« Des enfants instruits. Réconcilier l’école et la culture » de Denis KAMBOUCHNER (2026)

Jacques de LAROSIERE

Jacques de Larosière a déposé l’ouvrage suivant en séance du 16 février 2026 :

Des enfants instruits. Réconcilier l’école et la culture de Denis Kambouchner (Les Belles Lettres, 2026, 264 p.)

 

Discours prononcé en séance

« Ce livre est écrit par un philosophe.

Certes, l’ouvrage montre les insuffisances de notre éducation nationale, le déclassement de notre fonction enseignante et les performances médiocres de nos élèves telles que analysées par l’OCDE.

Mais le propos essentiel du livre est différent.

La question principale est : « pourquoi faut-il instruire les enfants ? » et se poursuit par cette autre interrogation : « comment le faire ? ».

L’auteur explique clairement les fondements du sujet : il faut aux enfants des bases et sur ces bases il faut construire.

L’auteur, s’aidant de Montaigne et de son cher Descartes, explique avec clarté, que nos enfants ont besoin des « humanités ».

Ce livre est un plaidoyer intelligent et très cultivé des humanités. C’est-à-dire des connaissances qui nous relient à l’homme et à son histoire.

L’auteur montre qu’acquérir cette culture est indispensable.

Mais l’époque moderne ne laisse guère de temps pour se cultiver et l’on est pressé de passer à autre chose… La question, souvent posée par nos contemporains, est : « pourquoi s’embarrasser et se remplir l’esprit de beautés abolies ? » mais comme le souligne M. Kambouchner « abolit » ne veut pas dire mort ou définitivement dépassé. Les humanités, belles et profondes sont vivantes et elles éclairent toutes les problématiques modernes.

Un livre remarquable à lire et à méditer…

Jacques de Larosière

16/02/2026 » 

« René Cassin – La force du droit » d’Emmanuel DECAUX (2026)

Serge SUR

Serge Sur a déposé l’ouvrage suivant en séance du 2 février 2026 :

René Cassin – La force du droit d’Emmanuel Decaux (Calype – Coll. Destins, 112 p., 2026)

 

Discours prononcé en séance

Emmanuel Decaux : René Cassin – La force du droit

Calype – Coll. Destins, 112 p., 2026

En attendant le 20 février et la demi-journée consacrée par notre Académie à sa mémoire, voici un petit livre pour un grand homme – un livre dense pour un grand homme officiellement reconnu comme tel, entré au Panthéon en 1987, un livre riche pour une longue vie pleine d’honneurs et de combats – de combats puis d’honneurs serait plus juste, car les honneurs sont venus après de longues et dures épreuves, vécues avec constance et courage.

Que René Cassin ait été, entre autres, grand-croix de la Légion d’honneur, vice-président du Conseil d’Etat entre 1944 et 1961, membre du Conseil constitutionnel, président de la Cour européenne des droits de l’homme, membre de notre Académie depuis 1947, prix Nobel de la paix en 1968, n’a été qu’une juste consécration d’une vie marquée par une double passion : celle de la France, celle de l’Etat de droit et des droits de l’homme. Pour lui, les deux étaient indissociables.

Ses combats ont été d’un même souffle pour son pays et pour le droit, au nom, lui aussi, d’une certaine idée de la France. Combattant du droit, et même héros du droit,  c’est ce qu’illustre Emmanuel Decaux dans ce qui n’est pas une biographie complète, mais la mise en valeur de trois moments clefs de cette vie : la première guerre mondiale, la seconde guerre mondiale, la consécration universelle des droits de l’homme, auxquels son nom reste attaché. Je laisse ici de côté ce qui en est un élément collatéral, son combat contre l’antisémitisme et sa présidence de l’Alliance israélite universelle.

René Cassin appartient à cette génération de 1914, génération admirable, exceptionnelle, qui a été décimée par la guerre.  Guerre qu’il a faite au front, dans le rang, avant d’être gravement blessé et de subir une longue convalescence, puis d’être contraint à porter un corset toute sa  vie. Il s’est alors consacré aux droits des victimes, mutilés, veuves, orphelins, tout en passant avec succès l’agrégation de droit privé puis en devenant professeur à la Faculté de droit de Paris. La première guerre mondiale est pour lui un tournant décisif, elle inscrit dans sa chair sa double fidélité, à son pays et à la protection du droit.

Il a accompagné son pays dans la victoire, il combat ensuite sa défaite durant la seconde guerre mondiale en ralliant immédiatement le général de Gaulle à Londres, et en devenant, suivant la formule reprise par Emmanuel Decaux, le légiste de la France libre. Ils ont un souci commun, celui de donner une dimension juridique à la volonté d’incarner la légitimité nationale et la continuité de la République. De Gaulle l’a voulu ainsi, tout en étant en garde contre ce qu’il pensait être un attachement trop fort de René Cassin à la Troisième, ce qui l’a conduit à le cantonner au domaine juridique, en l’écartant des responsabilités politiques. Sa confiance en lui était cependant absolue. Quand il n’était pas à Londres, c’était René Cassin qui était chargé de son intérim, ce qui impliquait aussi une activité diplomatique. Sur ce point, René Cassin disposait d’une expérience comme l’un des délégués de la France à la SdN avant la guerre.

Légiste de la France libre, il en a construit l’architecture juridique au cours de ses divers développements, jusqu’à Alger, au Gouvernement provisoire de la RF et à la transition juridique avec le régime de Vichy. A la Libération, il a été chargé de l’épuration du Conseil d’Etat, qui en avait bien besoin, avant de devenir, comme on l’a vu, son vice-président inamovible. Le droit était pour lui une sorte de religion, qui l’a conduit à s’opposer au président de Gaulle. Membre du Conseil constitutionnel, il est en effet de ceux qui ont rendu, en 1962, un avis négatif sur le recours à l’article 11 pour modifier le mode d’élection du président de la République.

La promotion internationale des droits de l’homme est la partie la plus connue de sa vie, et je n’en dirai que quelques mots. Il s’est imposé à Léon Blum, qui avait un autre candidat, comme délégué français à la commission de l’ONU présidée par Eleanor Roosevelt, jusqu’à l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’Homme en 1948, par une résolution de l’AGNU. On doit à René Cassin la qualification d’universelle. Son autorité juridique est cependant fragile. Elle est ainsi sans force obligatoire en droit français, et intégrée en revanche par le droit des Etats-Unis. René Cassin n’a pas été prophète en son pays. La convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme n’a été ratifiée qu’en 1974, et l’acceptation de la juridiction de la Cour européenne qu’en 1981, quelques années après sa mort, survenue en 1976.

Un mot sur le droit international. En 1940, Cassin déplore sa faillite mais croit à sa résurrection. C’est une espérance qui vaut pour notre temps. Pour conclure, je reviendrai à 1918. On sait que Clemenceau détestait Briand : « Quand j’aurai un pied dans la tombe », disait-il, « il m’en restera toujours un pour botter le cul de ce voyou de Briand ». Cassin était plutôt briandiste sous la SdN, mais il y a une autre citation de Clemenceau, que René Cassin a reprise dans un discours à l’Assemblée consultative, et qui réconcilie les deux hommes d’Etat. Le 11 novembre 1918, Clemenceau avait déclaré à la tribune de la Chambre : « Hier soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de l’humanité, la France sera toujours le soldat de l’idéal ».    

« Dictionnaire juridique 2026 » d’Yves Gaudemet et Alain Bénadent (2025)

François d’ORCIVAL

François d’Orcival a déposé l’ouvrage suivant en séance du lundi 5 janvier 2026 :

Dictionnaire juridique 2026 d’Yves Gaudemet et Alain Bénadent (LGDJ, 2025, 534 p.)

Texte prononcé en séance

J’avais présenté ici même le 13 octobre dernier le Dictionnaire du droit administratif de notre secrétaire perpétuel Bernard Stirn. Depuis, j’ai reçu l’édition 2026 du Dictionnaire juridique que publient notre confrère Yves Gaudemet et son ami Alain Bénabent, avocat au Conseil d’Etat et à la Cour de Cassation. Un dictionnaire qui suit la 25e édition du Manuel de droit administratif que notre confrère avait édité en 2024.

Nous voici donc bien équipés.

Dans l’avant-propos de leur dictionnaire juridique, nos auteurs écrivent : « Le vocabulaire du droit est limité, sinon pauvre. Et les mots du droit, tous marqués d’histoire, outre qu’ils n’appartiennent pas d’origine, pour beaucoup d’entre eux, au vocabulaire juridique, ont à l’intérieur de celui-ci, des sens multiples et changeants… »

Eh bien, permettez-moi de faire devant vous une brève démonstration de la richesse de ce travail !

Cette édition de quelque 520 pages est en effet un dictionnaire qui, de A à Z, nous conduit de la définition de l’Abandon de biens jusqu’à celle de Zone euro, laquelle renvoie à la Banque centrale européenne. 

C’est de l’abondance de mots dont je devrais parler ici pour citer les 4 700 entrées qui font la singularité de cet ouvrage. Je choisis la partie judiciaire, sans doute parce qu’elle est la plus riche.

On trouvera par exemple 22 définitions du mot juge, du juge tout court jusqu’au juge d’instruction ; j’en lis 27 du jugement jusqu’au jugement sur requête. 

Et l’on peut poursuivre avec le juge rapporteur, le juré, les juridictions, la jurisprudence, le jus sanguinis, le jus soli… Le dernier des mentionnés étant le justiciable, « toute personne en tant qu’utilisatrice potentielle du service public de la justice » …

Les définitions de la peine ne sont pas moins nombreuses, puisqu’on en comptera 18, depuis la peine accessoire, afflictive ou infamante, alternative ou capitale, complémentaire ou correctionnelle, et privative de liberté, pour finir par la peine privée, appliquée aux sanctions purement civiles, mais pour autant très fortement réprouvées !

Je n’ai donc sélectionné ici, pour le seul plaisir de la démonstration, que deux mots génériques, juge et peine, soulignant ainsi l’exceptionnel foisonnement de ce dictionnaire.

Nos deux auteurs écrivent que toutes ces définitions s’inscrivent dans notre histoire en étant fidèles à ce « parler simple et vrai, sur le papier, comme à la bouche, que Montaigne disait être celui du droit français ».

« Les juges devant l’Histoire. Savoir dire non, de Vichy à nos jours » de Jean-Paul Jean (2025)

Bruno COTTE

Bruno Cotte a déposé l’ouvrage suivant en séance du lundi 8 décembre 2025 :

Les juges devant l’Histoire. Savoir dire non, de Vichy à nos jours de Jean-Paul Jean (PUR, Collection Histoire, 2025, 342 p.).

Texte prononcé en séance

Jean-Paul JEAN

 « Les juges devant l’histoire »

Savoir dire « non » : de Vichy à nos jours.

Jean-Paul JEAN a communiqué devant vous en mars 2024  pour nous parler de la Justice sous Vichy et durant la période de l’épuration.

Il publie aujourd’hui aux PUF de Rennes (le livre est depuis peu en librairie)  :

       « Les juges devant l’histoire »

Savoir dire « non » : de Vichy à nos jours.

Richement documenté, faisant état d’archives inédites, publiques comme privées, donnant une large place à de nombreuses et fort intéressantes photographies , ce livre de 340 pages est :

Un livre nécessaire à un moment où la Justice est en difficulté dans nombre de pays (USA, Hongrie, Pologne …. )

Qu’en sera-t-il en France si devait s’installer un jour un régime beaucoup plus autoritaire ?

Oui « nécessaire » car il s’impose de se souvenir de ce que fut le comportement des magistrats lors de périodes troublées (le pire comme le meilleur) et de de tirer les leçons de l’expérience passée mais aussi récente : les juridictions d’exception dont le fonctionnement a ponctué la fin de la guerre d’Algérie sont si proches de nous ! La Cour de sûreté de l’Etat, composée de civils et de militaires, sans possibilité d’appel, n’a été supprimée qu’en 1981.

Un livre indispensable et un passionnant rappel.

Quelle attitude le juge que je fus aurait-il adopté en 1940 ? et en 1945 ?

Sans doute connaissons-nous aujourd’hui la fin de l’histoire ? Mais qu’en aurait-il été à l’époque ?

Le livre nous présente une galerie de portraits, plus intéressants les uns que les autres, de juges résistants, courageux, même si un seul refusa de prêter serment  au Maréchal Pétain.

Il fallait en effet pouvoir, tout en continuant à exercer, résister activement tel fut notamment le cas de René Parodi, mort à Fresnes, de Maurice Rolland, tous deux compagnons de la Libération, de Robert Vassart, résistant de l’ombre nommé procureur de Paris à la Libération et d’autres encore.

Portraits de juges vichysto-résistants, tel le procureur général André Mornet qui requit contre Philippe Pétain, de résistants tardifs mais eux aussi courageux, de juges collaborateurs et qu’à la Libération on exclura de la magistrature certains étant même condamnés à mort et exécutés, (tel le procureur du Puy en Velay )de juges passifs, attentistes, aptes à passer des Sections spéciales aux Cours de l’épuration … !

Ce livre nous éclaire sur la manière dont la magistrature, comme les barreaux, ont contribué à l’exclusion des membres juifs des différentes professions judiciaires.

Cet ouvrage vient compléter ce que nous livrent, entre autres, Me Maurice Garçon dans son passionnant « Journal. 1939-1945 » (Les belles Lettres/Fayard) ou encore le professeur Olivier Beaud dans « La République injuriée » (PUF) auquel nous avons accordé le Prix Charles Aubert en 2020.

Je m’en tiens là regrettant de ne pouvoir en dire plus dans le cadre d’une simple présentation.

Mais, une nouvelle fois, l’évolution de notre Monde, le regard que nombre de politiques portent sur la Justice, la montée des populismes nous invitent à la plus grande vigilance et le retour sur un passé récent s’avère donc particulièrement riche d’enseignement, plus encore, indispensable.

Bruno COTTE

Novembre 2025