Emmanuel Decaux : René Cassin – La force du droit
Calype – Coll. Destins, 112 p., 2026
En attendant le 20 février et la demi-journée consacrée par notre Académie à sa mémoire, voici un petit livre pour un grand homme – un livre dense pour un grand homme officiellement reconnu comme tel, entré au Panthéon en 1987, un livre riche pour une longue vie pleine d’honneurs et de combats – de combats puis d’honneurs serait plus juste, car les honneurs sont venus après de longues et dures épreuves, vécues avec constance et courage.
Que René Cassin ait été, entre autres, grand-croix de la Légion d’honneur, vice-président du Conseil d’Etat entre 1944 et 1961, membre du Conseil constitutionnel, président de la Cour européenne des droits de l’homme, membre de notre Académie depuis 1947, prix Nobel de la paix en 1968, n’a été qu’une juste consécration d’une vie marquée par une double passion : celle de la France, celle de l’Etat de droit et des droits de l’homme. Pour lui, les deux étaient indissociables.
Ses combats ont été d’un même souffle pour son pays et pour le droit, au nom, lui aussi, d’une certaine idée de la France. Combattant du droit, et même héros du droit, c’est ce qu’illustre Emmanuel Decaux dans ce qui n’est pas une biographie complète, mais la mise en valeur de trois moments clefs de cette vie : la première guerre mondiale, la seconde guerre mondiale, la consécration universelle des droits de l’homme, auxquels son nom reste attaché. Je laisse ici de côté ce qui en est un élément collatéral, son combat contre l’antisémitisme et sa présidence de l’Alliance israélite universelle.
René Cassin appartient à cette génération de 1914, génération admirable, exceptionnelle, qui a été décimée par la guerre. Guerre qu’il a faite au front, dans le rang, avant d’être gravement blessé et de subir une longue convalescence, puis d’être contraint à porter un corset toute sa vie. Il s’est alors consacré aux droits des victimes, mutilés, veuves, orphelins, tout en passant avec succès l’agrégation de droit privé puis en devenant professeur à la Faculté de droit de Paris. La première guerre mondiale est pour lui un tournant décisif, elle inscrit dans sa chair sa double fidélité, à son pays et à la protection du droit.
Il a accompagné son pays dans la victoire, il combat ensuite sa défaite durant la seconde guerre mondiale en ralliant immédiatement le général de Gaulle à Londres, et en devenant, suivant la formule reprise par Emmanuel Decaux, le légiste de la France libre. Ils ont un souci commun, celui de donner une dimension juridique à la volonté d’incarner la légitimité nationale et la continuité de la République. De Gaulle l’a voulu ainsi, tout en étant en garde contre ce qu’il pensait être un attachement trop fort de René Cassin à la Troisième, ce qui l’a conduit à le cantonner au domaine juridique, en l’écartant des responsabilités politiques. Sa confiance en lui était cependant absolue. Quand il n’était pas à Londres, c’était René Cassin qui était chargé de son intérim, ce qui impliquait aussi une activité diplomatique. Sur ce point, René Cassin disposait d’une expérience comme l’un des délégués de la France à la SdN avant la guerre.
Légiste de la France libre, il en a construit l’architecture juridique au cours de ses divers développements, jusqu’à Alger, au Gouvernement provisoire de la RF et à la transition juridique avec le régime de Vichy. A la Libération, il a été chargé de l’épuration du Conseil d’Etat, qui en avait bien besoin, avant de devenir, comme on l’a vu, son vice-président inamovible. Le droit était pour lui une sorte de religion, qui l’a conduit à s’opposer au président de Gaulle. Membre du Conseil constitutionnel, il est en effet de ceux qui ont rendu, en 1962, un avis négatif sur le recours à l’article 11 pour modifier le mode d’élection du président de la République.
La promotion internationale des droits de l’homme est la partie la plus connue de sa vie, et je n’en dirai que quelques mots. Il s’est imposé à Léon Blum, qui avait un autre candidat, comme délégué français à la commission de l’ONU présidée par Eleanor Roosevelt, jusqu’à l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’Homme en 1948, par une résolution de l’AGNU. On doit à René Cassin la qualification d’universelle. Son autorité juridique est cependant fragile. Elle est ainsi sans force obligatoire en droit français, et intégrée en revanche par le droit des Etats-Unis. René Cassin n’a pas été prophète en son pays. La convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme n’a été ratifiée qu’en 1974, et l’acceptation de la juridiction de la Cour européenne qu’en 1981, quelques années après sa mort, survenue en 1976.
Un mot sur le droit international. En 1940, Cassin déplore sa faillite mais croit à sa résurrection. C’est une espérance qui vaut pour notre temps. Pour conclure, je reviendrai à 1918. On sait que Clemenceau détestait Briand : « Quand j’aurai un pied dans la tombe », disait-il, « il m’en restera toujours un pour botter le cul de ce voyou de Briand ». Cassin était plutôt briandiste sous la SdN, mais il y a une autre citation de Clemenceau, que René Cassin a reprise dans un discours à l’Assemblée consultative, et qui réconcilie les deux hommes d’Etat. Le 11 novembre 1918, Clemenceau avait déclaré à la tribune de la Chambre : « Hier soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de l’humanité, la France sera toujours le soldat de l’idéal ».
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