Grand prix de l’Académie 1989

attribué à l’Abbé Pierre
pour son action exemplaire

La remise solennelle du Grand Prix de l’Académie à l’Abbé Pierre s’est déroulée le 6 juin 1989 sous la Coupole de l’Institut de France

Allocution de Monsieur Jean Imbert

Monsieur l’Abbé,

II est particulièrement délicat de faire votre éloge, car vous êtes un être paradoxal. Votre nom à lui seul est un double défi : vous vous faites appeler Monsieur l’Abbé, alors que la mode actuelle a incité prêtres et évêques à se dénommer « Père », ce qui est parfois gênant pour des hommes d’un âge certain s’adressant à un jeune clerc. Et par ailleurs Pierre n’est pas votre patronyme : vous êtes né Henri Grouès et vous avez pris le nom d’Abbé Pierre en 1942, dans la résistance, où il était nécessaire de camoufler votre identité ; vous avez ensuite gardé le nom symbolique de l’apôtre.

Bien d’autres paradoxes scandent votre vie. Enfant d’une famille de soyeux de Lyon, vous êtes tout naturellement élève au collège de Jésuites de la ville, mais, au sortir de vos études secondaires, au lieu de persévérer chez les bons pères, vous entrez au couvent des Capucins, ces fils de Saint François dont les aspirations sont assez différentes de celles des fils d’Ignace de Loyola : votre père en éprouva une certaine amertume, assez brève d’ailleurs. Ordonné prêtre, vous recevez du Père de Lubac un conseil, lui aussi paradoxal : « Ne faites qu’une prière à l’Esprit Saint. Demandez-lui qu’il vous accorde l’anticléricalisme des saints… ». Ce n’est pas chez les Capucins que vous serez un prêtre anticlérical, mais dans une paroisse, car votre santé vous oblige à abandonner l’ascétisme monacal : vous devenez vicaire à Grenoble, où vous êtes aumônier de différents groupements. Mobilisé comme sous-officier dans les Alpes et en Alsace, votre évêque vous trouve si faible à votre retour qu’il vous nomme aumônier de l’hôpital de La Mure, en Isère, pour y faire votre convalescence. Et, tout naturellement, en 1942-1944, c’est la clandestinité, la Résistance, les maquis de Chartreuse et du Vercors. Vous y apportez l’espoir et, déjà, la charité, dont on peut citer au moins deux exemples.

La Gestapo s’était présentée chez le frère du général de Gaulle, gravement malade ; heureusement, il n’était pas chez lui, mais dans sa maison de campagne : il fallait à tout prix le faire passer en Suisse. De grande taille comme son frère, raidi par son mal, le paralytique n’était pas facile à cacher, moins encore à porter. C’est vous qui l’avez porté dans vos bras, à travers les barbelés, un instant écartés par une équipe de douaniers français ; il était sauvé.

Deuxième exemple, qui vous a été rappelé lors d’une campagne électorale, deux ans après, par l’intéressé lui-même. Il fallait d’urgence faire passer la frontière à quelques juifs, et l’un d’eux n’avait pas de souliers assez bons pour la marche qu’il faudrait faire derrière un guide à travers la montagne : vous avez donné vos souliers et vous êtes rentré à votre presbytère sans chaussures.

Et vous, l’anticlérical du Père de Lubac, après cette campagne électorale, vous devenez député, non pas membre mais apparenté au M.R.P., ce qui fait dire à Georges Bidault : « Encore un de ces curés qui ne peuvent jamais faire comme tout le monde ». Vous lui rendez plus tard la monnaie de sa pièce lorsque vous avez qualifié le M.R.P. de « doublure bien pensante du parti radical ». Anticlérical peut-être, mais chrétien au plus profond de vous-même ! Vous êtes entre 1945 et 1951 le député qui reçoit le plus de courrier, pas des grands de ce monde, mais des « petites gens », car ils savent que vous êtes celui qui les défend avec le plus de zèle. Et ce zèle est compris par la hiérarchie catholique, grâce à cet homme exceptionnel qui se trouvait être nonce à Paris, Mgr Roncalli, le futur Jean XXIII. C’est lui qui, vous accueillant auprès de sa cheminée où brûlaient des boulets, vous dit avec un bon sourire : « Entrez, entrez, vous êtes mon charbon ardent ».

Effectivement, vous vous embrasez il y a quarante ans, en créant Emmaüs, cette communauté qui vous a permis de communiquer votre flamme à vos compagnons. Le premier de ces compagnons, en 1949, est un rescapé du suicide, un assassin qui avait tué son père et sortait de vingt ans de bagne. Vous lui avez dit : « Je suis si las et ne peux répondre à tant d’appels de détresse. Mais toi, puisque tu veux mourir, tu n’as rien qui t’embarrasse. Ne veux-tu pas me donner ton aide pour aider les autres ? ». Vous aviez compris, vous lui avez fait comprendre que la charité, est l’une des plus belles raisons de vivre.

Et vous, qui étiez toujours criblé de dettes car vous donniez tout et au-delà, vous avez su rassembler des milliers de personnes pour lutter contre la misère, dans une association bien structurée dont la règle essentielle paraît être la suivante : « le but de notre travail commun est de secourir quiconque est dans la détresse, plus particulièrement les sans-logis, et de servir ainsi une paix véritable ». Non seulement Emmaüs, qui est officiellement une communauté de chiffonniers bâtisseurs et une société H.L.M. de construction, a quelques centaines de centres en France, mais actuellement on ne compte pas moins de vingt-cinq pays qui connaissent des Associations de Emmaüs international, du Pérou à la Finlande et à la Corée.

Tous ici savent que vous ne tirez pas fierté de votre œuvre, alors que légitimement vous pourriez le faire, mais, Monsieur l’Abbé, n’éprouvez-vous pas un petit frisson de joie quand vous vous remémorez votre nom totémique, lorsque vous étiez scout : « Castor méditatif » ? C’était une anticipation prophétique, puisque vous avez été bâtisseur et que vous vous réfugiez régulièrement dans un couvent pour prier et méditer. Vous comprenez pourquoi notre Académie, vouée à la morale et à la politique, a retenu votre nom et votre œuvre pour le Grand Prix de cette année : la morale inclut la charité, cette charité que vous avez pratiquée sans relâche, cette charité que vous avez su faire partager à vos compagnons.

Réponse de l’Abbé Pierre

Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Messieurs les académiciens,

Vous avez voulu étendre votre considération, au-delà d’une personne, à une Institution.

Les hommes et les femmes qui constituent cette Institution : « le Mouvement Emmaus International », ressentent cet égard comme une confirmation de leur responsabilité provocatrice. Tous ensemble, rassemblés par ce qu’ils ont le plus en commun (l’expérience de beaucoup de souffrances, les plus diverses), ils savent qu’ils doivent ne pas cesser de se faire « voix des sans voix », parole osant dire ce qui trop souvent ne se dit pas, osant faire entendre cette parole à tous, des plus humbles jusqu’à ceux qui, à travers le monde, se trouvent investis des plus hautes charges.

Ce soir ils désirent que, par une voix, dans cette rencontre que, Messieurs, vous avez suscitée, soit entendue de vous, et, en écho, de partout, une exigence qu’ils ressentent dramatiquement, comme la ressentent des multitudes.

*

Ne vivons-nous pas un temps sans précédent dans tout ce que les sciences historiques ont pu nous faire connaître du passé des peuples ?

Voici que d’immenses puissances (accoutumées à vivre dans tant de peurs l’une de l’autre qu’elles ne savaient chercher à se rassurer qu’en se ruinant réciproquement pour accroître la peur autour d’elles) décident d’accepter, chacune, chez soi, un contrôle réel par l’autre et, certes encore faiblement mais réellement, commencent à briser leurs flèches et leurs arcs.

Est-ce le début d’un espoir de voir reculer le risque d’anéantissement de tous, dans une troisième guerre universelle ?

Et si c’est cela, n’est-ce pas, par contrecoup, l’espoir de voir s’éteindre, une à une, tant d’atroces guerres locales où si souvent se devinent les influences (directes ou non) des grandes puissances ?

Oui, ce fait marque notre temps plus que tout.

*

Mais un autre fait, d’égale gravité, se révèle à nous, de par les moyens universels de communication.

Saurons-nous à temps le regarder en face ?

Nous sommes en guerre, la terre entière, toute la terre ensemble, agressés par la misère déchaînée partout.

— Nous connaissons les misères du tiers monde. Nous en parlons beaucoup, jusqu’à en rendre banals les mots.

— Nous savons (bien que privés d’informations statistiques autorisées) les misères existant dans l’ensemble des pays dits de l’Est.

— Mais nous, occidentaux, parce que chez nous la majorité, numériquement, n’est pas dans la misère, jusqu’à quand resterons-nous quasi indifférents devant la terrible quantité de nos minorités en détresse, les trente millions d’Américains officiellement reconnus dans la misère, et les quarante-quatre millions d’Européens dans la misère, sur les trois-cent-vingt millions de ceux qui vont bientôt, Europe unie, être la plus importante puissance économique du monde ?

Jusqu’à quand, scandaleusement, resterons-nous tant patients… de la souffrance des autres ?

La faim, le manque d’emplois et de logements et d’écoles et de soins, cet ennemi aux cinq visages, c’est tous les peuples, de toutes les races, qu’il attaque.

Sommes-nous décidés à tout mobiliser pour la victoire ensemble contre lui ? La victoire, dans cette « autre guerre », pour une fois guerre que l’on peut, que l’on doit, appeler belle.

Voici que toutes les nations sont attaquées.

N’est-ce pas face à l’ennemi que se créent et s’affirment le plus magnifiquement les patriotismes ?

Devant cet ennemi universel (avec lequel ce serait crime et folie de croire pouvoir, avec indifférence, laisser se renouveler ce dont un passé encore si récent nous a montré les effets de désastre, ce dont le souvenir restera sinistrement inscrit dans notre histoire sous le nom de « drôle de guerre ») comment aider à ce que commence de naître le patriotisme mondial qui rendrait l’espérance à nos jeunesses ?

Il y a quarante ans, l’horrible guerre finie, ayant eu à ouvrir (auprès de Lord Baytorr, le fondateur de la F.A.O., dont je venais d’être élu l’adjoint comme président du comité exécutif du Mouvement Universel pour une Confédération Mondiale) un premier congrès, je m’écriais, porteur de ce dont tous nous avions le cœur brûlant : « Nous en avons assez d’être les partisans de causes plus petites que celles de l’Univers ! ».

Voici que la France, Monsieur le Secrétaire perpétuel et Messieurs les Académiciens, se trouve venue au cœur de la commémoration du 200e anniversaire de sa grande Révolution, où voulait s’exprimer le généreux désir de Liberté, Égalité, Fraternité de tout son peuple ; proclamant une Déclaration des Droits de l’homme, que, désormais, rien, pas même les inoubliables atrocités qui bientôt allaient la déchirer, ne pourrait détruire.

Ce temps n’est-il pas celui où, tous ensemble, gens de toutes opinions, nous devons, francs, lucides et courageux, fixer nos regards sur le bien et le mal de l’un des legs les plus précieux que nous avons reçu d’alors ? Le leg de notre hymne national à la musique si exaltant et fier qu’il est connu du monde entier, mais porteur de mots qui, à travers l’enchaînement des événements vécus depuis, sont devenus imprononçables.

Après les crimes interraciaux, prescrits comme des idéaux (et le monde est loin d’être guéri partout de cette honte !), quel maître d’école, quel père, quelle mère, peuvent encore imaginer devoir apprendre à leurs enfants à haïr, et à rêver d’abreuver notre terre de sangs impurs ?

II y a quelques mois, je tenais ces propos dans le Grand Amphithéâtre de la Sorbonne, devant deux mille travailleurs sociaux, venus de toute la France.

Leur acclamation fut interminable.

Depuis, beaucoup d’appels (et ne furent pas moins nombreux ceux venant des Anciens Combattants, dont je suis) n’ont cessé de me presser de trouver comment, sous l’autorité de qui, faire aller de l’avant ce projet. Tous réclament que soient donnés à notre Marseillaise des mots qui n’évoquent de guerre, et avec passion, que contre les cinq misères mondiales des sans pain, sans toit, sans travail, sans école et sans soins.

Oh ! oui ce ne serait pas rien d’offrir aux nobles passions du monde qui vient un hymne à leur ampleur !

Il est vrai que ce geste exigera la consultation de la nation par référendum, puisque l’article 2 de notre constitution, dit que l’hymne de la République Française est la Marseillaise. Mais une telle consultation pourrait s’effectuer sans aucun frais si, à l’occasion d’une prochaine consultation électorale nationale, simplement était joint un bulletin disant : « approuvez-vous tel texte ? ou quel texte choisissez-vous ? » entre plusieurs qui auraient été jugés répondre à notre âme nouvelle.

Texte jugé convenir par quelle haute et sage autorité morale et politique ?

Depuis des mois, anxieux, je me le demandais.

Votre appel, Monsieur le Secrétaire perpétuel, Messieurs les Académiciens, à me trouver parmi vous ce soir n’a-t-il pas apporté la réponse attendue de tant de Français ?

Monsieur le Secrétaire perpétuel, Messieurs les Académiciens, totalement conscient d’accomplir ici ce soir le souhait de multitudes, je dépose entre vos mains les quelques suggestions de textes qui m’ont été adressés, certains déjà de hautes qualités, certains élargissant le regard à la dimension de l’Europe, d’autres à celles de la terre et l’humanité entière.

De tout mon cœur, je vous le demande, prenez à cœur pour l’honneur de votre « Académie des Sciences morales et politiques » de faire s’appliquer votre expérience, votre sagesse, votre humanisme, à l’aboutissement de ce grand dessein.

Dans ma foi en Jésus-Christ je ne peux cesser d’entendre l’éblouissant appel : « Père qu’ils soient un comme Nous sommes Un ».

Messieurs, merci d’aider l’humanité à faire un pas, non vers l’unité qui confond, mais vers l’union qui personnalise.

Veuillez accepter que je vous remette, en grande espérance, ce vœu et ces documents.

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