation de la séparation des pouvoirs et la généralisation des mécanismes de responsabilité politique ont progressivement effacé la recherche de la responsabilité individuelle. La protection des dirigeants l’a emporté sur leur responsabilité.

Dans un dernier temps enfin, singulièrement depuis le dernier quart du XXème siècle, les gouvernants ont de nouveau été soumis, dans les différentes démocraties, à un ensemble de règles, de contraintes, de contrôles qui font peser sur eux des obligations très supérieures à celles qui s’imposent aux autres citoyens, en matière de déclarations d’intérêts, de déclarations de patrimoine, de prévention des conflits d’intérêts et d’incompatibilités professionnelles. De nombreuses instances indépendantes de vérification ont été mises en place et les procédures pénales se sont multipliées. Notre époque recherche ainsi comme un retour à la vertu, sans nécessairement y parvenir et au risque parfois de paralyser l’action publique.

En nous faisant voyager dans le temps et dans l’espace avec une grande clarté et au travers de nombreux exemples, le livre d’Eric Buge apporte au total un très riche éclairage sur les tensions entre le devoir d’exemplarité et le bon exercice de la démocratie. Il fait ressortir des convergences entre les divers pays, met en lumière des temps successifs dans la longue histoire et contribue à bien poser les interrogations qui découlent des évolutions les plus récentes.   Aussi me paraît-il mériter de retenir l’attention de notre académie.

Bernard Stirn

« Le Général Beauffre. Père de la stratégie française » du Général Hervé Pierre (2025)

Georges-Henri SOUTOU

Georges-Henri Soutou a déposé l’ouvrage suivant en séance du 9 mars 2026 :

Le Général Beauffre. Père de la stratégie française du Général Hervé Pierre, (Perrin, 2025).

 

Présentation prononcée en séance

Le travail considérable du général Hervé Pierre, fondé sur une masse d’archives et de papiers privés souvent tout à fait nouveaux, fait revivre la vie et l’œuvre d’un homme qui a compté dans la vie militaire mais peut-être encore plus dans la vie intellectuelle française, grâce à la vigueur et à la diffusion de sa pensée stratégique, d’une grande clarté.

Le grand mérite de ce livre est de relier constamment la vie personnelle de son sujet, ainsi que ses nombreuses relations, aux étapes de sa vie militaire et au développement de sa pensée stratégique dans le contexte international. Ainsi l’unité du personnage est maintenue et cette approche est la meilleure façon de suivre le développement de sa pensée, qui a connu un développement par étapes successives, liées à la fois aux circonstances et aux aléas de sa carrière.

Pleinement officier, avec une carrière bien remplie, de l’Afrique du Nord à l’Indochine en passant par l’Europe, André Beaufre a été souvent placé au cœur des événements : il fait partie de la délégation franco-anglaise qui va tenter, en août 1939, d’arracher une alliance à Staline ; il s’embarquera sur un sous-marin britannique en novembre 1942 avec le général Giraud pour rejoindre les Alliés ; il fut un collaborateur essentiel de De Lattre en Allemagne, en Indochine, et en 1948, aux débuts de l’organisation militaire du traité de Bruxelles, première (et à ce jour unique) ébauche d’une défense européenne. En 1956 il commande les forces terrestres françaises lors de l’expédition de Suez, qui fut un véritable tournant, et pour le monde d’après-guerre, et pour la maturation de la pensée stratégique de Beaufre. Sa carrière se poursuit ensuite au sein de différents commandements de l’OTAN, ce qui élargit considérablement son expérience et ses contacts au sein du monde des stratèges occidentaux (il était depuis toujours en relation suivie avec Liddell Hart mais bien d’autres aussi).

En 1962 son nom fut évoqué pour devenir CEMA, mais de Gaulle lui préféra Ailleret, spécialiste des armes nucléaires et moins « atlantiste ». Mais le président lui confia la création et la direction de l’Institut français d’études stratégiques, une nouveauté en France, ici assez en retard sur les Anglo-Saxons. Son Introduction à la Stratégie de 1963, son ouvrage le plus connu dans le monde entier, devenu un classique (mais qui ne représente qu’une petite partie d’une œuvre écrite considérable) fut en quelque sorte la rampe de lancement et le programme de l’IFDES. Avec des collaborateurs civils et militaires de talent, les débuts, dont témoignent la revue Stratégie, furent fulgurants, en pleine époque du Grand débat (Raymond Aron en 1963) au sujet des effets stratégiques et politiques des armes nucléaires.

Mais à partir de 1968 l’IFDES fut de moins en moins soutenu par les autorités, tandis que la doctrine officielle devenait de moins en moins compatible avec les orientations de l’Alliance atlantique. Progressivement l’activité de Beaufre, sans nullement se réduire, eut moins d’écho, et l’auteur a raison de la remettre ici à sa juste place.

Son livre n’est nullement une hagiographie ; le seul vrai commandement de Beaufre, à Suez en 1956, ne fut pas une réussite (encore faut-il se souvenir que la situation était très difficile, en particulier à cause de la mauvaise entente franco-britannique). Son œuvre, peut-être trop démultipliée en participations à des journaux ou en cycles de conférences divers, n’a peut-être pas été assez concentrée.

J’ajouterai que le livre souligne, déjà à cette époque, une tendance à la multiplication, dans le système militaire français, d’instances diverses, peu durables et changeantes (tendance qui s’accélère encore d’ailleurs, depuis quelque temps). C’est une grande différence avec les Anglo-Saxons, beaucoup plus stables et chez qui la réflexion stratégique dispose d’un cadre qui freine les dérives égotistes de certains auteurs.

Georges-Henri Soutou

« Des enfants instruits. Réconcilier l’école et la culture » de Denis KAMBOUCHNER (2026)

Jacques de LAROSIERE

Jacques de Larosière a déposé l’ouvrage suivant en séance du 16 février 2026 :

Des enfants instruits. Réconcilier l’école et la culture de Denis Kambouchner (Les Belles Lettres, 2026, 264 p.)

 

Discours prononcé en séance

« Ce livre est écrit par un philosophe.

Certes, l’ouvrage montre les insuffisances de notre éducation nationale, le déclassement de notre fonction enseignante et les performances médiocres de nos élèves telles que analysées par l’OCDE.

Mais le propos essentiel du livre est différent.

La question principale est : « pourquoi faut-il instruire les enfants ? » et se poursuit par cette autre interrogation : « comment le faire ? ».

L’auteur explique clairement les fondements du sujet : il faut aux enfants des bases et sur ces bases il faut construire.

L’auteur, s’aidant de Montaigne et de son cher Descartes, explique avec clarté, que nos enfants ont besoin des « humanités ».

Ce livre est un plaidoyer intelligent et très cultivé des humanités. C’est-à-dire des connaissances qui nous relient à l’homme et à son histoire.

L’auteur montre qu’acquérir cette culture est indispensable.

Mais l’époque moderne ne laisse guère de temps pour se cultiver et l’on est pressé de passer à autre chose… La question, souvent posée par nos contemporains, est : « pourquoi s’embarrasser et se remplir l’esprit de beautés abolies ? » mais comme le souligne M. Kambouchner « abolit » ne veut pas dire mort ou définitivement dépassé. Les humanités, belles et profondes sont vivantes et elles éclairent toutes les problématiques modernes.

Un livre remarquable à lire et à méditer…

Jacques de Larosière

16/02/2026 » 

« René Cassin – La force du droit » d’Emmanuel DECAUX (2026)

Serge SUR

Serge Sur a déposé l’ouvrage suivant en séance du 2 février 2026 :

René Cassin – La force du droit d’Emmanuel Decaux (Calype – Coll. Destins, 112 p., 2026)

 

Discours prononcé en séance

Emmanuel Decaux : René Cassin – La force du droit

Calype – Coll. Destins, 112 p., 2026

En attendant le 20 février et la demi-journée consacrée par notre Académie à sa mémoire, voici un petit livre pour un grand homme – un livre dense pour un grand homme officiellement reconnu comme tel, entré au Panthéon en 1987, un livre riche pour une longue vie pleine d’honneurs et de combats – de combats puis d’honneurs serait plus juste, car les honneurs sont venus après de longues et dures épreuves, vécues avec constance et courage.

Que René Cassin ait été, entre autres, grand-croix de la Légion d’honneur, vice-président du Conseil d’Etat entre 1944 et 1961, membre du Conseil constitutionnel, président de la Cour européenne des droits de l’homme, membre de notre Académie depuis 1947, prix Nobel de la paix en 1968, n’a été qu’une juste consécration d’une vie marquée par une double passion : celle de la France, celle de l’Etat de droit et des droits de l’homme. Pour lui, les deux étaient indissociables.

Ses combats ont été d’un même souffle pour son pays et pour le droit, au nom, lui aussi, d’une certaine idée de la France. Combattant du droit, et même héros du droit,  c’est ce qu’illustre Emmanuel Decaux dans ce qui n’est pas une biographie complète, mais la mise en valeur de trois moments clefs de cette vie : la première guerre mondiale, la seconde guerre mondiale, la consécration universelle des droits de l’homme, auxquels son nom reste attaché. Je laisse ici de côté ce qui en est un élément collatéral, son combat contre l’antisémitisme et sa présidence de l’Alliance israélite universelle.

René Cassin appartient à cette génération de 1914, génération admirable, exceptionnelle, qui a été décimée par la guerre.  Guerre qu’il a faite au front, dans le rang, avant d’être gravement blessé et de subir une longue convalescence, puis d’être contraint à porter un corset toute sa  vie. Il s’est alors consacré aux droits des victimes, mutilés, veuves, orphelins, tout en passant avec succès l’agrégation de droit privé puis en devenant professeur à la Faculté de droit de Paris. La première guerre mondiale est pour lui un tournant décisif, elle inscrit dans sa chair sa double fidélité, à son pays et à la protection du droit.

Il a accompagné son pays dans la victoire, il combat ensuite sa défaite durant la seconde guerre mondiale en ralliant immédiatement le général de Gaulle à Londres, et en devenant, suivant la formule reprise par Emmanuel Decaux, le légiste de la France libre. Ils ont un souci commun, celui de donner une dimension juridique à la volonté d’incarner la légitimité nationale et la continuité de la République. De Gaulle l’a voulu ainsi, tout en étant en garde contre ce qu’il pensait être un attachement trop fort de René Cassin à la Troisième, ce qui l’a conduit à le cantonner au domaine juridique, en l’écartant des responsabilités politiques. Sa confiance en lui était cependant absolue. Quand il n’était pas à Londres, c’était René Cassin qui était chargé de son intérim, ce qui impliquait aussi une activité diplomatique. Sur ce point, René Cassin disposait d’une expérience comme l’un des délégués de la France à la SdN avant la guerre.

Légiste de la France libre, il en a construit l’architecture juridique au cours de ses divers développements, jusqu’à Alger, au Gouvernement provisoire de la RF et à la transition juridique avec le régime de Vichy. A la Libération, il a été chargé de l’épuration du Conseil d’Etat, qui en avait bien besoin, avant de devenir, comme on l’a vu, son vice-président inamovible. Le droit était pour lui une sorte de religion, qui l’a conduit à s’opposer au président de Gaulle. Membre du Conseil constitutionnel, il est en effet de ceux qui ont rendu, en 1962, un avis négatif sur le recours à l’article 11 pour modifier le mode d’élection du président de la République.

La promotion internationale des droits de l’homme est la partie la plus connue de sa vie, et je n’en dirai que quelques mots. Il s’est imposé à Léon Blum, qui avait un autre candidat, comme délégué français à la commission de l’ONU présidée par Eleanor Roosevelt, jusqu’à l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’Homme en 1948, par une résolution de l’AGNU. On doit à René Cassin la qualification d’universelle. Son autorité juridique est cependant fragile. Elle est ainsi sans force obligatoire en droit français, et intégrée en revanche par le droit des Etats-Unis. René Cassin n’a pas été prophète en son pays. La convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme n’a été ratifiée qu’en 1974, et l’acceptation de la juridiction de la Cour européenne qu’en 1981, quelques années après sa mort, survenue en 1976.

Un mot sur le droit international. En 1940, Cassin déplore sa faillite mais croit à sa résurrection. C’est une espérance qui vaut pour notre temps. Pour conclure, je reviendrai à 1918. On sait que Clemenceau détestait Briand : « Quand j’aurai un pied dans la tombe », disait-il, « il m’en restera toujours un pour botter le cul de ce voyou de Briand ». Cassin était plutôt briandiste sous la SdN, mais il y a une autre citation de Clemenceau, que René Cassin a reprise dans un discours à l’Assemblée consultative, et qui réconcilie les deux hommes d’Etat. Le 11 novembre 1918, Clemenceau avait déclaré à la tribune de la Chambre : « Hier soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de l’humanité, la France sera toujours le soldat de l’idéal ».